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Full text of "Mémoires"

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MÉMOIRES 

L'ACADÉMIE DES SCIENCES 

BELLES-LETTRES ET ARTS 

DB SAVOIB 



TROISIÈME SÉRIE 

TOME I-' 



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DB 



L' AG A.3)ÉMIE DES SCIENCES 

BELLES-LETTRES ET ARTS 

DE SAVOIE 



TmoisiÈHB mtwm 

TomE r 



GHAMBÉRY 

HCPRIimiK CHATBLAIN, SUCCESSEUR DE F. PUTHOO 
24, RUS vn VERIOT, 34. 

• 4875 - 



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Harvard Collège Library 
NOV 8 1911 
« GIftof ,., 
Pref. A. C. Coolidge 



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TABLEAU 



DBS 



MEMBRES ©EotA€âDÉMIE 

DES 

SGIENGES, BMJJS-UTTRES ET ARTS 

DE SAVOIE 
AU 31 MAI 1875. 



Membres du Bureau. 

PRÉSIDENT. 

PiuuvT Louis, avocat. 

VIGE-PRÉSIDENT. 

D'Ongiec de La Bâtie César (le marquis). 

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL. 

Ghajkoussbt François , chanoine. 

SECRÉTAIRE ADJOINT. 

Barbier Pierre- Victor , directeur des douanes, à Cbambéry. 

RIRLIOTHÉCAIRE ARCHIVISTE. 

Db Jussiet Alexis, archiviste départemental. 

RIRLIOTHÉCAIRE SPÉCIAL. 

GUII.LAND Louis, docteur-médecin. 

TRÉSORIER. 

Baiixy Jean-Baptiste, percepteur de Saint-Jean d'Arvey. 



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TI TABLEAU 



Autres Membres résidante. 

BoNJBAN Joseph , chimiste. 

Bbbert Pierre-Antoine « chimiste , professeur émérite. 

C ARRET Joseph» doeteur-médecin, chirurgien en chef de l'Hôlel-Oieu. 

Grryfié de Bbllbcombb Âmédée (le comte). 

Costa de Bbaurbgard Albert (le marquis). 

ÂRUiNJON (l'abbé), professeur au Grand-Séminaire de Ghambérj. 

Pbrrin André , conservateur du Musée. 

TocHON Pierre , agronome. 

Dbpoisibr Joseph , secrétaire de l'Académie de Chambéry. 

Dbscostbs François, avocat, à Chambéry. 

Blanchard Claudius, avocat, à Chambéry. 

Membres effectifs non résidants. 

M*' Vibert, évoque de Maurienne. 

Saluce François, chimiste, au Pont-Beau voisin. 

Rabut François, professeur d'histoire, à Dijon. 

M'' Magnin, évêque d'Annecy. 

M'' DuPANLOUP, évêque d'Orléans. 

Fabre Adolphe, président du tribunal civil de St-Étienne. 

Ducis (l'abbé), archiviste du département de la Haute-Savoie. 

M'' G. Mbrmillod , évêque d'Hébron, à Genève. 

Membres effectifs non résidants 

Nommés et non encore reçus. 

Foras Amédée (le comte db), à Thonon. 
BoNNEFOT, notaire, à Sallanches (Haute-Savoiei. 

Membres de droit. 

Le Recteur de l'Académie. 
L'Inspecteur de l'Académie. 

Membres agrégés. 

Arcollièrbs (D') Eugène . avocat, à Chambéry. 

Aragon Victor, premier président près la Cour d'appel de Chambéry. 



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DES MEMBRES DE L'âGABÉMIB TU 

Back Iules, archmste départemental, à Bourg (Âin). 

B01S8AT Jean-Claude, chanoine, à Chambéry. 

BoifJiAN Louis, docteur-médecin, à Rio-Janeiro (Brésil). 

BoRsoN Francisque , colonel d'état-major, à Glermont-Ferrand. 

Gaffe Paul, docteur-médecin, à Paris. 

Challbs, sous-directeur de l'Institut des Provinces, à Auxerre. 

Chkvalibr C.-U.-J. (l'abbé), à Romans (Drôme). 

Costa db Beau regard Jocelyn (le comte), à Chambéry. 

Croisollet François, notaire, à Rumilly. 

Dbscostbs ; vicaire général , doyen du chapitre de Chambéry. 

DvcROs DB SixT Octave , homme de lettres , à Çaris. 

De Verger de Saint-Thomas Charles (le comte), à Chambéry. 

Fatrb Alphonse , géologue , à Genève. 

Fbrnbx de Montgbx Régis (comte), avocat, à Chambéry. 

FivBL Théodore, architecte, à Chambéry. 

PocRNÈs (le marquis de), préfet de la Savoie. 

FnsiBR, docteur-médecin, directeur de l'asile départemental des aliénés, 

à Bassens. 
Gbnin Félix, entcJmoIogiste, à Lyon. 

LoRT Charles, professeur à la Faculté des sciences, à Grenoble. 
Maistre Charles (comte de), à Beaumesnil (Eure). 
Marin Léonide (le comte), à la Motte-Servolex. 
MoLi!f , professeur de peinture, à Chambéry. 
M* PiCHExoT P.-A. , archevêque de Chambéry. 
Ponsbro, docteur-médecin, à Suse (Italie). 
Rabut Laurent, professeur de dessin , à Chambéry. 
Rochas d'Aiglun [A. de], capitaine du génie, à Grenoble. 
RossBT Joseph, colonel d'artillerie, directeur de la fonderie de canons 

de Turin. 
ScLOPis Frédéric (le comte), sénateur du royaume d'Italie, à Turin. 
SisxoRDA Ange, sénateur du royaume d'Italie, à Turin. 
M** TuRiNAZ Charles, évêque de Tarentaise. 

Membres correspondante. 

Adriaki , professeur d'histoire et de géographie , à Racconis. 

Alluudi, chanoine, à Moûtiers. 

Allut, ancien officier, à Lyon. 

Argrbviixb (J.-E. d'), à Saint-Maurice en Valais. 

Armiiuor Ernest^ conseiller à la Cour d'appel de Chambéry. 

Ariuimoiv Victor-i-François, de Chambéry, capitaine de vaisseau en Italie. 



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▼ni T4BLEAU 

Arnauld de Pranbuf, vice -président du Conseil de préfecture, à 

Ghambéry. 
ÂmoNiBR, lieutenant d'infanterie de marine. 
Babaz (R.-P.-J.) , professeur, à Montgré. 
BARTHéLBMT Édouard , à Paris. 
Baruffi (l'abbé) , professeur émérite, à Turin. 
Bbllardi Louis, minéralogiste, à Turin. 
BÉRARD Louis , avocat, à Moûtiers. 
Bertibr Charles , ancien gouverneur de la Martinique , avocat . à 

Chambéry. 
Bbrthier, médecin de Tasile des aliénés de Bicêtre. 
Blavignac , archiviste , à Genève. 
Bœcker (de), président de la Société d'histoire et des beaux-aris des 

Flandres-Maritimes, à Bergues (Nord). 
BoTTO , professeur de physique , à Turin. 
BoucHBT, avocat, bibliothécaire, à Chambéry. 
BouLLéB, membre de l'Académie, à Lyon. 
BuET Charles, homme de lettres, à Paris. 
Cacgu (le comte Maximilien) , à Verceil. 
Chantre Ernest, géologue, <\ Lyon. 
Chauhont (le marquis Gaston de), à Lyon. 
Chavanne, professeur, à Lausanne. 
Claretta (le baron), à Turin. 
Clert-Biron, géomètre, à Saint-Pierre d'Albigny. 
Courtois Aimé, secrétaire de la Société des antiquaires de la Morinie. 

à Saint-Omer. 
Croset-Modchet , chanoine, à Pignerol. 
Datta, professeur de philosophie, à Turin. 
Delmotte, avocat, trésorier de la Société des antiquaires 4e la Morinie. 

à Saint-Omer. 
DÉNARié Gaspard, docteur-médecin, à Chambéry. 
Dbschamps, ingénieur des ponts-et-chaussées, à Saint-Omer. 
Des Francs L.-B., professeur, à Bourg. 
DE8PINE Félix . sous-préfet, à Moûtiers. 
De Saint-Genis Victor, conservateur des hypothèques. 
Debvet Paul-Gaspard, homme de lettres. 
DuBBUX, procureur général, à Bordeaux. 
Du Bots Albert, ancien magistrat , à Grenoble. 
Ddchbt, proviseur du lycée, à Saint-Omer. 
DucRiT Joseph-Antoine, curé des Mollettes. 
DcrouR Auguste, général d'artillerie en retraite, à Turin 



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DBS MEMBRES DE L'AaDÉMIE IX 

DuMAz Jules, docteur-médecin , à Chambéry. 
BmtOHT François, chimiste, à Bonneville. 
EscHAYAifiŒS (le comte d') , à Paris. 
ËniN?at, recteur de T Académie de Besançon. 
Falsah Ailbert , à Lyon. 
FoLLiET, député à l'Assemblée nationale. 
Flitory (rabbé), curé de Saint-Germain , à Genève. 
Galiffb J .-G.-B. , à Genève. 

Garbiglietti Antoine, docteur collégié. à Turin. 

Gariel , bibliothécaire de la ville de Grenoble. 

Gavard Joseph, de Rumilly. 

Gek (l'abbé), ancien professeur, à Annecy. 

Glowbr Melvil, professeur, à Lyon. 

GoNDRAN , chanoine honoraire , à Chambéry. 

GoROD, professeur de rhétorique, à Clermont-Ferrand. 

Gros François, conseiller à la Cour d'appçl de Chambéry. 

GuGBT, professeur de géographie, à Neuchâtel. 

GuiLLSRMONB , pharmacien . à Lyon. 

HAMMAïf Herman, à Genève. 

Hbryier, docteur-médecin, à Rive-de-Giers. 

HuARD Adolphe, homme de lettres, à Paris. 

HuGARD Claude, peintre, à Paris. 

Itibr Jules, inspecteur des douanes, à Marseille. 

Jacqubmoud , docteur-médecin, à Moûtiers. 

Jatbert Léon, avocat, à Paris. 

KosciAKiBwicz , docteur-médecin , à Rive-de-Giers. 

LACHAT Hippolyte, ingénieur des mines. 

Lacqbnal , docteur-médecin . à Annecy. 

Lacroix (l'abbé), professeur à l'école militaire de Modène. 

Lamxt Charles, chapelain des Carmélites, à Dijon. 

Lancia di Brolo (le duc Frédéric), à Païenne. 

Laurent (le Père), capucin , à Chambéry. 

Laurent Louis -Joseph, chanoine de l'Insigne Collégiale de Saint- 
Pierre et Saint-Ours , à Aoste. * 

Lbcot de La Marche, à Paris. 

Lbgranb, vice-président de la Société des antiquaires de la Morinie . à 
Saint-Omer. 

Lbiolis Auguste, docteqr-médecin, à Cherbourg. 

LiPic Ludovic (le vicomte), d*Andressy (Seine-et-Oise . 

LRuaLnsR, professeur de mathématiques, à Genève. 

LioT DE Nortbécourt, reccveur des domaines, à Saint-Omer, 



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X TABLEAU 

Macé ÂntoDiu, professeur à la Faculté, à Grenoble. 

Nailland Pierre , notaire, à Aix-les-Bains. 

Mallbt, président de la Société archéologique, à Genève. 

Martin (l'abbé), curé de Femex (Ain). 

Martini Pierre (le chevalier), à Cagliari. 

Martignt (le chanoine), à Belley. 

Matile, professeur, à Neuchàtel. 

Matheron, géologue, à Marseille. 

Matheron Laurent, percepteur, à Saint-Julien (Haute-Savoie]. 

Mignard, archéologue, à Dijon. 

Miédan-Gros, vicaire-général, à Moûtiers. 

MiLLiBN, à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre). 

MiLLiBT d'Aubenton, inspecteur des forêts, à Belley. 

Million, chanoine, secréf* de l'Académie de la Val-d Isère , à Moûtiers. 

MoLLARD Francisque, avocat, à Chambéry. 

Morbllbt Charles, à Grenoble. 

MoRTiLLET Arthur (de), propriétaire, à Méry (Savoie). 

MoTTARD, docteur-médecin, à Saint-i«an de Maurienne. 

MouxT DE Loche Jules (le comte). 

MuNARET, docteur-médecin, à Briguais (Rhône). 

MuTEAU Charles, à Dijon. 

Naville Ernest, ancien professeur de philosophie, à Genève. 

Necri Christophe, inspecteur général des consulats, à Turin. 

NoGUÈs A.-E. , profes' de physique et d'histoire naturelle , à Oullins. 

Onopfrio J.-B., président de chambre, à Lyon. 

Padiglione, à Naples. 

Perret Alexis, professeur à la Faculté, à Dijon. 

Perribr de La Bathie, botaniste, à Albertville. 

Perrier de La Bathie. avocat, à Chambéry. 

PÉTREQUiN, docteur-médecin, à Lyon. 

Pbtssard Alexis, colonel dans l'armée italienne. 

Philippe Jules, secrétaire de l'Académie florimontane, à Annecy. 

PiLOT, archiviste du département de l'Isère, à Grenoble. 

Plans Henri (de La), àiBaint-Omer. 

PoNGBT, chanoine, à Annecy. 

Pont, curé , à Saint-Jean de Belleville. 

PuGKT Alfred, avocat, à Saint-Julien. 

Quenson, président du tribunal, h Saint-Omer. 

Quentin Emile, homme de lettres, à Paris. 

QuiNSONNAS Emmanuel (le comte de), à Meyrieux (Isère). 

Ragazzoni, docteur-tnédecin, à Turin. 



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DBS MEMBRES DE L* ACADÉMIE 11 

Rurvillisr, docteur-médecin, à Paris. 
Rbtilloud, professeur au lycée de Versailles. 

Rbyiglio, professeur à l'école vétérinaire, à Turin. 

Rb?on Louis, conservateur du Musée, à Annecy. 

RsTMOND Jean-Jacques, professeur d'économie politique, à Turin. 

Rncx Léon, docteur-médecin, résidant à Lyon. 

RoLLiBR, ancien officier des postes, à Thonon. 

RossET Léon, chanoine, vicaire général, à Ghambéry. 

RossBT Michel (Fabbé) , professeur de théologie au Grand-Séminaire dt 
Ghambéry. 

Ros^GNOL, archiviste du déparlement, à Dijon. 

Sàurbt, chanoine honoraire, à Embrun. 

Slrodbr, bibliothécaire, à Stockholm (Suède). 

SocQUBT, docteur-médecin, à Lyon. 

SoNJBON André, naturaliste, à Ghambéry. 

SopRÂNis (Fabbé), à Turin. 

Spano, chanoine, à Gagliari. 

Saint-Lager, docteur-médecin, à Lyon. 

Stdppani Antoine (l'abbé), professeur, à Milan. 

Taulibr Jule», secrétaire perpétuel de 1 Académie delphinale de Gre- 
noble. 

Tarrt (Harold de) , vice-secrétaire de la Société archéologique de 
France. 

TnéoBALD, professeur à l'École des Sourds-Muets, à Paris. 

TissoT E, d'Annecy, ingénieur du gouvernement égyptien. 

TouRifiER , curé de la Métropole, à Ghambéry. 

Trucret (l'abbé), curé-archipretre d'Aiguebelle. 

Vallet de ViRiviLLE, profcsscur à l'école des Ghartes, à Paris. 

Vallibr Gustave, à Grenoble. 

Vidal Léon, inspecteur général des prisons, à Paris. 

Vur Jules, avocat, à Genève. 



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XU SOCIÉTÉS 

LfiRK Dffi SOCIÉTÉS GÔRRESPONDÂNTES 



Sooiétés étrangères. 

Amsterdam : Koninklyke Âkademie. 

Aoste : Société académique , religieuse et scientifique. 

Boston : Society of natural history. 

Gagliari : Bolletino archeologico sardo. 

Christiania : Kongelige Norske Frederiks universitets. 

Dublin : Natural history Society. 

Genève : Société de physique et d'histoire naturelle. 

Genève : Société d'histoire et d'archéologie. 

Genève : Institut national genevois. 

Harlem : Archives du musée Teyler. 

Kœnigsberg : Konigliche physikalisch-œkonomische Gesellschaft. 

Lausanne : Société d'histoire de la Suisse romande. 

Lausanne : Société vaudoise des sciences naturelles. 

Uége : Société libre d'émulation. 

Madrid : Real Academia de ciencias. 

Manchester : Literary and philosophical Society. 

Milan : Societa italiana di scienze naturali. 

Modène : Reale Academia. 

Montréal : Geological Survey of Canada. 

Naples : Reale Istituto d*incorragiamento aile scienze naturali econo- 

miche e technologiche. 
Neuchâtel : Société des sciences naturelles. 
Païenne : Academia di scienze e lettere. 
Rome : Academia ponteficia. 
Turin : Académie royale des sciences. 
Venise : Institut royal. 
Washington : Smithsonian Institution. 

Sociétés françaises. 

kxx : Académie des sciences, arts et belles-lettres. 
Amiens : Société linnéenne du nord de la France. 
Amiens : Société des antiquaires de Picardie. 



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GOBfiSSPONDANTRS XDI 

Angers : Société académique de Maine-et-Loire. 

Annecy : Association flohmontane. 

Api : Société littéraire , scientifique et historique. 

Arras : Académie de? sciences, belles-lettres et arts. 

Autmi : Société Éduenne. 

Auxerre : Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne. 

Besançon : Société libre d'émulation du Doubs. 

Besançon : Académie des sciences, belles-lettres et arts. 

Bordeaux : Commission des monuments et documents historiques et 
des bâtiments civils du département de la Gironde. 

Bordeaux : Académie des sciences, belles-lettres et arts. 

Bourges : Société des antiquaires du centre. 

Brest : Société académique. 

Gaen : Académie nationale. 

Cannes : Société des sciences naturelles , des lettres et des beaux- 
arts. 

Castres : Société littéraire et scientifique. 

Chambéry : Société savoisienne d'histoire et d'archéologie. 

Chambéry : Société centrale d'agriculture. 

Chambéry : Société d'histoire naturelle. 

Chambéry : Société médicale de Chambéry. 

Cherbourg : Société des sciences naturelles. 

Cherbourg : Société académique nationale. 

Clermont-Ferrand : Académie des sciences, belles-lettres et aris. 

Cohnar : Société d'histoire naturelle. 

Dijon : Académie. 

Grenoble r Académie delphinale. 

Grenoble : Société de statistique , des sciences naturelles ei arts in- 
dustriels du département de l'Isère. 

Lons-le-SauInier : Société d'émulation du Jura. 

Lyon : Commission météorologique. 

Lyon : Société botanique. 

Lyon : Académie des sciences, belles-lettres et arts. 
Lyon : Société littéraire. 
Lyon : Société académique d'architecture. 
Màcon : Académie. 

MsM^iUe : Académie des sciences, belles-lettres et arts. 
Marseille : Société de statistique. 

Melun : Société d'archéologie , sciences , lettres et arts de Seine-et- 
Marne. 
Montpellier : Académie des sciences et lettres. 
Moûtiers : Académie de la Val d'Isère. 



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Hy SOCIÉTÉS CORRBSPONDANTBS 

Nancy : Société d'archéologie lorraine. 

Nantes : Société académique de la Loire-Inférieure. 

Nice : Société des lettres, sciences et arts des Alpes-Maritimes. 

Nîmes : Académie du Gard. 

Orléans : Société archéologique de l'Orléanais. 

Paris : Société française de numismatique et d'archéologie. 

Paris : Société philotechnique. 

Paris : Société des études historiques. 

Paris : Romania, Recueil consacré à Fétude des langues romanes. 

Paris : Revue des Sociétés savantes des départements. 

Paris : Journal des connaissances médicales. 

Pau : Société des sciences, belles-lettres et arts. 

Perpignan : Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées- 
Orientales. 

Poitiers : Société des antiquaires de l'Ouest. 

Rouen : Société des amis des sciences naturelles. 

Rouen : Société des antiquaires de Normandie. 

Saint-Étienne : Société dagriculture , industrie, sciences, arts et 
belles-lettres du département de la Loire. 

Saint-Jean d'Angely : Société historique et scientifique. 

Saint-Jean de Maurienne : Société d'histoire et d'archéologie. 

Saint-Omer : Société des antiquaires de la Morinie. 

Saint-Quentin : Société académique des sciences , arts , agriculture , 
belles-lettres et industrie. 

Toulon : Société des sciences, belles-lettres et arts du Var. 

Toulouse : Académie des sciences. 

Toulouse : Académie des jeux floraux. 

Toulouse : Société archéologique du Midi de la France. 

Toulouse : Société d'histoire naturelle. 

Tours : Société d'agriculture, arts, sciences et belles-lettres. 

Troyes : Société académique d'agriculture, des sciences, arts et belles- 
lettres de FAube. 

Valence : Société départementale d'archéologie et de statistique de la 
Drôme. 

Versailles : Société des sciences naturelles et médicales de Seine-et- 
Oise. 

Versailles : Société d'agriculture et des arts de Seine-et-Oise. 



(SD 



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HISTOIRE 



DE 

L'ABBAYE D'HAUTECOMBE 

EN SAVOIE 

AVEC PIÈCES JUSTIFICATIVES INÉDITES 

Par GLAUDroS BLANCHARD, 

DOCTEUR EN DROIT, 
MEMBRE DE l'aCADÉHIE DE SAVOIE, DE LA SOCIÉTÉ SAVOISIENNE 

d'histqire et d'archéologie, etc. 



L*Abbaziadi AluComba ci rammenta il primo 
slabilimcnlo di regolare deposilo délie spoglie 
deirAn^çiista Noslra Famiglia. 

(Charles-Félix , Charte de la sec ond<' 
fondation d'Hauteroniiie.) 



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PRÉFACE 



S'il est vrai « qu'un sonnet sans défauts vaut seul un 
long poème , » une monographie irréprochable vaudrait 
une grande histoire. Aussi, Tauteur de ce travail s*empresse 
de déclarer qu'il n'aurait pas eu môme la pensée de l'en- 
treprendre , sans les conseils et les encouragements de ce 
compatriote distingué que nous regrettons tous , Eugène 
Burnier. A lui revenait la tâche de retracer les'péripéties 
nombreuses de la première nécropole de la famille de 
Savoie, de raconter les grands événements et de peindre 
les scènes lugubres qui s'y rattachent, avec cette lucidité, 
cet entraînement et cette variété de couleurs qui décou- 
laient si naturellement de sa plume. 

Il ne l'a pas voulu et nous en a , pour ainsi dire , confié 
le soin. Ses recommandations seront pour nous une excuse 
d'avoir tenté une œuvre au-dessus de nos forces. 

Notre intention, en écrivant cet ouvrage, n'a point été de 
faire une description historique des monuments d'Haute- 
combe. Laissant à ce genre d'ouvTages et aux itinéraires 
tout leur intérêt pour le touriste dont l'ambition se borne 
à effleurer le souvenir des édifices qu'il rencontre sur sa 
route , nous avons poursuivi un autre but et nous avons 
cherché à embrasser dans un vaste cadre tout ce qui se 
rattache à l'histoire proprement dite de cette abbaye. Nous 



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— 4 — 

ne parlerons qu'accidentellement des monuments, tout 
en consacrant de longues pages aux personnages qu'ils 
rappellent. 

Les sources qui nous ont fourni les bases de cette 
étude sont très disséminées. Les riches archives de Tab- 
baye d'Hautecombe , que les historiens nationaux des 
siècles passés allaient consulter avec tant de succès, n'ont 
laissé aucune frace dans le monastère. Moins favorisées 
que plusieurs autres , elles n'ont point été transportées 
dans quelque dépôt public et soustraites à l'œuvre des- 
tructive de la haine et de la négligence des hommes. Sou- 
mises, pendant le siècle dernier, aux diverses directions du 
Sénat, de la Chambre des Comptes, de l'Administrateur- 
délégué, exposées à être dilapidées lors des invasions en- 
nemies, elles avaient déjà probablement perdu de leur 
importance au moment de la suppression de l'abbaye, par 
suite de divers transports partiels et par l'absence de pré- 
cautions de leurs gardiens. Rien n'autorise à croire que, 
pendant la période révolutionnaire, elles furent l'objet 
d'un joyeux aqto-da-fé. Elles furent plutôt gaspillées et 
délaissées; et, d'après certaines révélations, une partie 
de leurs débris aurait môme péri depuis la restauration 
du monastère. 

Aujourd'hui, les plus précieux documents relatifs à 
Hautecombe se retrouvent aux archives de Cour, à Turin. 
Il y existe trois fortes liasses de pièces diverses, chartes 
de concession, transactions, bulles, ordonnances, lettres, 
mémoires , etc. , et un inventaire donnant le sommaire 
d'autres titres perdus. C'est après avoir constaté la 
richesse de ce dépôt, que nous avons osé entreprendre 
résolument notre travail. 

Les archives de la Chambre des Comptes et celles de 



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rÉconomat nous ont été moins utiles. Les premières, si 
riches pour l'histoire civile et militaire de la monarchie de 
Savoie, ne nous ont offert que des détails de frais funéraires 
et un long inventaire de documents que Ton ne peut plus 
retrouver. Les secondes ne contiennent que quelques origi- 
naux relativement modernes et des copies de pièces exis- 
tant aux archives de Cour. 

En dehors de ces trois dépôts de la ville de Turin , qui 
conservent des éléments inépuisables pour Thistoire de 
notre province, nous avons été aidé par les richesses en- 
tassées dans les archives du greffe de la Cour d'appel de 
Chambéry. Nos premières recherches dans la section de 
ces archives, se rapportant au Sénat de Savoie, avaient été 
guidées par l'historien de cette Compagnie , qui avait si 
patiemment remué ce fouillis de documents et de pièces de 
diverse nature, où Térudit peut puiser abondamment. La 
partie de l'histoire d'Hautecombe correspondant à la période 
d'existence du Parlement et du Sénat, écoulée entre 1 540 
et 1792, a été enrichie d'un grand nombre de renseigne- 
ments et de documents tirés de ces archives. Nous cite- 
rons comme nous ayant été particulièrement utiles : 4<^ Le 
Rectteil des édits, lettres-patentes , etc. ; 2^ les Registres 
des affaires ecclésiastiqvcs , formant 34 volumes commen- 
cés en ♦ 74 6 et terminés en 4792; 3° les Billets royaux, 
collection allant de 1670 à 1792 et reprise en 1815. Divers 
recueils moins importants, entre autres, le Registre secret 
et celui connu sous le nom de Registre basane, formant 
un complément du Recueil des édits; quelques dossiers 
épars au milieu de l'entassement des pièces occupant l'ar- 
moire no 6, ont complété nos renseignements extraits de 
ces archives. Il ne faut point omettre que, dans ces 
recueils, se trouvent des copies authentiques de pièces 



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— 6 — 

remontant à une époque plus reculée que la création de 
ces recueils. 

Les travaux de \^ péréquation générale des tributs, qui 
accompagnèrent la formation du cadastre, conservés à la 
Préfecture de Chambéry, renferment des notes précieuses 
sur les plus anciens bienfaiteurs d'Hautecombe. La dis- 
tinction qui dut être faite alors entre les biens de Tancien 
patrimoine de TÉglise et les biens acquis depuis Tédit 
de 1o8i, afin de soustraire les premiers à l'impôt, amena 
des productions de titres et des déclarations qui servent 
aujourd'hui à l'histoire des établissements religieux. 
Le même dépôt, où nos explorations ont été rendues 
bien faciles, grâce à l'obligeance de M. de Jussieu, archi- 
viste départemental , nous a encore fourni , entre autres 
documents, une remise de la peine capitale accordée par 
un abbé d'Hautecombe, pièce originale de 1386. 

Enfin, nous n'avons point négligé de consulter les ma- 
nuscrits de la bibliothèque de M. le marquis Costa de 
Beauregard, qui continue de nobles traditions de famille, 
en ouvrant libéralement aux travailleurs les trésors qu'il 
possède sur Thistoire savoisienne. 

Plusieurs extraits de ces diverses archives ont été 
publiés à la fin de cette étude. 

Disons maintenant quelques mots des principaux ouvra- 
ges que nous avons mis à contribution. 

Les diverses chroniques nationales , publiées dans les 
Monumenta historiœ patriœ ; les écrits de Delbene, abbé 
d'Hautecombe, sur les Origines de l'Ordre de Cîteaux et 
sur la Savoie ; les Annules cist^^cienses de Manrique, vaste 
compilation comprenant toute l'histoire de l'Ordre depuis 
4098 jusqu'en 1236 et résumant tout ce qui avait été écrit 
auparavant sur ce sujet; les travaux de Guichenon, im- 



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— 7 -- 

primés ou inédits ; le Régeste genevois , les Mémoires et 
Documenta publiés par la Société savoisienne d'histoire et 
f archéologie; quelques livres spéciaux, retrouvés surtout 
à la bibliothèque de Grenoble , telles sont les principales 
œuvres de nos devanciers, qui ont éclairé notre route 
pendant les huit siècles que nous avons parcourus. 

Citons enfin , parmi nos contemporains , Jacquemoud 
et Cibrario. Leurs monographies sur Hautecombe nous 
ont servi de guides et d'indicateurs au milieu de tant de 
dates et de détails, qu'on ne peut négliger dans une étude 
restreinte comme on le pourrait dans un ouvrage de longue 
haleine. Publiées à la même époque (1843) , elles se com- 
plètent Tune par Tautre , et si la première renferme moins 
d'aperçus généraux sur le vaste champ de Thistoire , elle 
sera peut-être j)référable par Texaclitude des détails. 

Mais réminent historien de la monarchie de Savoie nous 
a été encore d'une grande utilité par ses autres écrits si 
nombreux. Les documents qui accompagnent sa Storia e 
descrizione délia reale Badia d'Àltacombay dédiée à Marie- 
Christine qui lui avait confié le soin d'écrire cet ouvrage , 
son Histoire de r économie politiqm du moyen-âge, la 
dernière édition des Origine e progressi délia monarchia 
di Savoia, et l'ensemble de ses ouvrages nous ont prêté 
leur savant et précieux concours. 

Nous ne voulons pas pousser plus loin cette énumération. 
L'histoire ne s'improvise pas : elle s'éclaire de tous les faits, 
de toutes tes inductions que de patientes recherches et 
quelquefois aussi le hasard lui-même mettent sous les yeux 
de celui qui écrit. Indiquer ici tous ces éléments, retrouvés 
dans cent ouvrages ou tifres différents , serait fastidieux et 
inutile. Notre intention, dans ces préliminaires, a été de 
faire de mieux en mieux connaître les richesses que les 



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— 8 — 

Jûstûvieps nf^Uonaux peuvent utiliser et de donuer un 
aperçu des bases de notre travail. Des notes copipléterout 
les indications des sources où nous avons puisé et permet- 
tront aux criliqi^es d'y avoir recours. 

Malgré toutes nos recherches, il reste encore beaucoup 
à découvrir. Cibrario et Jacquepioud n'avaient indiqué, eu 
1843, que trente-un abbés antérieurs à la réunion du mo- 
nastère à la Sainte-Chapelle de Chambéry; les publications 
récentes et nos explorations d'archives nous ont permis de 
porter ce nombre à quarante^ et quelques-uns sont peut- 
être encore inconnus, l^'abbaye royale d'Hautecombe fut 
trop célèbre dans les premiers siècles de la w)narchie, 
pour que de§ découvertes nouvelles, de titres épars nç,\ien- 
peut pas établir de plus en plus son importance dw, à 
notre avis, moins au nombre de ses religieux, qui ne fut 
point aussi grand qu'on le croit généralement, qu'à 
la célébrité de plusieurs de ses abbés et aux libéralités 
des principales familles anciennes de la proviu,ce, dont 
plusieurs y avaient un tombeau. Ainsi, pendant que ipios 
coûtes erraient de ville en ville, pendant que les. barons 
et seigneurs féodaux chevauchaient sans cesse piOur éviter 
l'enuui et l'isolement des châteaux, la nécropole d'Hau- 
tecombe était un centre permanent des plus respectables et 
des plus attachants souvenirs. 



(SD 



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HISTOIRE 

DE 

L'ABBAYE D'HAUTEGOMBE 



r PARTIE 
L'ancien Monastère. 



Miremur periisse homines ! Monumenta fatiscunt, 
Mors etiam saxis , nominibusque venit. 

( AUSONE.) 



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CHAPITRE I«' 



Excursion de Chambéry à Hautecombe et à Cessens. — Emplacement 
de l'ancien monastère. — Ses moines venaient-ils de l'abbaye 
d'Aulps ? — Leur genre de vie, — Durée de ce premier établisse- 
ment. 



Le voyageur, qui de l'ancienne capitale de la Savoie 
se dirige sur Lyon , peut choisir aujourd'hui entre divers 
genres de locomotion. S'il est désireux de pittoresques 
paysages, il laissera la foule se presser dans les wagons 
du chemin de fer et rejoindra les rives du plus grand des 
lacs savoisiens, au Bourget, tout près des ruines du chà- 
teaa d'Amédée V. Là, quittant la voie de terre, il montera 
sur le pont du bateau à vapeur, qui lui fera parcourir dans 
toute leur étendue le lac et le canal de Saviéres; puis, se 
confiant au cours impétueux du Rhône, il pourra, au sortir 
de nombreux méandres, saluer avant la fin du jour la 
statue de Fourviéres. 

Peu d'instants après la levée de l'ancre, la silhouette 
d'une vaste construction, se détachant des flancs du Mont- 
du-Chat, se sera montrée à ses regards dans la direction du 
nord-ouest. Arrivé au milieu de cette nappe liquide, en 
face du coteau de Saint-Innocent, étalant sur la rive orien- 
tale ses riches vignobles émaillés de villas et d'antiques 
souvenirs, le voyageur aura pu embrasser d'un coup d'oeil 



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— 12 — 

toute la rive opposée, et il aura remarqué qu'elle ne forme 
qu'une immense falaise, interrompue vers le nord par 
un ressaut peu élevé au-dessus des eaux et couvert de 
cultures. 'Sa base, découpée en mille criques capricieuses, 
présente des promontoires de toutes formes, et sur l'un 
des plus saillants s'élève un majestueux édifice accosté 
d'une haute tour; c'est la royale abbaye d'Hautecombe. 

Hautecombe! Quelle dénomination parut jamais plus 
inexacte à celui qui a observé la topographie des lieux, com- 
me nous venons de le faire ! Mais si, guidés par le sens de 
cette vieille locution*, nous consultons les traditions locales 
et si nous les confrontons avec les anciens documents, 
nous apprendrons que les rives du lac du Bourget n'ont mi 
s'écouler que la seconde période de l'existence du mo- 
nastère, dont les débuts eurent lieu sur le revers de la 
montagne qui nous montre à l'est ses flancs abrupts et 
déchirés. 

Un ancien récit, conservé aux archives de Turin, con- 
forme aux données d'Alphonse Delbene sur les origines 
d'Hautecombe, en expose ainsi la fondation : « L'an 1101, 
quelques hommes, animés de l'esprit de Dieu, désirant 
embrasser la vie érémiti(}ue, arrivèrent à un lieu, alors 
plein d'horreur et de solitude, appelé Hautecombe. Là, ils 
bâtirent un oratoire et menèrent une vie sainte et soli- 
taire jusqu'à la fin de l'année 1125 du Seigneur, où, sui- 
vant les conseils de saint Bernard , qui alors passait dans 
cette direction, et à cause d'une lumière qui, pendant la 
la nuit, se rendait de l'ancien monastère au lieu nommé 
Charaïa, situé de l'autre côté du lac du Bourget, ils se 

* Haute vallée. Le mot combe, admis dans l'ancien français, est en- 
core en usage dans le patois du pays 



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— 13 — 

transférèrent sur cette rive et rappelèrent Hautecombe, 
nom. du lieu qu'ils venaient d'abandonner*. » 

L'histoire de beaucoup de monastères commence ainsi 
par une pieuse légende. De Montalembert en rapporte 
plusieurs dans son grand ouvrage sur les Moines d'Occi- 
dent et ajoute : « La dignité de Thistoire n'a rien à per- 
dre en s'arrêtant aux récits et aux pieuses croyances 
qu'ils entretenaient. Écrite par un cbrétien et pour des 
chrétiens, l'histoire se mentirait à elle-même, si elle affec- 
tait de nier ou d'ignorer l'intervention surnaturelle de la 
Providence dans la vie des saints choisis par Dieu pour 
guider , pour consoler , pour édifier les peuples chré- 
tiens. » 

Où était situé cet ancien monastère ? Bien qu'aucun ves- 
tige n'en reste encore debout, il est facile d'en indiquer, 
remplacement avec certitude et précision. Que le lecteur 
veuille bien nous y accompagner. 

Laissons derrière nous l'abbaye actuelle, traversons le 
lac presque en ligne droite et rejoignons l'autre rive prés 
de l'ancienne ruine de Salière, dont l'érection et la desti- 
nation originaire sont entourées de mystères. Puis, gra- 
vissant la montagne, couverte de vignobles luxuriants, par 
an couloir souvent appelé à rouler des eaux torrentueuses 
et implacables, nous arriverons, après une petite heure de 
marche, au pied de la corniche de rocs nus qui bordaient 
l'horizon. C'est là que nous sortons de la vallée du lac par 

^ Archives de Cour, Ahhazie, paquet I. M. Cibrario, dont la science 
historique regrette la perte récente, a publié ce document à la suite de 
iAStoriaedescrizione délia Reale Badia di Santa Maria d'Altacomba, 
édition de luxe, 1843. — 11 paraît remonter au xv" siècle ; il est ano- 
nyme et a pour titre : De fundatione sancte religionis Ordinis Cister- 
âensis etgestis aliquibus Beati Roberii abbatis et de fundatione AltC" 
eumbe. 



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— u — 

un étroit défilé appelé Col de la Chambotte, dii nom de la 
montagne elle-même, défilé sur lequel imagination po- 
pulaire a répandu ses contes fantastiques*. Le premier 
village que nous rencontrons à son extrémité est le hameau 
supérieur de la commune de Saint-Germain. De là, tour- 
nant à gauche , nous verrons bientôt briller, à trois kilo- 
mètres, environ, la croix de Téglise de Cessens, vers 
laquelle nous nous dirigerons. Arrivés au village , nous ad- 
mirerons, posté sur la cime de la montagne, le château-fort 
qui le protégeait autrefois , et dont les vastes et solides 
ruines expliquent les combats livrés pour le posséder, et 
sa résistance aux injures du temps et de Tahandon ; nous 
jetterons encore un regard sur les nombreux débris de la 
belle tour ronde, renversée par la foudre, il y a quelques 
années % et nous continuerons notre course vers le nord. 
Bientôt la voie modeste (]ue nous battons nous aura con- 
duits au sommet du versant oriental d'une gorge étroite, 
descendant par une série d'oscillations jusqu'à la plaine de 
Rumilly , et creusée au pied de la montagne qui s'élève 
devant nous à l'ouest. Au fond de cette gorge serpentent 
un petit cours d'eau, gracieusement ombragé par des aulnes 
et des charmes, et, à côté, un large sentier qui en suit 
tous les détours. 

Nous avons quitté l'église de Cessens depuis vingt mi- 
nutes et nous atteignons à une birfurcation de notre route. 
Une de ses branches , plus resserrée , côtoie la montagne 

' On entend répéter dans les environs que ce passage est dû à l'action 
du vinaigre qu'y ont versé les Romains. L'existence d'une voie ro- 
maine, dans cet endroit, est indiquée par Albanis Beaumont : Alpes 
Cottiej^nes et Pennines, carte. L'idée du vinaigre employé comme 
moyen de diviser les roches se retrouve , comme celle des grottes de 
fées, dans beaucoup de localités montagneuses. 

• Le 9 mai 1862. 



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— 15 — 

à l'ouest et va rejoindre le village des Tapis; l'autre, 
gardant le fond du vallon, se prolonge par le village des 
Granges jusqu'à Rumilly. Entre ces deux chemins s'étend 
un plateau légèrement tourmenté, d'une superficie d'en- 
viron deux hectares et appelé le plateau de Paquinôt. Là 
s'élevait l'ancien monastère d'Hautecombe. 

Le sol, occupé autrefois par ces constructions, appartient 
depuis plusieurs générations à la famille Bontron dit Topis, 
dont le représentant actuel m'a transmis les détails sui- 
vants : 

Il y a une centaine d'années, m'affirmait-il, son aïeule, 
alors toute jeune, se promenait encore sur des pans de 
murs de l'ancienne abbaye. On pouvait alors en retracer 
les principales divisions. Depuis cette époque, la charrue, 
a sillonné cet antique asile de la prière, et, dans ses enva- 
hissements successifs, elle a souvent mis à jour divers 
objets en fer et même des pièces de monnaie. Plus ré- 
cemment, en 1840, le même propriétaire, en faisant opé- 
rer un défoncement, détruisit une grande partie des 
fondations du monastère, détourna une source abondante 
surgissant au milieu, et dont la fraîcheur peut encore 
désaltérer le passant. Il m'indiqua même un repli du sol, 
dans la partie sud du plateau, où furent trouvés de nom- 
breux ossements attestant par leur réunion l'existence 
d'un cimetière ; et, tout près de là, le long du ruisseau qui 
court au fond de la vallée , il découvrit , dans les derniers 
mouvements de terrain qu'il opéra , les traces d'un four à 
chaux. Enfin, même aujourd'hui, quand un soleil trop 
ardent dessèche les cultures, on peut suivre dans les 
champs de blé la direction des anciens murs. Des lignes 
d'épis pâles et étiolés indiquent que là subsistent encore 
des matériaux enfouis, il y a bientôt neuf siècles, par de 
pieux cénobites. 



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— 16 — 

Les seiils vestiges que Toti dit provenir de cette antique 
demeure et qu'il m'a été donné d'examiner, seraient des 
moellons formant l'entrée de la maison Bontron. Leur taille 
cintrée et très sobre d'ornements peut accréditer celte allé- 
gation. Cette habitation est, du reste, la plus ancienne ou 
Tune des plus anciennes de la commune. 

On doit donc l'avouer , rien de l'ancien monastère de 
Cessens n'est encore debout pour en attester l'existence 
sur le plateau de Paquinôt. Mais, aux preuves que nous 
venons de présenter, il faut joindre la tradition, restée 
vivace dans toute la localité, que ce couvent s'élevait réel- 
lement sur cet emplacement ; il faut ensuite faire appel 
aux dénominations des lieux voisins , restées les mêmes 
• qu'à l'époque des moines et enfin recourir aux témoignages 
conservés dans nos archives et par nos anciens historiens. 

Qu'il nous suffise de rappeler que, déjà antérieurement 
à 1126, Gauterin ou Gauthier, seigneur d'Aix, donnait 
aux moines des Alpes une terre qiw vnlgo quondam 
FuRNALus vocabatnr et nunc Comba vocalur, sitam in page 
Albanense in monte castiH illius quod vulgo Sexenc nun- 
cupatiir, est-il dit dans l'acte de donation*. Aujoufdliui 
la montagne au pied de laquelle s'étend le plateau de 
Paquinôt se nomme le Fornet, et entre Sexenc et Cessens 
l'analogie est assez frappante pour ne pas laisser place à 
un doute. 

Vers la fin du seizième siècle, Alphonse Delbene, Un 
des plus célèbres abbés dont s'honore Hautecombe, prié 
par le supérieur général de Cîteaux de lui faire connaître 
l'état des monastères de son ordre en Savoie, lui adressa 



* Voir, à la fin de cet ouvrage , le texte de cette charte sous le n» 1 
des Documents. 



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— 47 — 

une longue lettre *, où il expose qu'il résulte des docu- 
ments conservés à Hautecombe que les moines de Tan- 
cienoe abbaye habitaient dans la vallée de Valpert*, au 
lieu appelé alors Parvus Furnus , et maintenant Vallée 
de Sessine. « Je me suis, dit-il, quelquefois transporté sur 
l'emplacement de cet ancien monastère pour en examiner 
les ruines de mes propres yeux, et j'ai trouvé, au pied 
de la montagne de Sessine , prés du chemin allant à 
Rumilly et dans le voisinage du village des Granges, une 
partie de l'édifice encore debout, plusieurs autres vestiges 
des bâtiments, tels que un puits, un vase vinaire. » 

Bientôt trois siècles auront passé sur ces ruines, et 
aucun pan de mur n'a gardé l'écho des prières des anciens 
religieux. Aujourd'hui cependant, comme au seizième 
siècle, le chemin, qui de Cessens descend à Rumilly, passe 

' Le manuscrit de cette lettre se trouve à la bibliothèque de F Uni- 
versité de Tarin. Elle a pour titre : Alphongi Delhenei episcopi alhiensis 
ac ahbatis Àltwcombœ de origine familiœ Cistercianœ et Àltœcomhœ el 
sancli Sulpicii, stamedei cœnobiorum in Sabaudia sitorum epistola ad 
$ummè venerandum Edmundum a cruce abbatem Cistercii Régis 
Gallorum consiliarium ac totius familiœ Cistercianœ summum prœ- 
s%kUm. Àltœcumbœ, 1595, per Marcum Antonium de Dlancs Lys. 

On voit que ce travail était destiné à l'impression. Après l'avoir 
publié à la suite de son histoire de l'abbaye d' Hautecombe , sous un 
titre un peu différent , Cibrario affirme qu'il fut, en effet , imprimé k 
Hautecombe , à la date et par l'imprimeur indiqués ci-dessus, et qu'au 
frontispice de la brochure se voient les armoiries de Delbene , consis- 
tant en deux bâtons croisés et fleurdelisés. Quoi qu'il en soit, la 
bibliothèque de la ville de Grenoble possède cette lettre , imprimée 
à Cbambéry par Claude Pomard, en 1594. Elle forme une brochure 
in-8* de seize feuillets sans pagination. Le texte en est plus correct 
que celui publié par M. Cibrario, aussi nous y aurons ordinairement 
recours. 

• Voir Documents, n* 2, où il est question d'une terre , située dans 
la combe de Vandebert, donnée par Gauthier d'Aix aux « frères 
d'Hautecombe ». 

2 



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— 18 — 

prés (lu lieu où s*élevait le monastère, rencontre à une 
demi -heure plus loin le village des Granges; et Teau 
du puits dont parle Delbene coule maintenant à travers 
ce chemin sous les pieds du voyageur. 

Sans nous appuyer sur d'autres témoignages, nous 
pouvons donc tenir pour exacte Tindication de la demeure 
des premiers moines d'Hautecombe. Là, sur Tétroit plateau 
de Paquinôt , fut bâti leur humble monastère ; et nous 
avons cru devoir insister sur ce fait, car bientôt la généra- 
tion qui en a vu les dernières pierres aura disparu comme 
elles et comme les pieux ouvriers qui les avaient assem- 
blées. 

Une autre question moins facile à déterminer est celle 
de Torigine de ce premier établissement. Les moines qui le 
créèrent avaient-ils spontanément quitté le monde pour 
former dans la vallée de Cessens un nouvel asile de prières 
et de mortifications , ou bien , au contraire , s'étaient-ils 
détachés d'une communauté plus ancienne, et quelle était 
cette communauté? 

Malgré les doutes qu'elle laisse subsister *, l'opinion la 
plus accréditée est celle qui voit dans les premiers moines 
de Cessens des émigrants de l'abbàye d'Aulps en Chablais. 

Fondée, vers 1094, par deux religieux, sortis eux- 
mêmes du monastère de Molesme, Guy et Guérin, à qui 
Humbert, comte de Savoie, donna la vallée qu'ils avaient 
d'abord occupée sur les bords de la Dranse, cette abbaye 
prit bientôt une certaine importance. L'an 1101, quelques 
moines s'en seraient séparés pour chercher une autre 
retraite et seraient parvenus de vallée en vallée jusqu'au 
pied de la Inontagne du Sapenay. Sur le versant oriental 

* Voir, à la fin de cette Histoire, aux Noies additiomielleSj le n* h 



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— \9 — 

de cette montagne, ils auraient construit quelques huttes 
ou cellules éparses, utilisé un ruisseau et une source 
d'eau vive, et pourvu ainsi aux premières nécessités de la 
vie. Le plateau de Paquinôt fut le centre de cette petite 
Thébaïde ; là s'élevaient Toratoire commun , voisin du . 
champ du repos, et probablement aussi l'habitation de 
Tabbé, entourée des bâtiments servant à Tusage de la com- 
munauté, tels que granges et celliers , où étaient retirés les 
produits du sol défriché chaque jour par les religieux. 
Ces constructions, d'après Delbene, remonteraient au 
moins à Tan H09, et il en donne pour preuve l'exis- 
tence de lettres écrites, cette même année, dan^ le pro- 
menoir du couvent, par Etienne Regius de Montfalcon *. 
Ces moines vécurent dans cette gorge ou Combe de Val- 
pert pendant une trentaine d'années. Par suite de leurs vœux 
de pauvreté et d'obéissance, tout était en commun, soit dans 
leurs cellules soit dans le couvent, et ils obéissaient à un 
abbé. Cette manière de vivre n'était point, à proprement 
parler, celle des anachorètes de l'ancienne Egypte. Elle 
tenait de la vie hérémitique l'isolement. de la résidence, — 
et encore les premiers moines de Cessens demeuraient 
peut-être deux ou trois dans chaque cellule, comme leurs 
frères d'Aulps , — et de la vie cénobitique, la réunion à 
certains moments dans une chapelle commune, la soumis- 
sion au même supérieur , qui restait chargé de diriger les 
travaux et de veiller aux besoins spirituels et matériels de 
la communauté-, 

* Ces lettres nous donnent les noms des religieux d'alors : Ilaiuie- 
ric, faisant fonction de prieur, Boson f^lidiiuus), Pierre (ancien abbé) 
et Rodolphe de Cusy. (Delbene , De origine familiœ cisterc. et altec. , 
etc.) 

* M. Guizot (^Histoire de la civilisation en France) explique ces 
phases diverses du monachisme dans l'Orient. 



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— 20 — 

Six abbés auraient présidé successivement aux destinées 
de ce premier établissement : Boniface, Girard, Varrin, 
Rodolphe, Pierre et Vivian ; et ils auraient reconnu pour 
supérieur Tabbô d'Aulps, comme ce dernier fut lui-même 
longtemps soumis à celui de Molesme. 

Dans riiypothèse de l'indépendance complète de Tabbaye 
d'Hautecombe vis-à-vis de celle d'Aulps, Varrin aurait 
reçu — et c'est Tavis de Delbene , — la donation de 
Gauthier d'Aix, que Ton regarde comme la fondation de 
l'ancienne Hautecombe. D'après l'opinion généralement 
admise, ce serait au contraire saint Guérin, abbé d'Aulps, 
qui l'aurait acceptée, et la similitude des noms de ces 
deux abbés ne serait que l'effet du hasard *. Quoi qu'il en 
soit, il faut reconnaître que cette libéralité, sans date, 
mais que Ménabréa fixe à Tannée 1121, est postérieure à 
l'arrivée des premiers moines à Cessons ; que là, comme 
dans la vallée de la Dranse, des moines occupèrent le sol 
longtemps avant d'en avoir obtenu l'abandon de la part 
du seigneur qui en avait la propriété. 

Voici la traduction de la charte de cette donation, telle 
que nous l'avons lue sur le tableau généalogique de la 
Maison de Faucigny, par Dom Leyat, et que nous repro- 
duisons à la fin de cet ouvrage : 

« Au nom du Seigneur. Moi , Gauterin , je donne à la 
4( bienheureuse Marie des Alpes et au seigneur Varrin, 
« abbé de cette église, pour le repos de mon âme, de 
a celle de tous mes ancêtres et de mon fils Gauterin, une 
m terre autrefois appelée vulgairement le Fornet etaujour- 
« d'hui la Combe, située dans le pays d'Albanais, sur la 
« montagne où se trouve le château de Cessens. Rodolphe, 

* Voir, aux Notes additionnelles, le n" 2. 



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— u — 

« du château de Faucigny, sa femme, son père, ses frères 
4t et ses fils ont approuvé cette donation *. » . 

Cette libéralité parait émaner d'un membre de la famille 
d'Aix, bien que le texte ne l'indique point ; car, en 1126, 
les familles de Savoie, de Faucigny et d'Aix confirmèrent 
différentes donations faites auparavant à la communauté 
d*Hautecombe par un Gauterin ou Gauthier d'Aix. La 
notice de cette confirmation, reproduite également par 
D. Leyat, d'après les anciennes archives d'Hautecombe , 
est ainsi conçue : 

« Gauterin d'Aix avait fait plusieurs donations aux 
« frères d'Hautecombe, entre autres; celle d'une terre 
€ qu'il possédait dans le pays d'Albanais , au lieu dit 
€ Comhe de Vandebert et actuellement Hautecombe. 
€ Toutes ces donations ont été approuvées par sa femme 
« Guillelma et par ses fils Alben, Amédée, Guillaume, 
« Aymon et Gauterin, par sa sœur Ermengarde, par le 
« comte Amédée % par Guillaume de Faucigny et par son 
« fils Rodolphe, de même que par les fils de ce Rodolphe 
« et par Louis, fils d' Amédée de Faucigny \ » 

Nous trouvons au bas de ces deux documents le nom de 
Rodolphe de Faucigny, qui avait déjà paru comme témoin 
de la charte de fondation de l'abbaye d'Aulps. C'était le 
fils aîné du seigneur de Faucigny et un personnage mar- 
quant de l'époque. Bien avant la mort de son père, il 
semble l'avoir presque remplacé dans la vie féodale, car 
il intervient dans plusieurs traités et actes importants. 



' Bibliothèque du roi, à Turin. Section des Mss. — Voir, in fine, 
Documents t n* 1. 

* Amédée III, comte de Savoie. 

• Letat, opère citato, p. 179. — Voir Documents, n® 2. 



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— 22 — 

entre autres, dans la transaction de 1i2i entre l'évêquede 
Genève et le comte de Genevois*., 

Les religieux d'Hautecombe reçurent encore plusieurs 
autres libéralités antérieurement à celle de Charaïa sur 
les rives du lac. En 1126, Pierre de Chatillon leur cède un 
pré, sous la condition qu'ils resteront dans la règle de 
Cîteaux qu'ils viennent d'adopter - ; un nommé Morel ou 
Morens et sa femme abandonnent au monastère toutes 
leurs terres de la paroisse d'Aix et d'autres encore *. Ce 
fut sans doute l'origine de la Grange d'Aix, domaine situé 
au-dessus du hameau de Saint-Simon. L'ensemble des 
biens-fonds qui le composaient s'élevait, en 1700, à cent 
journaux et rapportait, malgré une mauvaise exploitation, 
1,600 florins de revenu *. 

Tels furent les débuts de cette abbaye qui, plus tard, 
devait être la plus célèbre de la Savoie et le Saint-Denis 
de ses souverains. 



^ MÉNÀbRéA, Notice sur la Chartreuse de Vallon, publiée dans les 
Mémoires de l'Académie de Savoie, 2* série, t. Il, p. 250 et suivantes. 

• Del^ese, opère citato. 

' Archives de la Préfecture de Ghambéry. Déclaratoires sur les 
biens de V ancien patrimoine de V Église, faites lors de la péréquation 
générale, en 1732, t. I,f>9. 

* Archives du Sénat de Savoie, armoire n* 6. Verbal sur Vacte d* estai 
des bâtiments d* Hautecombe . 

Cette ferme relevait alors du prieuré de Saint-Innocent , annexé à 
Hautecombe. 



(9) 



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CHAPITRE II 



Saint Bernard. — Origine de Cîleaux et de Clairvaux. — Descente des 
moines de Cessens sur les rives du lac. — Agrégation d'Hautecombe 
et d'AaIps à l'Ordre cistercien. — Saint Bernard passa-t-il en Savoie? 
— Fosseneuve. 

La transformation d'Hautecombe étant due à la solli- 
citude de saint Bernard et son ombre bienfaisante planant 
sur les origines de ce monastère, nous sommes heureux 
d'être ainsi amené à esquisser les principaux traits de cette 
grande figure qui domine tout le xii^ siècle, et dont une 
plume éloquente a pu dire : « A qui cherche le type le 
plus accompli du religieux , saint Bernard se présente 
tout d'abord. Nul n'a jeté plus d'éclat que lui sur la robe 
du moine *. » 

Il naquit en 1091, au château des Fontaines, près de 
Dijon, Son père, Tecelin, était issu d'une des premières 
familles de la province, et sa mère, Alix, fille de Bernard, 
seigneur de Montbard, était alliée aux ducs de Bourgogne. 
Plus illustres encore par leur piété que par leur naissance, 
ils transmirent à une nombreuse famille , avec de riches 
blasons et de vastes domaines , un précieux héritage de 
vertus. 

Bernard surtout se fit bientôt remarquer par la pureté 
de ses sentiments et la précocité de son intelligence. 
Aussi, ses parents n'hésitèrent point à l'envoyer à Châtillon- 

^ De MoiiTALEiiBBRT, Les Moines d'Occident. 



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— 24 — 

sur-Seine, petite ville située à une vingtaine de lieues au 
nord-ouest de Dijon, chez des chanoines réguliers qui y 
tenaient une école célèbre. Ses progrés y furent rapides ; 
il apprit à parler et à écrire la langue latine avec une 
élégante facilité ; il cultiva la poésie et se passionna même 
avec excès pour les belles-lettres *. 

Mais la science sans but pratique ne satisfaisait point sa 
grande âme, éclairée des lumières de la raison et de la foi. 
Se rappelant les paroles de Tapôtre : « Celui-là est coupa- 
ble qui, ayant la connaissance du bien qu'il doit faire, ne le 
fait pas*, » il éprouvait les douloureuses perplexités de 
l'adolescent obligé de choisir, au seuil de la vie, la sphère 
d'activité qui absorbera toute son existence. 

Bientôt il se sent destiné k servir Dieu loin des périls du 
monde. Sa parole persuasive entraîne plusieurs parents 
et amis ; il les réunit à Chàtillon dans une maison com- 
mune, et là, sous sa direction, tous travaillent à leur 
propre sanctification, afin de se rendre plus aptes à pro- 
curer celle des autres. 

Cette surprenante réunion d'une trentaine d'hommes 
appartenant aux meilleures familles de la Bourgogne, 
vivant au milieu de la foule, adonnés aux longues prières 
et aux austérités cénobitiques sous la direction du plus 
jeune d'entre eux, excita d'abord l'admiration de leurs 
compatriotes. Mais à peine six mois s'étaient écoulés que, 
suivant une chronique du temps, on les tenait pour sus- 
pects. Bernard s'occupa dès lors de donner une forme 
de vie régulière à sa communauté , et, au lieu de suivre 

' RATiSBOifnB , Histoire de saint Bernard et de son siècle. Cet excel- 
lent ouvrage a été réimprimé en tête de la nouvelle édition des Œu- 
vres de saint Bernard, publiée par Victor Palmé, et nous a servi de 
guide dans cette esquisse de ia vie de saint Bernard. 

* Saint Jacques, IV, 17. 



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— 25 — 

Texeraple donné à la même époque par plusieurs saints 
personnages qui, voulant se retirer du monde, fondaient 
un institut nouveau, il choisit, par humilité, le modeste 
ordre naissant de Citeaux \ destiné à jeter tant de gloire 
sur la grande famille bénédictine. 

La règle de saint Benoit, qui, depuis le Mont-Cassin, 
s'était étendue sur tout TOccident, avait subi de nom- 
breuses atteintes dans son application. Cluny, après 
l'avoir fait revivre pendant le x« et le xF siècle, tombait 
sous le poids de ses immenses richesses, lorsque plusieurs 
moines bénédictins, animés d'un noble désir de perfec- 
tion , fixèrent leur retraite dans la forêt de Molesme , 
sous la direction de saint Robert. Cet établissement, 
comme enivré de son rapide développement, dévia bientôt 
de sa première direction, et saint Robert le quitta avec 
six religieux, qu'il choisit parmi les plus fervents, pour 
s'enfoncer dans la solitude de Cîteaux, au diocèse de 
Chàlons, située au sud et à cinq lieues de Dijon. 

Plus tard, quatorze autres religieux de Molesme se 
joignirent à eux et, Tan 1099, ils achevèrent la construc- 
tion d'une chapelle en bois, qu'ils dédièrent à la mère de 
Dieu, dont le nom se lira désormais sur le frontispice de 
toutes les maisons cisterciennes. 

Quinze ans après sa fondation, l'abbé Etienne, entouré 
du petit nombre de moines exténués que l'épidémie et les 

* n était admis généraiement , à cette époque , que les hommes 
appelés simultanément au service de Dieu restassent unis dans leur 
vocation et constituassent une congrégation distincte. Saint Bruno se 
retire, en 1086, dans les montagnes du Dauphiné et crée l'ordre des 
Chartreux ; vers 1100, Robert fonde, dans le désert de Citeaux, l'or- 
dre célèbre de ce nom; en 1116, Robert d'Arbrisselles fonde l'ordre 
de Fontevrault; en 1120, Norbert institue Tordre des chanoines régu- 
liers de Prémontré, etc. (Ratisbonne, Histoire de saint Bernard.) 



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— 26 — 

macérations ne lui avaient point enlevés, priait sur les 
marches de Tautel, désespérant du succès de l'œuvre 
fondée par son prédécesseur, lorsqu'une trentaine d'hom- 
mes, conduits par l'un des plus jeunes d'entre eux, 
frappent à la porte du couvent. Bernard se jette aux pieds 
de saint Etienne et le prie de les recevoir dans son monas- 
tère. Etienne les introduit tout ému, et bientôt, édifié de 
leur ferveur, il les admet au noviciat. L'année suivante, 
leurs vœux furent prononcés ; Bernard avait vingt-trois 
ans. 

Cîteaux avait, dès ce jour, traversé la crise de l'enfan- 
tement. L'exemple de ces gentilshommes quittant le bien- 
être et les joies du foyer, sacrifiant le brillant avenir que 
leur position sociale leur promettait, pour se vouer à une 
vie pauvre, abjecte et oubliée, fut contagieux. Le nou- 
veau monastère ne put contenir tous les postulants, et 
l'année suivante, peu après la profession de saint Bernard, 
il fallut envoyer une première colonie de moines à la Ferté, 
puis une deuxième à Pontigny; et enfin, en 1H5, la mai- 
son-mère, toujours trop étroite, dut laisser partir un 
nouvel essaim. Bernard , bien qu'il entrât seulement dans 
sa vingt-cinquième année, fut choisi pour en être le chef. 
Suivant l'usage de Cîteaux, toute la communauté se réunit 
dans l'église ; Tabbé de la maison-mère déposa une croix 
entre les mains de celui qui devait être revêtu de la dignité 
abbatiale ; puis Bernard et les douze moines qui lui étaient 
confiés prirent congé de leurs frères et entonnèrent, en 
partant, une grave psalmodie. 

Ils se rendirent dans une terre couverte de bois et de 
marécages, offerte par Hugues, comte de Troyes, à l'abbé 
Etienne , et située au diocèse de Langres, sur les confins 
de la Champagne et de la Bourgogne. Bientôt une partie 



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— 27 — 

du sol fut défrichée et ils y élevèrent d'humbles cellules 
autour d'un oratoire, dans le voisinage d'une source qui 
coule encore aujourd'hui. Plus tard, ce premier établisse- 
ment, ayant justifié par sa prospérité le nom prophétique 
de claire vallée, Clairvaux, donné par saint Bernard à cette 
gorge, appelée antérieurement î)a/i(^e rf'a6^*?i//i^, vit ses 
habitants, trop à l'étroit, transférer leur demeure à l'entrée 
du vallon. 

C'est à c<)té de ces secondes constructions , qu'au xvi® 
siècle on en éleva de riches et étendues, comprenant 
église , chapitre , bibliothèque et autres édifices dont la 
majeure partie se voit encore aujourd'hui*. 

La grande renommée de saint Bernard attira à Clairvaux, 
comme précédemment à Cîteaux, de nombreux novices. 
En in 8, Clairvaux donnait déjà le jour à deux nouveaux 
essaims , qui fondèrent les monastères de Trois-Fontaines 
et de Fontenay. Sept ans après, arrivait du fond du Dau- 
phiné le jeune Amédée, fils du seigneur d'Hauterive, dont 
saint Bernard devait faire un des premiers abbés d'Haute- 
combe. 

Au commencement de Tannée suivante (1119), saint 
Etienne, le vénérable abbé de Cîteaux, convoqua tous les 
abbés de sa filiation, alors au nombre de douze, pour fixer 
définitivement les statuts du nouvel Ordre. Cette assem- 
blée mémorable, connue sous le nom de Premier Chapitre 
général de Cîteaux, donna une forme définitive aux consti- 
tutions, en rédigeant la grande Charte de charité et arrêta 
les usages des monastères cisterciens, qui furent ainsi 
transmis à la postérité*. 

Malgré les agrandissements successifs des bâtiments, qui 

* Voir, aux Notes additionnelles , le n* 3. 

* Ce recaeU porte le titre de Livre des us. 



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— 28 — 

pouvaient abriter jusqu'à 700 moines, le monastère de Clair- 
vaux ne pouvait suffire aux arrivées toujours croissantes 
de nouveaux postulants. La popularité de son illustre abbé 
devint telle, que, de tous côtés, on demandait des ouvriers 
évangéliques formés à son école. Déjà plusieurs villes du 
territoire actuel de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, 
possédaient des colonies issues de Clairvaux. Pour en fon- 
der de nouvelles et les unir entre elles par les liens de la 
fraternité chrétienne, saint Bernard parcourut ces diffé- 
rentes contrées dès Tannée < 1 22. « Montrez-vous mères en 
caressant et pères en corrigeant , » disait-il aux abbés de 
ces monastères. 

Profitant d'un voyage que les intérêts de son Ordre lui 
prescrivaient, il se rendit à Grenoble vers la fin de l'année 
4 423; il y fut magnifiquement reçu par saint Hugues, évo- 
que du diocèse, et de là, franchissant les montagnes, il alla 
visiter à la Grande-Chartreuse les disciples de saint Bruno, 
auxquels il portait un attachement particulier*. 

Il est permis de croire que, pour rejoindre sa cellule, il 
traversa la Savoie, contrée intermédiaire entre la Bourgo- 
gne et le Dauphiné, et que peut-être il visita les religieux 
de Cessons. Ainsi serait corroborée cette assertion de l'an- 
cienne chronique, que, vers cette époque, soit pendant l'an- 
née 4425, sur les instances de saint Bernard, traversant 
cette contrée , les moines du premier couvent d'Haute- 
combe se seraient transférés sur l'autre rive du lac du 
Bourget. 

Cette active sollicitude avait fait de saint Bernard le 
centre et l'âme de l'Ordre de Clteaux, bien qu'il ne fût 
que simple abbé de Clairvaux. Malgré son amour 6t son 

' JUTisiQNNSt op«r« dtato. 



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désir de la retraite, il fut mêlé à tous les grands événe- 
ments contemporains et il fut Toracle de son siècle. « On 
avait une si haute idée de sa science et de sa piété, dit un 
de ses biographes, que les princes le faisaient juge de leurs 
différends. Les évêques recevaient ses décisions avec res- 
pect et lui envoyaient les plus importantes affaires de 
leurs diocèses. Les papes s'empressaient de le consulter, 
regardant ses avis comme des lois. Les peuples parta- 
geaient ces sentiments de confiance en ses lumières et de 
vénération pour sa personne. Enfin , on peut dire que, du 
fond de sa solitude, il gouvernait toutes les églises de 
rOccident. » 

Cependant, sa mission politique et religieuse ne s'accom- 
plissait point sans qu'il fut souvent tiré de sa retraite. 
Appelé par Dieu à diriger son Église pendant les luttes 
douloureuses qu'elle eut à soutenir au in« siècle contre la 
puissance civile et contre sa propre anarchie , manifestée 
surtout par le schisme, Bernard préside des conciles, se 
rend auprès des deux grands souverains du moyen-âge, le 
pape et l'empereur, et parvient à les réconcilier; il vole 
de France en Itahe, d'Italie en Allemagne, partout, en un 
mot , où la cause de l'Église Je réclame. Après avoir été 
l'oracle du concile de Pise, après avoir rallié Milan et les 
auta^es villes de la Lombardie à Innocent II , il regagne, au 
printemps de 4135, sa chère cellule abandonnée depuis 
plusieurs années. 

Son voyage à travers le nord de l'Italie, la Suisse et la 
France ressemblait à une pompe royale. En Suisse, les 
pâtres descendaient de leurs montagnes pour se joindre â 
son cortège; et les bergers des Alpes, quittant leurs trou- 
peaux, vendent se jeter humblement â ses pieds, ou pousr 
saient des cris aigus du somnlet des rochers, pour \m 



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— 30 — 

demander sa bénédiction. Il arriva enfin à Besançon, d*où 
il fut conduit jusqu'à Langres ; et là, non loin de la ville, il 
trouva ses religieux qui l'attendaient, impatients de revoir 
leur père. « Tous, dit un chroniqueur, se mirent à genoux 
et Tembrassérent, chacun lui parlant à son tour, et. pleins' 
d'allégresse, ils le ramenèrent à Clairvaux\ 

Ce récit de son retour en France, extrait des Annales de 
Cîteaux, indique qu'il dut passer par le Valais et, dès lors, 
dans les environs de l'abbaye d'Aulps. Rien ne prouve 
qu'il s'y rendit. Mais ce qui permet de hasarder cette 
supposition , c'est que l'abbaye d'Aulps, comptant alors 
bientôt un demi-siècle d'existence, était déjà importante ; 
c'est qu'elle était sortie de iMolesme comme celle de Cîteaux, 
dont plus tard était issu à son tour Clairvaux ; c'est qu'en- 
fin, cette même année, saint Guérin réforma le genre de 
vie de ses religieux, et que, l'année suivante, son monastère 
fut agrégé à l'ordre de Cîteaux et affilié spécialement à 
Clairvaux*. 

Visita-t-il « ses pauvres frères d'Hautecombe ? » Nous 
l'ignorons; mais nous pouvons affirmer qu'ils entrèrent 
définitivement dans la grande famille cistercienne, quel- 
ques mois après son nouveau passage dans les Alpes. Au 
milieu de la divergence des rares documents qui peuvent 

^ Manhique, Ann<ile8 cisterc. 

• Manrique rapporte à cette date de 1136 l'agrégation de l'abbaye 
d'Aulps à Cîteaux; c'est aussi l'opinion des annotateurs des Œuvres 
de saint Bernard , édition Palmé , 1866. — Voir Lettres de saint Ber- 
nard, 142 et 254. — La date de 1121, adoptée par Ménabréa, est 
inexacte. 

On lit, à ce sujet, dans la Chronologia Bernardina, qui précède les 
Œiwres de saint Bernard dans la Pathologie deTabbé Migne, vol. 182, 
sous la date de 1136 : Denique adoptatur monasterium Àlpense, ira- 
dente Guarino abbate. ' 



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— 31 — 

éclairer l'histoire du monastère à cette époque, nous 
croyons fievoir admettre , avec l'auteur de Tancien récita 
de sa fondation*, que, vers 1125, sur les conseils de 
saint Bernard , les religieux de Cessens descendirent à 
Charaïa et adoptèrent les principes de Tinstitut de Cîteaux; 
mais, avant d*y être régulièrement agrégés, ils vécurent 
encore quelques années, peu nombreux, ayant à lutter 
contre Tàpreté du sol et du climat. Touché de leurs 
bonnes dispositions, saint Bernard aurait facilité leur en- 
trée dans son ordre en faisant compléter le nombre de 
treize religieux qu'ils n'avaient pu réunir , et qui était 
nécessaire pour former une abbaye cistercienne. 

En eflfet , pendant qu'il ramenait Guillaume X d'Aqui- 
taine à rÉghse catholique, Godefroy, prieur de Clairvaux, 
qu'il appelait un autre lui-même, détacha de ce monastère 
une colonie de moines qui, réunis à Ceux se trouvant 
déjà à Charaïa, réalisèrent le nombre prescrit par les 
Règles générales de Citeaux. Le couvent d'Hautecombe, 
constitué dès lors en abbaye régulière, fut incorporé 
déflnitivement à l'ordre de Cîteaux comme une filiation 
de l'abbaye de Clairvaux. L'arrivée des religieux de cette 
maison paraît avoir eu lieu le 14 juin et l'installation dé- 
finitive et régulière du nouveau monastère le 16 août% 
mais, dans tous les cas, pendant l'année 1135. 

Vivian ou Bivian, ami particulier de saint Bernard, et 
qui favorisa sans doute la réalisation de ses désirs, fut le 
premier abbé de cette communauté cistercienne. C'était un 
homme d'un âge mûr et d'une vertu éprouvée. La bar- 

' Voir plus haut, p. 12. 

• Uakrique, Annales cisier denses, I, 301, 4. — Henriquez, Meno^ 
logium cisterciense. — Chronologia Bernardina. 



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— 32 — 

barie des habitants voisins, entravant la prospérité de son 
abbaye, le poussa à se rendre à Rome, probablement 
pour obtenir quelque faveur particulière destinée à la 
protéger contre leur brutalité. L'abbé de Clairvaux le 
recommanda à Haimeric, chancelier du Saint-Siège, par 
une lettre écrite vers M 36, où on lit: 

« Je désire et je demande que, par amour pour Dieu et 
pour nous, le porteur de cette lettre, le vénérable Vivian, 
abbé d'Hautecombe , auquel je suis, à cause de sa piété, 
uni par une étroite amitié, ressente les effets de la vôtre 
dans son affaire *. » 

Peu après leur agrégation à son institut, saint Ber- 
nard donna aux moines d'Hautecombe une nouvelle preuve 
de sa sollicitude, qui a passé à la postérité. Écrivant à 
Arducius, récemment promu à l'évôché de Genève, après 
avoir déploré le peu de mérite de sa vie antérieure et l'avoir 
exhorté à honorer au moins à l'avenir sa nouvelle dignité, 
il lui recommande ses pauvres frères des Alpes, qui sont 
auprès de lui, les religieux de Bonmont et d'Hautecombe. 
« Nous ferons en eux, ajoute-t-il, l'épreuve de l'intérêt que 
vous nous portez*. » 

Sur la foi de l'ancien récit de la fondation d'Hautecombe 
et sur les assertions de Guichenon , induit en erreur peut- 
être par ce même document, la plupart des écrits publiés 
sur cette abbaye fixent à l'année 1125 la translation de la 
communauté de Cessons sur les rives du lac, son agrégation 
à Tordre de Cîteaux et encore la donation de l'emplacement 
du nouveau monastère , faite par Amédée III , comte de 
Savoie, au bienheureux Amédée d'Hauterive, qui passe 
pour premier abbé d'Hautecombe. 

* Lettre 54«>. 

' Lettre 38, écrite en 1135. 



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— 33 — 

Il y a là plusieurs inexactitudes. Bien qu'elles ne soient 
pas importantes au point de vue de leurs conséquences, 
néanmoins nous croyons devoir les relever. 

Nous avons vu comment on peut concilier l'assertion de 
l'ancienne chronique avec le récit de Manrique et faire con- 
courir les dates de < 1 25 et 1 1 35 dans l'exposé de la trans- 
formation de ce monastère et de son entrée dans l'Ordre 
qu'illustrait saint Bernard. Mais, quant à la charte de fon- 
dation concédée par Amédée III , elle est évidemment 
postérieure à ces deux dates. 

En effet, Vivian, l'ami de saint Bernard et le coopéra- 
teur de ses desseins, fut abbé d'Hautecombe jusqu'en 
1439. Alors seulement Amédée d'Hauterive lui succéda ; 
il ne put donc recevoir l'acte de fondation avant cette date. 
Un auteur de la fin du siècle dernier \ suivi dans quel- 
ques notices plus récentes*, put éviter ces contradictions, 
en avançant que Vivian était le successeur et non le prédé- 
cesseur d'Amédée d'Hauterive.' Les partisans de cette opi- 
nion se basent, d'une part, sur la prétendue date de H25, 
qui serait apposée à la fin de la charte de donation de la 
terre de Charaïa, faite par Amédée III, comte de Savoie, 
à saint Amédée, abbé d'Hautecombe ; et d'autre part, sur 
la lettre de saint Bernard, relative à Vivian , dont nous 
avons parlé plus haut \ 

Toute cette divergence d'opinions a été causée par 
Guichenon. Dans le volume des preuves de V Histoire de 
la Maison de Savoie, il a publié l'acte de fondation de 

' BsssON , Mémoires ecclésiastiques. 

• ViBERT, Notice sur la royale abbaye d'Hautecombe, 1826. — Jac- 
QUBMOUD, Description historique de Vabbaye royale d'Haucombe, 
1843; et plusieurs auteurs d'itinéraires. 

• Lettre 54V 

3 



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— 34 — 

Tabbaye d'Hautecombe, et il a cru devoir y ajouter de sa 
propre autorité la date de \ 125, bien qu'elle n*existât nul- 
lement dans Toriginal. Il Tavoue lui-même dans son récit 
du règne d'Amédée III*. Mais, dit -il, par les circon- 
stances que cet acte contient , par la confirmation qu'en fit 
Arducius, évêque de Genève, et par les autres titres du 
monastère d'Hautecombe , on apprend qu'il eut lieu l'an 
1125. 

Or, il y a là une erreur évidente. 

Arducius fut évêque de Genève de 1135 à 1183 ^ Par 
conséquent, cette confirmation, qui, du reste, ne porte pas 
de date , ne peut prouver que la donation remonte à l'an 
1125. Elle indiquerait, au contraire, qu'elle eut lieu sous 
son épiscopat et par conséquent au plus tôt en 1 1 35 ; l'ab- 
sence de confirmation de cette donation de la part du pré- 
décesseur d' Arducius conduit à la même conclusion. 

Les historiens sont unanimes à reconnaître qu'Amédée 
était abbé d'Hautecombe en 1144, quand il fut appelé au 
siège épiscopal de Lausanne. Or, par la lettre 54*^ de saint 
Bernard, il est constaté que Vivian était abbé en 1 136. Il a 
donc précédé saint Amédée. 

De plus, nous verrons que saint Amédée ne commença 
son noviciat à Clairvaux qu'en 1125. Il ne pouvait donc 
pas être abbé d'Hautecombe celte même année. 

Enfin cette même lettre de 1136, qu'invoquent les par- 
tisans de l'opinion contraire, nous sert de preuve contre 
eux. 

Par cette lettre, saint Bernard recommande Vivian, abbé 

» Page 224. 

• Régeste genevois, publié par la Société d'histoire et d'archéologie 
de Genève, 1866, p. 82 et suivantes. — Lettres 27 et 28 de saint Ber- 
nard au même Arducius. 



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— 35 — 

(rHauleeombe, à Haimeric, chancelier de TÉglise romaine 
à cette époque. Or, Haimeric paraît pour la dernière fois 
comme chancelier le 20 mai iUl . Par conséquent, la ces- 
sation des fonctions d'Haimeric prouve aussi que Vivian 
n'a point été abbé après 14i1 , et qu'il précéda Amédée, 
encore abbé d'Hautecombe au commencement de 1 U4 ' . 
Retenant donc que Vivian était abbé d'Hautecombe en 
1135, et peut-être dés 1125, nous devons suivre Topinion 
la plus probable et admettre avec Manrique qu'il conserva 
cette dignité jusqu'en 1 1 39. Cette môme année , saint Amé- 
dée lui succéda et reçut, pendant sa prélature, l'acte de 
fondation de la nouvelle abbaye, ou plutôt la confirmation 
<ie cette fondation, faite en 1135, probablement sans acte 
solennel. Ce qui le prouve encore , c'est que le titre de 
fondation parle d'une « terre appelée autrefois Charaïa 
et maintenant Hautecombe. y> Ainsi, au moment où il fut 
|>assé (entre 1 1 39 et 1 144) , le nom de Charaïa ou Charaya 
avait déjà été changé, et il l'avait été lors de l'arrivée des 
moines, qui précéda de plusieurs années la rédaction de 
ce titre. 

D'après une chronique de l'abbaye de Fosseneuve, au 
diocèse de Terracine, ce dernier monastère aurait été 
fondé cette même année (1135), par une colonie venue 
d'Hâutecombe. Ce fait paraîtra peu vraisemblable quand on 
se rappellera que les statuts de l'ordre de Cîteaux défen- 
daient à tout abbé de recevoir une terre pour fonder un 
nouveau monastère , à moins que son abbaye ne possédât 
soixante religieux profès, et, d'autre part, que l'abbaye 
d'Hâutecombe, à peine établie, était loin d'être prospère. 



' V. Grkmali», Homélies de saint Amédée, précédées d'une notice 
historique; Romont, 1866. — Jafpk, Régenta pontificorum romnno- 
mm, p. 560. 



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GoQgk. 



— 36 — 

Il faut donc admettre que cette abbaye de Fosseneuve exis- 
tait déjà avant cette époque et qu'elle ne fit alors que 
s'affilier à Hautecombe en embrassant la règle de Citeaux. 

Son fondateur fut un des ancêtres de saint Thomas 
d'Aquin. Ce grand docteur de TÉglise y mourut pendant 
Tannée 1274, en se rendant deNaples au concile de Lyon. 
Cet événement, joint aux miracles opérés à son sépulcre 
et au souvenir du moine Gérard , sorti de Fosseneuve 
pour aller à Clairvaux et subir ensuite le martyre, a rendu 
ce monastère célèbre *. 

Du reste, il devint le centre de plusieurs abbayes. En 
1162, celle de Curatium, au diocèse de Martorans, en 
Calabre, lui fut affiliée; en H67, ce fut celle de Marmasol, 
au diocèse de Terracine ; et, en 1 179, celle de Ferraria, au 
diocèse de Tiano, qui vinrent augmenter son importance *. 

Si Ton en croit le P. Le Nain, Hautecombe aurait encore 
eu pour abbaye filiale, dès 1199, celle de Saint-Ange, en 
Grèce, dans le diocèse de Constantinople. 



* Mahrique, Annales cisterc. , I, 302. 

* Li Nain, Histoire ds CiteoMX, 



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L'ABBAYE D'HAUTEGOMBE 

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ir PARTIE 
Hautecombe sous les Abbés réguliers. 



Connais-ta la chapelle où la foi de nos pères 
A sculpté dans le marbre an peaple de héros, . 
Où les rois, humblement à genoax sar les pierres, 
Interrogeaient la mort, au murmure des flots ? 
(Ybtbat, Station poétique à Hautecombe.) 



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CHAPITRE 1er 



Amédée III , comte de Savoie. — Fondation du nouveau monastère à 
Gharaïa. — Amédée d'Hauterive, abbé d'Hautecombe. 



Deux noms semblables se présentent au début de la 
deuxième période du monastère d'Hautecombe : Amédée 
de Savoie et Amédée d'Hauterive. 

Depuis Humbert aux Blanches-Mains, cinq ou six prin- 
ces de la Maison de Savoie avaient ceint la couronne com- 
tale. Leurs règnes, marqués seulement par quelques faits 
isçlés, laissent le champ ouvert à beaucoup de conjectures. 
Amédée III est un peu plus connu et commence la série 
des souverains de cette dynastie dont l'histoire sera désor- 
mais liée à celle de notre abbaye. 

Son père, Humbert II le Renforcé, terminait, en 1 1 03 * , 

* Le 19 octobre 1103, diaprés l'obituaire de l'église de Maurienne. 

Il fut inhumé dans la cathédrale de Moûtiers. La tradition , affirmant 
ce fait, a été corroborée par la découverte d'ossements humains et d'un 
bois de cerf, qui eut lieu en 1827, le 13 août. {Mémoires de V Académie 
de la Val d'Isère, IP vol., p. 306 etsuiv.) 

La présence de ce bois de cerf a vivement préoccupé les archéolo- 
gues. Les uns ont voulu y voir la preuve que cette tombe renfermait 
les dépouilles mortelles d'un prince ; — le cerf étant la victime réser- 
vée aux classes royales; — les autres, que le cerf avait été l'animal 
choisi par Humbert pour Atre peint sur son écu pendant la croisade. 



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Google; 



— 40 — 

une vie troublée par des guerres incessantes. L'ainé de 
ses enfants lui succéda, sous la tutelle de Gisle de Bourgo- 
gne, sa mère, et d'Aymon, comte de Genevois. 

Aux trente premières années de ce long régne , écoulées 
dans une paix relative, succéda une ère de luttes inté- 
rieures et d'expéditions lointaines. La stérilité de la com- 
tesse de Savoie, Mahaut ou Mathilde d'Albon, réveille 
l'ambition des prétendants à la succession d'Amédée , dont 
la sœur, Adélaïde, reine de France, impatiente de s'en 
assurer la possession , engage son mari Louis le Gros à 
mettre garnison dans les principales villes de la Savoie. 
La guerre est imminente; mais Theureuse naissance 
d'Humbert III vint la conjurer. 

Cet événement si désiré dut être considéré par Amédée 
comme une récompense à ses pieuses libéralités, où il fut 
égalé par peu de princes de sa famille. 

Monastères fondés, églises enrichies, infortunes soula- 
gées , tels sont les principaux souvenirs que nos annales 
nous ont conservés de ce seigneur féodal; et certainement • 



Il n'est nuUement prouvé, en effet, qu'il ne prit point part à la pre- 
mière croisade, bien que ce soit l'opinion généralement admise. Para- 
din et Guichenon affirment qu'il en fit partie. Dans la liste des noms 
des croisés, dressée par ordre de Louis-Philippe dans une salle du palais 
de Versailles, figure Humbert III , dit le Renforcé, sire de Salins. D'au- 
tre part, on sait qu'après le secours apporté par Humbert le Renforcé 
à l'archevêque de Tarentaise, Héraclius, contre le seigneur de Brian- 
çon, vers 1C^2, Salins devint la récompense du succès de l'expédition , 
soit que Humbert garda cette localité par droit de conquête , soit qu'il 
la reçut gracieusement de la reconnaissance de son protégé ; et Salins 
fut le siège du gouvernement des comtes de Savoie dans la Tarentaise. 
M. Henri Martin, au tome III, p. 201, de son Hisloire de France, 
dit : « A côté de Guilhem IX, duc d'Aquitaine, chevauchaient Guelfe 
ou Welf V, duc de Bavière ; Etienne, comte de Bourgogne ; Humbert, 
comte de Savoie, etc. 



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— 41 — 

l'espoir d'un héritier guida souvent sa main dans l'accom- 
plissement de ces saintes œuvres. 

Parmi les maisons religieuses qui le reconnaissent pour 
leur fondateur, nous en trouvons une qui, mieux que toute 
autre , a transmis son nom à la postérité , c'est celle dont 
nous écrivons l'histoire. 

Nous avons vu que , vers 1 1 25 , les religieux de Cessens 
vinrent se fixer sur la rive occidentale du lac du Bourget, 
qu'ils s'établirent sur un sol couvert de bois et de rochers, 
concédé sans titre ou abandonné sans opposition à ces 
pieux colons. Quels que fussent leurs droits à leur arri- 
vée, il est avéré aujourd'hui que la concession authen- 
tique de la terre de Charaïa ne leur fut pas octroyée au 
moment de leur installation , et , sans pouvoir assigner à 
cette charte une date précise , on doit la reporter entre 
les années 11 39' et 1144, période pendant laquelle saint 
Amédée présida aux destinées de l'abbaye. Nous allons 
nous en convaincre en esquissant la biographie de cet 
' illustre personnage. 

U naquit vers l'an 1110 au château de Chatte*, près 
de Saint-Antoine , dans le Dauphiné. Son père, Âmédée de 
Clermont, seigneur d'Hauterive et de plusieurs autres 
bourgs et châteaux, était neveu de Guignes, comte d'Albon, 
et parent de l'empereur d'Allemagne. Son illustre origine 
brillait dans sa personne. Courageux à la guerre , pré- 
voyant dans ses desseins, gai et aimable', il réunissait 

* Chatte ou Chaste est ane commune du canton de Saint-Marcellin 
(Isère), à 3 kilomètres au sud-ouest de cette ville. C'est par erreur que 
la plupart des biographes de saint Amédée le font naître à la Côte- 
Saint-André. — Voir , pour plus de détails, la Notice historique sur 
saint Amédée, par M. l'abbé Grémaud, qui nous a beaucoup servi dans 
cette partie de notre travail. 

* Mahrique, Annales cisterc. , 1, 103. 



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— 42 — 

toutes les qualités pour accomplir une glorieuse carrière 
dans le monde. Malgré ces avantages et sa puissance , il 
voulut suivre la vie humble et pénitente des nouveaux 
disciples de saint Benoît. 

Dans le Dauphiné même , venait de s'élever, par les soins 
de Gui de Bourgogne , archevêque de Vienne , Tabbaye 
de Bonnevaux *, de Tordre de Cîteaux. Deux ans après , 
en 1119, le seigneur d'Hauterive s'y présenta avec son 
fils et seize chevaliers , entraînés par son exemple. Tous 
furent admis comme novices , à l'exception du jeune 
Amédée,«qui n'avait encore que neuf ans. On le garda 
cependant dans le couvent pour l'appliquer à l'étude des 
lettres. L'année suivante, Amédée le père et ses compa- 
gnons, ayant terminé leur noviciat, prononcèrent leurs 
vœux définitifs. Mais, en 112t , Amédée , voyant que Tin- 
struclion de son fils n'était point assez* soignée dans ce 
monastère naissant, quitta Bonnevaux pour aller avec lui 
à Cluny, dont la règle donnait plus de place à l'étude des 
lettres. Il y fut reçu avec la plus grande déférence. 

Le but poursuivi par le seigneur d'Hauterive ne fut 
point atteint dans cette nouvelle résidence ; car , peu de 
jours après, le jeune Amédée fut appelé à la cour de l'em- 
pereur d'Allemagne. Henri V reçut son jeune parent avec 
bienveillance , lui donna les maîtres les plus renommés et 
l'entoura d'une sollicitude paternelle. Rassuré sur l'édu- 
cation de son enfant , Amédée rentra la même année à 
Bonnevaux. 

Il n'était point cependant sans inquiétude. La pensée de 
son fils, jeté jeune encore au milieu de l'éclat et des dan- 

' Fondée en 1117. — D'après Moréry, ce Gui était fils du duc de 
Bourgogne. GuiUaume le Grand, et fut élu pape à Cluny, en 1117, 
sous le nom de Calixle II. "^Dictionnmre historique, «édition de 1699^ 



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— 43 — 

gers de la cour impériale , troublait la sérénité de son àme. 
H suppliait le Dieu auquel il s'était consacré de ne point 
permettre que cet enfant bien-aimé oubliât les préceptes 
qu'il lui avait enseignés et dont il était lui-même la vivante 
réalisation. 

Ses vœux furent comblés. Quatre années s'étaient à 
peine écoulées depuis l'arrivée d'Amédée à la cour d'Al- 
lemagne, que l'empereur vint à mourir*. « Instruit alors 
dans les lettres divines et humaines , » pour parler le lan- 
gage de ses biographes, et parvenu à l'âge requis pour 
entrer en religion , Amédée quitta la cour pour le cloître 
et alla demander, cette même année, son admission au 
noviciat de Clairvaux. Il fut accueilli avec joie et honneur, 
et prit d'abord l'habit religieux. 

C'est là que le futur abbé d'Hautecombe passa les pre- 
mières années de sa vie religieuse sous la conduite de 
saint Bernard. Ses rapides progrès dans la perfection 
chrétienne lui attirèrent bientôt une grande réputation de 
science et de sainteté. Aussi, avant d'atteindre sa trentième 
année, il quitta Clairvaux pour prendre le gouvernement 
de l'abbaye d'Hautecombe. 

Vivian, rebuté par la rudesse des habitants voisins et par 
rétroitesse des terrains occupés par sa colonie , arrivé à 
un âge où son courage faiblissait et où le calme du cloî- 
tre sous la direction de saint Bernard était l'objet de tous 
ses vœux, se démit de ses fonctions pour se rendre i\ 
Clairvaux. Saint Bernard , comprenant les difficultés que 
le nouveau monastère avait à surmonter , choisit pour 
remplacer son ancien ami, le jeune profès Amédée, plein 
(le vie, de doctrine et de sainteté. Ce choix, fait du con- 

• Henri V. né eu 1081, succéda à son père Henri IV, en 1106. Par 
sa Diort, arrivée en 1125 , se termina la Maison de Franconie et la pré- 
U'ution de» Allemands au uom de Francs ou de Français. ASismoMiJ 



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— 44 — 

sentement de tous les religieux de Ciairvaux , comblait 
les vœux de la communauté des rives du lac du Bourget, 
qui avait demandé cet abbé. 

C'était en 1139 : Tétat de Tabbaye d'Hautecombe devait 
changer notablement sous l'administration d'Amédée. Il 
paraît qu'il voulut tout d'abord régulariser et s'assurer par 
titre la possession des terres occupées par les moines , et 
qu'à cet effet, il demanda au comte Amédée III la confir- 
mation de cette occupation. Tel fut vraisemblablement le 
motif qui amena le pieux comte de Savoie à signer cette 
charte que l'on regarde comme la charte de fondation de 
l'abbaye d'Hautecombe , bien qu'elle ne fit que confirmer 
un état de choses préexistant. 

L'original n'en a pas été conservé. Deux anciens auteurs 
l'ont publiée, Delbene et Guichenon ; le premier la donne 
telle qu'il l'a lue dans les archives d'Hautecombe, sans se 
permettre aucune correction*. Guichenon, qui écrivit 
l'histoire de la Maison de Savoie trois quarts de siècle 
plus tard, a reproduit cette charte avec quelques variantes 
dans le texte et en y ajoutant la date erronée de 1125, 
comme nous l'avons vu*. Voici la traduction de la leçon 
de Delbene, que nous reproduisons textuellement aux D(h 
cuments, n^ 3 : 

« Moi, Amédée, comte de Savoie , avec le suffrage de 
mon épouse, je donne à Dieu et à la bienheureuse Marie, 
à Amédée, abbé d'Hautecombe, et à ses frères du même 
lieu, tant présents que futurs, sans aucune restriction 
frauduleuse , la terre allodiale que j'ai ou que j'ai le droit 
d'avoir, sur la rive du lac de Chàtillon, comprenant prés, 

^ De Origine familiœ dstercianœ et Àltecombœ; Ghambéry, 1594. 
Lettre déjà dtée. 
» 5i4pfà,p.33eta4. 



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— 45 — 

champs, arbres fructifères et infructifères, etc., appelée 
autrefois Charaïa et Exendiiies et actuellement Haute- 
combe. Les autres possesseurs de droits sur cette terre 
les ont abandonnés aux frères susdits et ont signé le pré- 
sent acte pour confirmer cet abandon. Si, par hasard, 
quelqu'un de nos héritiers ou toute autre personne venait 
à attaquer cette donation et tentait de la violer de quel- 
que manière que ce soit, qu'il soit maudit. Et de même 
qu'Adam fut chassé du paradis pour avoir désobéi au Sei- 
gneur, qu'il soit retranché de la société des fidèles , que 
l'entrée du ciel lui soit fermée à jamais , que les portes de 
l'enfer s'ouvrent pour lui et qu'il y soit tourmenté éternel- 
lement avec le démon ; et qu'ainsi cette donation reste 
incommutable jusqu'à la fin des siècles. » 

Suivaient les nombreuses signatures des témoins et 
celles des seigneurs ayant des droits sur les terres cédées. 
Oblitérées par le temps , Delbene n'a pu lire que celles de 
Bernard de Chevelu , Torestan , Villelme Soffred , Arbussa 
et ses fils, Sofired Cibons et son épouse, Jehan Ruffus ^ 

Cette donation , à laquelle prirent part tous ces person- 
nages marquants de l'époque , reçut ensuite l'approbation 
d'Arducius , évêque de Genève. Aucun de ces deux actes 

^ n y avait peut-être encore ceUe de Nantelme Atanulfus, qui, vers 
cette époque, de concert avec ses fils, abandonna à Tabbaye tous ses 
droits sur la montagne de Charaïa et d'Exendilles (Bibliothèque de 
l'auteur, — Titres retrouvés dans le dossier d'un procès entre l'abbaye 
et différentes communes des Beauges) ; ceUe du comte de Genève 
f'ibidj ; celle d'un Berlion de Ghambéry ou de son père Gauthier, car 
l'on des deux « fut présent, l'an 1144, à une confirmation que fit Amé 
« de Savoie de plusieurs biens à l'abbaye d'Hautecombe , qu'il avait 
« précédemment donnés à divers particuliers. » (Ljbtat, op. ciL) 
Cette dernière allégation viendrait corroborer l'opinion émise précé- 
demment que cette charte ne fit que consacrer eafstveur du monastère 
des droits dont il était déjà en possession. L'année 1144 serait-elle la 
véritable date de la Charte de fondation d'Hautecombe? 



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— 46 — 

ne porte de date ; mais , nous le répétons , il faut les 
reporter entre les années 1 1 39 et H 44 * . 

Les tristes conditions de ce nouvel établissement , qui 
avaient abattu le courage de Tabbé Vivian , nous sont re- 
tracées dans le récit de la visite du seigneur d'Hauterive à 
son fils, que nous trouvons dans les annales de Cîteaux. 
Ce vieux gentilhomme, rentré à Bonnevaux depuis le dé- 
part du jeune Amédée de la cour d'Allemagne , suivait tou- 
jours de son affection son fils doublement chéri. Joyeux 
de ravoir vu choisir par saint Bernard, préférablement à 
tant d'autres plus expérimentés, pour gouverner une 
abbaye récemment fondée , il demanda et obtint Tautori- 
sation de venir le voir à Hautecombe. A la vue de cette 
communauté menacée de mort avant d'avoir pu naître , 
obligée de "vivre sur une bande de terre resserrée entre 



* Voir l'acte de confirmation d'Arducius aux Documents , n" 4. 

Le monastère d'Hautecombe se trouvait sur les confins du vaste 
diocèse de Genève. La limite de ce diocèse sur le sol savoisien, 
après avoir franchi le Rhône entre Lucey et Chanaz, suivait la crête 
du Mont-du-Chat jusqu'au col où passe actuellement la route de 
Chambéry à Yenne et où se rencontraient les trois diocèses de Belley, 
Grenoble et Genève. Du col , elle descendait la montagne en ligne 
droite, laissant le village de Bourdeau au diocèse de Grenoble, traver- 
sait le lac, venait aboutir à la base méridionale du Corsuet, côtoyait 
les paroisses de Saint-Sigismond et de Pugny appartenant au diocèse 
de Grenoble, rejoignait les montagnes d'Azi et de Ni volet, en laissant 
au même diocèse les paroisses de Saint-Michel des Déserts, Thoiry, 
Puisgros, atteignait la crête de la montagne qui ferme la vallée de 
l'Isère au-dessus de Saint-Jean de la Porte, puis suivait cette sommité 
jusqu'à la gorge de Tamié. De ce point , où se réunissaient les diocèses 
de Grenoble, de Tarentaise et de Genève, et où Ton voyait, à une lieue 
de distance, celui de Maurienne, elle rejoignait le mont Bisanne entre 
Ugine et Beaufort. puis le massif du Mont-Blanc, et de là aboutissait à 
Saint-Gingolph, en suivant la crête des Alpes qui séparent le Valais de 
la Haute-Savoie. (Voir le Régeste genevois,] 



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— 47 — 

une âpre montagne et un lac, ne pouvant communiquer 
avec ses frères que par eau ou en gravissant des sentiers 
perdus dans des bois épais , n'ayant pour voisins que des 
gens pillards et féroces, à cette vue, disons-nous, le 
religieux de Bonnevaux conseilla à son fils de quitter cette 
localité si détestable : 

€ Votre communauté, lui dit-il, ne peut demeurer plus 
longtemps ici. Dès que, par un travail de tous les jours, 
vous avez pu faire produire quelques fruits à cette terre 
stérile, vous les verrez enlever par vos voisins rapaces. 
Retournez à Clairvaux et choisissez un autre lieu. » 

Mais Tabbé d'Hautecombe, parlant le langage qu'il avait 
appris à l'école de saint Bernard , lui répondit : « S'ils 
nous enlèvent nos biens temporels , ils ne peuvent point 
nous priver des biens éternels que nos travaux nous pro- 
curent ; et puisque ce sont ces biens éternels que nous 
cherchons, nous ne trouverons aucun lieu ni aucune po- 
pulation plus favorables*. » 

Il resta courageusement à son poste et bientôt ses vertus 
et celles des religieux, formés par son exemple, attirè- 
rent au couvent les biens temporels et un grand nombre 
de novices, car, si l'on croit la tradition , il y aurait eu, à 
Hautecombe, du vivant de saint Bernard, deux cents moi- 
nes. Suivant un de ses anciens biographes , le seigneur 
d'Hauterive, après être resté quelque temps à l'abbaye, 
ou il était venu pour instruire son fils, s'en alla au con- 
traire après avoir été instruit *. 

* Vie d'Amédée d'Hauterive , le père» par un anonyme , insérée 
dans les Annales de Citeaux, 1, 378. 

■ Amédce le père avait paru, en 1132, avec l'abbé, le prieur et quel- 
ques autres moines de Bonnevaux, à l'acte de fondation de l'abbaye 
de Tamié. (Besson, Mémoires ecclésiastiques , p. 351.) L'auteur regretté 
de l'intéressante bistoire de cette maison religieuse a confondu Amédée 
le père «vec son fils, l'abbé d'Haatecombe. 



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— 48 — 

Aussi peut-on rappeler, à Toccasion de cette prélature, 
le portrait d'un parfait abbé, retracé par un écrivain mo- 
derne : 

« L'abbé est l'unité cachée qui pénètre les divers élé- 
ments de la vie religieuse, et les réunit pour en former 
un tout homogène ; l'abbé est l'àme qui doit vivre dans 
tous les membres, les préserver de la dissolution, les faire 
mouvoir de la manière la plus convenable et les maintenir 
dans une activité salutaire ; l'abbé est le représentant 
visible de cet esprit invisible d'où la maison de Dieu tire 
son origine, qui doit être son but et dans lequel toutes les 
occupations et toutes les actions des habitants de la maison 
de Dieu trouvent leur importance et leur destination ; 
l'abbé est placé sur la hauteur, afin qu'il puisse veiller sur 
l'ensemble et sur chaque partie, et, prévoyant tous les 
dangers, les écarter à temps avec prudence en allant au- 
devant d'eux avec une mâle résolution ; c'est par lui que 
doit être conservé et transmis à la postérité tout ce que 
la maison de Dieu à reçu de la pieuse antiquité ; c'est donc 
à lui et à la sublime tâche qui lui est imposée que se rap- 
portent surtout ces paroles de l'apôtre : « Gardez pour le 
Saint-Esprit l'excellent dépôt qui nous a été confié *. » 

L'estime de saint Bernard pour l'abbé d'Hauterive nous 
est encore attestée par la mission dont il le chargea, 
probablement peu de temps après qu'il lui eut confié la 
direction d'Hautecombe. Le roi de Sicile, Roger P^, avait 
demandé à l'abbé de Clairvaux deux religieux pour fonder 
un monastère dans ses États. Celui-ci, redoutant d'envoyer 
sur une terre étrangère des religieux qui devaient vivre 
d'abord en dehors de la règle et sans abbé, pria celui 

^ WiBMBR, Vie de l'abbé Charles-Àmbroise de Glutz. 



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— 49 — 
d'Hautecombe de faire partir pour Montpellier, où de- 
vaient passer les députés du roi de Sicile, « son père ou 
un autre messager raisonnable et discret )► pour l'excuser 
et répondre que la communauté était instituée et partirait 
quand le roi aurait fait connaître sa volonté à ce sujet, 
mais qu'il y aurait péril à envoyer ainsi à l'étranger deux 
religieux devant vivre sans être gardés * . 

Amédée d'Hauterive ne resta pas de longues années à la 
tête de son abbaye. Sa réputation s'étendit au loin, et 
Févêché de Lausanne étant devenu vacant par la résigna- 
tion de Guy de Marlanie, il y fut appelé par les unanimes 
acclamations du clergé et du peuple. L'étendue de ce 
diocèse, les violences et les usurpations alors fréquentes 
demandaient un prélat d'une grande fermeté, versé dans 
la connaissance des hommes, et politique autant que juste. 
Se croyant indigne d'un pareil honneur, il refusa la dignité 
à laquelle il était appelé, préférant se dévouer toujours 
à la prospérité de son monastère ; mais il dut céder à 
un ordre du Souverain Pontife. 

Il fut sacré évêque le 21 janvier 1 1 45 , jour où l'Église 
célèbre la fête de sainte Agnès. Le 21 janvier aurait été, 
d'après une tradition consignée dans le Cartulaire de 
Lausanne, celui de sa naissance, celui où il commença 
l'élude des lettres, celui où il embrassa la vie monastique, 
et enfin celui où il fut fait abbé et ensuite évêque. 

Cette même année, un autre disciple de saint Bernard 
monta sur le trône pontifical, sous le nom d'Eugène IIL 

Connu de cet ancien moine de Clairvaux comme il l'était 



^ Cette lettre, la seule connue qui ait été adressée par saint Bernard 
au bienheureux Amédée d'Hauterive, a été publiée par l'abbé Migne, 
Pairologie, vol. GLXXXII, col. 640. — Nous en donnons le texte aux 
Documents, n» 5. 

A 



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— so- 
dé l'empereur d'Allemagne, il s'efforça de faire profiter son 
diocèse de leur haut patronage. Il demanda d'abord à Con- 
rad la confirmation du temporel de l'évèché de Lausanne, 
dépendant directement de l'empereur. Celui-ci , par di- 
plôme donné à Worms en 1145, prit sous sa protection 
l'église de Lausanne et toutes ses possessions ; et Tannée 
suivante, Eugène III lui octroya une semblable faveur, 
ratifia les donations d'Henri IV et révoqua les aliénations 
du domaine épiscopal, opérées par Lambert, l'un des pré- 
décesseurs d'Amédée. 

La possession de son évêché étant ainsi garantie et 
régularisée , Amédée voulut ensuite régler ses rapports 
avec ses sujets et son clergé. 

Un évéque n'était point, à cette époque, un simple repré- 
sentant de l'autorité ecclésiastique, il était également, et 
quelquefois même avant tout, un seigneur temporel, pos- 
sédant tous les droità de la souveraineté. Celui de Lau- 
sanne relevait bien de l'empereur, mais son autorité était 
pou restreinte par cette haute suzeraineté. Il devait 
compter davantage avec ses sujets : leurs droits récipro- 
ques étaient réglés par des coutumes, qui avaient obtenu 
force de loi par la sanction pratique des évêques, mais 
qui n'avaient point été rédigées. L'esprit d'orgaaisation 
d'Amédée le poussa à faire reconnaître officiellement ces 
usages par les intéressés ; et, pour les conserver d'une 
manière définitive et sûre, il en ordonna la rédaction. Ce 
premier monument écrit des coutumes du diocèse devint 
la base du gouvernement temporel de Lausanne. Com- 
plété dans le xiv« siècle par de nouveaux articles, il forma 
une véritable constitution , connue sous le nom de Plaid • 
général de 4 368 * . 

' Grémâud, op, cit., 16. 



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— o\ — 

Vers la fin de ^147, le Souverain Pontife étant venu en 
France, Tévêque de Lausanne se trouvait dans le nom- 
breux cortège de cardinaux et de prélats qui raccompa- 
gnèrent. A son retour en Italie, Eugène III s'arrêta 
quelques jours à Lausanne, d*où il expédia plusieurs 
balles. Il chargea Amédée de plusieurs négociations im- 
portantes, et, dans une lettre adressée, à cette occasion, à 
l'empereur Conrad, il donna une nouvelle preuve de 
Testime dont il entourait ce prélat, car il l'appelle « un 
homme discret et prudent, versé de longue date dans les 
régies de la discipline religieuse, en qui il a une pleine 
confiance*. » 

Mais revenons à Hautecombe, ou le souvenir d' Amédée 
reste toujours vivace et où l'on sentira encore longtemps 
les effets de sa bienfaisante influence. 

* Jaffé [Regesta Pont., p. 641) place cette lettre en juin 1150. 



O 



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CHAPITRE II, 



Saint Bernard prêche la deuxième croisade. — Aiiiédi-c d'IIauterive 
régent des États de Savoie. — Mort d'Amédôe III eu Orient. 



Amédée d'Hauterive eut pour successeur sur le siégi 
abbatial d'Haulecombe , Ilodolpbe, que nous ne connais 
sons guère que de nom , bien qu'il ait dirigé le monastèn 
probablement pendant une quinzaine d'années. Si, pendan 
cette période , nous avons peu de choses à dire sur la vi< 
intime de cette maison , nous en serons dédommagé pa 
le récit des grands événements qui remuèrent alors 1 Eu 
rope et auxquels furent mêlés les augustes personnage 
qui présidèrent à la création de notre abbaye. 

Vers la fin de Tannée 1 1 44 , la ville d'Édesse , principa 
boulevard de la chrétienté en Orient, fut prise, après ui 
horrible massacre, par le sultan de Bagdad. Sa chute laissai 
Jérusalem sans défense et Tœuvre de la première croisadi 
allait être anéantie. 

Cette triste nouvelle arriva en France au commencemen 
(le Il4'î. Malgré tout Teffroi qu'elle excita, elle semblai 
impuissante à provoquer une seconde expédition , tant le: 
maux soufferts par les premiers croisés et les difficultéî 
(le l'entreprise étaient encore présents à tous les esprits. 

Néanmoins, le pape Eugène III n'hésiUi pas; il s'adress< 
directement au jeune roi de France, Louis VII, par une let 



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— 54 — 

tre où il rappelle avec enthousiasme la valeur des intrépi- 
des guerriers du royaume des Francs, qui ont conquis le 
tombeau du Christ , espérant que leur héroïsme n'a pas 
dégénéré. 

Ces paroles trouvent un écho sympathique dans la con- 
science du roi ; une assemblée générale des évoques et des 
grands du royaume est convoquée à Vezelay ; le pape , ne 
pouvant aller la présider, délègue, pour le remplacer, 
Tabbé de Clairvaux. Dés lors, saint Bernard met tout son 
zèle à préparer cette importante réunion : lettres , voya- 
ges, supplications , rien ne fut négligé ; et quand les fêtes 
de Pâques arrivèrent , un immense concours de fidèles 
avait répondu à son appel. 

Vezelay était une petite ville du comté de Nivernais. 
Aucune église ni place publique n'aurait pu contenir la 
foule innombrable de personnes de toute condition qui s'y 
rendaient. On choisit le versant d'une colline voisine pour 
lieu de réunion et on y éleva une vaste tribune en bois. 
Au jour fixé , saint Bernard y ifionta , ayant à ses côtés le 
jeune Louis VII, déjà marqué de la croix; au-dessous 
d'eux, se trouvaient la reine Éléonore, les grands vassaux, 
un nombre considérable de prélats , de chevaliers , d'hom- 
mes d'armes de toute condition et une foule immense 
de serfs et autres personnes. Les accents inspirés de saint 
Bernard furent bientôt interrompus par le cri général : la 
croix I la croix! Le rôi lui-même prend la parole et toute 
l'assemblée répète avec lui : Dieu le veut! 

A l'exemple de Louis VII, la reine , plusieurs évêques , 
un grand nombre de seigneurs , réclament la croix et se 
pressent autour de la tribune. La provision de ces emblè- 
mes* préparés à l'avance étant épuisée , saint Bernard 
déchire ses propres vêtements , en fait des symboles de la 



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foi et les distribue jusqu'au soir. Les jouis suivants, l'nf- 
flaence redouble, Tenthousiasme ne fait que s'accroître 
et la seconde croisade était décidée. 

Le comte de Savoie , oncle du roi , fut , en dehors de la 
France, un des premiers seigneurs qui s'enrôlèrent pour 
cette nouvelle croisade. Le pape, traversant les Alpes, se 
trouvait à Saint-Just de Suse, au mois de mars 1147. 
Amédée III se confessa à lui et reçut pour pénitence d'al- 
ler aux Lieux-Saints. Dès lors, il s'occupa des préparatifs 
de l'expédition; il abandonne au monastère de Saint-Just, 
en présence du pape Eugène III et desonfils Humbert, 
de vastes possessions et en reçoit, pour faire le voyage de 
la terre sainte, onze mille sous ; il donne à la ville de Suse 
les plus anciennes franchises que nous connaissions'dans la 
monarchie de Savoie, et probablement moyennant un 
correspectif. Repassant les Alpes, il se rend auprès de 
l'évêque de Lausanne, l'invite à l'accompagner à Saint- 
Maurice d'Agaune, où il emprunte des religieux une table 
d'or valant, sans compter les pierres précieuses dont elle 
était ornée, 65 marcs d'or; puis il part pour Metz, lieu 
fixé pour le rendez-vous des croisés français. De nombreux 
seigneurs de Savoie le suivirent. Parmi eux se trouvent 
Gauterin ou Gautier d'Aix, probablement le même qui, 
vingt-six ans auparavant, donnait aux moines des Alpes 
des terres à Cessens, et Aymon deFaucigny, le fils de 
Rodolphe de Faùcigny , qui approuva cette donation , puis 
le propre fils de cet Aymon, appelé aussi Rodolphe * . 

' MéNABE^A, Notice sur l'ancienne chartreuse de Vallon . (Mémoires 
de VAcaâémie de Savoie, 2» série, II, 252.) 

La fomUle de Faudgny exerçait alors une grande influence dans nos 
contrées, à en juger par les charges importantes qu'elle remplissait. 
Rodolphe, qui approuve la première donation relative à la Combe de 



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— 56 — 

Aussitôt arrivés à Metz, ils se mettent en marche avec les 
croisés français (14 juin 1147). L'armée totale s'élevait à 
100,000 hommes. 

Le comte de Savoie laissait , en partant pour la Terre- 
Sainte, l'héritier de ses domaines dans un âge encore peu 
avancé. Sachant combien il était difficile de régir même un 
petit État dans ces temps où les querelles entre seigneurs 
étaient si fréquentes , où la société n'était point encore 
assise sur un droit public généralement reconnu, il vou- 
lut donner au jeune Humbert un tuteur capable et intègre. 
L'évêque de Lausanne, qui, pendant son séjour à Haute- 
combe , s'était attiré l'estime générale , fixa l'attention 
d'Amédée III; et, malgré sa résidence à l'étranger, il le 
choisit pour veiller, pendant son absence , à l'honneur et 
à la dignité de son fils, et pour maintenir l'intégrité de ses 
possessions. 

Ainsi , en partant pour la croisade , les souverains de 
France et de Savoie avaient mis leurs États sous la sauve- 
garde de deux religieux : Suger, abbé de Saint-Denis, 
avait reçu de Louis VII la régence du royaume, et l'ancien 
abbé d'Hautecombe, celle du comté de Savoie. 

On connaît la triste issue de cette seconde croisade. La 
trahison des Grecs, l'absence de plan général, la rivalité 
des Croisés , amenèrent ce grand désastre qui contribue 
à faire dire à ceux qui jugent ces irruptions da l'Europe 
sur l'Asie, au seul point de vue du résultat matériel et 
direct , que les croisades ont été une des plus grandes 
folies de l'humanité. 



Cessens, avait, en 1119, un oncle, évoque de Genève ; un frère, évèque 
de Lausanne, et un autre frère, évoque de Maurienne. Parmi ses six 
enfants mâles, l'aîné, Aymon, lui succéda; Ponce (le Bienheureux) fut 
abbé de Sixt ; Arducius, évêque de Genève. /TbidJ 



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— 57 — 

Les croisés découragés, ayant levé le siège de Damas , 
reprirent la route de TEurope. Louis VII, fait prisonnier 
par la flotte grecque, ne dut son salut qu'à l'arrivée de 
l'armée navale de Roger de Sicile. Amédée , qui fut l'un 
des principaux seigneurs de cette expédition et qui dut 
suivre presque partout le roi de France , ne s'en sépara 
que pour débarquer dans l'île de Chypre , pressé par le 
ma! qui l'emporta peu de jours après *. Son corps fut dé- 
posé dans le monastère de Sainte-Croix, près de Nicosie. 

' Les auteurs ne sont point d'accord sur la date de sa mort. Cibrario, 
d'après Tobituaire du monastère d'Abondance, la fixe au 30 mars 1148. 
— La mort d'un Amédée, comte, est inscrite au 1" avril, sans indica- 
tion d'année, dans l'ancien missel de Tarentaise. Guichenon et les 
Bollandistes (II, 46) fixent au V' avril 1149 celle d' Amédée III. — 
Nous avons cru devoir adopter cette dernière date. 



© 



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CHAPITRE III 



Avènement d'Hambert III. — Goop-d'œil sur les futurs pays de Savoie ; 
leurs principaux monastères au milieu du xif siècle. — Agrandis- 
sement de Tabbaye d*Hautecombe. 



Les croisés étaient partis depuis prés de deux ans, 
lorsque la nouvelle de la mort d'Amédée III parvint en 
Occident. Humbert , sentant ses mains encore trop faibles 
pour porter seul le sceptre, prit conseil des membres de 
sa famille , de ses barons, et , sur leur avis, manda auprès 
de lui révêque de Lausanne. Présumant le motif de cet 
appel , il refusa de venir. Mais , vivement sollicité et pé- 
nétré de la vérité des observations qui lui furent faites sur 
les dangers que courait le jeune prince de tomber entre les 
mains « d'un tuteur infidèle , d'un homme avare et mé- 
chant, recherchant avant tout ses avantages, pour ne laisser 
ensuite à son pupille qu'un héritage ruiné*, » craintes 
malheureusement trop justifiées à cette époque par de fré- 
quents exemples , l'évêque se résigna à recevoir les fonc- 
tions de tuteur ou de conseiller, en souvenir de l'amitié 
et de la dernière recommandation d'Amédée III , autant 
que par affection pour le jeune prince. Il fut donc confirmé 
dans la régence par les barons de Savoie. Mais cette charge 

* GiBRARiOt Documentif sigiUi e mmieti delkk monarchia di Savoia^ 
p. 68. 



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— 60 — 

était devenue plus lourde par la mort d'Amédée III ; ce 
n'était plus à un ami, mais à la cour des barons, qu'il devrait 
rendre compte de son administration et justifier la direction 
qu'il donnerait au jeune comte. 

Le patrimoine de la Maison de Savoie en deçà des Alpes 
a subi de si fréquentes vicissitudes* pendant les neuf siècles 
de son existence , qu'il ne sera pas sans intérêt d'en donner 
' un aperçu à cette époque. 

Bien que ce fût le comte de Savoie qui avait, quelques 
années auparavant, donné à l'abbaye d'Hautecombe la 
terre de Charaïa et d'Exendilles , celte terre n'était cepen- 
dant pas située dans le comté de Savoie proprement dit, 
mais dans le pagus generemû , dont les limites étaient en 
général les mêmes que celles du diocèse de Genève. Il 
faut donc admettre que ce prince possédait la terre de 
Charaïa à titre de domaine particulier, d'alleu, enclavé 
dans les possessions des comtes de Genevois à qui il le 
disputait en puissance , car cette dernière famille étendait 
son autorité sur la majeure partie du diocèse de Genève. 
Il ne fallait en excepter, en effet, que la ville et la banlieue 
de Genève, appartenant avec quelques autres terres éparses 
à l'évêque, le Chablais, le Chàtelard en Beauges et quelques 
parties du Bugey appartenant au comté de Savoie , et enfin 
quelques autres petites seigneuries beaucoup moins im- 
portantes. 

Quant au comte de Savoie , il possédait , soit directe- 
ment soit médiatement, les autres terres de la patrie 
savoisienne , moins les lambeaux appartenant encore à 
l'archevêque de Tarentaise et à l'évêque de Maurienne, 
moins les seigneuries de la Chambre , de Miolans, de Mont- 
mayeur et de Chevron-Villette. Ces petits souverains avaient 
reçu leurs terres de l'empereur d'Allemagne , ou s'en 



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— 64 — 

étaient rendus maîtres pendant les temps d'anarchie féo- 
dale qui signalèrent les dernières années du deuxième 
royaume de Bourgogne; et, quand l'empereur vint recueil- 
lir la succession de Rodolphe le Fainéant, il confirma 
leurs possessions , ne se réservant que son droit de suze- 
raineté. Plus tard , ils cédèrent leur autorité quasi absolue 
au souverain dans les États duquel leurs seigneuries se 
trouvaient enclavées et reçurent de celui-ci Tinféodation 
des mêmes* terres et les premières charges de l'État*. 

De nombreux monastères s'étaient élevés sur le sol 
savoisien depuis l'origine de la Maison de Savoie. Sous 
l'influence du souffle religieux qui , pendant le xi® et le xn<^ 
siècle, poussa la chrétienté au tombeau du Christ, les 
maisons religieuses se multiplièrent en Europe. Il serait 
difficile d'indiquer celles qui exerçaient déjà , à cette 
époque , les droits de la souveraineté et restreignaient par 
conséquent celle des princes dont nous venons de parler, 
l'abbaye de Talloires, en Genevois, remontant au milieu 
du x^ siècle , dépendait alors de l'abbaye de Savigny et était 
déjà importante ; mais aucun document n'atteste qu'elle 
eût alors une semblable puissance. Celle d'Aulps, fondée 
vers 1094, exerça fréquemment le pouvoir souverain, mais 
le fit-elle dès qu'elle fut constituée propriétaire du sol? On 
ne peut l'affirmer. On doit en dire autant de l'abbaye 
d'Abondance, créée en 1108, dans le voisinage de la pré- 
cédente; de celle deSixt, sa fille; des prieurés de Belle- 
vaux, en Chablais (1138) ; de la chartreuse de Vallon, éta- 
blie vers la même époque dans la même province ; enfin 
des prieurés du Bourget et de Saint-Innocent. 
A l'exception de l'abbaye de Tamié, fondée en 1132 et 

' Grilust, DicHonnaire historique, I, 22. 



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— 62 — 

qui n'eut jamais de juridiction \ il est à croire que la plu- 
part des monastères que nous venons de citer jouirent de 
la totalité ou d'une partie des droits de l'autorité souve- 
raine ; et si, à cette époque, on peut douter que Haute- 
combe, Aulps et Talloires eussent déjà confondu les 
droits de souveraineté et de propriété, il est certain que 
plus tard elles purent élever les fourches patibulaires 
et porter ainsi ombrage à la puissance des seigneurs voi- 
sins •. 

Tel était à peu près l'échiquier politique des territoires 
qui devaient former plus tard le pays de Savoie, lorsque 
Humbert III succéda à son père sous la tutelle de l'ancien 
abbé d'Hautecombe. 

Né au château d'Avigliana, près de Suse, vers 1130*, 
Humbert apparaît à la vie publique par l'assistance à une 

* BuRNiER , Histoire de l'Abbaye de Tamié; Chambéry, 1865. 

' Amé de Charansonnay , prieur de Talioires , acheta, en 1448, da 
duc Louis I'% pour le prix de 200 ducatons, ie droit de faire punir du 
dernier supplice et d'élever des fourches patibulaires sur les territoires 
de Talloires, de l'isle, de Vésonne et de Saint-Jorioz. (Mémoires de la 
Société savoisienne d'histoire, V, 29, 63 et 135.) 

Un simple prieur, celui de Neuville en Bresse, obtenait, cette même 
année et du même prince, le droit de faire punir du dernier supplice. 
(GuiCHBNON, Savoie, 509.) 

En 1315, le prieur de Saint-Innocent prétendait avoir, en commun 
avec le comte de Savoie, le droit de juridiction sur toute la paroisse 
de ce nom. 

' La date de sa naissance est complètement inconnue, et ce n'est que 
par induction tirée de certains faits , que nous la reportons à cette 
date. Guichenon afiirme qu'elle eut lieu le l*' avril 1136; mais, soit le 
mariage d'Humbert vers 1151, soit la signature qu'il parait avoir 
apposée, en 1137, à une donation faite par son père, ne permettent pas 
d'adopter l'opinion de cet auteur. — Carron di San Tommaso fTavole 
geneal. délia Casa di SavoiaJ et Cibrario , par induction des mêmes 
faits, la reportent, l'un, vers 1132, l'autre, vers 1129. 



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— 63 — 

donation de ses augustes parents à Téglise de Saint-Nicolas 
de Hontjoux. C'est ainsi que, dès ses plus jeunes années, 
il fut entouré de pieux exemples et reçut une direction 
qui devait plus tard le faire admettre parmi les bienheu- 
reux. 

Devenu comte de Savoie, il voulut d'abord payer à Tab- 
baye de Saint-Maurice la dette contractée par son père 
avant de partir pour la croisade. Sur les conseils de 
Tévèque de Lausanne, il céda aux religieux de ce monas- 
tère le droit de gîte (receptum suum) qu'il possédait dans 
les vallées de Bagnes et Octier ou Cotter, transformé en 
une redevance annuelle de dix livres. Cet acte fut con- 
firmé de la manière suivante : le jeune comte , s'étant 
approché du grand autel , prit le missel , le posa sur 
Tautel comme gage de la donation qu'il faisait, s'engagea 
à la respecter par serment prêté entre les mains de l'abbé 
de Saint-Maurice, des évêques de Lausanne et de Sion, 
puis leur donna le baiser de paix (i 1 50) * . 

Trois ans plus tard, Guigue V, dauphin de Viennois, 
ayant hérité de ses ancêtres leur haine contre la Maison 
de Savoie, voulut venger la mort de son père, arrivée par 
suite des blessures reçues dans une rencontre avec 
Amédée III. Il entre à Timproviste sur les terres d'Hum- 

* GncHENON, Preuves, 39. 

Le comte de Savoie avait sur la vallée de Bagnes, outre la juridiction 
suprême, plusieurs droits fiscaux, enchevêtrés avec les terres et droits 
du monastère de Saint-Maurice. Humbert, à qui il répugnait d'avoir 
des contestations avec les religieux, et pressé, en outre, par la pénurie 
d'argent causée par la croisade, leur abandonna tous ses droits sur 
cette vallée pour 1,000 sous de Saint-Maurice. C'est la première fois 
que parait cette monnaie , la quatrième en usage dans notre contrée 
depuis Humbert aux Blanches-Mains, et la troisième frappée par nos 
princes. (Gibrâbio, Savoie, I, 206 et 9.) 



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— 64 — 

bert et assiège Montmélian. Les liens de parenté qui 
unissaient le régent au dauphin cèdent devant la recom- 
mandation d' Amédèe III de veiller à rintégrité de ses États. 
Quelques troupes fidèles sont réunies en toute hâte : le 
jeune comte quitte sa retraite d'Hautecombe , revêt le 
costume de guerrier, marche contre son turbulent voisin 
et le met en déroute au même lieu, dit Guichenon, où 
son père avait vaincu celui du Dauphin * . 

La sollicitude de Tévêque de Lausanne se reporta sou- 
vent sur son ancienne abbaye , où Humbert résidait fré- 
quemment. Ce prince, sous l'influence des conseils de son 
ancien tuteur, du souvenir de son père mort à la croisade, 
sous rimpulsion de ses inclinations personnelles, suivait 
souvent, dans les cloîtres d'Hautecombe ou de l'abbaye 
d* Aulps , les longs offices des religieux , pratiquait leurs 
austérités et laissait aller son àme aux douces contempla- 
tions de la vie mystique. Cette tendance était un des carac^ 
tères saillants de cette époque. Nous avons vu le père et le 
fils de Clermont d'Hauterive se présenter avec seize autres 
chevaliers au couvent de Bonnevaux. En 1078, Guy de 
Màcon avec ses fils et trente chevaliers se faisaient moines 
à Cluny et leurs épouses prenaient le voile à Marigny. Dans 
rassemblée de Vezelay, quand Louis VII eut pris la croix 
et que le gouvernement du royaume allait être confié à 
Tabbé Suger et au comte de Poitiers, celui-ci déclara 
qu'il voulait se faire moine. 

Sous l'influence de ses deux protecteurs, l'abbaye se 
transforma complètement. Les Annales de Cîteaux et les 
Chroniques de Savoie nous autorisent à admettre que ce 

* Hist. de Savoie, 235. 

Gibrario (Specchio cronologico, 19) place cette lutte en 1150 et ajoute 
qa^eUe n'est point certaine. 



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— 65 — 

fât pendant la première partie du régne d'Hnmbert III 
que les constructions de la nouvelle Hautecombe prirent 
de l'importance. En quittant leur établissement de Cessens» 
les moines durent édifier de nouveaux bâtiments au pied 
da versant sauvage du Mont-du-Chat ; mais, à raison de 
Taridité des lieux et de la difficulté des communications, 
tout porte à croire qu'ils se bornèrent d'abord à élever les 
constructions strictement nécessaires, c'est-à-dire, un 
oratoire , d'humbles cellules, quelques locaux pour les 
ateliers et pour retirer les produits de leurs terres, 
conformément aux prescriptions de la règle de Clteaui 
qu'ils venaient d'adopter. 

Ibûs saint Amédée, en succédant à Vivian, sous la pré- 
latnre duquel avait eu lieu cette première installation, 
arait imprimé au monastère un élan de prospérité qui ne 
s'était point ralenti. L'intérêt qu'il continua de lui porter 
depuis son siège de Lausanne , secondé par la piété de son 
ancien pupille, amenèrent la transformation des grossières 
constructions des disciples de Vivian en des demeures 
plus étendues et mieux établies. La main du comte de Sa- 
voie dut fréquenunent s'ouvrir pour subvenir aux dépenses 
dn monastère, lors même que peu de documents puissent 
l'établir. Habitant fréquemment Hautecombe, il est naturel 
d'admettre qu'il se plut à agrandir et à embellir cette 
maison religieuse , comme il l'eut fait pour une de ses 
résidences, sans prendre le soin de consigner dans des 
actes publics les libéralités qu'il consacrait à y élever sous 
ses yeux des oratoires ou d'autres constructions *. 

Aussi DOS chroniques nationales, qui se sont attachées 

' Uelbene dit positivement que àeê nombreuses chartes de donations 
eaâstaat encore à Hautecombe pendant sa prélatore, il ressort qu'A- 
BDédée III conféra beaucoup de biens au monastère et que Humbert III 
leeonqilôUetrembeUit. 5 



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-iBe, 66 -:- 

surtout à reproduire les traditions populaires, ont signalé 
Humbert III comme fondateur d'Hautecombe. En jetant les 
yeux sur la charte de fondation, « on est tenté de s'écrier 
que la tradition se trompe , que les chroniques sont men- 
teuses ; mais il n'en est rien : aux regards du peuple, celui 
qui fonde, qui institue, n'est pas celui qui accorde une 
charte obscure, une charte dont le texte, écrit en langue 
vulgaire, ne peut passer de bouche en bouche, ni se pro- 
pager au loin ; le fondateur, l'instituteur, c'est celui qui 
bâtit, c'est celui qui élève des masses de pierres et qui 
parle ainsi le langage toujours éloquent des sens *• » 

Des constructions de cette époque, une seule parait 
avoir résisté aux injures du temps : c'est la chapelle de 
Saint-André, qui s'élève au nord-est de l'église abbatiale, 
sur un roc plongeant dans les eaux profondes du lac. 

Son architecture romane, la vétusté de son portail, que 
Ton aperçoit au milieu des ornementations modernes, la 
reporteraient à cette époque, quand même la tradition ne 
le ferait point. 

La seule donation d'Humbert III en faveur d'Haute- 
combe, dont nous ayons la preuve complète , viendrait 
corroborer cette opinion. Ce prince, par un acte dont la 
notice a été conservée, donne à Dieu et à sainte Marie 
d'Hautecombe, pour le salut de son âme et de celle de ses 
ancêtres, vingt livres de poivre à prendre chaque année 
sur le péage de Suse le jour de la Fête de saint André •. 

* MÉNABRÉA, V Abbaye d'Aulps. [Mémoires de l'Académie de Savoie, 
XI, 228.) 

■ GuiCHENON, Savoie, Preuves, p. 41. 

Cette pièce, extraite par Guichenon du Cartulaire de Tabbaye, ne 
doit point être l'original de h donation, si toutefois cet original a réel- 
lement été rédigé, mais un mémorial de cette donation dont la date 
n'est point indiquée. 



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— 67 ~ 

Cette libéralité, tant singulière soit-elle de nos jours* , 
n'indiquerait-elle pas que le comte de Savoie était parti- 
culièrement dévoué à saint André, et n'apporterait-elle pas 
un nouvel appui à la tradition qui le proclame fondateur de 
la chapelle placée sous le vocable de ce saint? 

Le style de Tédifice, la tradition et la charte seraient ainsi 
en parfaite concordance. 

Nous ne croyons point que cette chapelle ait jamais été 
l'église conventuelle. Antérieurement à son érection, il 
existait un autre oratoire, où étaient venus s'agenouiller les 
premiers moines d'Hautecombe , et que saint Bernard, 
d'après la tradition, aurait rendu mémorable en y célébrant 
le saint sacrifice. Plus tard , cet oratoire fut agrandi et 
transformé en une vaste église abbatiale , proportionnée 
à l'augmentation considérable de la communauté. 

Cette prospérité d'Hautecombe fut si rapide que — tou- 
jours d'après la tradition que nous croyons devoir rap- 
porter quand elle présente des caractères de probabilité et 
que les documents nous font défaut — saint Bernard, 
surpris de cet accroissement, aurait prononcé ces paroles 
fatidiques : (a Alta Comba, nimis alla cades, Hahtecombe, 
lu es trop prospère, le jour de ta chute arrivera. » 

L'église abbatiale avait , dès son origine, à peu près la 
même forme et la même grandeur qu'aujourd'hui. Nous 
savons, en effet, que Boniface, archevêque de Cantorbéry, 
fut inhumé, en 1270, à l'extrémité de l'église, du côté de 
Test; et son tombeau actuel, relevé sur l'emplacement de 
l'ancien, est encore à l'extrémité du chevet du même côté. 
La magnifique fenêtre gothique, qui était percée au-des- 

' Voir NotM additionnelles, n* 4. 



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— 68 — 

sus de l'ancien portail de Téglise, et dont la partie supé- 
rieure se montre encore dans les combles couvrant la 
' voûte actuelle, indique que le mur, qui termine aujourd'hui 
la nef centrale, était le mur extérieur de l'ancienne église, 
à l'ouest. 

* Sa largeur se trouve déterminée, du côté du cloître, par 
une porte découverte dans le mur latéral, lors des répara- 
tions faites en 1863 S et par le monument d'Humbert III, 
enseveli dans le clpître contre le mur de l'église et près 
de la porte latérale qui y donne accès actuellement, comme 
on pouvait encore le constater du temps de Guichenon*. 
La chapelle du comte de Romontia limitait du côté du nord, 
en 1421, époque où toute l'abbaye commençait à se dété- 
riorer, mais où nulle restauration n'avait encore eu lieu. 
L'église n'a donc pas varié jusqu'ici en largeur ni en lon- 
gueur. Hais la voûte était beaucoup plus élevée que de nos 
jours, et l'on peut s'en assurer en se rendant dans les com- 
bles du bâtiment. 

Les piliers étaient formés de quatre grosses colonnes et 
de quatre plus petites, greffées dans les intersections des 
premières ; ce qui fut reconnu en restaurant les piliers 
qui existent aujourd'hui. Suivant les règles du style go- 
thique, les colonnes de la grande nef devaient s'élever 
jusqu'à la naissance de l'arc et servir de base aux colon- 

* Cette ouverture devait servir d'entrée aux frères coirvers et aux 
laïques de la maison, qui ne traversaient point le chœur pour aller à 
l'office divin. 

* « Le monument d'Humbert III, dit Jacquemoud, était le seul qui 
lût resté debout dans le cloître ; il fut placé dans l'intérieur de l'église, 
lors des réparations et reconstructions qui furent faites peu de temps 
avant la Révolution française. » {Description historique de l'Abbaye 
royale d'Hautecombe, p. 139, note 40.) 



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— 69 — 

nettes ou arêtes qui allaient se croiser dans la voûte ^ 
Nous devons faire observer que si la basilique, dont on 
admire aujourd'hui la riche décoration et les portails go- 
thiques, remonte aux temps d'Humbert III , elle fut un 
des premiers édifices gothiques, non-seulement des vallées 
alpestres, mais encore du sol français , puisque ce ne fut 
qu'en 1160 que Tarchitecture ogivale apparut en France 
dans la construction du narthex d'une église de Vézelay, 
et que, cette même année, la cathédrale de Paris ayant été 
commencée, elle le fut suivant les traditions romanes, 
comme il est facile de le remarquer aujourd'hui. L'église 
d'Hautecombe devait porter, à l'origine, des traces de style 
roman, en usage pendant les siècles précédents et une 
grande partie du xn® siècle. C'est probablement dans une 
des trois transformations successives subies avant sa res- 

* CmuRio, Storia délia Badia d'Àltacomba, parte IP, cap. i. 

L'architecte M elano, dans son rapport au roi Charles-Félix, ensuite 
de la commission qu'il en avait reçue d'étudier les travaux à faire pour 
la restauration de Tancienne nécropole et de lui communiquer ses 
idées à ce sujet, rapport daté de Ghambéry le 4 septembre 1824, 
constate les faits suivants : 

< L'église a été construite en forme de croix; on reconnaît, par le 
reste des trois voûtes qu'on y observe, qu'elle a changé trois fois de 
forme; et, par quelques vestiges de colonnes, qu'à son origine elle 
^t de style gothique. 

« n est facile d'apercevoir que la ruine des premières constructions 
provient de la mauvaise qualité des matériaux employés. » 

La voûte la plus élevée avait 14 mètres 45 centimètres de hauteur. 
Quant aux plus grandes dimensions de la longueur et de la largeur de 
l'élise, eUes ont toujours été à peu près les mêmes qu'aujourd'hui. 

Voici les dimensions actuelles : 

Hauteur de la voûte : 10 mètres 40 centimètres. 

•Longueur de la croix : 25 mètres 75 centimètres. 

Longueur des nefs latérales : 43 mètres. 

Longueur de la nef centrale avec l'abside et la chapelle de Belley : 
56 mètres 25 centimètres. 



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— 70 — 

tauration moderne qu'elle a été ramenée complètement au 
style gothique. 

Quelle que soit la date de sa construction, on y retrouve 
l'ordonnance particulière des églises cisterciennes. « L'or- 
dre de Cîteaux, qui, dès le iiV^ siècle , fonda plus de 600 
abbayes et éleva plus de 1 ,500 églises, tant en France qu'à 
l'étranger, donna généralement à ses églises une disposi- 
tion qui se distingue par la présence de quatre chapelles 
placées latéralement au sanctuaire et sur la même ligne 
que lui, les entrées de ces chapelles donnant dans les tran- 
septs. Le chevet carré s'éclaira par trois baies et un œil-de- 
bœuf au-dessus ; Téconomie de la construction, la simpli- 
cité des formes furent sans doute le motif qui fit adopter 
cette distribution. On sait combien la règle de Cîteaux était 
opposée au luxe qui se déployait dans les églises des Béné- 
dictins et des autres Ordres religieux ; en supprimant 
toute décoration superflue, elle dut aussi conduire les Cis- 
terciens constructeurs à chercher des combinaisons archi- 
tecturales qui permissent de simplifier les moyens employés 
généralement alors, et ce serait vers Tabside et le pourtour 
du chœur, où les formes multiples, les courbes nombreu- 
ses, les voûtes habilement combinées, entraînaient à des 
dépenses considérables, qu'ils cherchèrent une simplifica- 
tion en harmonie avec leur règle sévère. L'escalier condui- 
sant au dortoir fut établi à l'angle d'un transept et débou- 
cha directement dans le temple. On voit encore en France 
des exemples de ces éghses à Fontenet, en Bourgogne, à 
Noirtac, en Berri, églises fondées par saint Bernard, et un 
monastère cistercien complet, celui de Sylvacane, qui date 
de 1 147, où l'on retrouve la même disposition. Cette forme 
fut généralement adoptée pour les églises cisterciennes, 
tant en France qu'à l'étranger, et elle fut continuée plus 



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— 71 — 

tard lorsque Tarchitecture ogivale eut élevé les voûtes et 
multiplié les ornementations*. » 

Cette disposition se reconnaît encore aujourd'hui à Hau- 
lecombe, malgré les restaurations nombreuses rendues 
nécessaires par la mauvaise qualité des matériaux em- 
ployés originairement', malgré les modifications succes- 
sives occasionnées par l'érection des tombeaux et malgré 
les dévastations de la période révolutionnaire. La chapelle 
des princes (occupant, du côté de l'Évangile, la place de 
deux chapelles) , le sanctuaire , les chapelles de Saint- 
Michel et de Saint-Alphonse de Liguori, sont sur la même 
ligne et ouvrent sur les transepts. A l'extrémité droite 
du transept, se trouve la porte de communication avec le 
cloître et avec l'escalier montant au dortoir. 

Il paraît que l'architecture suivie à Hautecombe exerça 
une influence autour d'elle. L'église abbatiale était sans 
contredit la plus importante, la plus riche de la contrée ; et 
le monastère était au premier rang, grâce à ses nombreux 
cénobites et à ses illustres protecteurs. Aussi voyons-nous 
l'église prieurale de Saint-Innocent, de l'ordre de Saint- 
Benoît, bâtie dans le siècle suivant, celle du prieuré de 
Sainl-Baldoph , dépendant du môme Ordre , adopter le 
chevet carré avec trois baies derrière l'autel. 

* Albert Lenoir , Àrchitectme monastique, t. II, p. 45 et suiv. 

Ces églises s'appelaient , au moyen-âge, églises d'équerre. 

« Voici une église d'équerre qui fut projetée pour l'ordre de Cî- 
teaux. » (Villard de Honnecourt, cité par M. Lenoir, ihid., p. 229.) 

» Matériaux extraits probablement de la montagne voisine, riche en 
couches de ce grès tendre appelé molasse. 



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CHAPITRE IV 



Mort de saint Bernard. ^ Prospérité de TOrdre cistercien. — Rodol- 
phe P, abbé d'Hanteeombe. — Dernières années de saint Amédée. 



L'année 4153 vit partir de ce monde les deux plus 
illnstres représentants de la catholicité à cette époque : le 
religieux qui , de sa cellule , remuait le monde par sa 
parole et ses écrits; et son disciple, le pape Eugène in, 
qui, d'abord simple moine à Clairvaux, termina ses jours 
sur le trône de saint Pierre. 

L*actiYité que saint Bernard manifesta toute sa vie pa- 
raissait un miracle continuel à ceux qui étaient admis dans 
son intimité. Sa santé délicate, usée par les austérités et 
les ardeurs de son âme, paraisssdt devoir défaillir chaque 
fois qu'une maladie clouait momentanément le saint reli- 
gieux à son humble grabat, et cependant elle résistait aux 
fatigues des longs offices, des prédications, des fréquents 
voyages qui s'opéraient alors au milieu de bien des diffi- 
cnltés. Elle permettait encore à ce moine, vêtu de bure , 
d'entretenir une correspondance avec tous les grands 
personnages de son siècle et de prêter son concours à 
toutes les œuvres tendant à la glorification de son Dieu et 
à la pacification des. hommes. Cependant, dès le commen- 
cement de* 1152, ses infirmités redoublèrent ; de longs 
évanouissements présagèrent sa fin prochaine, et le ving- 



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— 74 — 

tième jour du mois d'août de Tannée suivante, vers les 
neuf heures du matin , il rendit le dernier soupir dans sa 
chère retraite de Clairvaux, entouré de Gozevin, supérieur 
général de TOrdre, de plusieurs autres abbés et prélats , 
et de rimmense foule de religieux que sa réputation avait 
groupés autour de lui. Il était âgé de 63 ans. Depuis qua- 
rante ans, il était consacré à Dieu, et il avait gouverné 
l'abbaye de Clairvaux pendant trente-huit ans. 

Un biographe contemporain rapporte que, peu d'in- 
stants avanf sa mort, entendant les gémissements de ses 
religieux, il s'écria : « Je ne sais auquel des deux il faut 
me rendre, ou à l'amour de mes enfants qui me pressent 
de rester ici-bas, ou à l'amour de mon Dieu qui m'attire 
en haut. )> Ce furent ses dernières paroles. Elles témoi- 
gnent de ce qu'il fut toute sa vie : une àme ardente vouée 
à Dieu , mais aimant passionnément ses frères de la terre. 

On ne peut calculer le nombre de ses disciples. Combien 
y en eut-il qui moururent avant lui, et combien d'autres 
étaient, au moment de sa mort, disséminés dans les nom- 
breux monastères de son Ordre? A Clairvaux seul, on en 
comptait alors sept cents ; population de sept vastes monas- 
tères et qui n'offre d'exemple que dans les agglomérations 
monastiques des premiers siècles de l'Église. Parmi ses 
disciples, on en vit un devenir chef de la chrétienté, Eu- 
gène ni; six, devenir cardinaux; cinq, archevêques; vingt- 
trois, évoques ; et un bien plus grand nombre refusèrent les 
hautes dignités auxquelles ils étaient appelés. 

On comptait jusqu'à cent soixante monastères affiliés à 
Clairvaux. La moitié environ était l'œuvre directe de saint 
Bernard, qui les avait lui-même fondés ou adoptés. Le ter- 
ritoire de la France actuelle en possédait vingt-sept, dont 



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— 75 — 

deux en Savoie : Hautecombe et Aulps * ; l'Espagne, onze; 
lltalie,onze; les Iles-Britanniques, dix; la Belgique, six; 
la Suisse, deux: Bonmont et Hautcrêt; T Allemagne, la 
Hongrie, le Danemark et la Suède en comptaient aussi 
quelques-uns. Outre ces maisons, un nombre à peu près 
égal avait été agrégé à Tabbaye-mère de Clairvaux par les 
disciples de saint Bernard. Aussi l'annaliste de Cîteaux les 
appelle les petites-filles ou arrière-petites-filles de cet 
illustre personnage. 

Clairvaux n'était cependant qu'une branche de la grande 
famille cistercienne dont saint Bernard était la plus grande 
gloire, il est vrai, mais néanmoins un simple abbé, sou- 
mis à celui de Cîteaux , supérieur général de l'Ordre. 
Aussi, l'Ordre tout entier comprenait-il environ cinq cents 
monastères disséminés dans toute l'Europe et plus tard il en 
compta jusqu'à quinze cents. Une multitude de couvents de 
femmes adoptèrent de bonne heure la règle nouvelle. L'au- 
teur des Lys de Citeanx estime que, dans la suite, leur 
nombre atteignit six mille *. 

On le voit , l'influence de ce grand moine était immense. 
Chaque nation désirait avoir des religieux formés par ses 
soins ou au moins suivant la même règle. L'heureux 
résultat produit sur les mœurs publiques, dans ce siècle 
où la bonne foi , le culte du droit et toutes les vertus socia- 
les n'étaient point à l'ordre du jour, n'a peut-être pas été 
assez apprécié. Les lettres de saint Bernard, dont plus de 
450 ont été publiées , adressées au pape , à l'empereur , 



* Peut-être devrait-on y ajouter Tamié, bien que cette abbaye fClt 
une filiation de Bonnevaux, en Dauphiné. Dans tous les cas, ce monas- 
tère dépendit plus tard de Clairvaux. 

* Les Moines et leur influence sociale, par M. Tabbé Martin ; Paris, 
1865. 



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— 76 — 

aux rois, aux princes, aux évoques, aux abbés, aux gen- 
tilshommes , à des moines , en un mot, à des personnes de 
toutes les classes, traitant les sujets les plus divers et tou- 
jours au point de vue religieux , permettent d*y étudier son 
époque et prouvent Tascendant qu'il exerça. Elles forment 
la partie la plus intéressante de ses œuvres. Ses traités sur 
la Grâce et le libre Arbitre, sur la Considération et sur 
d'autres points de la doctrine catholique , l'ont fait pro- 
clamer docteur de l'Église *. 

Hautecombè , fille immédiate de saint Bernard , dut, 
plus que bien d'autres abbayes, en pleurer la perte; car, 
s^prés avoir été transformée et affiliée à Clairvaux par ses 
soins, elle n'avait cessé d'être entourée de son affection. 
Nous en avons vu la preuve dans plusieurs de ses lettres 
et dans le choix de ses amis particuliers, pour diriger ce 
monastère. 

Il parait que l'abbé d'Hautecombe était alors Rodolphe, 
dont le nom nous a été transmis par un seul document 
authentique, daté de 1456, et sur lequel nous croyons 
devoir nous arrêter. 

Les droits mal définis et enchevêtrés de l'évêque de 
Genève et du comte de Genevois amenèrent fréquemment 
des conflits , dont plusieurs furent terminés par de hauts 
arbitres. Guy de Faucigny, évêque de 1078 à 1120, fut 
très prodigue du patrimoine ecclésiastique envers les 
couvents et en faveur de la famille des comtes de Gene- 
vois , à laquelle l'unissait un second mariage de sa mère 
Tetberge. D'après Spon , il aurait donné au comte Aymon 



' La collection de ses écrits a été publiée, entre antres, par Mabil- 
Ion, en 2 vol. in-folio. De nos joors, il en a été imprimé des traduc- 
tions françaises. Nous avons souvent copsulté la récente édition de 
N. Victor Palmé, enrichie de notes et de pièces complémentaires. 



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— 77 — 

plusieurs villages et châteaux de la mense épiscopale, 
entre autres , Bonmont et Hautecombe. Plusieurs autres 
terres avaient été violemment usurpées par les seigneurs 
voisins. Humbert de Grammont, ayant succédé à Guy, ne 
voulut point consentir à Tinféodation des biens concédés 
ou usurpés pendant l'épiscopat de son prédécesseur. De là, 
des discussions qui amenèrent une première conférence à 
Seyssel, ville située en dehors du comté de Genevois, mais 
dans le diocèse de Genève. Le comte s'y rendit, accompagné 
de ses principaux vassaux, et Tévêque de Genève y était 
assisté de l'archevêque de Vienne, son métropolitain, de 
saint Guérin, abbé d'Aulps, et de plusieurs autres digni- 
taires ecclésiastiques. Dans cette réunion, connue sous le 
nom d* Accord de Seyssel, furent réglés les droits respectifs 
de révoque et du comte. Celui-ci abandonna sans réserve 
à Humbert de Grammont tous les biens ecclésiastiques 
qu'il possédait. 

Malgré les prescriptions claires et détaillées de cet 
acte important, Amédée I®»*, successeur d'Aymon, tendant 
sans cesse à empiéter sur les droits réservés à l'Église , il 
fallut avoir recours à de nouveaux compromis. L'un d'eux 
eut lieu , en 1 1 56 , à Saint-Sigismond ou Saint-Simon ' . 

Les archevêques de Vienne, de Lyon et deTarentaise, 
ainsi que les évoques de Grenoble et de Belley, voulant 
rétablir la paix dans le diocèse de Genève , Etienne, arche- 
vêque de Vienne, convoqua, en présence des prélats sus- 
nommés , l'évêque de Genève et le comte de Genevois à 
Sâinl-Sigismond, près de Grésy, dit le document, paroisse 
située à l'extrémité du diocèse de Grenoble et confinant 



* Samt-Sîmon, qm formait une paroisse jusqu'à la Révolution fran- 
çaise, est aujourd'hui un hameau d'Âix-les-Bahis. 



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— 78 — 

avec celui de Genève. Là, après de nombreux allégués de 
part et d'autre , on convint d'abord que Ton maintiendrait 
à perpétuité le traité de Seyssel ; puis on prononça sur les 
demandes nouvelles formulées par Tévêque et le comte. 
Quant aux points de controverse mentionnés dans le traité 
de Seyssel , on s'en référa à la déclaration assermentée 
qui avait été faite précédemment dans la maison de Tévêque, 
à Genève, par des hommes du comte et des hommes de 
révoque, sur les droits respectifs de ces deux seigneurs 
féodaux , déclaration qui avait eu lieu en présence de 
Pierre, archevêque de Tarentaise; d'Amédée, évèque de 
Lausanne ; de Rodolphe , abbé d'Agaune , et de presque 
tous les abbés du diocèse de Genève , savoir : Rodolphe 
d'Hautecombe , Etienne de Chézery, Moïse de Bonmont, 
Borcard d'Abondance et Ponce de Sixt *. 

Tel est le seul acte authentique où il soit fait mention 
de l'abbé Rodolphe. Cette donnée est, du reste, conforme 
à l'ancien récit de la fondation d'Hautecombe , dont nous 
avons souvent parlé dans la première partie de notre tra- 
vail. Les manuscrits de Guichenon confirment également 
cette succession des premiers abbés d'Hautecombe : Amé- 
dée, Rodolphe, et ensuite Henri, dont nous allons parler 
bientôt. 

Pendant les dernières années de la prélature de Rodol- 



' Spon, Hist. de Genève, Preuves, n* 3. Il ne manquait que Fabbé 
d'Aulps. Chézery était une abbaye de Cisterciens, fondée, en 1140, 
par Amédée III de Savoie, au pied du versant occidental du Jura, sur 
les bords de la Valserine, à égale distance environ de Nantua et de 
Genève. — Bonmont, abbaye cistercienne, fondée, en 1123, par les 
familles seigneuriales de Divonne et de Gingins, dans le comté éques- 
tre, à Touest et à deux lieues de Nyon, sur le versant oriental de la 
Dôle. 

Voir, sur raccord de Saint-Sigismond, Rég, (/en., n* 344. 



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— 79 — 

phe pf, eut lieu la mort de celui dont les vertus et les 
talents avaient donné de solides fondements à notre abbaye : 
Amédée d'Hauterive. Nous Tavons laissé faisant rédiger 
les droits respectifs de Tévêque-comte et des habitants de 
Lausanne , et étendant à tout son diocèse les heureux effets 
de son esprit d'organisation. L'empereur d'Allemagne , 
après ravoir vu plusieurs fois parmi les dignitaires de sa 
cour, à Besançon (15 février 1153), à Payerne, à Spire 
(1154) et à Worms, le nomma, Tannée suivante (1155)^ 
son chancelier, et lui conféra en même temps le droit 
important d'accorder et de révoquer les bénéfices, de 
confirmer les donations et de citer devant lui non-seule- 
ment les ecclésiastiques, mais encore les barons laïques, 
en qualité de vicaire impérial *. 

Malgré ces hautes prérogatives, Amédée eut souvent à 
lutter contre les seigneurs qui l'entouraient. Vavouerie, 
soit la charge de juge dans les possessions de l'évêché, 
étant inféodée aux comtes de Genevois, quelques-uns de 
ces dynastes profitèrent de cette ingérence dans les affaires 
de l'évêque pour empiéter sur ses droits. De là, de longues 
contestations. — Un autre de ces comtes fait élever aux 
portes de Lausanne un château-fort destiné à dominer la 
ville, et entraîne dans une révolte ouverte une partie des 
sujets de l'évêque, qui se voit obligé de quitter sa rési- 
dence où il n'est plus en sûreté. Amédée se réfugie à 
Moudon, et là encore il se trouve au milieu d'ennemis ; il 
y est blessé, dépouillé, et prend nu-pieds le chemin de 
l'exil. Grâce à sa prudence, il put rentrer plus tard dans 

* Frédéric V% Barherousse, deuxième empereur de la maison de 
Sooabe, avait succédé, en 1152, à son oncle Conrad III. Nous aurons 
plusieurs fois à toucher à l'histoire de ce règne aussi important que 
prolongé, qui ne prit fin qu'en 1190. 



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— 80 — 

sa ville et obtenir du comte de Genevois là destruction de 
la forteresse qui menaçait sa résidence. 

Vers la môme époque (1 1 56), Berthold de Zœringen, chef 
de la puissante famille de ce nom, avait reçu de l'empe- 
reur Frédéric I©*" le vicariat impérial dans les cités épia- 
copales de Lausanne, Genève et Sion, bien que la même 
qualité eût été accordée précédemment à Amédée d'Hau- 
terive, et que, depuis longtemps, l'évêque de Lausanne fût 
feudataire immédiat de la couronne. Ce conflit de pouvoirs 
rivaux faillit amener entre Tévêque et le duc de Zœringen 
les plus graves collisions ; mais Amédée se hâta d'ouvrir 
des négociations qui amenèrent un compromis. 

Au milieu de ses préoccupations politiques et épiscopar 
les, saint Amédée n'oublia point les monastères. Religieux 
lui-même, il favorisa leur prospérité par des libéralités 
nouvelles, par des confirmations de leurs privilèges et par 
ses médiations. Les maisons d'Hautecombe et d'Hautcrèt 
eurent une plus large part de sa sollicitude ; la première, 
parce qu'il l'avait pour ainsi dire fondée; la seconde, parce 
qu'il y trouvait aussi des Cisterciens. Aussi aimait-il à 
habiter le château de Puidoux, appartenant à l'évèché de 
Lausanne, situé dans le voisinage d'Hautcrèt, où il retrou- 
vait le calme de Clairvaux et d'Hautecombe ^ 

Après une vie de luttes et de dévouement, il expira 
dans son palais épiscopal, le 27 août 1159, &gé seule- 
ment de 49 ans, peu de temps après avoir assisté à la diète 
de Roncaglia. Son corps fut déposé dans la cathédrale de 
Lausanne, au milieu de la nef. Il laissa à cette église un 
anneau d'or , orné d'un très beau saphir , dont ses suc- 
cesseurs devaient se servir dans les cérémonies publiques, 

^ GEéiuuB, op, eii. 



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— Si — 

mais qu'il défendit absolument de jamais sortir de la cathé- 
drale. 

Tous les écrivains qui ont parlé de cet évêque ont pro- 
clamé ses talents et ses vertus. Aussi, la vénération pu- 
blique le mit au nombre des bienheureux. Il nous reste 
de lui huit homélies en Thonneur de la Sainte Vierge, 
qu'on lisait autrefois dans Téglise de Lausanne, le sa- 
medi ' . 

* Elles ont été souvent éditées. M. l'abbé Grémaud, professeur à 
Fribourg , les a publiées , en 1866 , avec une traduction française et 
une notice historique sur saint Âmédée. 



O 



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CHAPITRE V 



Henri, abbé d'Hautecombe, devient abbé de Clairvaux, puis cardinal- 
évêque d'Albano. — Il prêche la troisième croisade. 



D'après les règles de Cîteaux, consignées dans la Charte 
de charité, quand un monastère avait perdu son abbé et 
devait en choisir le successeur, le supérieur de la maison- 
mère, dont le monastère vacant dépendait, était tenu de 
mettre tous ses soins à la bonne réussite de cette élec- 
tion et de veiller à ce qu'elle fût inspirée par les besoins 
moraux et matériels de la communauté. 

En outre, cette élection devait se faire tant par les reli- 
«gieux composant la communauté actuelle que par les abbés 
qui en avaient fait partie, et qui étaient convoqués spécia- 
lement à cette occasion. Enfin , Télection devait être 
approuvée par Tabbé de la maison-mère, consilio et volun- 
UUePatris Abbatis. Voilà pourquoi les Annales de Cîteaux, 
relatant Tavénement des abbés d'Hautecombe, ne parlent 
point de l'élection faite par les religieux de cette abbaye , 
mais se bornent à dire que tel religieux fut nommé abbé 
d'Hautecombe par le supérieur de Clairvaux. C'est ainsi 
qu'elles nous apprennent qu'en 1160, Fastrad, abbé de 
ce monastère, donna pour successeur à Rodolphe, Henri, 
moine de Clairvaux. 

Ce nouvel abbé, dont les brillantes destinées en firent 



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— 84 — 

une des lumières de TÉglise au xn^ siècle, naquit, suivant 
le Ménologe de Cîteaux, au château de Marcy ou Marsac, 
près de Cluny \ d'une famille noble. A peine sur le seuil 
de la vie, il prit Thabit monastique sous le successeur de 
saint Bernard, et, quatre ans après, sa sainteté et sa pru- 
dence le firent choisir pour gouverner Hautecombe. 

L'année qui suivit son élection, il prêta Tautorité de sa 
présence à un accord intervenu entre l'abbaye d'Abondance 
et l'abbaye de Sixt, fille de celle d'Abondance, et fondée 
par elle, en H44, sur ses propres terres. L'abbaye de Sixt 
était ainsi soumise à la direction spirituelle et temporelle 
de l'autre monastère , tout en ayant une administration 
spéciale. Les stipulations formuléyes dans l'acte de fon- 
dation donnèrent lieu à des contestations qui furent termi- 
nées par une convention entre les deux maisons. Cette 
convention eut lieu, le 25 août i16i, en présence de 
Pierre, archevêque de Tarentaise, prélat qui joua un 
grand rôle à cette époque et qui avait été le premier abbé 
de Tamié ; d'Arducius, évêque de Genève; des abbés Guil- 
laume d'Aulps, Henri d'Hautecombe , Magno d'Hautcrêt 
et Girard d'Entremont ; des chevaliers Aymon de Faucigny, 
Pierre des Clés et Guillaume de Vosérier. 

Henri demeura dix- sept ans à la tête du monastère 
d'Hautecombe. 

Pendant cette période, son abbaye suivit l'impulsion 
que lui avaient donnée les vertus, la sage administration 
de saint Amédée et les faveurs d'Humbert III, qui s'y 
rendait toujours fréquemment. Elle vit s'accroître de plus 
en plus la piété et la régularité de ses religieux, l'étendue 
et l'importance de ses biens, et reçut pour la première 

^ Le Nain, Essai de Vhist, de V ordre de Cîteaux 



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— 85 — 

fois la dépouille mortelle d*un membre de la famille de 
Savoie, comme nous le verrons plus loin. Quant à Henri, 
ses grandes qualités le mirent en relation avec les per- 
sonnages marquants de son époque ; l'illustre archevêque 
de Tarentâise lui demandait des conseils de perfection 
chrétienne *. Il trouva, dans cette première étape de sa 
carrière, une retraite où ses facultés s'épanouirent avec 
.la maturité de Tàge, où son âme se trempa fortement, et 
il en sortit tout préparé à remplir avec honneur les fonc- 
tions importantes auxquelles il devait être appelé. 

Bien qu'il ne fût plus à Hautecombe à l'époque où elles 
le rendirent l'oracle du Saint-Siège, nous croyons devoir 
les rappeler ici et suivre jusqu'à sa mort cet éminent 
personnage, l'un des plus célèbres dont s'honore notre 
abbaye. 

Gérard, qui, du siège abbatial de Fosseneuve, près de 
Terracine, avait été appelé à celui de Clairvaux, ayant été 
assassiné à Igny par un moine nommé Hugues de Razo- 
ches, à qui il avait infligé une punition, il fut remplacé par 
l'abbé d'Hautecombe, qui devint ainsi le septième abbé 
de Clairvaux *. Dès l'année suivante (1178), il fut envoyé 



* Rohrbacher raconte que saint Pierre de Tarentâise délibérait avec 
les hommes les plus parfaits s'il ne vendrait pas le peu de chevaux 
qull avait pour pouvoir mieux assister les pauvres. Henri, abbé 
d'Hautecombe, ayant été consulté, représenta qu'il pourrait bien faife 
ses visites à pied dans l'étendue de la province, mais qu'il lui serait 
impossible de faire les voyages plus longs , qu'il était souvent obligé 
d'accomplir. 

La délibération durait encore, lorsqu'arriva un courrier pressant du 
pipe, ordonnant à saint Pierre de partir de suite pour travailler à la 
réconciliation des rois de France et d'Angleterre. {Histoire de V Église, 
XVI. 258.) 

' Void la succession des premiers abbés de Clairvaux : Saint Ber- 



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— 86 — 

contre les hérétiques du midi de la France dans les cir- 
constances suivantes. 

Depuis quelques années, des sectes dissidentes de la foi 
catholique surgissaient en France et dans les pays voisins. 
A Toulouse et dans la contrée qui l'environne, des sectaires, 
se faisant appeler Bons-Hommes, professaient Thérésie des 
Manichéens, rejetaient TAncien Testament et condamnaient 
le mariage. Une réunion des évoques du pays n'ayant pu 
faire disparaître ces doctrines par une condamnation so- 
lennelle , Raymond V, comte de Toulouse , en écrivit à 
Tabbé et au chapitre général de Cîteaux, et, après avoir 
retracé le triste tableau des progrés de cette secte , il 
invoqua les conseils et les prières de Tordre de Cîteaux, 
se disant prêt à employer contre ces hérétiques le glaive 
que Dieu a mis entre ses mains. 

Sur cet avis, les rois de France et d'Angleterre, de 
concert avec le pape Alexandre III * , envoyèrent le cardinal- 
légat, alors en France, Pierre de Saint-Chrysogone, plu- 
sieurs prélats et abbés, entre lesquels se trouvait Henri, 

nard (1115-1153) ; Robert de Bruges (1153-1157) ; Fastrad (1157-1162); 
Godefroy (1162-1168) ; Ponce (1168-1172) ; Gérard (1172-1177); Henri 
(1177-1179) ; Pierre I" (1179-1186) ; Gamier (1186-1195) ; Guy (1195- 
1214). 

* Àd impermm Domini Papœ et hortatupiissimorumprincipum Lu- 
dovicum Francorum et Henrid Ànglorum Regum , etc. (Extrait de la 
le^re d'Henri, abbé deClairvaux, reproduite àsiûs \es Annales cisL, 
111,61, no 6, d'après Baronius et Rogerius.) — Robrbacher, copiant 
textuellement YHistoire des Papes, de Brueys, La Haye, 1733, fait la 
part trop belle aux adversaires du catholicisme , en répétant que ce 
furent les rois de France et d'Angleterre qui seuls envoyèrent ces 
légats. 

Les Annales de Cîteaux disent encore : Hinc Àlexandri pro virâ 
religione sollicitudo et clari reges Gallorum Anglorumque, etc., indi- 
quant ainsi la part collective que prirent à cette croisade le Pape et les 
rois de France et d'Angleterre. 



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— 87 — 

abbé de Clairvaux , pour ramener ces hérétiques à la foi 
catholique et pour les condamner en cas de résistance. 

Arrivés à Toulouse, ils y trouvèrent le chef de la secte , 
nommé Pierre Morand, qui se disait saint Jean l'Évangé- 
liste , et une popul^ition tellement fanatisée, qu'elle se 
moquait d'eux dans les rues , les appelant hautement hypo- 
crites et apostats. Néanmoins , après une comparution 
devant les membres de la légatiop , Pierre Morand renia 
ses erreurs , fit une abjuration solennelle le lendemain , 
à Saint-Saturnin, au milieu d'un immense concours » pro- 
mit de restituer les biens qu'il avait occupés et de réparer 
les torts faits aux pauvres. 

Son exemple amena le retour d'un grand nombre de ses 
adhérents. La réunion du chapitre général de l'ordre de 
Citeaux approchant , l'abbé de Clairvaux obtint la permis- 
sion de s'y rendre , mais à condition de passer dans le 
diocèse d'Albi avec Bernard , évêque de Bath , membre de 
la légation, d'enjoindre à Roger de Béders, seigneur du 
pays, de mettre en liberté 1 évêque d'Albi, qu'il tenait 
prisonnier sous la garde des hérétiques, et de chasser ceux- 
ci de tout l'Albigeois. Les deux prélats commissaires, étant 
entrés dans cette province, ne purent voir Roger, retiré 
dans des lieux inaccessibles, mais ils rejoignirent un châ- 
teau très fortifié , où sa femme demeurait avec un grand 
nombre de domestiques et d'hommes de guerre. Ils leur 
prêchèrent la foi , déclarèrent Roger traître et parjure pour 
avoir violé la sûreté promise à Tévêque, l'excommunièrent 
publiquement et lui déclarèrent la guerre de la part du 
pape et des rois de France et d'Angleterre. 

De là, Henri continua sa route sur Cîteaux. 

Il parait que sa supériorité fut bien appréciée, car il eut 
nne part très importante dans toutes ces négociations et il 



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— 88 — 

fut chargé d'en publier le récit, ce qu'il fit dans une lettre 
ou déclaration adressée à tous les fidèles de la chrétienté * . 

Remarquons ici, avec Rohrbacher, que les princes sé- 
culiers furent les premiers à implorer le secours de l'Église 
contre ces hérétiques, et avec beaucoup de raison ; car ces 
hérétiques ruinaient les fondements de la société humaine 
en condamnant le mariage, en proscrivant le serment et en 
se permettant toute espèce de mensonge, en faisant un 
Dieu auteur du mal et en détruisant la liberté humaine. 
Aussi, la propriété était abolie pour eux ; et, de fait, il y 
avait parmi leurs sectaires des bandes armées, qui, de 
leurs chàteaux-forts, couraient dévaster les églises et les 
campagnes, et contre lesquelles il fallut faire la guerre dans 
toutes les formes. Les princes et TÉglise, en s'unissant 
pour les combattre, défendaient donc l'existence même de 
la société humaine. 

Le chapitre général des abbés de Citeaux étant terminé, 
Henri rejoignit Clairvaux, où le corps de saint Bernard 
fut déposé en grande pompe dans un mausolée en marbre. 
Alexandre III l'avait déjà inscrit au nombre des saints et 
avait ordonné qu'une fête solennelle serait célébrée, dans 
tout l'univers catholique , le jour de la translation de ses 
reliques. 

Depuis 4a mort de son fondateur, Clairvaux n'avait pas 
eu d'abbé dont la renommée eut égalé celle d'Henri. 
Aussi, en considération de sa personne, le roi d'Angle- 
terre fait jeter sur l'église de ce monastère une magnifique 
toiture en plomb ; les Toulousains le demandent pour 
évêque ; Cîteaux le choisit pour son abbé ; mais Henri 
refuse et reste sur le siège de saint Bernard. 

* Manrique, m, 61 : Declaraiio Henrici, ahbatis Clarœvallis, 
scripta ad universos Christi fidèles. 



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— 89 — 

Néanmoins, il ne peut résister aux ordres du Souverain 
Pontife. Afin de remédier aux désordres des hérétiques du 
Midi et aux troubles causés par le schisme d'Allemagne, 
Alexandre III convoque , pour tenir un concile général à 
Rome pendant le carême de i 179, tous les évoques de la 
catholicité et les abbés les plus illustres ^ Ceux de Clair- 
vàux et de Cîteaux, en France, plusieurs autres abbés 
d'Allemagne, sont spécialement appelés. Deux prélats 
fraoçais y furent créés cardinaux : Guillaume, archevêque 
de Reims, beau-frère du roi, et Henri, abbé de Clair- 
vaux, qui fut fait, malgré lui, cardinal-évôque d'Albano, 
le deuxième jour du concile (i 5 mars 1 i 79). 

Henri obéit, abandonne sa chère maison de Clairvaux 
et fixe sa demeure au centre de la catholicité. 

Il fut bientôt chargé de différentes légations et conserva 
sa prépondérance dans le gouvernement de l'Église catho- 
lique sous les papes qui se succédèrent rapidement après 
Alexandre III *. Il aurait même été choisi pour successeur 
d'Urbain III par la plus grande partie des cardinaux, s'il 
n'eut refusé énergiquement, alléguant qu'il voulait prêcher 
une nouvelle croisade contre les Musulmans et qu'il ne 
pouvait recevoir la tiare*. Albert, chancelier de l'Église 
romaine, qui avait été moine à Clairvaux, fut nommé pape 
sous le nom de Grégoire vni, et pendant les cinquante- 
sept jours de son pontificat, tous ses efforts tendirent à 
organiser cette nouvelle expédition , rendue nécessaire 



* Ce fat le onzième concile œcuménique et le troisième de Latran. 

•Alexandre III (1159-1181); Lucius III (1181-1185); Urbain III 
(1186-1187); Grégoire VIII (25 octobre 1187-16 décembre 1187); Clé- 
ment m (20 décembre 1187-28 mars 1191). 

' 5tc, Mâiirique, Ann. cist., III. 183, n** 7 et 8, qui cite le Liber 
9fpulehrorvm Clarœvallis et la Chronique belge de Pistorius Nidanus. 



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— 90 — 

par la perte de Jérusalem, retombée entre les mains du 
sultan. Il chargea spécialement de ce soin le cardinal 
d'Albano *, dont la mission, un instant interrompue par la 
mort de Grégoire VIII, fut ensuite reprise sous son succes- 
seur. 

En effet, Clément III, à peine consacré (le 16 décembre 
1187), voulant réaliser les desseins de son prédécesseur, 
constitue Henri son vicaire dans toute la catholicité pour 
prêcher la croisade ^ Henri se rend d'abord en France, 
rétablit à Gisors la bonne harmonie entre les souverains de 
France et d'Angleterre, leur remet la croix , ainsi qu'à 
un grand nombre de seigneurs de ces 'deux nations, passe 
en Allemagne et assiste, le 27 mars 1188, à une diète 

* Cardinalem Henricum Clarœvallensem, universœ prœfuit expedi- 
tioni, ut classîcum per provincias, per régna canenSy et crucem predi-* 
cans, nuUum lapidum relin>queret immotum in toto orbe, quo tantum 
posset negocium promovere. (Manriqde, III, 184,2, d'après TObituaire 
de Clairvaux.) — Il n'est nullement question de Guillaume de Tyr. 
Michaud, dans son Histoire des croisades, ne parle point de l'évèque 
d'Albano, et attribue la prédication de cette croisade à Guillaume, 
archevêque de Tyr, seul. — D'autres auteurs veulent que Guillaume 
fût légat du pape pour la France et Henri pour l'Allemagne. — Cette 
dernière opinion paraît préférable et peut se concilier avec les Annales 
de Cîteaux , car l'évoque d'Albano a très bien pu s'adjoindre , dans sa 
mission, un prélat d'Orient, témoin des derniers revers des chrétiens, 
et garder lui-même la direction générale de la préparation à la guerre 
sainte. 

Enfin, d'autres auteurs font mourir ce Guillaume de Tyr en 1184, 
sous le pontificat de Lucius III. C'est, en effet, à cette date que s'arrête 
l'Histoire des princes d'Orient, qu'il avait composée. (Voir Du Pin, 
Nou/velle Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, xii' siècle, et Biblio- 
thèque des croisades, 1. 1, p. 133.) 

* Pendant cette, année 1188, Gaufi*ed, moine de Clairvaux, proba- 
blement le futur abbé d'Hautecombe , écrit au cardinal d'Albano une 
lettre où il lui donne le titre de Domini Papœ vicarius. {Ann. cist., I, 2, 
et III, 202.) 



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— 91 — 

solennelle que Tempereur Frédéric avait convoquée et 
présidait à Mayence le même jour que Philippe-Auguste 
tenait son Pariement à Paris pour délibérer sur le grand 
événement de l'époque. Le cardinal-légat, de concert avec 
Pempereur, y avait invité tous les prélats et seigneurs 
d'Allemagne. On y lut publiquement la relation de la prise 
de Jérusalem. L'empereur et son fils Frédéric , duc de 
Souabe, y reçurent la croix des mains du légat et de 
l'évêque de Wurtzbourg ; leur exemple fut 'suivi par 
soixante-huit de leurs principaux feudataires , tant ecclé- 
siastiques que séculiers; tout le monde fut exhorté à pren- 
dre part à la croisade, et on se donna rendez-vous pour le 
départ, à Ratisbonne, Tannée suivante, le jour de la fête 
de saint Georges (23 avril 1 1 89). 

Le cardinal-légat réconcilie l'empereur avec l'arche- 
vêque de Cologne et adresse une lettre à tous les prélats 
de l'ÉgUse, où il les presse de réformer leurs mœurs et 
d'imiter au moins les laïques , s'ils ne les préviennent pas 
par leur bon exemple. En effet, dans les assemblées du 
Mans et de Paris, la nation anglaise et la nation française 
s'étaient interdit toute fourrure précieuse et toute somp- 
tuosité dans les repas. De Mayence , Henri s'étant rendu 
à Liège, il y tonna si vivement contre les vices du clergé 
et particulièrement contre la simonie, que soixante-six 
chanoines résignèrent leurs prébendes entre ses mains. 

Après le départ de l'empereur pour l'Orient S Henri, 
dont la mission était remplie , voulut encore, en se diri- 
geant sur Rome, interposer sa médiation entre le comte 



' Le 27 juiUet 1189. Il fat accompagné d'un grand nombre de sei- 
gneure laïques et de prélats , parmi lesquels se trouvait l'archevêque 
de Tarentaise. fChrùn. GervasiiJ 



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— 92 — 

de Flandre et Tévêque d'Arras; mais, avant d'avoir pu les 
concilier, il mourut dans ,cette ville, le H janvier H89. 
Son corps fut transporté à Clairvaux et placé entre ceux 
de saint Bernard et de saint Malachie. 

Il est compté parmi les plus grandes gloires de son Or- 
dre. La part qu'il prit à la troisième croisade fut peut-être 
plus belle que celle qu'avait eue saint Bernard à la deuxiè- 
me. L'Occident était découragé d'entreprendre une troi- 
sième expédition lointaine ; il n'y avait pas encore quarante 
ans que la triste issue de la croisade précédente avait 
désolé l'Europe. Frédéric Barberousse et Philippe-Auguste 
n'étaient point des fils soumis de l'Église, comme Louis VII 
et Conrad * . Cependant , par son talent personnel , par 
l'heureux choix de quelques abbés ou moines cisterciens 
pour réveiller les courages dans les provinces où il ne 
pouvait se rendre en personne, par ses voyages en Italie, 
en France , en Angleterre et en Allemagne , le cardinal 
d'Albano avait réussi complètement à enflammer le zèle 
des fidèles et à entraîner les souverains vers le tombeau du 
Christ. 

La vie active d'Henri ne lui permit pas d'écrire beau- 
coup. Néanmoins, on connaît de lui un traité intitulé : De 
peregrinanle civitate Dei, et quelques lettres*. 

. * On connaît les lutteg prolongées de Frédéric Barberousse et 
d'Alexandre III. Du reste, cet empereur, âgé de 70 ans, ayant signalé 
sa valeur dans quarante batailles, s'étant illustré par un règne long et 
fortuné, pouvait croire sa destinée assez belle. 

' Elliès du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, 
t. IX. 



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CHAPITRE VI 



Valhenreiix règne d'Hmnbert le Bienheureux. — Ses mariages, d'après 
les chroniques de Savoie. — Les dépouilles mortelles de Germaine 
de Zœringen et d'Humbert inaugurent les convois funèbres à Hau- 
tecombe.^^ : 



Noas avons laissé Humbert III retournaDt à Hautecombe, 
après avoir défait, sous les murs de Montmélian, le dauphin 
de Viennois, et nous avons vu que, pendant la première 
période de son régne , les constructions de la nouvelle 
abbaye s'élevèrent par enchantement, grâce à la bonne 
administration des abbés et à Tinfluence justement présu- 
mée du prince, qui en avait fait une de ses résidences. 

L'amour d'Humbert pour la retraite fut souvent troublé 
par l'ambition de Frédéric Barberousse. Cet empereur 
*vait succédé à Conrad II , en H52 , et rêvait le retour à 
la pleine puissance impériale, comme Tentendait Justinien 
et comme l'exerçait Henri IIL Ne tenant nul compte des 
événements accomplis depuis un siècle, des libertés con- 
^ses par les communes , des privilèges établis autour 
des seigneuries féodales , il voulait faire table rase de tous 
'es droits qui ne résultaient pas d*un diplôme impérial. 

En 1157 , il se rend à Besançon et se fait proclamer roi 
^s deux Bourgognes par une assemblée de seigneurs 
^'ésiastiques et laïques. Ce simulacre d'élection n'était 



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— 94 — 

point fait, suivant toute probabilité, dans le but de ressus- 
citer cette souveraineté passée , mais pour montrer aux 
deux plus puissants princes qui régnaient dans Tancien 
royaume de Bourgogne, le comte de Savoie représentant 
rélément français , et le duc de Zœringen représentant 
rélément allemand , qu'il considérait comme non avenus 
des faits qui les avaient élevés à une si grande prospérité. 

L'année suivante, Frédéric descend pour la seconde fois 
en Italie et, sur. les rives du Pô, il réunit des juriscon- 
sultes et les délégués des nombreuses souverainetés que 
ses prédécesseurs avaient laissé se former sur le sol italien. 
Là, on discute l'étendue des droits de l'empereur, et les ju- 
risconsultes déclarent, d'après les textes du droit romain , 
que le César allemand a le pouvoir absolu. C'était anéantir 
tous les droits acquis pendant un siècle par les républiques 
et les seigneuries italiennes. 

Humbert ne parut point à cette célèbre assemblée, con- 
nue sous le nom de Diète de Roncaglia, et s'y fit repré- 
senter par les évoques de Maurienne, de Turin et d'Ivrée. 
Il dut être singulièrement troublé par la décision qui y fut 
prise , car la Maison de Savoie avait étendu et consolidé sa 
puissance en même temps que les républiques italiennes ; 
pendant la longue période d'inaction des empereurs , elle 
avait acquis des droits qui n'avaient point été confirmés 
par un diplôme impérial , seul titre efficace aux yeux de 
Frédéric Barberousse. 

D'autres motifs contribuèrent encore à éloigner d'Hum- 
bert la faveur impériale. En il 59, Adrien IV étant mort, 
le cardinal Roland Bandinelli , de Vienne , détesté de l'em- 
pereur depuis l'assemblée de Besançon , fut porté sur le 
siège de Rome et prit le nom d'Alexandre III. Les partisans 
de l'empereur élurent un anti-pape, Victor III, auquel suc- 



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^ 95 — 

cédèrent deux autres anti- papes pendant le pontificat 
d'Alexandre. Le comte de Savoie ne voulut jamais adhérer 
au schisme et resta fidèle au pape légitime. De là une nou- 
velle cause de malveillance de la part de l'empereur , de là 
l'origine des malheurs de ce règne. Aussi, les préjp.ts de 
Turin, d'Aoste, de Tarentaise et de Maurienne reçurent, 
à ce que Ton croit, l'investiture du territoire de la majeure 
partie de leurs diocèses, et Berthold, duc deZœringen, 
les droits régaliens sur Tévêché de Sion *. 

Humbert III tenait cependant à remplir ses devoirs de 
vassal et à rendre à César ce qui était dû à César. Bien qu'il 
s'efforçât de ne point se mêler à ces luttes du pape et de 
l'empereur et à rester en deçà des Alpes , nous le voyons 
paraître, en i 475, à la trêve de Montebello, destinée à ame- 
ner la paix entre la ligue lombarde et l'empereur, et figurer 
comme garant de ce dernier. Et quand, huit ans plus 
lard (H83) , la paix de Constance vint couronner les efforts 
persévérants des conmiunes italiennes, en reconnaissant 
comme un droit l'existence de dix-sept républiques, Hum- 
bert paraît encore dans les préliminaires de ce traité. 

La fin de son règne fut des plus tristes. A la suite de 
démêlés avec l'évêque de Turin, prétendant qu'il détenait 
injustement le château dePianezza, appartenant à son église, 
Humbert fut cité devant le légat impérial. Connaissant ses 
mauvaises dispositions à son égard, il demanda délais sur 
délais, et, ne comparaissant point, il fut condamné par 
contumace et mis au ban de l'empire , ce qui équivalait à la 
perte légale de tous ses États. L'année suivante (1186), 
Henri, fils de Frédéric et roi d'Italie, l'attaqua dans le 
château d'Avigliana et le mit en déroute. 

* CiBRARio, Specchio cronologico, p. 20. 



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— 96 — 

Tels sont les principaux événements politiques et mili- 
taires qui signalèrent ce règne aussi malheureux pour les 
sujets que pour le souverain. 

Si vous parcourez la galerie des portraits des comtes et 
ducs de Savoie , vous serez frappés de l'expression triste 
et mélancolique que Tartiste a donnée à Humbert III. Cette 
expression est néanmoins le reflet exact de Tàme de ce 
prince. Aux ennuis causés par la difficulté de rendre à 
l'empereur Tobéissance qu'il lui devait et de demeurer 
en même temps fidèle au pape, chef de l'Église, vinrent 
se joindre d'autres peines de conscience. 

Un prêtre du diocèse de Belley ayant été tué par les 
hommes d'Humbert, celui-ci fut sommé par Ànthelmede 
Chignin, alors évêque de ce diocèse, de faire justice du 
sang répandu. D'autres questions touchant les droits de 
son église ayant envenimé cette réclamation, Ànthelme 
excommunia le comte*. Celui-ci, fort du privilège qu'il 
tenait du pape, de ne pouvoir être excommunié que par lui, 
ne fit nul cas de l'anathème épiscopal et s'en plaignit à 
Alexandre III. 

Le pape manda Pierre de Tarentaise et un autre évêque 
auprès d' Anthelme, pour lui faire lever l'excommunication 
comme ayant été lancée légèrement. Anthelme ayant refusé, 
les deux envoyés n'osèrent la lever eux-mêmes, malgré leur 
pouvoir, et le pape termina le différend en donnant direc- 
tement l'absolution au comte. 

Depuis lors, leurs rapports ne furent jamais très bien- 
veillants. La délicatesse de conscience d'Humbert III lui 
suggérait de ne pas se tenir pour absous complètement 
avant de l'avoir été par Anthelme lui-même, alors mori- 

* En 1162, d'après Manrique. 



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— 97 — 

bond. Il se rend auprès de lui, promet de ne jamais rien 
réclamer de l'église de Belley et s'avoue coupable du meur- 
tre d'un des prêtres de cette église. « Alors l'homme de 
Dieu lui imposa les mains, bénit lui et son fils y mot pro- 
phétique qui se réalisa plus tard par la naissance du prince 
Thomas*. » 

Tout portait donc Humbert vers la vie religieuse : sa 
piété, ses inclinations, ses infortunes. Son vif désir eut 
été de s'enfoncer dans un cloître, d'y vivre ignoré, dans 
la prière et la pratique des vertus chrétiennes. Mais il dut 
souvent se faire violence pour courir sur le champ de 
bataille ou pour faire cortège à son suzerain. Néanmoins, 
au milieu de l'accomplissement de ses devoirs de sei- 
gneur féodal, il sut trouver de longues journées, qu'il allait 
passer à Hautecombe , à Aulps et à la Grande-Chartreuse. 
Au dire deGuichenon, il revêtait même l'habit de Cister- 
cien. 

Sa grande piété ne lui fit pas seulement pratiquer les 
austérités cénobitiques, mais elle le rendit aussi généreux 
envers l'Église. Guichenon rapporte quatorze titres de fon- 
dation d'établissements religieux ou de concession de quel- 
ques pieuses libéralités, passés de iioO à sa mort. Qu'il 
nous suffise de rappeler la fondation de la chartreuse 
d'Aillon en Bauges, vers 1 183, et ses donations à l'abbaye 
d' Aulps, aux chanoines de Saint-Jean de Maurienne et 
aux églises de Notre-Dame de Suse et d'Oulx. 

Ses devoirs de souverain et le vœu de ses sujets le 
poussèrent , malgré ses aspirations monastiques , à se 
marier plusieurs fois. 

Ayant à peine atteint sa vingt-et-uniéme année, il s'était 

* iiMi. dit. 



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— 9% — 

uni à Faydide, fille du comte de Toulouse, qui bientôt le 
laissa veuf sans lui avoir donné de descendant*. 

En H 57, il épousa Anne de Zœringen, appelée souvent 
Germaine, à cause de son origine allemande. Elle était 
fille de Berthold IV, duc de Zœringen, dont les possessions 
vaudoises, à Textinction de sa famille, vinrent grossir 
l'héritage de la Maison de Savoie. Cette union fut encore 
de courte durée. En 4462, Anne mourut, laissant une fille, 
Alix ou Agnès ', et un mari inconsolable. Sa dépouille 
mortelle fut transportée à Hautecombe, et inaugura la série 
des convois funèbres qui devaient, pendant plusieurs siè- 
cles, sillonner le lac de Châtillon. Un cénotaphe lui a été 
élevé dans la nef gauche de l'église avec cette inscription : 

Anna, cognomento. Germana. 
A. Zœringen. divi. Humberti. 

UXOR. 



* D'après quelques auteurs , il se serait retiré , après cette mort, 
dans Tabbaye d'Aulps, où il aurait pris l'habit cistercien pour y r^ter 
constamment. Mais il aurait dû céder aux désirs de ses sujets, quitter 
le cloître et se remarier. 

Ce que l'on peut dire avec plus de certitude , c'est qu'il fréquenta 
l'abbaye d'Âulps, surtout pendant les premières années de son règne, 
alors que saint Âmédée siégeait à Lausanne; et que, depuis la mort 
de son ancien tuteur , contemporaine de celle de sa seconde f^mme, 
inhumée à Ilautecoaibe , il affectionna particulièrement cetti9 dernière 
abbaye. 

• Cette princesse fut fiancée fort jeune encore, en 1179, à Jean- 
sans-Terre, fils d'Henri Plantagenet, roi d'Angleterre, « au moyen de 
5,000 marcs d'argent, avec tout le comté de Maurienne, dans le cas 
où ledit comfe n'aurait pas d'enfant m&le né de légitime mariage. » Et 
si un fils vient à naître à Ilumbert, il promet de remettre an roi d'An- 
gleterre, à titre de dot, ses droits de maître absolu ou de suxenùnsur 
plusieurs terres et châteaux , tels que le comté de Belley , la vallée de 
Novalaise, Pierre-Châtel , Aix, Chambéry, Turin, etc. fBene4iclus 
Retrob%rgu8 in vita Henrià II, Àngliœ régis J 



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— 99 — 

Rien ne fait présumer qu'en fondant le monastère, 
Amédée ni ait eu l'intention d'en faire la nécropole de 
» famille. Peut -être le comte Humbert n'y fit -il trans- 
porter les cendres de sa seconde femme qu'afin de pouvoir 
prier plus fréquemment sur cette tombe chérie , et le 
même sentiment de piété conjugale le détermina-t-il à 
rooloir y être inhumé. L'exemple donné fut suivi par ses 
successeurs, et Hautecombe serait devenue fortuitement 
le champ de repos de sa dynastie. 

Le second veurage d'Humbert III abattit son âme douce 
et aimante. Il mena , disent les chroniques, « dure et 
griefve douleur, et de fait se mist en voulante de non soy 
jamais marier , et print en son corage de soy oster du 
monde. » Il paraît qu'il s'enferma dans la solitude d'Hau- 
tecombe pour y passer ses jours dans la prière ; « et là se 
tint le conte par plusieurs ans, jusqu'à ce que les estas de 
son pays len degetterent par force. » 

Sous continuons d'emprunter au plus ancien récit des 
faits et gestes de nos premiers souverains * le.s détails 
relatifs à la retraite d'Humbert III et à son troisième 
mariage. La naïveté de cet exposé, dont l'exactitude n'a 
poiûl été contredite jusqu'à ce jour, nous servira d'excuse 
de nous appesantir sur ces particularités. 



Fort heureosement, le mariage n'eut point li^u, et cette princesse, 
d'après la plupart des auteurs, mourut en bas âge. D'après Cibrario, 
elle aurait épousé Humbert, comte de Genevois, et vivait encore en 
1256. Cette dernière opinion est aujourd'hui établie par le Régeste 
gtmvo g, ^ aj jute qu'Agnès eut une fi le, Alix, mariée à Rodolphe 
de Grémr, tige des familles de FaucignyLucinge et Chuyt. 

* Antiques crognices de Savoye. Cet ancien djciment , d'un auteur 
inconnu, a été complété et corrigé par Servion, pendant les années 
14B4, 1465 et 1466, et imprimé dans les Monumenta histofiœ palriœ, 
•«u Itt tiirt 4a Chnmiquêi de Swvoye, et c'est là que nous arons puisé 
nosoLiniti* 



1 



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— 400 — 

Quand les prélats et le clergé, les barons, les nobles el 
le reste du peuple virent Tobstination du comte à laisser 
ses pays sans maître futur, ils tinrent une réunion des 
trois États. « Et là fust ordonné que Ton allast ver^ leur 
signieur le conte, et que Ion ly remontrast bon gré mal gré 
son erreur ; sy furent par les troys estais escluz (élus) tant 
deleglise comme des noblez et du commung, ceuls qui 
yroyent, que furent assez en bon nombre, et se partirent 
de Chamberye et vindrent jusqu'au Bourget , et de là se 
mistrent sur le lac , et vogarent jusqu'au Haute Combe. 
Quant ils furent arrivez, le conte les fist venir et les 
receust moult doucement, et bien penssa la cause pour 
quoy ils venoyent, maiz semblant nen fist. Et fist apporter 
la colacion, et ne fist des montrance nulle quilz ly vaussis- 
sent (voulussent) aucune chose dire. Et quant les am- 
bayxeurs (ambassadeurs) des trois estas virent quil ne 
leur disoit riens, le chief des ecclésiastiques » prit la parole 
pour luidemander audience. « Et le conte, qui bien panssoit 
ce que ih ly vouloyent dire, leur outtroya (octroya) à parler. 
Lors le chief de lembayxade dist ainsy : 

« Très redouble et nostre droitturier signieur, ne vous 
« desplaise, nous sûmes certains que plus de sentement 
« et de cognoissance aves que remonstrer ne vous sau- 
« rions, maiz ne vous desplaise : quel choses failles vous 
« ysy, et qui vous a mis ceste fanlasie en teste, que ne 
« vous mariez vous, mieulx vauldroit qu'il ne fust jamaiz 
« religion, que ce que vostre terre desmeure sans hoir el 
« sans successeurs. Elias I se vous naves lignée , qui 
« nous gardera , qui nous deffandra, qui nous governera, 
« qui nous régira? A pays désole bien porra dire, que 
« ce signieur sera cause de ta destruccion I Elias I hautain 
« signieur, ne vulliez estre cause de telle destruccion et 



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— <0< — 

i de tel mal , de delaissier vostre terre veuve , seulle et 
« morne. Pour tant, chier signieur, plaise vous a remarier, 
« affln que de vous puissons avoir hoir et lignée dont le 
« pays puist estre restore. » 

« Et le conte avoir oyes toutes ces parolles, leur 
respondist : « Vous parles envain, et battes leaune, car je 
< suis ou je desmourray et la où je finiray mes jours. » 

« Et lors tous ceulx des troys estas respondirent en- 
semble : « Redoubte signieur, ainsy ne sera, car vous 
« aves a issyr (sortir) et assallir (en aller) hors seans, et 
« a vous marier, car vous povez aussy bien fayre votre 
« sauvement (salut) en lordre de mariage , comme en 
« quelquonque religion ; pour quoy ne vous veuillie des- 
« playre, car il vous convient marier, pour le quel mariage 
« vous puissiez avoir lignée , par la quelle vostre pays 
« puisse eslre maintenus en justice et restore de ligne 
« en ligne , dont le pays ne viegne en estringes mains, 
« et trop plus de bien porres fayre que destre mille ans 
« aveques ces moynes. » 

« Le conte estoit moult et desplaysant (ennuyé), et aussy 
estoyent les moynes et labe, et firent dure et grande résis- 
tence ; maiz à la fin, les prélas et les barons et nobles et le 
peuple prindrent labe et les moynes appart, et leur jurarent 
qoe ce ilz ne faisoyent tant que le conte yssist (sortît) de 
leans, quilz boutteroyent le feu en labaye, et quilz des- 
truyroyent la religion en telle manyere , que jamaiz Ion 
oy chanteroyent messe. Et lors firent tant que le conte leur 
accorda de soy marier, maiz quilz ly trouvasse femme con- 
venable. 

« Qaant labe et les moynes heurent oys parler si fière- 
ment ceulz des troys estas, ilz prindrent a frémir de paour, 
et tous plourans allèrent vers leur signieur le conte, et |y 



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— iOi — 

distrent : « A très redouble signieur, soit de vostre playsir 
« de croyre consseil et dacorder a vos subgetz tellement 
« que vous et vostres subgetz et vos pays et nous en 
« vallions de mieulx et que nous ne périssons en oeste 
« abaye. » 

« Quant le conte Humbert les eust oys , il print a pleu- 
rer, et puis leur accorda et consentist bien malgré sien. Et 
quant ceulx de lembayxade des troys estas heurent le con- 
sentement a leur signieur, ilz furent joyeux etbienayses. » 

Il épousa en effet Béatrix de Vienne, fille de Girard, 
comte de Vienne et de Màcon S appelé aussi comte de 
Bourgogne. Il en eut une fille, Éléonore, mariée suc- 
cessivement à Gui, comte de Ventimiglia, et à Boniface III, 
marquis de Montferrat; puis Théritier tant désiré, Thonaas, 
qui lui succéda *. 

Les auteurs cisterciens le font mourir à Hautecombe, 
où il aurait pris Thabit religieux et prononcé les vœux 
monastiques quelque temps avant sa mort, prévue et an- 
noncée par lui cinq jours auparavant. La majeure partie 

* GUICHENON, 240. 

' D'après Guichenon, il se serait marié une quatrième fois avec Ger- 
trude d'Alsace, fille de Thierri d'Alsace, comte de Flandres. Cette 
union a été passée sous silence par un grand nombre d'historiens et 
par les Chroniques, assez avides de ce genre de faits. EUe aurait eu 
lieu à une époque où Humbert, sur le déclin de l'âge, possédait un 
héritier; circonstance qui la rendait au moins invraisemblable. 
Aussi, M. Cibrario, dans ses derniers travaux sur la Maison de Savoie, 
traite ce mariage de fable ; car, ajoute-t-il, plusieurs documents proa- 
vent que Béatrix survécut à Humbert et fit l'éducation de Thomas l*^ 

C'était aussi l'avis de Delbene, qui a écrit dans son Amédéidt : 

Humbert tiers 

Soubmit trois fois le col au joug du mariage: 
Non qu'il n'aima du tout la pure cbastoté, 
Nais bien pour conserver son valeureux lignage. 

{Mém. Soc. tav. dfUsf. el d'arck., t. TUI, p. "^40. 



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— i03 — 

des antres historiens le font mourir à ChambéryS le 4 
man tt89*. 

Son corps fut transporté à Hautecombe et déposé dans 
le cloître, vers l'entrée latérale de Téglise. Après les recon- 
structions opérées dans le xviue siècle, son tombeau se 
troufa dans l'intérieur de l'église, à la même place, ou à 
pen près, qu'auparavant, Charles-Félix le fit relever, en 
1825, conformément à celui qu'avait détruit la Révolution 
française, et dont le dessin avait été reproduit par Guiche- 
non. Il porte la statue d'Humbert III, couvert d'un froc, 
dianssé de sabots, couché, les mains jointes, dans l'atti- 
tude de la prière. 

L'inscription est ainsi conçue : 

HUBERTUS. m. 

Olim. cognobiine. sanctus. 

Beau, titulo. 

Et. PuBLia. cuLTus. Honoribus. 

A. Gregorio XVI. Decoratus. 

UlORES. 

Fediva. a. Tolosa. 

Anna. Vulgo. Germana. A. Zœringen. 

Beatrix. a. Vienna. 



' Bien que le bourg de Chambéry n'ait appartenu à la Maison de 
Savoie que depuis 12^^, et le château depuis 1295, déjà, avant 1173, 
cette lamille y avait des possessions. Nous avons vu qu'à cette date 
Nrp. 98), le comte Humbert avait promis en dot à sa fille Agnès 
«• droits sur la seigneurie de Chambéry. D'après les chroniques de 
Savoie, les trois Éiats se seraient réunis à Chambéry, pour délibérer 
wr l'envoi de délégués à Hautecombe, chargés de décider Humbert III 
*w remarier, et des fôtes y auraient eu lieu à l'occasion de ce mariage. 

• Obiluaire de Saint-Jean de Maurienne. Voir, dans les Mémoires 
^ l'Académie de Savoie, 2" série, IV, la communication de M" Billiet. 
^Voir aussi l'ancien Missel de Tarentaise. {Mémoires de l' Académie 
f^^Val ilsère, II, 442.) Cette date n'est plus douteuse aujourd'hui. 



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— -104 — 

Les fouilles faites à l'époque de la restauration de l'ab- 
baye amenèrent la découverte des ossements de ce prince 
et de sa femme, Germaine de Zœringen. Ils furent réunis 
dans le même tombeau , ainsi que l'atteste une autre in- 
scription placée sur le mausolée. 

La réputation de ses vertus, les miracles qui se seraient 
opérés sur sa tombe, le firent bientôt vénérer comme un 
bienheureux. 

L'ordre de Cîteaux l'honora comme tel ; l'église d'Ivrée 
célébra annuellement sa fête. Dans notre siècle, par bulle 
du 7 septembre i838, le pape Grégoire XVI en confirma le 
culte immémorial et Humbert III fut élevé aux honneurs 
du culte public. 

Un autel lui a été érigé, près de ses restes mortels, dans 
le bras droit de l'église, abbatiale. 



© 



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CHAPITRE VII 



Saccesseure d'Henri sur le siège abbatial d'Hautecombe. — 
Gaufred et ses œuvres. 



Après le célèbre Henri , nous voyons figurer, comme 
abbés d'Hautecombe, Gonard, qui n'est connu que de nom 
et dont l'existence même peut être contestée * ; puis Gau- 
fridus ou Goderridus. Ces deux noms , quelquefois em- 
ployés Tun pour l'autre , se retrouvent si fréquemment 
dans l'histoire des maisons cisterciennes, qu'il est difficile 
de saisir la suite des faits se rapportant à un même per- 
sonnage. Au milieu des opinions diverses , nous avons 
pris pour guide celle adoptée , en dernier lieu , par les 
continuateurs du dictionnaire de Moreri; opinion qui, du 
reste, ne heurte point les données des Annales de Citeaux. 

Gaufridus, que nous appellerons, avec les auteurs du 

' Manuscrits de Guichenon (bibliothèque de Montpellier). — Récit 
de la fondation d'Hautecombe (archives de Turin). 

Ces deux autorités, qui probablement découlent de la même source, 
ne paraissent pas suffisantes pour établir la preuve de l'existence de 
Tibbé Gonard. Toutes deux le font passer du siège d'Hautecombe à 
celui de Glairvaux , et de là à celui de Gtteaux. Or, aucun abbé de ces 
deux maisons ne porte, à cette époque , le nom de Gonardus ou de 
Gonandus. Ge^rdus, qui se rapproche quelque peu de Gonardus, 
occupa le siège de Glairvaux avant 1175 , après avoir été appelé 4e 
l'abbaye de Fosaeoeave et mm de celle 4'Q^teooiabev 



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— 106 — 

Régeste genevois , Gaufred , était né à Auxerre. D'abord 
disciple d'Abailard, il devint successivement moine de 
Clairvaux, secrétaire de saint Bernard , abbé d'Igny, au 
diocèse de Reims ; puis il succéda à Fastrade sur le siège 
de Clairvaux, en M 62. 

Sa prélature fut signalée par un nouvel accroissement 
de rOrdre. Quatre monastères sont fondés , tant sur le sol 
de l'ancienne Gaule que sur celui de la péninsule Ibéri- 
que. L'ordre militaire des Oiseaux, fondé en Portugal 
par saint Jean Cirite, pour défendre les chrétiens contre 
les Maures , reconnaît sa dépendance vis-à-vis de l'ordre 
cistercien. Il s'engage à être visité par l'abbé de Citeaux, 
ou par son délégué , et à obéir à l'abbé de Clairvaux quand 
ce dernier se rendra en Espagne. 

Gaufred sollicita vivement, mais sans avoir pu l'obtenir 
encore, la canonisation de saint Bernard. Après avoir oo- 
cupé six ans le siège illustré par ce grand personnage , 
il résigna sa charge ou en fut révoqué, en \ 168, sur les 
instances d'Henri , frère du roi de France , qui , d'abord 
simple moine de Clairvaux , était devenu archevêque de 
Reims. Quel fut le motif de cette disgrâce? On Tignore. 
Il paraît toutefois qu'elle ne lui fut pas très préjudiciable, 
puisque, Tannée suivante, il fut envoyé auprès de l'empe- 
reur Frédéric par Alexandre, abbé de Cîteaux. 

Quelques années plus tard (1 1 75) , il se retjre au mo- 
nastère de Fosseneuve , en Italie , à la tète duquel il est 
bientôt placé*. De la maison filiale il passe à la maison- 
mère , et nous le trouvons revêtu de la dignité abbatiale en 
1180. 

' C'est entre sa mission auprès de l'empereur et son départ pour 
Fosianeuve, que sa biographie présente une laciuie. Aussi, quelques 
auteurs ont-ils attribué à doux personnages distincts Us fûts que nous 
lai attriboons. 



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— 407 — 

A cette date, il figure, avec Jean, abbé de Bonmont, 
et Guillaume, abbé de Chézery, comme témoin d'une do- 
nation faite , dans la ville de Genève , par Guillaume de 
Grésy, fils aîné de Rodolphe de Faucigny dit l'Allemand , 
à Tabbaye d'Abondance * . 

Ce fut pendant les années suivantes qu'il composa un 
ouvrage , dont fort probablement il était loin de prévoir la 
portée au moment où il l'écrivit , et qui l'a mis au nombre 
des abbés d'Hautecombe les plus connus. 

Saint Pierre de Tarentaise , regardé par les Cisterciens 
comme le saint le plus illustre de leur Ordre après saint 
Bernard , fut d'abord moine. à Bonnevaux en Dauphiné. 
Premier abbé de Tamié pendant six ans et archevêque de 
Tarentaise pendant trente-six ans , il mourut le 48 mai 
4 174. Sa réputation de sainteté avait attiré un grand con- 
cours de fidèles, de prêtres et de pontifes à ses funérailles. 
Peu de temps après , le chapitre général de Citeaux et 
Louis VII , roi de France, s'adressèrent au pape Alexan- 
dre III pour obtenir sa canonisation. 

Sur ces entrefaites , le Saint-Siège vint à vaquer. Afin 
que le successeur d'Alexandre, Luce III, pût provoquer 
plus promptement les travaux de la canonisation , l'ordre 
de Cîteaux députe auprès de lui les abbés de Bonnevaux 
ou Bellevaux, en Dauphiné, et d'Hautecombe, avec la mis- 
sion de mettre sous les yeux de Sa Sainteté tout ce qui a été 
fait. Le pape accueille favorablement les délégués ;. mais 
il demande que la vie et les miracles de Pierre de Taren- 
taise, bien que connus jusque dans les contrées les plus 
lointaines, soient rédigés par écrit, pour que le jugement 

' MÉifABaéA, Mémoires de l* Académie de Savoie, 2^ série, II , 902. — 
R^.gen.Al9. 



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— 108 — 

de l'Église repose sur des preuves authentiques*. Des 
ordres du Saint-Siège sont envoyés dans ce but aux abbés 
de Cîleaux et de Clairvaux. 

Pierre, abbé de Cîteaux, élu depuis peu évêque d'Ar- 
ras, et Pierre , abbé de Clairvaux, adressent , ensuite de 
ces oçdres , une lettre collective à leur vénérable ami 
Gaufred , abbé d'Hautecombe , pour lui conSer le soin 
d'écrire la vie du saint , à l'aide des notes rédigées par les 
frères de Bonnevaux, qu'ils lui transmettent, à l'aide des 
renseignements puisés dans les rapports fréquents que 
Gaufred a entretenus avec l'archevêque de Tarentaise , et 
d'après des dépositions dignes de foi'. 

Gaufred leur répond par une lettre dont le style témoigne 
de son talent littéraire. Il s'excuse de ne pouvoir retracer 
dignement la vie d'un si grand personnage. Néanmoins, il 
déclare accepter cette charge par esprit d'obéissance, et 
pour rendre un hommage de reconnaissance à celui qui a 
bien voulu l'honorer de son estime. Il se soumet par avance 
à toutes les corrections que ses commettants croiront 
devoir faire ou faire faire à son travail ». 

Cet ouvrage, très fréquemment cité, a fait placer son 
auteur au rang des écrivains importants du xn® siècle. 
Écrit vers H83, et envoyé au pape en 1 185 , par le cha- 
pitre général de Cîteaux , il ne put être déposé à Rome 
qu'après la mort de Lucius III. Les courts pontificats des 
trois papes qui succédèrent à Lucius en retardèrent l'exa- 
men pendant quelques années. Enfin , le 6 des ides de 
mai 1194, CélestinlII, trois semaines après qu'il a ceint 

^ Mandatum sedis apostolkm, etc. , publié à la suite de la Vie de saint 
Pierre, par l'abbé Chevray. 
• Voir cette lettre aux Piéc^;it9ti/ica(tf7es, n*6. 
' Voir Pièoes fusUflçaUoes, n* 7. 



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— 409 — 

la tiare , publie la bulle de canonisation de saint Pierre , 
archevêque de Tarentaise , par laquelle est approuvé le 
livre contenant sa vie et ses miracles *. 

Le nom de Gaufred nous a encore été conservé par une 
transaction intervenue entre Tévêque de Genève et le comte 
de Genevois, analogue à celle de 4156. On se rappelle 
que cette dernière , connue sous le nonTa'accord de Saint- 
Sigismond , nous avait indiqué le nom d'un des prédéces- 
seurs de Gaufred à Hautecombe. A la suite de nouveaux 
différends , Tévêque Arducius et le comte Guillaume choi- 
sirent pour arbitres Robert , archevêque de Vienne , et 
Hugues, abbé de Bonnevaux. Ceux-ci s'adjoignirent les 
évêques de Grenoble, de Maurienne; les abbés des trois 
monastères cisterciens de la Savoie : Hautecombe, Aulps 
etTamié; les abbés d'Abondance , de Sixt, d'Entremont; 
les prieurs des chartreuses du Reposoir, de Vallon, de 
Pomiers; Pierre, ancien évoque de Maurienne, etBorcard, 
ancien abbé de Maurice en Valais. Tous , réunis à Aix en 
Savoie, reçoivent du comte le serment de respecter les 
décisions qu'ils rendront, et, del'évêque, une affirmation 
analogue ; enfin, de part et d'autre, un grand nombre d'ota- 
ges. Puis ils vérifient les sentences rendues et les accords 
intervenus entre les deux parties, entendent leurs allé- 
gations, et, en présence d'un grand nombre de témoins 
amenés pour perpétuer le souvenir de cet arbitrage , ils 
règlent et arrêtent les droits réciproques du comte et de 
Tévêque sur la ville de Genève , où tous deux avaient une 
part de souveraineté. Ces assises solennelles eurent lieu, 
à Aix, en 1184*. 

* Sarias l'a reproduit dans son ouvrage intitulé : Vitœ sanctorum. 
De nos jours, la Vie de saint Pierre II de Tarentaiêe a été écrite par 

le chanoine Ghevray. Bsaume, 1841 . 

* Sfom, BiêL de Gen., Pr. n* 13. ^Rég. gen., 429. 



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— 440 — 

Graufred mourut danâ les dernières années de ce siède, 
laissant une réputation d'écrivain érudit ^ Outre la vie de 
saint Pierre de Tarentaise, on lui attribue les trois derniers 
livres de la Vie de saint Bernard , composée, au nom de 
l'ordre cistercien, peu après la mort du saint; plusieurs 
sermons et divers travaux sur l'Écriture sainte. 

En 1190, il n'était plus abbé d'Hautecombe , soit qu'il 
eût changé de résidence, soit qu'il eût passé à une meil- 
leure vie*. 

Le nom d'un autre abbé , nommé Pierre , n'apparatt 
qu'au début du siècle suivant. Cependant, un abbé présidait 
aux destinées du monastère en 1195, puisque, ayant 
manqué d'assister cette année-là au chapitre général de 
Cîteaux, et ayant en outre envoyé au couvent de Fosse- 
neuve un visiteur « qui a été pour l'Ordre une cause de 
troubles I » il fut condamné par le chapitre à être six jours 
in kvi culpa^ pendant lesquels il sera au pain et à l'eau, 
et, de plus , à être quarante jours hors de sa stalle •. 

Trois années après , le même chapitre enjoint à l'abbé 
de Saint-Sulpice de faire différentes restitutions, entre au- 
tres celles de plusieurs chevaux , à l'abbé d'Hautecombe, 



' Les Vw de Gaicb«non, conservés à la bibliothèque de la Facilté 
de médeeine de Montpellier , indiquent comme abbé d'Hautecombe, 
en 1188, Gaufred. Quelques auteurs le font mourir cette môme année. 

• Voir Document n* 8. 

Ce document contient une confirmation, par Guillaume et Aymon de 
Ciiésy, des donations qu'ils avaient faites pr.'cédemment au monas- 
tère. Dans l'acte sont indiqués les noms des principaux religieux : 
Pierre, prieur; Haimeric, sacristain: Girod, gardien; Aymon, chan- 
tre. L'absence de toute mention de l'abbé donne à croire que le siège 
abbatial était vacant à cette époque. (Pièce communiquée par M. le 
oomlede Loche.) 

* MidlTÈNS et DcTRAiiD, Thésaurus mvus anecdotofum, lY, p. 1397. 



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— m — 

avaDi là Toussaint de la même année (1198), sous peine 
de six jours au pain et à l*eau ^ 

Ces injonctioDS du chapitre général furent adressées 
prcèablement à l'abbé Pierre, qui accepta , en 1201 , une 
donation faite par Boson et Gérold d'Allinges à Tabbaye 
d*Haatecombe. Pierre aurait donc été le successeur de 
rhistorien Gaufred, et cet acte de 1201 aurait été un des 
derniers de sa prélature ; car , Hélyas ou Hélie , abbé 
d'Haulecombe, est témoin, cette même année 1201 , d'une 
donation faite par Pierre de Temier à la chartreuse d'Ou- 
jon ». Vers la même époque , il est juge , avec plusieurs 
autres abbés , d'une contestation qui divisait les chartreux 
du couvent d'Escouges et les cisterciens deBonnevaux*. 

Nous trouvons encore son nom au bas d'un titre de 
1204*; puis apparaît l'abbé Gui. Cet abbé ne nous est 
connu que par sa participation à deux actes. Le premier, 
de 1209, passé dans le cloître d'Yenne, est une recon- 
naissance des confins de la mestralie de Chambuerc, faite 
en faveur de Thomas, comte de Maurienne, par différents 
seigneurs. Le second, de 1212, est un compromis entre 
Durand, abbé de la Chassagne, et le prieur de la chartreuse 
des Portes. Gui fut partisan des libertés communales, et ce 
fat grâce à ses conseils et à ceux de l'abbé de Romont, 
que le comte de Savoie accorda à Yenne, en 1215, une 
charte de franchises qui inaugura en Savoie l'ère de la 
renaissance des communes. 

Après lui vinrent Rodolphe, abbé en 1224 et en 1230; 

* MAariENE et Durand, Thésaurus novus anecdotorum, IV, p. 1293. 
— Comparez Rég. gen,, n** 464 et 469. 

• Rég.gen.,n'*4n. 

' Chorier, Histoire du Dauphiné, p. 88. 
' Bég. gen., 487. 



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— Ui — 
3rt, abbé en cette même aDDée 1230, suivant Bes- 
lobert, qui occupa le siège abbatial d'Hautecombe 
1231. 

s leurs prélatures, Timportance de notre abbaye ne 
ie s'accroître, grâce surtout aux libéralités de Tho- 
^ comte de Savoie, comme nous le verrons bientôt. 



© 



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CHAPITRE VIII 



Prospérité croissante du monastère. — Ses premières possessions 
dans les Beauges. — Règne de Thomas I". — Sa femme Béatrix- 
Margaerite est inhumée à Hautecomhe. 



Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, 
qu'avant sa translation sur les rives du lac, ou peu après , 
la communauté de Cessens avait reçu des biens-fonds situés 
sur la paroisse d'Aix, au pied du versant méridional de 
la montagne delà Chambotte, et que telle fut l'origine de 
la Grange (ÏÀix\ Plusieurs autres donations vinrent 
étendre cet établissement rural pendant le xn^ siècle. 

La constatation , faite au moment de la confection du 
cadastre (<728 à 1738), des biens de l'ancien patrimoine 
de l'Église, dans le but de les exempter de l'impôt, nous 
fournit à cet égard de précieux renseignements. En 1 160, 
Anthelme Corbel et Poncet-Gottier donnent à l'abbaye une 
terre « auprès de Saint-Simond et la grange d'Aix. )> En 
<<78, une personne, désignée sous le seul nom de Pétro- 
uille, cède à l'abbaye <( toute la terre qu'elle avait rière 
Saint-Simond , procédée de son feu père Amblard , et la 
grange d'Aix est située partie rière ledit lieu. )> L'année 
suivante, Anthelme Corbel d'Aix donne à l'abbaye « deux 

* Suprh, p. 23. 



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— <u — 

journaux de terre jouxt la terre de ladite abbaye. » Trois 
ans plus tard (1 1 82) , Gottier-Morens lui donne « tout ce 
qu'il pouvait avoir dès Veau de labbaye * jusque au lac ; » 
et, en 11 8i, un nommé Gottier, peut-être le même que 
celui ci-dessus , fait donation d'un champ situé à Saint- 
Simon '. 

On voit avec quelle rapidité les richesses territoriales 
venaient étendre le patrimoine de notre monastère. Si sa 
position sur une bande de terre stérile et étroite rendait 
impossible une agglomération de fermes dans son voisi- 
nage , ses possessions sur la rive opposée du lac commen- 
çaient à former un centre d'exploitation; et Ton peut ob- 
server que non-seulement les comtes de Savoie, les sires de 
Grésy et ceux d'Aix, mais aussi d'humbles tenanciers, 
se montraient généreux en faveur de cette maison. 

Vers cette même époque , l'abbaye jette les fondements 
de ses droits territoriaux dans les Beauges. Nantelme, 
évêque de Genève de 1185 à 1206, lui donne, pour 
bâtir une maison, un emplacement contigu à l'habita- 
tion de Jean, chapelain de Jarsy, qui demeurait sur le 
cimetière de cette paroisse. En 11 92, Aymon de Aula, du 
Châtelard, abandonne, pour le salut de son âme et de ses 
ancêtres , tout ce qu'il possédait ou avait droit de posséder 
dans la montagne de Cheray ou Cherel. La donation çst 
faite dans la paroisse de Jarsy ^ en présence du chapelain 
Jean , qui la reçoit et l'approuve. Bernard , oncle paternel 



' On appelle, encore aujourd'hui, ruisseau de Tabbayecu de la Ba}^ 
un petit cours d'eau qui traverse Saint-Simon, hameau de la commune 
d'Aix, et va se jeter dans le Sierroz, au bas de ce village. Ce ruisseau 
séparait autrefois les diocèses de Genève et de Grenoble. 

■ Archives de la Préfecture de Chambéry : Déclamatoires tur le$ 
biens de l'ancien patrimoine de V Église, 1. 1. 



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— 445 — 

d'Aymon , ayant fait une semblable cession de tous ses 
droits sur la môme montagne, ils reçoivent, entre eux deux, 
cinq sols et un seralium^. Enfin, deux ans plus tard 
(1194), un autre membre delajnême famille, portant le 
nom d'Albert, donne également tous ses droits sur cette 
montagne, qui fait partie aujourd'hui de la commune de 
Jarsy*. Cet ensemble de donations fit l'objet de diverses 
transactions, pendant les ira® et xiv® siècles, et il en résulta 
que toute la montagne ou alpe de Jarsy appartenait à 
l'abbaye, et que seulement après la descente de ses trou- 
peaux, les habitants de Jarsy y avaient les droits d'affouage 
et de pacage *. Nous verrons que le monastère possédait. 



* Seralium indique probablement une espèce de fromage , appelé 
encore de nos jour» sérac. 

* Ces détails ont été puisés dans une liasse de copies de titres 
versé» à un procès intenté, pendant le siècle dernier, par Messieurs 
de la Sainte-Chapelle , titulaires de l'abbaye d'Hauteconibe, contre 
plusieurs communes des Beauges. (Bibliothèque de l'auteur.) — Voir 
Documents, n* 9. 

* Ibid. — Sic, Déclaratoirea des biens de V ancien patrimoine ecelé- 
tiastique. — Voir, aivoi Documents, n® 13, une transaction de 1216, con- 
clue par Tautorité du comte Thomas. Cette transaction fut confirmée 
fÊT ceUe ùm 20 octobre 1337, passée entre l'abbaye et les habitants 
de Précherel, village situé au bas de la montagne, sur la commune de 
iarsy , et approuvée , le 24 juin 1339 , par Jacques François , abbé 
d'Hautecombe. 

On trouvera, au Document n® 21, l'albergement d'un moulin, con- 
seoti par l'abbaye à Domenget, de Jarsy. 

Au chapitre xii, il sera question des droits d'albergement de l'abbaye 
sur le versant opposé des montagnes de Cherel, s'étendant jusqu'au 
lae d'Annecy, en même temps que des nombreuses discussions que 
IWiaye eut à soutenir contre les habitants de la commune de Giez, 
à Toccasion de ses pâturages. 

-— Une sentence rendue, en 1198, par Renaud, archevêque de Lyon, 
si par les doyens de Lyon et de l'Ile-Barbe, commissaires apostoli- 
ques, étftblit ee fûfl, que Pévèque de Genève avait seul tous les droits 



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— <46 — 

en 1732, sur le territoire de cette commune, plus de 400 
hectares en pâturages, bois, rocs, avec chalet et écurie. 
Le xnie siècle s'ouvre, pour Hautecombe, par la faveur 
dont l'entoure Thomas P**. Le souvenir de ce comte de 
Savoie est tellement attaché à sa prospérité, que nous 
devons en esquisser le glorieux régne. 
• A l'entrée d'une gorge des Alpes que la nature a éle- 
vées comme une muraille majestueuse entre l'Italie et les 
autres contrées de l'Europe, un mamelon se détache de la 
montagne voisine comme un ouvrage avancé, destiné à 
commander le défilé. A son sommet, apparaissent encore 
quelques pans de murs bien frustes, derniers vestiges de 
l'antique château de Charbonnières, où la tradition place 
le berceau de la Maison de Savoie. C'est de ce nid d'aigle 
qu'elle aurait pris son essor pour étendre peu à peu sa 
domination jusqu'aux plages les plus reculées de cette 
belle contrée : 

Che Appennin parte il mar circonda e l'Àlpe. 

Vers 1 178, venait au monde, dans cette résidence, Tho- 
mas ler, rhéritier si désiré d'Humbert III et de Béatrix de 
Vienne*. Orphelin à douze ans, il eut le bonheur de 
trouver un tuteur dévoué et habile au maniement des 
affaires publiques dans son oncle Boniface, marquis de 
Montferrat. La première préoccupation de ce tuteur fut de 
faire lever l'interdit politique jeté par Frédéric Barbe- 

d'êlection et de présentation aux huit églises suivantes des Beauges : 
Sainte-Reine , École, Jarsy , le Châtelard, la Motte, la Chapelle, Arith 
et Aillon. (Guichenon, Biblioth, sehusiana, centmia 2, no34.) 

* Quelques auteurs fixent sa naissance au 20 mai 1177. — On sait 
que le château de Charbonnières est tout près d'Aiguebelle, l'une des 
premières villes dont fassent mention les annales de nos comtes. 



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— in — 

rousse sur les provinces échues à son neveu. Il l'obtint 
bientôt d'Henri, fils de Tempereur, et qui, trois ans' aupa- 
ravant, avait battu Humbert III à Avigliana. 

Une autre négociation importante de cette régence fut 
le règlement des difficultés qui s'étaient élevées entre 
Tévêque d'Aoste et le comte de Savoie. En 1191 , Tho- 
mas pr se rend lui-même à Aoste avec son tuteur ; un 
arrangement est conclu avec révêque, et, quelque temps 
après , le jeune comte , devenu majeur, accorde une charte 
d'affranchissement à la ville. 

De là, il descendit dans les plaines du Piémpnt et tra- 
vailla à récupérer les droits de ses ancêtres , compromis 
surtout pendant le règne précédent. Durant de longues an- 
nées, il prit part aux guerres incessantes que se livraient 
tant de petites souverainetés couvrant le sol d'un réseau de 
droits inextricable, et, par là même, d'un exercice presque 
impossible sans heurter les droits du seigneur voisin. 

Petit-fils du fondateur d'Hautecombe et fils d'un prince 
qui avait tant affectionné ce monastère , il ne s'écarta point 
de leurs exemples. Le 23 novembre 1203, étant à Cham- 
béry, dans la maison de l'hôpital qui lui appartenait, en 
présence de Nicolas , prieur d' Aiguebelle , et de plusieurs 
seigneurs, il donne aux religieux d'Hautecombe le pouvoir 
de transporter, acheter et vendre, dans toutes ses posses- 
sions, ce qui est nécessaire à leur usage, sans être soumis 
aux droits de péage, d'éminage, de vente, de lod, ni à toute 
autre redevance ; il les autorise à acquérir des fiefs dépen- 
dant de lui, en maintenant les usages de ces fiefs, et con- 
firme par avance ces acquisitions ; il approuve toutes les 
investitures faites par lui ou les siens en faveur de l'abbaye, 
de quelque manière qu'elles aient été faites ; enfin , il 
ordonne à ses officiers de ne rien exiger des hommes du 



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— <18 — 

couvent pour amendes encourues ou pour prise de gibier * . 
L'importance de ces concessions ressort de la situation 

des propriétés de l'abbaye. Déjà nombreuses et étendues, 
Iles n'étaient point groupées autour du monastère, mais 
ort distantes les unes des autres. Les droits de péage, 
principal impôt de cette époque , se multipliaient à riafini 
!t pesaient lourdement sur les produits transportés de la fer- 
ne d'Aix et des Beauges a Hautecombe. Ainsi voyons-nous, 
m 1 275 , le curé du Châtelard invoquer cette charte pour 
aire remettre en circulation des fromages appartenant au 
souvent, qui avaient été arrêtés par le châtelain du lieu '. 
)'autre part, étant autorisée par cette même charte à 
icquérir des fiefs sans autre condition que celle de recon- 
laître l'hommage dû au suzerain, l'abbaye allait devenir 
une puissance féodale. 

Autant le régne précédent avait été funeste, autant celui- 
ci fut heureux pour la dynastie de Savoie. 

Aimé sans doute du pape et du clergé, à cause de ses 
pieuses libéralités, Thomas I^** jouissait aussi de la faveur 
impériale. A Henri VI, qui avait si promptement révoqué 
la mise au ban de l'empire des possessions de la Maison 
de Savoie, avait succédé Philippe, son oncle, qui fut cou- 
ronné par l'évêque de Maurienne *, en l'absence de l'arche- 
vêque de Mayence. Ce nouvel empereur, ayant reçu à Bâle 
les hommages du comte de Savoie, lui remit, devant une 
assemblée nombreuse de princes et de sujets de l'em- 
pire , trois étendards , en signe d'investiture de tous les 

* Documents , no 11. 

* Bibliothèque de Vauteur. 

* Probablement Bernard II, de la famille de Chignin, qui fut ensuite 
archevôque de Tarentaise. [Histoire du diocèse de Maurienne, par le 
chanoine Angley, p. 113.) 



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— 419 — 

pays, terres et seigneuries qu'il tenait de ses prédéces- 
seurs; et, « pour prouver l'affection qu'il porte au comte 
de Savoie, son très cher parent, et lui montrer qu'il est 
constamment plein de sollicitude pour son honneur et son 
intérêt, » il lui cède, en augmentation de fief, les villes de 
Quiers^et de Testone en Piémont, et le château de Moudon 
dans le pays de Vaud (1207)*. Telle fut l'origine de la 
puissance de la Maison de Savoie dans la Suisse romande, 
et la cause d'une lutte prolongée contre le duc de Zœrin- 
gen. 

Nous ne suivrons pas le comte Thomas dans les nom- 
breuses guerres, négociations et traités auxquels il prit une 
part glorieuse, pendant cette période qu'agitaient si pro- 
fondément les compétitions à la couronne impériale , les 
dépositions de souverains par le pape , les rivalités inces- 
santes entre les seigneurs féodaux. Nous signalerons seu- 
lement le rôle qu'il joua vis-à-vis de la ligue lombarde, et la 
hante dignité que lui conféra, â cette occasion, l'empereur 
d'Allemagne. 

Frédéric II s'était rendu en Italie pour examiner l'état 
de cette ligue , qui se réorganisait contre lui comme 
autrefois contre son aïeul Barberousse^ Désireux d'avoir 
près d'elle un ami puissant, il créa le comte de Savoie 
son vicaire impérial pour toute l'Italie, y compris 
la marche de Trévise(1226). Cette dignité réunissait dans 
sa personne toutes les prérogatives de la puissance impé- 



' GuiCHENON , Savoie, Preuves, 48. 

• Voici la succession des empereurs depuis Frédéric P' : Henri VI, 
fib du précédent (1190-1197) ; Philippe, son frère (1190-1208); 
Othon IV de Brunswick (1208-1215) ; Frédéric II, fils d'Henri VI 
(1515-1250) ; Conrad IV, fils du précédent (1250-1254), dernier empe- 
reoT de la Maison de Souabe. 



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— 420 -- 

riale. L'empereur venant à manquer, le comte Thomas le 
remplaçait dans toute l'étendue du yicariat. Il pouvait con- 
céder des franchises et des privilèges , revendiquer les 
régales et autres attributs de la souveraineté. Aussi , bien- 
tôt Savone, Albenga et diverses autres villes du littoral 
secouent Tautorité des Génois et demandent au comte de 
Savoie qu'il les gouverne au nom de l'empereur. Mar- 
seille est relevée de sa mise au ban de Tempire et reçoit 
du vicaire impérial de larges concessions. Le vicariat fut 
une des principales causes de la prépondérance de la Mai- 
son de Savoie , et Tun des moyens puissants dont elle se 
servit pour augmenter et consolider son autorité par la 
fusion, en une seule monarchie,, des nombreuses souve- 
rainetés sur lesquelles s'étendait sa haute suprématie. 

Pendant ce temps, la ligue lombarde se resserre. Turin, 
Pignerol et Testone, qui en faisaient partie, signent, avec le 
Dauphin de Viennois , un traité d'alliance qui froisse les 
intérêts commerciaux des villes de Chieri et d'Asti. Leurs 
habitants prennent les armes, rasent Testone , indignent 
les populations par la férocité de leurs triomphes et susci- 
tent une guerre générale. 

De son côté , l'empereur compte parmi ses alliés les 
marquis de Montferrat, de Saluces et le comte de Savoie. 
Milan envoie contre eux une armée puissante, formée par 
vingt-quatre villes fédérées, et commandée par Humbert 
d'Ozimo. Après une série de victoires , Ozimo rencontre 
prés des ruines de Testone le comte de Savoie ; une horri- 
ble mêlée s'engage; 10,000 hommes, prétend-on, et le 
général de la ligue restent sur le champ de bataille (1234). 
Cet échec arrêta les succès des villes lombardes. 

De retour en Savoie, Thomas I^r signait à Chambéry, 
l'année suivante, l'acte d'acquisition de ce bourg que lui 



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— <Î1 — 

Tendait le comte Berlion, et une charte de concessions im- 
portantes en faveur de l'abbaye d'Hautecombe. Ces conces- 
sions avaient eu lieu à une époque antérieure et avaient 
même déjà reçu Tapprobalion spéciale de la comtesse de 
Savoie , Marguerite, issue de la maison de Genève, et de 
tous les fils du comte : Amédée, Aymon, Guillaume, Tho- 
mas, Pierre, Boniface et Philippe ; ce qui ressort d'un acte 
passé à Pierre-Châtel, le 26 février 1231 , en présence de 
Robert, abbé ; de Thomas, cellerier; de Pierre de Mairey, 
Jean de Moras, moines d'Hautecombe; d'Humbert, sei- 
gneur d'Aix ; de Maître Nicolas et de Jean Blanchard. Il y 
est dit que la donation est approuvée, « telle qu'elle sera 
contenue dans la charte que le comte doit faire rédiger. » 

Cette charte le fut en effet l'année suivante, le 3 mars 
1232. Son importance nous fait un devoir d'en relater ici 
les principaux passages et de la reproduire intégralement 
à la fin de l'ouvrage * : 

« Moi, Thomas, comte de Maurienne et marquis en 
Italie, je déclare que, voulant faire une aumône pour le 
salut de mon âme et de mes prédécesseurs, j'ai , dans le 
ehapitre d'Hautecombe, en présence de la communauté de 
ce lieu et de mon fils Guillaume, évêque élu de Valence , 
d'Humbert de Seyssel, de Jean Blanchard, d' Aymon Chaîne 
et de Raymond Burdin, donné, de mes propres droits, à la 
maison et aux religieux d'Hautecombe , tout le village de 
Méry avec ses dépendances, hommes tant présents qu'ab- 
sents, leurs héritiers nés ou à naître, domaines, terres, 
▼ignés , prés, bois cultivés et non cultivés, redevances 
d'usage, fiefs, fondations et tous les droits de domaine et 
de propriété qui m'appartiennent; de telle sorte que les 

* Dneumentt , n» 14. 



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— IW — 

habitants présents on futurs et les feudataires de cet éta- 
blissement rural soient entièrement libres des taillest 
cavalcades, corvées, etc., vis-à-vis de moi ou des miens, 
qu'ils soient exempts de toute nouvelle charge de la part 
de mon métrai et châtelain de Montmélian, et qu'ils conti- 
nuent à jouir de leurs immunités et bonnes coutumes com- 
me par le passé. » 

Le comte déclare avoir également cédé tous les hommes 
qu'il avait à Chasarges, à Clarafond, à Frisinaz* et à Dni- 
mettaz, avec ce qui leur appartenait; en outre, tout ce qu'il 
possédait ou avait droit de posséder en domaine direct ou 
utile depuis le cours d'eau qui, descendant de la ClusOt 
traverse un marais au-dessous de Sonnaz', jusqu'au rais- 
seau de Costan, qui coule entre Mouxy et Frisinaz, à l'ex- 
ception du domaine de ces eaux. Dans les fiefs qui ne 
dépendent pas de Héry, le comte s'est retenu le droit de 
cavalcade et les amendes. Il confirme dés ce jour l'acqui- 
tttion que les religieux pourraient faire de tout ou partie 
des autres droits dépendant de ces fiefs. 

De plus , il leur a accordé toute liberté et immunité 
sur leurs hommes qui sont, dans ses possessions. Il leur 
a donné « la Rama de Saint-Symphorien, telle qu'ils l'ont 
eue autrefois ; y^ il les a autorisés à acquérir à Chambéry une 
maison libre de toute servitude, et à la posséder librement 
Il les a, dès lors, mis en possession de tous ces divers 
droits, leur en a confirmé le plein domaine, en a inve^ 

^ Césarges et Fresenei, deux hameaux delà commune de Drumetlai- 
Glarafond. 

• C'est le ruisseau appelé aujourd'hui le Tillet. — La propriété des 
cours d'eaux faisait partie des droits régaliens réservés à la puissance 
royale. 



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— «23 — 

corporellement Tabbé d'Hautecombe et a promis d'être 
fidèle à sa parole de la manière suivante : 

« Étant sorti du chapitre pour entrer dans l'église, en 
présence de la communauté et des autres personnes sus 
indiquées, m'approchant du grand autel et faisant oblation 
de toutes ces choses, je promis, avec serment prêté sur les 
reliques des Saints, qui y furent apportées, de loyalement 
et en toutes manières maintenir, défendre, approuver, et 
de ne jamais enfreindre ces donations, sous quelque pré- 
texte que ce soit. » 

Enfin, le donateur rappelle l'engagement qu'il a pris 
de solliciter du Souverain Pontife l'approbation de ces 
libéralités, et de demander l'excommunication contre lui on 
ses successeurs, s'ils venaient à les enfreindre. Il reconnaît 
aussi avoir reçu des religieux, à l'occasion de la cession 
des droits ci-dessus rappelés, mille livres fortes de Suse, 
qui lui ont servi à payer la partie de Chambéry qu'il a 
acquise du comte Berlion. Et afin que toutes ces disposi- 
tions soient perpétuellement exécutées, il a fait dresser le 
présent acte à Chambéry, « derrière la grille de l'église 
de la maison de l'ordre du Temple, » en présence d'un 
grand nombre de personnes et, entre autres, de Guillaume, 
évoque élu de Valence ; de frère Thomas et de frère Jean, 
moines d'Hautecombe ; du sire Humbert de Seyssel ; de 
Gmllaame Hareschal , châtelain de Montmèlian ; de Guy 
de Chevelud, administrateur de Chambéry ; de Jean Blan- 
chard, habitant de Lyon ; témoins requis*. 

Par ces acquisitions, notre abbaye prenait rang parmi 



* Voir Documents, n® 14. — Par une déclaration de l'année suivante, 
le comte interdit à ses chasseurs et à leurs chiens l'entrée de Tabbaye, 
(Note de M. l^bé Trejney.) 



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— 124 ~ 

les puissances féodales. Le fief de Méry lui attribuait une 
juridiction formelle. 

Ces nouvelles possessions, augmentées quelques années 
plus tard, comprenaient, en 1246, une étendue de vigneS 
de 60 fosserées * . Elles ne cessèrent de s'accroître pen- 
dant le xmc siècle *, et elles formèrent une étape inter- 
médiaire entre la grange d'Aix et le bourg de Chambéry, 
où Tabbaye allait bientôt acquérir des droils. L'abbé 
d'Hautecombe devint ainsi un des seigneurs importants 
du bassin du lac. 

Douze jours après la donation du village de Méry, dans 
la même ville de Chambéry, et en présence de plusieurs 
des témoins de la donation précédente, Thomas P»* faisait 
rédiger les accords intervenus auparavant entre le vicomte 
Berlion et lui. Il acquérait ainsi tous les droits de ÏBerlion 
sur le bourg de Chambéry, pour le prix de 32,000 sols 
forts de Suse, sous la réserve du château, de la leyde des 
bois, du péage de la ville et de divers autres droits*. 

Ayant repassé les Alpes pour guerroyer en Piémont, il 

' Ce qu'an homme peut fouir en un jour. (Ducange.) 

* Des déclarations faites lors de la confection du cadastre, il résulte 
qu'en 1239, Tabbaye fit l'acquisition de 3 journaux de terre et de 
3 pièces de pré ; qu'en 1246, elle possédait sur Méry 60 fosserées de 
vignes ; qu'en 1253, elle acquit 8 journaux de terre pour le prix de 40 
livres; qu'en 1261, elle acquit 4 fosserées de vignes pour le prix de 4 
livres. (Archives de la Préfecture de Chambéry.) 

• La terre de Chambéry avait été déclarée libre et franche, par Tho- 
mas P^ onze jours avant la passation de l'acte d'acquisition , qui eut 
lieu le 15 mars 123-2. {3Iém. de la Soc. savais. d*hist. , V, p. 319 et suiv.) 
La charte des franchises de Chambéry , datée du 4 mars , a été pu- 
bliée par Cibrario dans ses Doc. sig. et monete; Torino, 1833, p. 126 
des Documenti ; et, depuis lors, par d'autres auteurs. 

La leyde était un impôt prélevé Sur diverses marchandises, et spé^ 
cialement sur celles qui se vendaient dans les foires et marchés. 



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— 125 — 

fut pris à Aoste d'un mal subit, qui l'emporta le 1 «r mars de 
l'année suivante (1233) *. Sa dépouille mortelle resta au- 
delà des Alpes. Hautecombe n'eut pas l'honneur de la 
recevoir'. 

La belle et mâle figure de Thomas l^^ personnifie la 
période comtale de la Maison de Savoie. Plusieurs princes 
de sa race furent mêlés à des événements plus grandioses, 
eurent un règne plus brillant et plus connu ; mais bien 
peu réunirent la bravoure, la générosité, l'habileté et les 
vertus chrétieilnes de Thomas. Appelé, à l'âge de douze 
ans, à régir des États mis au ban de Tempire, usurpés en 
grande partie par les seigneurs voisins, il réussit à récu- 
pérer le patrimoine de ses aïeux, a gagner la faveur impé- 
riale et à s'élever, par le vicariat impérial, au-dessus de 
toutes les souverainetés couvrant le sol du second royaume 
de Bourgogne et de la Haute-Italie. C'est de lui que date le 
commencement de l'unité politique des possessions de 
sa famille. 

« S]rmétrisant, dans les relations internationales, ses 

^ Obituaire de Tancien Missel de Tarentaise, publié dans les Mé- 
moires de V Académie de la Val d*Isère, II, 462. 

Cette date est adoptée par Gibrario et les auteurs modernes les plus 
iotomés. 

* Le lieu de sa sépulture, qui fiit l'objet de nombreuses discussions, 
est maintenant connu d'une manière positive :^'est l'abbaye de Saint- 
Michel de la Cluse, où son anniversaire s'y célébrait le jour de la fête 
de saint Martin. (Cibeàrio, Specchio cron.; Claretta, Storia delVAh- 
bazia di San Michèle délia Chiusa; Torirw , 1870 , p. 79-80.) — Ce 
dernier auteur en a trouvé la preuve dans les comptes des châtelains 
d'Avigliana. 

On lui a élevé un cénotaphe dans la basiUque d'Hautecombe , 
eomme étant l'un des principaux bienfoiteurs de ce monastère. La 
double qualité de guerrier et de législateur ressort du costume que 
Tartiste lui a prêté. Sur le bas-relief, on le voit donnant des franchises 
à la viUe de Chambéry et les disant jurer par sa femme et ses fils. 



L 



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— 4M ~ 

Sefs épars sous le nom générique de Savoie, il donnait à 
SQD pays un nom, comme son grand-pére lui avait donné 
W drapeau, et, par cela seul, agrandissait sa valeur 
propre et le cercle de son horizon *. » 

Priace des plus avisés de sa race, il fut loin de se raidir 
OOï^tre les idées d'affranchissement, de libertés municipales, 
qui graïKlissaient alors dans les villes. Après avoir accordé 
dea franchises à Aoste, conflrmé celles de Suse (1198), il 
les inaugura en Savoie par celles d'Yenne (1 21 5). Pignerol, 
en 1220, etChambéry, en 1232, en reçurent à leur tour. 

Son souvenir est resté vivant à Hautecombe. Les dona- 
tions et les visites qu'il fit à ce monastère, les nombreux 
a^s passés sous son règne, de même que sous les sui- 
vants, dans lesquels figure comme témoin ou comme partie 
intéiressée l'abbé d'Hautecombe, attestent que cette abbaye 
a toujours partagé , pendant la première période de son 
histoire, la gtoire qui entourait te souverain. 

Beaucoup d'autres monastères ressentirent aussi les 
effets de sa générosité^. Il nous suffira de rappeler ici 
qu'il fonda, prés de Suse, la chartreuse deLose (1191), 
dont la durée ne fut pas très longue ; qu'il gratifia de 
terres plus ou moins étendues le monastère du Betton en 
Savoie (1195), l'hospice du Mont-Cenis (1197), la char- 
treuse d'Aillon (1207 et 1216), et que, d'après Guichenon, 
il fonda l'église de Myans. 

Pour compléter .le bonheur de ce priace, il eut la plua 

* Victor de Saint-Genis , Hist. de Savoie. 

* Guichenoa a publié dans ses Preuves de V Histoire de la Maia<m 
de Savoie , dix-huit chartes de donation ou de confirmation de pri- 
vilèges en faveur de maisons reli^euses. Il relate , en. outre, dani 
le récit du règne de ce prince, d'autres, libéralités. 



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— 127 — 

belle ligné^ de sa race *. Presque tous ses fils, après avoir 
suivi la carrière des armes et fait preuve de leur vaillance 
sur les champs de bataille de la France, de l'Angleterre, 



^ Guichenon lai attribue quatorze enfants légitimes et deux illégiti- 
mes ; Dessaix et Cibrario, dans Tarbre généalogique qui accompagne 
la Savoie historique , lui donnent dix enfants, dont huit fils et deux 
filles ; ce dernier auteur, dans les Origine e progreèsi délia monarchia 
di Savoia, 1869, réduit ce nombre à sept : six fils et une fille. Mais ce 
nombre est jnanifestement incomplet. Nous croyons devoir ajouter 
aux dix enfants que Dessaix et, après lui, les savants compilateurs du 
Régeste genevois accordent à ce prince. Âmédée, évèque de Maurienne, 
et une fille nommée Alix. 

La plupart des membres de cette famille furent inhumés à Haute- 
combe. En effet, Thomas P% mort à Aoste le 1*' mars 1233 et enseveli 
dans Tabbaye de Saint-Michel de la Cluse, épousa Béatrix-Marguerite 
de Genève, morte le 8 avril 1257 et ensevelie à Hautecombe. 

Void leurs enfants : 

1* Âmédée IV, mort à Montmélian, enseveli à Hautecombe le 13 
juillet 1353 , épousa en secondes noces Cécile de Baux, morte le 21 
mai 1275, inhumée à Hautecombe. 

2* Béatrix, comtesse de Provence , morte vers la fin de 1266, ense- 
velie aux Échelles. Depuis 1826, son chef repose à Hautecombe. 

3* Marguerite, comtesse de Kihourg, morte le 4 septembre 1273, 
ensevelie à Hautecombe 

4* Humbert, mort avant 1232. 

5* Âymon, mort vers 1238, à Coëx, près de Monthey. 

6* Thom^ (II) *, comte de Flandre, mort le 7 février 1259, enseveli 
à Aoste , épousa Béatrix Fieschi, morte le 15 juillet 1283. inhumée k 
Hautecombe. 

7* Guillaume, évèqiie de Valence, mort k Assise, enseveli, le 5 mai 
1239, à Hautecombe. 

8* Pierre II, mort à PierrtvChAlel, ensevt*!], le 16 mai 1268, à 
Hautecombe. 



* L'usage ayant prévalu de désigner ce prince et quelques autres de la 
même famille par un numéro d'ordre pouvant faire supposer qu'ils ont 
^té souverains de la Monarchie de Savoie, nous mettrons ces numéros 
entre parenthèses pour éviter toute équivoque. 



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— 128 — 

des Plândreâ et de l'Italie, vinrent reposer à côté de leur 
aïeul Humbert III. 

Les historiens ne sont pas d'accord sur le nombre de 
ses mariages. Suivant l'opinion la plus probable, il n'aurait 
eu qu'une femme , Béatrix-Marguerite , qui prenait indis- 
tinctement l'un ou l'autre de ces deux noms^ Elle était 
fille de Guillaume P', comte de Genevois. La date du 
décès de cette princesse, fixée par la chronique d'Haute- 
combe au 8 avril 1230, est évidemment erronée. Un gi^and 
nombre de chartes postérieures à cette année, l'interver- 
sion des dates dans la série des décès mentionnés dans 
cette chronique ou obituaire d'Hautecombe, le prouvent. 
Nous reporterons cette mort, avec Cibrario, au 8 avril 
1257. 

Cette princesse, souvent désignée sous le nom de Mater 
comittim, parce que trois de ses fils montèrent sur le trône 
de Savoie, fut inhumée à Hautecombe, au milieu de plu- 
sieurs de ses enfants. Elle n'y a pas de monument. 

9" Boniface le Bienheureux, mort à Saiutt^-Hél^ne du Lac, le 14 
juillet 1270, enseveli à Hautecombe. 

10" Philippe 1", mort, le 16 aoftt 1285, à Boussillon ; enseveli, le 18 
août, à Hautecombe. 

11* Alix, ensevelie, le 1" août 1277, à Hautec^juibe. 

12° Amédée, évoque de Maurienne. 

* Les auteurs du Régeste genevois, guidés par Wurslemberger, pré- 
tendent, au n" 650, que, dans l'acte de confirmation des donations ôc 
Thomas î*' à Hautecombe par la famille du donat^Mir. la comtesse de 
Savoie n'y est indiquée que par son initiale, M., et qu'on doit lire B. 
L'acte que nous publions, au n° 14 de nos Documents, porte en toutes 
lettres : Margariiha comitissa Sabaudiœ. 



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CHAPITRE IX 



Proëpérité d'Hauteeombe pendant le xiii" siècle (suite). — Donationi 
des familles de Clermont, de Grésy, d'Allinges, etc. 



A Texemple de la famille souveraine , les principales 
familles seigneuriales de la contrée venaient solliciter les 
prières des religieux et leur apporter de riches aumônes. 
U perte du Cartulaire de Tabbaye ne permet plus d'en 
connaître tous les noms ; nous devons nous borner à rénu- 
mération de quelques donations dont le souvenir a été 
conservé et qui suffisent à démontrer que le xm*^ siècle fut 
des plus prospères pour cette maison religieuse. 

La famille de Clermont, d*où était sorti saint Amédée, 
fut une de ses plus anciennes bienfaitrices. Des recherches 
faites au siècle dernier dans les archives de Tabbaye , il 
résulte qu'en 4130, Sibaud ou Sibod II de Clermont et son 
fils lui donnèrent le domaine (mansm) de Sreculata *, et 
que cette première libéralité fut suivie de plusieurs autres. 

En 1 137, Geoffroy de Clermont donne des terres au mo- 
nastère et fait construire, soit sur ces terres, soit peut- 
être à Hautecombe, une maison appelée Clara Monlini. 
Entre 1182 et 1187, Guillaume cède les mas de Berat et 



* Peut-être les terres de la Serra ou de la Bruyère en Dauphiné. 
que Tabbaye vendit, en 1733, au seigneur de Barrai. 

9 



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— 130 — 

Verdet, et, dans Tannée 1191, les terres de Gevron et de 
Saint-Vallier ; puis il confirme les libéralités de Sibaud II. 

Quelques extraits de documents sauvés de la destruction 
établissent encore qu'en 1 1 83, Amédée de Clermont aban- 
donna aux moines d'Hautecombe tout ce qu'ils possédaient 
dans ses domaines. Il leur en garantit la possession à 
Tavenir et reçut, à cette occasion, 70 sols. Par ce même 
acte, Guillaume, fils de Sibaud II de Clermont, qui avait 
déjà approuvé ces donations , pendant son enfance (en 
1130), les confirma de nouveau ^ 

Cette générosité des de Clermont continua pendant le 
siècle suivant. En juillet 1233, un Guillaume, seigneur de 
cette famille, donne à Tabbaye 60 livres viennoises ; en 
1234, le fils du donateur des terres de Berat et de Verdet, 
nommé, comme lui, Guillaume, et, en 1240, Sibaud IV, 
font de nouvelles libéralités. 

Vers la fin du même siècle (novembre 1 296) , Tabbaye 
reçoit une autre aumône de Guillaume et de Sibaud de 
Clermont, frères muets, sur l'interprétation de leurs signes, 
faite par leur domestique devant Jean Degat, notaire. 

Enfin, en 1304, Ainard, Guillaume et leurs frères, com- 
plètent la série des donations dont la mémoire nous a été 
conservée. 

Lorsqu'en 1776 le notaire Vignet relevait ces notes à 
Hautecombe, il constata l'existence du tombeau de Mar- 
guerite de Clermont-Montbel « sous les cloches de l'église, h 
avec une inscription presque oblitérée '. 

* Archives de Cour, Abbaye d*Hautec., III. 

• Voici les mois qu'a pu lire encore le notaire Vignet, en 1776 : 
Hic 8unt Domina Margarila de Claronwnt... T... Montibelli fiUi 

secundi... Requiescat in Domino. — A. — (Arch. de Cour, Haute- 
combe, III.) — Cette inscription gothico-lombarde, retrouvée, en 1825, 
au même endroit, parait mdiquer en outre le nom de Oda de GragU. 



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— 131 — 

La famille de Grésy, dont l'autorité s'étendait sur la 
montagne de la Chambotte et sur la vallée de l'Albanais, 
qui sépare cette montagne du massif des Beauges, réclama 
également de bonne heure les suffrages de la communauté. 

Antérieurement à 1 190, Guillaume de Grésy père et fils 
et Aymon s'étaient rendus au monastère, et, devant le cha- 
pitre réuni, ils avaient confirmé toutes les investitures par 
eux octroyées précédemment, à l'exception du fief d'Am- 
blard, et, en outre, tous les droits de l'abbaye sur les hom- 
mes et les terres de Quinsieu. Une nouvelle confirmation 
de tous ces privilèges eut lieu plus tard, dans le cimetière 
du prieuré de Saint-Nicolas de Grésy, en 1190, par Guil- 
laume de Grésy, Agnès, sa femme, et leurs enfants Pierre 
et Clémence ' . 

Cette même année, Rodolphe Alaman (l'ancien), de la 
même famille, confirme les investitures accordées à Hau- 
tecombe par ses parents et par son frère Guillaume ; puis, 
par un acte passé devant l'église de Saint-Jean, près du 
château de Grésy, il abandonne à l'abbaye tous ses droits 
sur le fief qu'il avait au lieu appelé Baïa, Ce qu'il confirma, 
l'an 1215, par un acte passé devant le notaire Vullielme *. 
Le même personnage, ou un autre du même nom, qualifié 
de chevalier , possédait de nombreuses terres à Cessens 
et en céda une partie à l'abbaye, en 1252. 

* Voir Documents, no 8. 

• Voir Documents, n» 12. 

Sic, Leyat, Tableau généalog. de la Maison de Faucigny. Ms. 

Cet auteur ajoute : « Quoique l'on n'ait pas le nom de sa femme, il 
eut cependant un fils qui porte le m^me nom que lui, comme il en 
résulte d'un titre de l'abbaye d'Hautecombe, qui est une fondation de 
4 livres genevoises annuelles et encore de 40 sols pour deux anniver- 
saires, chaque année à perpétuité, comme aussi de 10 sols en aumône 
pour l'âme de sa sœur la dame de Luirieux. Les actes sont de 1263 et 
1264. > 



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— 132 ~ 

Quinze ans plus tard (1267), Rodolphe et son frère 
Nicod ou Nicolet font des donations identiques * ; et, en 
1 31 5 , Amé , chanoine de Genève , fds de Rodolphe , remit 
plusieurs dîmes à Tabhaye. En 1273, ce fut au tour de 
Jacques et de Pierre de Grèsy à montrer leur générosité *. 

Alyse ou Alix, veuve de Rodolphe III , céda, en 1295, 
plusieurs servis jus(iu'à plein payement de 1 00 livres qu'elle 
avait promises au monastère. Comme nouvelle preuve 
des bons rap|)orts existant entre cette famille et le couvent 
d'Hautecombe, nous rappellerons que. Tannée suivante , 
Alyse et ses enfants , ayant à régler leurs droits respectifs 
sur les terres et châteaux de Grésy et de Cessens, ils 
choisirent différents arbitres , parmi lesquels se trouvait 
Jean, abbé d'Hautecombe( 1296)'. 

D'après Leyat, un des lils de Rodolphe III, nommé 
Richard, fut- inhumé dans le monastère; un autre fils, 
nommé Pierre, fit divers traités avec l'abbaye relatifs à des 
legs provenant tant de sa mère que de Guillaume, son 
frère, et le nom d'un quatrième fils de Rodolphe, Mermet, 
est mentionné dans divers titres de l'abbaye, des années 
1300, 1313 et 1315. 

* Ces deux bienfaiteurs d'Hautecombe étaient fils de Guillaume de 
Grésy, seigneur de Cessens. {Comte de Loche, Hist. de Grésy.) 

' Tableau généal. de la Maison de Faucigny. 

• Suivant un usage fréquemment suivi à cette époque, l'acte con- 
statant cet accord, et la ratification qu'en fit Amédée, Tun des fils 
d'Alyse et de Rodolphe lil, furent passés en plein air. Le premier 
acte fut rédigé à Grésy, dans le pré qui sépare la chapelle de Saint- 
Pierre de la grande tour du château ; et le second, au bord du lac, 
au-dessous du village de Grésine, en présence de Guy de MonUuel, 
seigneur de Chûtillon; de Jean, abbé d'Hautecombe; de Jacques Es- 
chaquet, jurisconsulte; de Pierre de Montfalcon, d'Aymon d'Hauteville 
et d'Aymon de Cessens. (Archives de Cour. — Hist. de Grésy, Doc., 
n«6.) 



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— 133 — 

tterre de Grésy , fils de Guillaume , fut moine à Hau- 

tecûtnbe. Eu 1203, il figure comme témoin d'un accord 

iulervenu entre Tabbé de ce monastère et Soffrey, prieur 

àeîiyon, par Tentremise de Nantelme , évêque de Genève * . 

Un Pierre de Grésy, fils d'un autre Guillaume, avait 

donué, en 1263, à Tabbé d'Hautecombe, quelipes hommes 

du chàtean-fort de Cessens et, en 1 31 6, il lui consigna une 

rente de 10 livres, à percevoir pendant vingt-et-un ans. 

Les arrérages en furent mal servis. A la suite de Taccu- 
mulation des annuités, il fut convenu, le 2i février 13').'>, 
entre le seigneur de Grésy et l'abbé, qu'un anniversaire 
perpétuel serait célébré pour les défunts de la famille du 
donateur, moyennant diverses conditions, entre autres, l'as- 
signation de 60 sols de revenus, équivalant aux tâches de 
la Combe de Vernier, dont jouirait le monastère. 

Cette convention fut passée sur les fossés du village 
d'Albens, près de la porte appelée de xMontfalcon, en pré- 
sence du seigneur Philippe de Mouxy, chevalier; de 
Pierre de Montfalcon, Guigne de Grésy et Péronet, 
moines *. 

Rappelons encore ici qu'en liOi, le seigneur de Grésy 
assigna à l'abbaye d'Hautecombe i veissels de froment, 3 
d'avoine et 6 sols genevois , à prendre sur le moulin de 
Sahuz, soit de la cascade de Grésy, devenue tristement 
célèbre sous le premier Empire, et que l'abbaye possédait 



* Letat, op. cit. 

' Voir Documents, n* 26. 

Malfn^ les incorrections de cette pièce, nous l'avons publiée, à rai- 
son de ses particularités intéressantes. Elle a été copiée sur roriginal 
exislanl aux archives de Cour, par les soins do M. l'archiviste Com- 

betti, dont l'obligeance nous a constamment aidé dans nos recherches 

^ies à Turin. 



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— 134 — 

encore des droits sur ce moulin dans le siècle dernier ' . 

L'abbaye posséda, dés avant 1251, sur la paroisse d'Al- 
bens, la « grangerie de Berchoud. » Comment Tavait-elle 
acquise ? Nous ne le savons positivement ; mais différentes 
inductions nous font supposer que ce domaine provenait 
de la famille de Grésy ou de celle de Montfalcon. 11 s'ac- 
crut successivement et, en 1293, il se composait, en biens 
féodaux, de dix seytorées'^ de pré et de vingt-trois journaux 
de terres arables, en outre d'un bois et d'une terre 
appelée du Croix. L'abbaye payait pour ces biens-fonds, 
en 1732, 6 veissels de froment et autant d'avoine au 
marquis de Coudrée, à titre de servis. 

Quant aux biens libres , nous n'avons pu en connaître 
l'importance. En 1283, Hugues de Montfalcon affranchit 
l'abbaye du servis d'un veissel de blé qu'elle lui devait 
pour une pièce de terre à Berchoud \ 

L'antique famille d' Allinges s'était associée aux destinées 
d'Hautecombe, dès 1 201 , par des liens tout spéciaux. Boson 
d' Allinges, avec l'approbation de sa femme Gilles et de son 
fils Gérold, lui abandonna tout ce qu'il possédait, à Bloye, 
en champs, prés, vignes, habitants, terres cultivées ou in- 
cultes, ne se retenant que les fiefs, et il autorisa toutes 
les aumônes que feront au monastère les possesseurs de 
ces fiefs. En outre, il donna à Dieu, à la Bienheureuse 
Marie et à la maison d'Hautecombe son jeune fils Gérold, 
afin que la communauté le reçoive parmi ses membres, si 
Dieu veut qu'il prenne l'habit religieux à t'àge de discré- 
tion. Cette oblation fut faite dans le chapitre d'Haute- 

• G" DE Loche, Hist. de Grésy. 

• Seyiorée, mesure de pré : c^ qu un homme peut faucher en uii 
jour. 

■ Pré^cturede Chambéry, Dédaratoires de 1732. 



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— 135 — 

combe. Elle fat ensuite approuvée par Humbert, comte de 
Genève, à Rumilly, dans la maison de Pierre Villan, en 
présence de nombreux témoins, parmi lesquels se trou- 
vaient Pierre de Grésieu(Grésy?), Ponce de Frace, Oddon, 
moine, et Pierre de Monteis, frère convers. Elle le fut 
encore -par Villhem, frère d^Humbert, puis par Anne et 
Elisabeth, sœurs de Boson ,. le 4 des ides de septembre 
I2U. 

L'année même de la donation (1201), le jeune seigneur 
abandonna au monastère, en y entrant, tout ce qu'il avait 
ou pouvait avoir dans le village de FuUi, du consentement 
de son père et de sa mère Nagilles et, en outre, de Gau- 
terin de Rumilly et de Guillaume, fils de ce dernier, qui 
s'engagèrent par serment à faire respecter cette donation* . 

Terminons cette série des bienfaiteurs d'Hautecombe, 
pendant le xm^ siècle, en rappelant quelques faveurs par- 
ticulières : 

Le seigneur de Chindrieux accorde à l'abbaye le droit de 
pâturage dans toutes ses prairies, et, en 1isî19, le comte 
Thomas approuve cette concession. 

En 1234, Guillaume Gauthier, chevalier de Saint- 
Georges, lui fait Taumône de tout ce qu'il possède « du 
ciel à la terre » sur la terre de Famulier, située dans la 
seigneurie de Sibaud de Clermont, moyennant 1 3 livres 
8 sols viennois que lui ont remis les religieux ^ 

* Bibliothèque Costa. Mss de la Motte. — Voir, aux Documents, 
n9 10, la charte contenant cette oblation, qui avait été extraite des 
archives d'Hautecombe. 

• Cette donation fut approuvée par l'épouse du donateur, par Am- 
blard, son frère, et par Aymon et Falcon, ses neveux. Ces deux der- 
niers furent, en outre, donnés comme cautions, avec Hugues de Pela- 
dru. — Voir Documents, n* 16. 



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— 136 — 

Berlion de Chambéry, le même qui, cinq années aupara- 
vant, avait vendu le bourg de Chambéry au comte de Sa- 
voie, donne à Tabbaye, en 1237, 60 sols de rente an- 
nuelle, du consentement de sa femme Béatrix et de son 
fils Guillaume. Il avait eu un autre fils nommé Guy, mort 
avant la fin de 1234 ; car, cette même année, Aymon de 
Faucigny, son beau-frère, fit une fondation d'un muid de 
froment pour le repos de l'âme de son neveu Guy *. 

* Levât, op. cit. 



© 



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CHAPITRE X 



Robert, abbé. — Inhumation de Guillaume de Savoie, évoque de Va- 
lence. — Relations de l'abbaye avec l'Orient. — Amédée IV donne 
les fours et moulins de Chambéry au monastère et y est enseveli. 



Reprenons maintenant la suite des événements que 
nous avons dû interrompre, pour grouper dans un même 
exposé les détails quelque peu fastidieux du chapitre 
précédent. 

Grégoire ÏX avait succédé à Honorius III sur la chaire 
de saint Pierre, en 1227. Bien qu'âgé de plus de 80 ans, il 
montra une vigueur toute juvénile dans le gouvernement 
(le rÉglise et appela souvent à son aide les personnages 
éminents de Tordre de Cîteaux. A cette époque, où les ju- 
ridictions étaient si mêlées et si confuses, la pleine pro- 
priété si rare, et si fréquente au contraire la décomposition 
d an droit en plusieurs autres attribués à divers seigne.urs, 
mainte circonstance faisait naître une occasion de discorde 
et, par suite, de rixes et de prises d'armes. Pour conjurer 
ces troubles , le recours à des arbitrages avait été assez 
généralement adopté. Les juges arbitres étaient choisis, ou 
parmi les personnes dont la puissance était une garantie de 
leur indépendance et les mettait à l'abri des reproches des 
parties, ou parmi celles dont la vie sainte avait captivé 
la faveur de l'opinion publique , au-dessus de laquelle - 



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— 138 — 

elles restaient également inaccessibles à la séduction et à 
la partialité. 

Robert, abbé d'Haiitecombe, fut de ce nombre. Peu de 
mois après avoir vu son monastère enrichi des libéralités 
considérables octroyées par Thomas Ie^ il reçut une mission 
spéciale du Souverain Pontife. Grégoire IX le chargea de 
faire exécuter ses ordres relativement aux indulgences 
accordées par ses prédécesseurs et confirmées par lui- 
même à ceux qui contribueraient par leurs aumônes à la 
construction de la grande église de Genève, dont les tra- 
vaux avaient été interrompus par suite de la révocatioii 
des indulgences promises, révocation faite par l'évêque 
seul et contre laquelle le chapitre avait porté plainte à la 
cour de Rome. L'abbé d'Hautecombe fut aidé dans cette 
mission par l'abbé d'Aulps et le prieur de la chartreuse 
du Reposoir *. 

Trois ans plus tard, en 1233, GrégoireJX envoie l'abbé 
de Redageshausen évangéliser la Livonie, encore dans le 
paganisme. Voulant ensuite tenter une nouvelle croisade, 
il s'adresse de nouveau à l'ordre cistercien et lui demande 
son concours. 

Les souverains laïques n'avaient pas moins de confiance 
dans les lumières de cet Ordre. La guerre étant sur le 
point d'éclater entre la France et l'Angleterre, Henri III, 
roi d'Angleterre , envoya au pape , pour implorer sa mé- 

' Réj. gen,, n® 655 bis. C'est une lettre de Grégoire IX à Tévêque de 
Genève, Aymon de Grandson, du 14 octobre 1232, qui donne ces dé- 
tails. 

Cette môme année 1232, mourut à Hautecombe le vénérable Henri, 
qui, d'abord religieux àClairvaux, puis abbé, devint évêque i/a^«« 
Troyœ. Il se trouvait par hasard en Savoie quand la mort le surprit. 
Son corps fut porté à Clairvaux. [Chron. d'Albéric, rapportée dans les 
Annales de Cîteaux, IV. 441.) 



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— 139 — 

diation, les abbés de Boxeleya et de Pont-Robert. Grégoire, 
à son tour, choisit des cisterciens pour amener Louis IX à 
ne pas rompre la paix, et il confia cette charge à Tarche- 
vêque de Sens et à l'abbé d'Hautecombe. Voici en quels 
termes il s'adressait à ce dernier : 

4( Ayant pleine confiance en votre foi et en votre dévoue- 
ment, nous vous mandons, par ces présentes, de vous 
rendre, avec votre vénérable frère l'archevêque de Sens, 
évêque de Senlis, auprès de notre très cher fils en Jésus- 
Christ, Louis, roi des Français ; de lui exhiber ces lettres 
apostoliques et de l'exhorter à s'y conformer, en s'abste- 
nant de faire la guerre contre le Poitou, en considération 
de nos prières et surtout de l'affaire de la Terre-Sainte. 
Vous nous écrirez ensuite fidèlement le résultat de vos 
démarches *. » 

Malgré son aversion pour cette légation, Robert obéit, et 
l'événement prouva que Grégoire IX n'avait point trop 
présumé de la sagacité de son légat et de son influence sur 
l'esprit de Louis IX. Une suspension d'armes, puis un traité 
intervinrent, et la guerre fut conjurée. 

Un nouvel arbitrage lui fut encore confié, en 1236, de 
concert avec les abbés d'Agaune efd'Aulps, pour terminer 
les diflicultés qui s'étaient élevées, au sujet de l'église de 
Villeneuve, entre l'abbaye d'Hautcrêt et Aymon, frère du 
comte de Savoie, seigneur du Chablais. 

Les trois arbitres se réunirent à Chillon, château-fort 
appartenant depuis longtemps à la Maison de Savoie, et 
réglèrent les prétentions des parties par une décision du 
îojuin 4236 '. 



' Soir Documents^ n* 17. 

* Mon. Hist. pair., Chartarum, I, p. 1338. 



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— uo. — 

On ne sait en quelle année il quitta le siège abbatial 
d'Hautecombe. Mais, trois ans plus tard, un nouvel abbé, 
nommé Burchard, assiste à Tinhumation de Guillaume de 
Savoie *. 

Ce personnage était un des nombreux fils de Thomas I®' , 
destinés à la carrière ecclésiastique. La politique de Tépo- 
que tendait à éviter le morcellement des héritages ; on 
envoyait à l'Église beaucoup de fils de famille, nullement 
pénétrés de l'esprit de dévouement et d'abnégation, et qui 
n'avaient point renoncé aux gloires mondaines. Aussi 
peut-on avancer que, sur les six enfants du comte Tho- 
mas qui furent revêtus de fonctions ecclésiastiques, deux 
seulement y étaient réellement appelés : Amédée, évê- 
que de Maurienne, et Boniface, archevêque de Cantor- 
béry, élevé aujourd'hui à l'honneur des autels. Parmi les 
autres, Guillaume fut d'abord doyen de l'église de Saint- 
Maurice de Vienne en Dauphiné, puis évêque élu de 
Valence ; c'est-à-dire qu'il eut la commende ou, comme 
on disait alors, la procuration de l'évèchè de Valence', 
car il n'était pas lié par les ordres sacrés. Plus guerrier que 
prélat, il défendit son vassal, Aymon de Poitiers, comte 
de Valentinois, contre Aymon de Poitiers-le-Vieux, et le 
rétablit dans ses biens (1257). Ayant accompagné en An- 
gleterre Léonore de Provence, sa nièce, qui allait épouser 
Henri III, il y fut tellement comblé d'honneurs par le 

* Cependant, d'après une charte publiée dans les Mém. de Vlmlitui 
genevois, t. Xll (1867-1868), R., abbé d'Hautecombe, servit d'inter- 
médiaire, en juin 1243, entre les religieuses de Bonlieu et celles de 
Sainte-Catherine du Mont, pour le payement d'une somme fixée dans 
une sentence arbitrale rendue Tannée précédente, à Ambérieux, par les 
abbés des monastères du Miroir et de la Chassagne. 

Probablement, l'initiale B aura été prise pour U. 

- GiBRARio , Sioria délia Moiutrchia di Savoia, II, cap. i. 



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— 144 — 

roi, qu'il excita la jalousie* des grands du royaume et ne 
put, malgré le désir du souverain, être élu évêque de 
Winton. 

De retour en France, il prit le commandement des trou^ 
pes envoyées par les comtes de Toulouse et de Provence à 
l'empereur Frédéric II, guerroyant contre la ligu,e lom- 
barde (1238). Nommé plus tard légat du Saint-Siège en 
France, il futpourvu, parGrégoire IX, de révôché de Liège, 
dont il fut mis en possession par Conrad de Hochsteden, 
archevêque de Cologne, le même qui, pendant Tannée 
1248, jeta les fondements de cet immense monument 
religieux qui fait la gloire de l'architecture gothique en 
Allemagne. A la suite de cette nomination, des difficultés 
s'étant élevées, Guillaume se rendit à Rome pour demander 
l'intervention du pape. Arrêté par les ennemis de Gré- 
goire IX, il fut empoisonné à Assise, au moment où il allait 
recevoir le commandement des troupes pontificales pour 
marcher contre Tempereur, et même, suivant quelques 
auteurs, le gouvernement du patrimoine de Saint-Pierre 
(1239)*. 

Il avait hérité de la valeur et de la piété de son père. ' 
Aussi, sa libéralité et son grand courage lui ont fait dé- 
cerner le nom un peu emphaticpie de Petit Alexandre. 

Son corps fut transporté à Hautecombe et y fut enseveli 
les mai 1239, en présence de différents personnages, 
entre autres, de son frère Pierre et de Tabbé Burchard *. 

' Mathieu Paris, Hist. major. Anglorum. Cet auteur dit que Guil- 
laume de Savoie fut « maître du roi d'Angleterre, ami du roi de France, 
oncle de ces deux rois et de cea deux reines, frère du comte de Savoie, 
allié ou confédéré de plusieurs princes. » 

• Chron. Ahb. AUtc. 

Du temps de Guichenon, on lisait encore les fragments suivants d*une 
inscription posée sur sa tombe : 



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— 142 — 

Vers cette époque, mourut Tarchevêque de Patras, bien- 
faiteur (le notre abbaye et dont nous devons dire quel- 
ques mots. 

Le monastère d'Hautecombe , grâce sans doute à in- 
fluence de ses illustres patrons, était connu jusque dans 
les contrées lointaines. Dans les dernières années du xn*' 
siècle, il aurait môme fondé une maison filiale dans le dio- 
cèse de Constantinople, comme nous Tavons dit dans la 
première partie de cet ouvrage * . 

Vers 1210, à la demande du souverain pontife Inno- 
cent III, un nouvel essaim de ses religieux fut envoyé en 
Achaïe, dans le diocèse de Patras, pour y fonder un nou- 
veau monastère. Malgré leur grand éloignement, ces 
maisons religieuses , issues de la même souche , conser- 
vaient entre elles des relations. Du reste. Tordre cistercien 
couvrait alors TEurope ; ses couvents étaient des hôtel- 
leries où tout religieux était reçu à bras ouverts, sans 
distinction de nationalité. Aussi voyons-nous Tabbé de 
Pélis, en Hongrie*, où se trouvait un monastère créé par 
Tabbaye de Notre-Dame d'Acey, en Bourgogne, séjourner 
six semaines à Hautecombe. Il paraît même qu'il y aurait 

AnNO m. ce. XXXIX. III. NONAS MAI! 

delatus fuit de curia romana — 
Illustrissimcs vir Dominus Wilelmus 

DE SaBAUDIA ELECTUS VALENTIiE... 

Sur le monument élevé depuis la restauration de l'abbaye, se trouve 
cette autre inscription : 

GUIGLIBLUUS. ThOM£. I. F. 

Episcopus. Valentinus 

Per. fraudem. nefariorlm. hominum 

Venknum. halsit 

Percelerique. interitu 

Sdblatus. est. a. mccxxxix. 

' Stt|)rà,p.36. 

• Pélis ou Pellys, ville à 7 kilomètres de Bude. 



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— U3 — 

quelque peu oublié la pauvreté monastique, car le chapitre 
général de Cîteaux, de Tannée 1210, lui ordonna de com- 
paraître devant lui, à sa prochaine réunion, pour se justifier 
de l'accusation d'avoir causé de trop grandes dépenses à 
cette dernière abbaye * . 

Le 5 novembre de cette même année, le pape Innocent III 
écrivit à l'abbé et aux moines d'Hautecombe que, sur les 
conseils de Tarchevêque de Patras , en Achaïe , Gaufred de 
Villehardouin , seigneur de cette province, leur a concédé 
de grandes possessions ; et, en leur notifiant cette libéralité, 
le pape les invite à choisir un certain nombre de religieux 
pour les mettre à la disposition dudit archevêque '. 

On ignore les résultats de cette invitation. Mais un 
archevêque de Patras, nommé Anselme, que nous pouvons 
croire être le même que celui dont nous venons de parler, 
avait donné au monastère d'Hautecombe 316 marcs d'ar- 
gent, i7 marcs d'or et 300 perperis' déposés dans cette 
maison. Ces sommes devaient être employées, dans le délai 
de deux ans, à acheter des biens au monastère. De plus, 
il lui avait légué 4,098 perperis, que lui devait l'abbaye 
de Saint-Ange, à condition que ses dettes seraient payées. 
Ces libéralités furent octroyées par le testament que fit 
l'archevêque, dans sa résidence de Patras, le 9 mars 1231 , 
en présence de Robert, prieur; de Thomas, cellerier ; d'Ay- 
raon, d'Yenne, et de Moras, moines d'Hautecombe *. 

A sa mort, l'abbaye fut, en effet, dépositaire d'un riche 
mobilier d'argent, d'une somme considérable de perperis, 

' Martène et Durand, Thésaurus novus anecdotorum, IV, 1309. 
' Rég. gen., no521. — Extrait de Baluze, Innocenta Epi st. 
' Perperi fperpresj, monnaie valant, au xiv' siècle, 6 fr. 30 c. de 
notre monnaie. (Cibr., Écon. polit.) 
* Voir Documents, n" 15. 



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— U4 — 

de gros tournois , de sterling et de monnaies vénitiennes, 
dont une faible partie fut destinée, suivant la volonté du 
défunt, à des travaux à faire autour du cloître et au réfec- 
toire. Le reste fut revendiqué par Innocent IV pour la 
guerre contre l'empereur*. Néanmoins ,. par une bulle 
donnée à Lyon , en février 1 245 , le Souverain Pontife 
autorisa Amédée IV, comte de Savoie , à employer à la 
décoration de Téglise abbatiale une somme de 4 ,000 livres 
provenant de l'archevôque de Patras *. 

Parmi les richesses laissées par ce prélat au monastère, 
se trouvait, d'après Jacquemoud \ la tête de sainte Érine, 
nièce de Constantin, qui subit le martyre pour conserver 
sa foi. Cette vierge, revêtue de l'auréole de la sainteté, 
devint la patronne des bateliers du lac du Bourget et de 
Tabbaye, où elle reçut uii culte solennel. 

Un des derniers actes qui signalèrent la présence de 
l'abbé Burchard à Hautecombe, fut la mission qu'il reçut, 
en 1249, de l'archevêque de Vienne, son métropolitain. 
Il fut chargé d'obtenir de Guillaume, comte de Genevois, 
la cessation et la réparation des torts que lui et les siens 
causaient aux hommes et aux terres du chapitre de Genève, 
à Desingy. A cet effet , il convoque les parties dans cette lo- 
calité, entend leurs griefs, en règle quelques-uns et, quant 
aux autres, il se borne à les énumérer, en déclarant qu'il 
n'a pu, sur ce point, accorder les parties. Cette sentence fut 
rendue à Desingy, le 4 novembre 1249 *. 



^ Mon. Hist.patr, , Scriptor., I. — Cibrario, Altac, cap. m. 

* Mon. Hisl. pair., Chart. I, p. i:î75. 

' Description historique de l'abbaye d'Hatitecombe, p. 111. — Voir, 
dans cet ouvrage, une Notice sur cette sainte. 

* Rég. gen., n* 811. — Desingy était une paroisse du décanat de 
Rumilly, à une lieue de Seyssel et à l'est de cette ville. En 1219, un 



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— U5 — 

Quatre ans après, mourait au château de Montmélian, 
où il avait pris naissance , le comte de Savoie Amédée IV, 
fils et successeur de Thomas Ie^ Le bel héritage transmis 
par son père avait été morcelé entre ses mains par les 
apanages qu'il dut céder à ses frères. Thomas II, comte de 
Flandre, eut le Piémont; Aymon, le Chablais et le Bas- 
Valais, compris aussi sous le nom de Chablais. Pendant plu- 
sieurs siècles, les terres données en apanage constituaient 
des fiefs transmissibles, au gré de leurs possesseurs, sous 
la seule réserve de la fidélité envers le comte de Savoie. 
Aussi, les frères cadets d'Amêdée IV, mieux doués que lui, 
réussirent à augmenter leurs fiefs patrimoniaux, qui de- 
vinrent plus étendus que les possessions de la Couronne, 
et firent résonner par toute l'Europe le nom glorieux de 
leur famille*. 

Amédée eut cependant assez d'habileté pour conserver 
la neutralité entre le pape et l'empereur, sans encourir la 
disgrâce de l'un ou de l'autre, et ce n'était pas chose facile. 
Par sa nomination aux fonctions de vicaire du Saint-Empire 
en Lombardie, conjointement avec Enzius , roi de^Sardai- 
gne, fils naturel de l'empereur, il continua les traditions 
de Thomas ï^^ dans ses rapports avec l'empire, et perpé- 
tua une des principales causes de l'élévation de sa Mai- 
son, dont il contribua, pendant son règne, à arrondir 
les domaines. 

Vis-à-vis des maisons religieuses, il suivit également 
l'exemple de ses ancêtres. Le prieuré du Bourget fut 
surtout l'objet de sa générosité. Fondé vers 1030, par 

arbitrage semblable à ceux de Seyssel fll24), de Saint-Sigismond 
(1156), d'iVix (1184), y avait eu lieu pour régler les différends sans 
cesse renaissants entre le comte et Tévêquc de Gsnève. 
* GiBRARio, Origine e Progressi délia Mon. di Savoia. 



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— U6 — 

Amédée P^ du vivant de son père Humbert-aux-Blanches- 
Mains , sur une des rives du lac qui baignait les murs 
d'Hautecombe , ce monastère clunisien avait été avantagé 
par presque tous les comtes de Savoie. Amédée III lui avait 
accordé le privilège de rendre la justice , que confirmèrent 
plus tard HumbertlII, Thomas h'^^, et enfin Amédée IV. Ce 
fut au château de Montmélian , qui paraît avoir été sa 
résidence favorite , que ce dernier signa les patentes du 
1*^^ décembre 1247, par lesquelles il confirme à son tour 
au prieur du Bourget le droit de rendre la justice haute, 
moyenne et basse , moins le dernier supplice , ainsi 
que son bisaïeul l'avait concédé. Deux ans après, il donne 
à ce monastère la leyde du sel de Chambéry, soit Timpôt 
qu'il prélevait chaque année dans cette ville sur la vent^ 
du sel , en se réservant seulement la quantité de cette 
marchandise nécessaire pour sa maison , pendant son 
séjour à Chambéry. Cette restriction fut levée par lettres 
du 22 mai 12o3, qu'il signa dans la même résidence des 
bords de l'Isère, peu de temps avant sa mort, en présence 
d'un grand concours d'illustres personnages, entre autres : 
de son frère Amédée, évêque de Maurienne ; de l'abbé 
d'Hautecombe , désigné seulement par la lettre R. ; de 
Jacques, abbé de Tamié ; des frères Humbert et Gauthier 
de Seyssel ; de Rodolphe, comte de Genevois, etc. '. 

Amédée IV avait un motif de plus que ses prédécesseurs 
pour être généreux envers ce prieuré. Sous son règne et 
même à sa demande, les religieux du Bourget avaient auto- 
risé ^ son frère Thomas II, moyennant certaines redevances, 



' BuRNiER, Le Château et le Priewré du Bourget, {Mém. Soc. $av. 
d'hist., t.X,p. 104.) 
■ GuiCHENON, PreuveSy 68. 
' Le 10 août 1248. 



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— 447 — 

à construire un château et un vivier, et à occuper une sey- 
torée et demie des terres du monastère. Bientôt, une habi- 
tation entourée de fossés s'éleva sur les bords du lac et 
de la Leysse, et, le 4 septembre 1249, elle aurait abrité la 
naissance d'Amédée le Grand*. 

Un mois après sa dernière libéralité à ce prieuré, 
Amédée IV rendait le dernier soupir. 

Il avait fait plusieurs testaments*. Dans celui daté de 
lâRochette, le 19 septembre 1252, il institue pour son 
héritier universel son fils Boniface ; il prescrit divers arran- 
gements de famille et ordonne à sa fille Béatrix de se faire 
religieuse au monastère du Betton , afin qu'un de ses 
enfants veille auprès de ses cendres, car il veut être 
inhumé dans ce monastère, auquel il lègue toute sa vais- 
selle d'or et d'argent, tous ses anneaux, sauf celui qui est 
désigné par la, qualification de gros anneau et qu'il destine 
à son fils ; tous les meubles et immeubles dont il n'a pas 
disposé en faveur d'autres personnes et tous ses moulins 
de Charabéry. Enfin, il laisse aux chartreuses du val Saint- 
Hugon, d'Anières, du Mont-Bénît, aux monastères de 
Tamié, d'Hautecombe, de Saint-Sulpice , de Montjoux et 
de Saint-Maurice en Chablais (Valais), mille sols pour chaque 
maison*. 

L'année suivante, par un acte, affectant la forme d'un 
testament, passé au château de Montmélian, le 10 des 

' BcBmER , op. cit. 

La naissance d'Amédée V à cette date est dilïicile à admettre ; le châ- 
teau ne put vraisemblablement être habité un an après l'acquisition du 
terrain sur \ei[ne\ il devait s'élever. 

* Le premier est daté de rn^tel-Dieiid'Aiguebelle, le U août 1238. 
Le deuxième, delà chambre d^la comtesse, à la Rochette, le 19 sep- 
tembre 1252. Le troisième, de Montmélian, le 24 mai 1253. 

' GncHENON, Preuves, 69. 



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— U8 — 

calendes de mai (22 avril) 1253 *, prévoyant peut-être que 
sa fille Béatrix ne serait pas d'avis de prendre Te voile, il 
déclare vouloir être inhumé dans la maison religieuse 
d'Hautecombe, s'il meurt entre le Mont-Cenis et Lyon, et 
à Genève, s'il meurt en toute autre région. Puis il donne à 
Hautecombe : 

1^ Tous ses fours de Chambéry, avec leurs droits et 
dépendances, savoir : le four de la porte Panetière et celui 
de Bourg-Neuf ; 

2^ Tous ses moulins de la même ville, au nombre de 
cinq , qui sont : le moulin des Charmettes (Chalmete de 
Thoveriis), le moulin Neuf, le moulin de la Porte, le 
moulin de la Place et celui du Verney ; ils sont donnés 
avec tous leurs accessoires, tels que cours d'eau, 
bords, etc. 

Ces deux propriétés féodales étaient, en outre, cédées 
avec le droit, pour l'abbaye, de s'opposer à toute créatico 
nouvelle de semblable industrie, et libres de toute rede- 
vance et servitudes •. 

3« Le comte cède encore aux religieux d'Hautecombe 
le village de Saint-Alban, avec tous les droits qu'il y avait. 

Enfin, par un autre testament, daté aussi de Montmé- 
lian, le 9 des calendes de juin (24 mai) de la même année, 
il donne en douaire à sa femme, Cécile de Baux, les 
châteaux de Montmélian et de la Rochette, ses possessions 
en Tarentaise, et il modifie plusieurs dispositions de ses 
précédents testaments. Après avoir confirmé le choix de sa 

^ Archives municipales de Chambéry , série EH. — Le sommaire de 
ce titre lui domie la date du 10 mai, tandis qu'il est du 10 des calendes 
de mai. ^ 

Voir, in fine, Documents, n* 18. 

• Voir, pour plus de détails, infrh, chap. ivn. 



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— U9 — 

sépulture à Hautecombe, où il veut reposer auprès de ses 
aïeux, dans le cimetière, il lègue à Tabbaye les fours, 
moulins et introges de Thalamieu, sous la charge d'un 
service annuel pour le repos de son âme et d'une bonne 
offrande et portion à donner aux moines, trois jours de 
chaque semaine, pendant le carême; plus, deux bassins 
d'argent et mille sols pour Toeuvre du pont de Pierre- 
ChàteP. 

La chronique d'Hautecombe fixe au 1 3 juillet 1 253 sa 
sépulture à Hautecombe , date qui concordait avec celle de 
répitaphe posée sur son monument, et qui était ainsi 
conçue : 

Anno Mcam. m. mus julh. 

SEPm.TUS HIC FUIT INaiTiB RECORDATIONIS AC 

FAMOSissmus Vm Dominus Amedeus D. G. 

COMES SABAUDLC. 

Depuis la restauration de Tabbaye, un mausolée de style 
grec porte cette inscription : 

Amedeus IV. 
Manu, fortis. consilio. providus. 



^ Ârch. Ghamb. des Comptes, Testaments, paquet I, d'après Cibrario. 
Altac, 



© 



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CHAPITRE XI 



Quelques abbés incertains. — Nombreuses inhumations à Haute- 
combe pendant la seconde période du iiii« siècle. — Célestin IV et 
Nicolas III. 



L'usage, assez fréquent au moyen-àge, de désigner dans 
les actes publics le nom des personnes qui assistaient à 
leur rédaction par une seule Initiale, et la confusion de ces 
initiales que les documents paraissent accuser , ne permet- 
tent pas d'établir d'une manière certaine la série des abbés 
d'Hautecombe pendant la seconde période du xm^ siècle. 
Sans nous appesantir sur ces difficultés , causées proba- 
blement par des erreurs de copistes , nous rappellerons 
seulement qu'Humbert, abbé d'Hautecombe , que nous 
nommerons Humbert II , fut choisi par Béatrix de Savoie , 
comtesse de Provence, pour un des exécuteurs de ses 
dernières volontés , dans les testaments qu'elle fit à 
Amiens, le 14 janvier et le 22ïévrier 1264*. 

Un autre abbé , du nom de Lambert , apparaît, en octo- 
bre 1268, comme témoin du mariage d'une autre Béatrix, 
celle-ci fille d'Amédée IV et surnommée comtesson, avec 

' WcmsTEMBERGER, Peter der zweite, IV, n*' 636 et 639. 

Goichenon a publié le dernier testament dans ses Preuves de ï His- 
toire de la Maison de Savoie, p. 64, avec quelques incorrections et 
notamment à propos de l'abbé d'Ilautecombe, qu'il désigne sous le 
nom de Libert, tandis que, dans Wurstemberger , on lit Umbertum. 



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1 



— 452 — 

Pierre Bouvier , fils du comte de Bourgogne et de Chàlons. 
C'était cette princesse qui avait été destinée par son père à 
être religieuse au monastère du Betton. Parmi les témoins 
du mariage , on remarquait encore Humbert de Seyssel et 
Gauthier, son frère, et Guy de la Rochette*. 

Ce même abbé figure ensuite dans une transaction qu'il 
conclut, le 3 février 1272, avec Jean de Briord, prieur 
dTenne, et Aymon, chapelain de Loysieux, relativement 
aux limites des dimeries par eux prétendues •. 

Bien que celte prélature paraisse avoir été assez longue, 
nous n'en connaissons ni les débuts ni la fin ; ce n'est que 
quinze ans plus tard qu'un nouveau nom d'abbé nous 
apparaîtra. 

' GuiCHENON, Savoie, p. 274. 

• Voir, in fine, Documents, n* 19. 

A quelle famille appartenaient les abb^s Humbert et Lambert? Nous 
n'avons pu le savoir. — Quelques-uns prétendent qu'llumbert de 
Seyssel, abbé d'IIautecornbe, fut témoin, le 22 avril 1:253, de la dona- 
tion des fours et moulins de Chainbéry à ce monastère. Nous ne 
croyons pas devoir adopter celte opinion, car : 1" la charte indique 
bien comme témoins : Vir twbilis Humberlus de SaissellOy frater rêve- 
rendus obbasAUecombœ, (rater Lamber lus snbprior, etc. ; mais il nous 
paraît plus exact de lire : P Humbert de Seyssel: 2* le Révérend Père 
abbé d'Hautecombe; 3* le Père Lambert, sous-prieur, etc., que de 
lire Humbert de Seyssel, abbé dllautecpmbe. 

2* Les annales des de Seyssel ne font aucune mention d'une sembla- 
ble dignité conférée à un membre de cette famille. 

3* En admettant même l'hypothèse que l'initiale R de la charte du 
22 mai 1253 (voir p. L16) est erronée, ce ne serait point vraisembla- 
blement Hmnbert de Seyssel qui de\rait être indiqué comme abbé 
d'Hautecombe, car ce nom ligure en toutes lettres parmi les témoins 
laïques du même acte. Le rédacteur de la charte n'aurait pas manqué 
de constater ces deux noms semblables par une périphrase ou au 
moins par l'insertion complète de ces noms. C'est peut-être B. (Bur- 
chard) au Heu de R. qu'on devrait Hre; à moins que, contrairement 
à l'usage suivi à cette époque , R. ne signifiât Reverendus. 



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— 453 — 

Béatrix, fille de Thomas P% épousa Raymond Bérenger, 
comte de Provence, dont le régne eut une influence consi- 
dérable sur les événements tumultueux qui agitèrent alors 
le midi de la France. Alliant à une rare beauté un esprit 
aimable et cultivé, elle tenait à sa cour de nombreuses et 
brillantes réunions de troubadours. Aussi, leurs poésies 
flatteuses et la rare prospérité de sa famille, où Ton compte 
une impératrice d'Occident, une reine de France et une 
reine d'Angleterre * parmi ses filles, une impératrice d'O- 
rient et deux reines parmi ses petites-filles , ont immor- 
talisé son nom dans le pays de la gaie science, où son 
souvenir y est toujours resté très vivant'. 

Par son testament du 22 février 1264, elle avait choisi 
sa sépulture dans Téglise de Thospice qu'elle avait fondée 
aux Échelles, en Savoie, quelques années auparavant*. 

Au milieu de ces difficultés, nous avons cru donner pour successeurs 

àrabbé Burchard : Humbert II, Lambert et, en troisième lieu, Jean V\ 

^ Marguerite, femme de Louis IX; Éléonore, femme de Henri III. 

* Elle présidait elle-même les Cours d'amour. « Brave comtesse de 
tout haut lignage, lui chantait le trombadour Guillaume de Saint- 
Grégori, nous vous tenons pour la plus beUe qu'on ait oncques vue au 
monde ; pour la fontaine pure d'où jaillissent toutes les vertus. » 

• Par un acte du 6 des ides de novembre (8 novembre) 1260, passé 
dans la grande salle du château des Échelles, elle donne à l'hospice 
de Saint-Jean de Jérusalem et à Ferdinand de Barrai, grand-maître de 
l'Ordre, qui reçoit la donation en cette qualité, le château, la juridic- 
tion, le mère et le mixte empire, le domaine et la seigneurie du man- 
dement des Échelles, sous les conditions suivantes : 

l'' Une maison et une éghse seront construites , et l'hospice y en- 
tretiendra treize prêtres, quatre diacres et trois clercs, avec les revenus 
donnés et ceux qui pourront lui advenir ; 

2» Une messe sera dite chaque semaine pour elle ; 

3" L'hospice contribuera à l'entretien de la maison , soit l'hôpital 
des pauvres, qu'elle se propose de créer. 

Elle légua plus tard 3,000 livres à ce futur hôpital, qu'eUe appelle 
maison de Dieu. (Archives de V Économat, à Turin.) — Guichenon a 



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— 154 — 

Morte dans cette localité, vers la fin de 1 266, elle fut en- 
sevelie dans un splendide mausolée de marbre. Au-dessus, 
se voyait sa statue « avec ses habits royaux » et tout 
autour , dans autant de niches , 32 statuettes de marbre 
blanc, représentant ses principaux parents, avec les écus- 
sons de leurs armes surmontant chaque niche. Cette œuvre 
d'art, qui n'avait point d'égale dans toutes les possessions 
de la Maison de Savoie, et dont Guichenon nous a transmis 
le dessin, fut détruite en 1(>00, penilant la guerre contre 
la France. Les restes mortels de Béatrix furent transportés 
dans l'église paroissiale des Échelles et enfermés dans un 
modeste toml)oaii. Mais lorsque, en 1793, le génie du mal 
s'ellorça do détruire tout ce (|ui rappelait les anciennes 
souverainetés, ces restes furent profanés : la tête seule 
fut sauvée par le chanoine Desgeorges, et, en 1826, elle 
fut transférée à Hautecoml)e, où un monument a été élevé 
en l'honneur de cette princesse à l'époque de la restaura- 
tion de ral)baye. 

Deux ans après la mort de Béatrix, survenait celle de 
Pierre II, comte de Savoie, septième fils de Thomas I*^^. 
Né au château de Suze, en 1203, il fut destiné d'abord à 
l'état ecclésiastique ; riiais, cédant à son inclination pour 
la carrière des armes, il demanda son apanage à son frère 
Amédée IV, et en obtint deux châteaux en Bugey et une 
partie du Chablais. Quelques années après, il se rendit en 
Angleterre, à la Cour de son neveu, Henri III. Il y fut 
comblé d'honneurs et reçu comme un souverain. Il devint 
le conseiller intime du roi, prit part aux travaux du parle- 

publié cette charte à la page 65 de ses Preuves de V Histoire de la Mai- 
son de Savoie, en lui donnant erronément la date du 13 novembre 
1266. Aussi, il en résulte une cx^nfusion dans son récit, au tomel, 
p, 263 de son ouvrage. — Sic, Wurstemberger, op. cit, p. 289. 



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— 155 — 

ment et refusa mc^me le commandement générai de toutes 
les forces du royaume, dans la crainte d'exciter lajalousie 
des barons anglais. Le comté de Richemond, divers autres 
flefs et terres qui le mirent au rang des puissants feuda- 
tâires de l'Angleterre, lui furent concédés par Henri III, 
dont il ne voulut point recevoir d'autres faveurs. 

En Savoie, son modeste apanage se grossit successive- 
ment de l'héritage de ses frères et des nombreuses terres 
et seigneuries qu'il acquit dans la Suisse romande. Vou- 
lant s'attacher cette dernière contrée, qu'il venait d'acquérir 
pièce par pièce par des moyens très divers, il y développa 
le commerce, la dota de libertés puî)liques et de lois si 
sages, que le souvenir de ses grandes qualités s'est per- 
pétué jusqu'à nos jours dans le cœur des Vaudois. Aussi 
est-il appelé le conquérant et le législateur du i)ays î^e Vaud, 
et la postérité lui a décerné le nom de Petit Cliarlemagne, 

Lorsqu'on 1263, à la mort de Boniface, iils d'Amédée IV, 
il hérit'i du comté de Savoi \ son autorité était colle d'un 
grand souverain. Aux possessions que nous venons d'in- 
diquer, il faut encore ajouter le Faucigny, que lui avait 
apporté en dot sa femme Agnès, lille d'Aymon II, seigneur 
de Faucigny, en 1253 '. 

Par un rare bonheur et une grande habileté, il sut pos- 
séder une baroonie importante en Angleterre et un comté 
fort étendu dans les Alpes. Il visitait alternativement ces 

* De celte union naquit une seule fille, B^'atrix, qui s'allia à Guy 
VU, dauphin de Viennois, le 3 décembre 1241, dans le château 'de 
Chilien, où avait eu lieu , dix-huit ans au})aravant, le mariage de ses 
parents. Agnès, ayant survécu à son mari Pierre II, resta maîtresse du 
Faucigny et le transmit en dot à sa fille Béalrix, devenue dauphine de 
Viennois et appelée la grande dauphine. De Ifi, une guerre longue et 
sanglante entre les comtes de Savoie et les dauphins, qui ne se tennina 
flue par la cession du Dauphine à la France en 1355. 



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— 456 — 

deux souverainetés , laissant dans celle qu'il quittait des 
hommes dévoués qui le garantissaient de toute crainte pen- 
dant son absence. 

Vers 1250, étant en Chablais, il reçut de Tabbé de Saint- 
Maurice, en reconnaissance des bienfaits de sa famille 
envers ce monastère, Tanneau de saint Maurice, à condi- 
tion qu'il appartiendrait toujours au chef de la Maison de 
Savoie. Cette relique était autrefois le symbole de l'inves- 
titure du royaume de Bourgogne. Sigismond, roi des Bur- 
gundes, avait fondé, près d'Agaume, dans l'endroit présumé 
du supplice de la légion thébaine , un monastère où ses 
successeurs prirent l'investiture de leur royauté, par la tra- 
dition de la lance et de l'anneau de saint Maurice, l'un des 
chefs de cette légion. Ainsi firent les princes de la Maison 
de Savoie depuis qu'ils furent en possession du Valais. Dé- 
sormais propriétaires de cette insigne relique, ils en scel- 
leront à l'avenir les actes les plus importants de leur 
gouvernement*. 

Voir, à ce sujet, Du-Boys, Rivalités du Dauphinéet de la Savoie jus- 
qu'en i349. [Congrès scientifique de France; Chambéry, 1863.) 

Guy VII, époux de Béatrix, était le même personnage qui avait con- 
tracté mariage avec Cécile de Baux, deuxième femme d'AmédéelV. 
Ce mariage n'avait point été consommé, et Guy épousa la nièce de celui 
qui s'allia effectivement avec la princesse que lui, Guy, avait pour 
ainsi dire répudiée. 

Troublé par des scrupules de conscience, le dauphin consulta le 
Souverain Pontife, qui chargea l'abbé de Saint-Chaffre, au diocèse du 
Puy, de faire une enquête sur cette affaire et de la régler (1261). — 
inventaire des Arch. des dauphins de Viennois , en i546, publié par 
M. l'abbé Chevalier, p. 61 etsuiv., n'317; Nogent-le-Rotrou, 1871. 

^ C'était un anneau d'or avec un gros saphir ovale sur lequel était 
gravé un guerrier à cheval. 11 fut perdu en 1798. 

Il est aujourd'hui bien entendu que cet anneau n'a pas été porté par 
saint Maurice de son vivant, mais qu'il a orné la dépouille mortelle de 
ce saint. Aussi, on le trouve souvent désigné par ces mots : Lanel du 



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— 457 — 

Pierre, le Petit Charlemagne, mourut au château de 
Pierre-Chàtel et fut inhumé à Hautecombe le 16 mai 1268, 
d'après la chronique de cette abbaye. 

La plupart des membres de la famille de Savoie, qui y 
forent ensevelis, témoignèrent de l'intérêt qu'ils portaient 
à cette maison religieuse par leurs dispositions de dernière 
volonté. Aussi, quand une tombe s'ouvrira, nous consul- 
terons les dispositions de celui dont les restes mortels 
vont y descendre, et elles nous fourniront habituellement 
une preuve de l'affection traditionnelle de cette famille 
pour sa première nécropole. 

Pierre commence son testament par l'élection de sa 
sépulture à Hautecombe ; puis il nomme son frère Phi- 
lippe héritier du comté de Savoie, règle les droits des 
autres membres de sa famille à sa succession, et arrive aux 
pieuses libéralités, dont la première est en faveur de notre 
abbaye. Il lui lègue, pour le repos de son âme, deux cents 
livres viennoises, qui seront employées à constituer une 
rente foncière de dix livres, decem libratas terrœ, pouc 
célébrer un service annuel ; il donne à la maison de Mal- 
riaci (Méry?) \ingt livres et quelque somme semblable à 
presque toutes les maisons religieuses de ses États. L'exé- 
cution de ses dernières volontés est confiée aux person- 
nages les plus importants de la contrée : l'archevêque de 
Tarentaise, l'évêque de Genève, l'abbé d'Hautecombe, 
prieur de Ltistri; Hugues de Paleysieux, son bailli dans le 
pays de Vaud ; Sofred d'Amesin , son bailli en Savoie ; 
Berlion d'Amesin et Thomas de Rossillon, ses clients *. 

'^« de saint Mauris. — Voir le Bulletin du XP volume des Mém. 
de la Soc. sav. d'hisL, où M. F. Rabut a joint à ces données un dessin 
de l'anneau. 
* GuiGHENON, Preuves, 75. — Ce testament, fort long, est très inté- 



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— 158 — 

A côté de Pierre II, vint bientôt reposer son frère Boni- 
face, archevêque de Cantorhéry. A'é dans les premières 
années du xuF siècle, il entra d'abord à la Grande-Char- 
treuse. Bientôt, ses excellentes dispositions furent appré- 
ciées ; on le nomma, quoiqu'il fût encore novice, prieur 
deNantua, et ce n(^ fut là qu'une étope dans la voie des hon- 
neurs ecclésiastiques. 

En 12:i2, il est chargé de l'administration du diocèse de 
Belley, et, peu après, de celui de Valence. En 1241, il est 
promu à la dignité d'ni'cbevèque de Cantorbéry et de primai 
d'Angleterre, à la demande de la reine Éléonore, sa nièce, 
et du roi d'Angleterre. Confirmé dans cette charge par le 
souverain pontife Innocent IV, il en reçut l'onction épis- 
copale pendant le premier concile de Lyon, en 1245. 

Parla fermeté ([u'il déploya dans plusieurs circonstances, 
pour la défense dos dioits de rÉujIise contre le pouvoir civil, 
entre autres, en faveur de l'archevêque Winthon, chassé 
de wson diocèse pour avoir soutenu contre !e roi sa propre 
juridiction et l'immunité e<'clèsiasU(iue, il prouva que la 
faveur et !a parenté qui le liaient à Henri III ne le faisaient 
poiîit nècliii' dans ra';cO'^q)Hssernetit de ses devoirs. Le 
pape lui en adressa des félicitations ; et, lorsqu'il eut mis 
fin au i)reinier concile général de Lyon, en 1248, il voulut 
lui confier le comma idement de ses armées, reconnaissant 
en lui le sang de Thomas ^'^ Mais Boniface déclina cet 
honneur, consacra tous ses soins à l'administration de 



ressant par les noms de monastères et de personnages qu'il renferme. 
Les témoins furent Jean, év<^(fiie de Bclloy : Pierre, abbé d'Aulps; 
GuiUaume, prieur de lîelley ; Gérard, odicial do Genève et doyen des 
AlUnges; Ponce Glavel, curé de Saint- Ilippolyte; Bien\enude Com- 
peys, professeur de droit civil. 
Il est daté du 6 mai 1268. 



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— 159 — 

son diocèse et à raccomplissement des hautes fonctions 
de primat d'Angleterre. La malheureuse captivité de son 
frère, Thomas II, Tappelaen Piémont, en 1256, pour faire 
la guerre aux ennemis de sa famille. De retour en Angle- 
terre, il fut nommé régent du royaume en 12 )9, pendant 
l'absence d'Henri III, qui avait passé la mer pour signer 
la paix avec saint Louis. Quelques années plus tard, il ac- 
compagne le roi et la reine dans leur voyage en France. 
Véritable fils de la patrie savoisienne, il lui conserva son 
affection au milieu des honneurs que lui décernait une 
nation étrangère. Bien que septuagénaire, il voulut la 
revoir et s'aboucher avec son frère, le comte Philippe, 
qui venait de monter sur le trône. Ce fut son dernier 
voyage. Souffrant depuis longtemps de la gravelle, il 
mourut au château de Sainte-Hélène, prés de Montmélian, 
le U juillet 1270*. 

La pureté de ses mœurs, son zèle pour la discipline 
ecclésiastique, son inépuisable charité pour les pauvres et 
envers les établissements religieux, lui attribuèrent Tau- 
réole de la sainteté. Il était en même temps d'une beauté 
physique remarquable, qui le fit surnommer V A bmlon de 
la Savoie. Son corps fut transporté à Hautecombe et 
déposé à côté et à droite d^ grand-autel. Avant la dévas- 
tation du monastère, on voyait un magnifique mausolée 
en bronze, élevé à sa mémoire et attribué à Henri de 
Cologne. Il a été remplacé par un autre en pierre de 
Seyssel, construit à la mêmi* place, d'après le même des- 
sin et portant la même épitaphe. 

Les fidèles accoururent à son tombeau et Tinvoquèrent 



^ Vita de heati Umberto e Bonifacio di Savoia. — Thomas Wicches, 
Chronic. ad an. WO ; — Cibrario, AUa<:omha. 



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— 160 — 

comme un saint, surtout pour obtenir la guérison de la 
maladie qui l'avait conduit au trépas. Son culte immémorial 
a été solennellement approuvé par décret du pape Gré- 
goire XVI, du 7 septembre 1838. 

Par son testament daté de Cantorbéry, il déclare que s'il 
meurt en Angleterre ou sur la mer d'Angleterre, il veut 
être enseveli dans son église de Cantorbéry ; que s'il 
meurt entre la mer et l'abbaye de Pontigny, il le sera à 
Pontigny ; que s'il meurt entre Pontigny et le Mont-Cenis, 
il le sera à Hautecombe ; et enfin que s'il succombe au- 
delà du Mont-Cenis, son inhumation aura lieu à Saint- 
Michel de la Cluse ' . Il fit un grand nombre de legs aux 
églises, aux hôpitaux de son diocèse et à l'ordre de Cîteaux, 
qu'il paraît affectionner grandement, à en juger par le 
choix de sa sépulture et par ses libéralités testamentaires. 
Ainsi, il légua dix marcs à chacun des abbés qui seront 
présents au chapitre général, pour célébrer annuellement 
un service pour le repos de son âme ; il donne, pour la 
même fin, 30' marcs au monastère de Cîteaux, 100 marcs 
à la maison de Pontigny. Il fait des dispositions semblables 
à la Grande-Chartreuse et à chaque prieur de Tordre des 
chartreux, aux monastères du Betton, de Tamié, et à la 
plupart des établissements religieux. Aux égUses d'Hau- 
tecombe et de Saint-Sulpice, il lègue cent livres fortes 

' Cette vénérable abbaye, qui apparaît au sommet d'une saiUie du 
mont Pirchiriano, à la gauche du voyageur qui , du Mont-Cenis, se 
dirige sur Turin, a reçu les dépouilles mortelles d'un grand nombre de 
membres de la famille de Savoie, surtout depuis 1^6, où Charles- 
Albert, après l'avoir fait restaurer, y fit transporter les corps des 
princes qui se trouvaient dans les souterrains de la cathédrale de 
Turin. 

Voir l'intéressante histoire de ce monastère, publiée par M. le baron 
Claretta, avec documents originaux inédits; Turin, 1^0. 



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— 161 — 

pour acheter des rentes, à Teffet de célébrer annuellement, 
dans chacune d'elles, un service pour le repos de son àme. 
Puis il ajoute : « Je veux et j'ordonne que, dans l'église où 
mon corps reposera, cantaria fiât et comtituatur ad 
celebrandum, tous les jours, pour le salut de mon âme, 
de mes parents , de mes proches et de tous les fidèles 
défunts. » 

Il nomme pour exécutrices testamentaires, Marguerite, 
reine de France, et Éléonore, reine (l'Angleterre, ses 
nièces*. 

Les flottilles aux noires couleurs sillonnaient fréquem- 
ment les eaux du lac de Châtillon , pendant les premiers 
siècles de la monarchie ; mais jamais elles ne se suivirent 
aussi rapidement qu'à l'époque où nous sommes parvenus. 
Les tables funéraires de l'abbaye enregistrèrent successive- 
ment les noms suivants : 

Cécile de Baux, deuxième femme et vçuve d'Amédée IV, 
surnommée Fa$serose à cause de sa grande beauté. Elle 
fut épousée, par procuration du comte de Savoie, dans la 
chapelle de Notre-Dame d'Orange, par Humbert de Seyssei, 
en janvier 1244, en présence de Raymond de Baux, prince 
d'Orange, de Guillaume de Baux, son neveu, et d'autres 
gentilshommes appartenant à des familles bien connues 
dans notre province : Guy de Chàteauneuf, Guillaume de 
Sabran, Aymon de Compeys, B. de Baux, chanoine d'Avi- 
gnon, et Hugues, seigneur de Mouxy. Elle mourut le 21 
mai 1275, après avoir survécu douze ans à son seul 
enfant, Boniface, compte de Savoie, décédé en minorité le 
7 juin 1263'. 

* GUICHE50N, Preuves, 59. 

' Cette même année, mourut subitement à Hautecombe , d'après 
Besflon, Aymon de la Tour, évoque de Genève depuis 1268. 

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— 162 — 

; Alix, fille de Thomas I^r, qui fut probablement la même 
personne qu'Alix, abbesse du monastère de Saint-Pierre 
de Lyon, bien que les litres de l'abbaye de Saint-Pierre la 
fassent mourir en 1^50. Elle fut inhumée à Hautecombe, 
d'après la chronique de cette abbaye, le \^^ août 1277. 

Béatrix Fieschi , nièce du pape Innocent IV, seconde 
femme de Thomas II, comte de Flandres, et mère 
d'Amédée V, décédée le 15 juillet 1283 *. 

Marguerite, fille de Thomas P^ épouse d'Hermann-le- 
Vieux, comte de Kibourg, seigneur de Fribourg et land- 
grave d'Alsace, morte la même année*. 

Le comte Philippe I6^ successeur de Pierre le Petit 
Charlemagne. Ce fut le dernier des fils de Thomas P»" qui 
monta sur le trône et qui vint reposer à Hautecombe. Né à 
Aiguebelle en 1207, il fut destiné à l'Église, en vertu du 
même principe qui y avait fait entrer plusieurs de ses 
frères : la crainte d'affaiblir l'État par la pluralité de ses 
apanages. Il fut d'abord chanoine et primicier de l'église 
de Metz ; puis, ayant été élu évêque de Lausanne par une 
partie des chanoines, et l'élection n'ayant pas eu de suite, 
par l'opposition des autres membres du chapitre, il reçut 
l'administration et la jouissance des évêchés de Valence et 
de Lyon, bien qu'il ne fût pas engagé dans les ordres. Cette 
dernière dignité lui donnant la souveraineté temporelle de 
la ville de Lyon et d'une grande partie du Lyonnais , en 
faisait un seigneur riche et puissant. Lorsque, peu d'an- 

* D'après la Chronica latina Sabaudia, là veille des kalendes de 
mai (30 avril) 1^82, aurait été inhumé un prince du nom de Thomas, 
qui, d'après Jacquemoud, ne peut être que Thomas III, chef de la 
branche de Savoie-Achaïe, fils de Thomas II, comte de Flandre. Voir 
Monum. Hist. pair., t. III. — Il serait né à la Motte et mort à Saint- 
Louis d'Aoste, le 16 mai, d'après l'Obituaire d'Abondance. 

• D'après Cibrario, i^toc., chap. v. 



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— 163 — 

nées après, Innocent IV vint tenir le premier concile œcu- 
ménique de Lyon (1245), il lui confirma ces prérogatives. 
Puis, voulant donner de nouvelles preuves de son attache- 
ment envers lui et son auguste famille, il le fit siéger à ses 
côtés, le regarda comme un de ses principaux conseillers 
et remmena ensuite à Rome, où il lui donne le titre de gou- 
verneur du patrimoine de Saint-Pierre et de grand gonfa- 
lonier de l'Église romaine. Ainsi , le comte de Savoie était 
le vicaire de l'empereur, et son frère, le vicaire temporel 
du pape. On ne doit pas s'étonner, dès lors, de la prospé- 
rité croissante de cette famille. 

Philippe vécut à Topabre de Tautel jusqu'à l'âge de 60 
ans. Se voyant alors sur les marches du trône, — le comte 
de Savoie, son frère, n'ayant point d'héritier direct, — il 
quitta ses riches bénéfices ecclésiastiques et épousa Alix de 
Bourgogne. L'année suivante (1268), la mort de Pierre II 
lui transmit le comté de Savoie. 

Déjà guerrier sous l'habit ecclésiastique, il le fut plus 
encore sous l'armure de chevalier. II augmenta ses États 
dans le pays de Vaud, compléta l'œuvre de son prédécesseur 
et, comme lui, fut choisi par les Bernois pour leur protecteur 
et défenseur. Après différentes guerres avec le dauphin 
de Viennois et avec Rodolphe deHapsbourg, roi des Ro- 
mains, il mourut au château de Roussillon, en Bugey, dans 
la nuit du 15 au 16 août 1283. Son corps fut transporté à 
Hautecombe*. 

C'est ici le cas de mentionner deux souverains pontifes 



* VALBOKifAis, Hist. duDauphiné. — Cibrario, Specchio cronol. 

La chronique d'Hautecombe le fait mourir le 13 et inhumer le 18 
novembre 1285. Nous avons cru devoir reporter sa mort au 16 et son 
inhumation au 18 août de cette même année. 



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— 164 — 

dont les noms se rattachent à l'histoire d'Hautecombe : 
Célestin IV et Nicolas III. 

Un des plus anciens auteurs qui ait décrit Tintérieur de 
réglise d'Hautecombe, le docteur Cabias, publiait, en 1623, 
les lignes suivantes : 

« Hautecombe, qui a été le berceau et la mère nourrice 
de deux souverains pontifes, ainsi qu'on le voit dans leurs 
chroniques, où particulièrement Ton a inséré ces vers 
latins rithmiques : 

Gaude domus Altœ-Cumbœ 
Pro km nu trisii ecclesiœ 
Antistitcm magnum quartum 
Cœlestinum ac Facundum. 

« Et ailleurs cette inscription : 

Alta-Cumba. 

sabaudiie. natum. genuisti. sapientle 

nicolaum. tertium. pontificem. magnum 

atque. generosum*. » 

Tous les auteurs faisaient descendre le premier de ces 
papes de la famille Castiglione, de Milan, et lui donnaient 
pour parents Jean Castiglione et Cassandre Cribelli, sœur 
d'Urbain III. Délia Chiesa, dans sa Corona reale^, vint jeter 
des doutes à cet égard. Se fondant sur ce que, en 1190, un 
seigneur de Montluel, ayant juridiction sur le château de 
Châtillon, en Chautagne, et nommé Jean, avait donné à 
Tabbaye d'Hautecombe de nombreuses terres situées en 
Chautagne, — ce qui, pour le dire en passant, n'est établi 
par aucune autre preuve que l'assertion de cet écrivain, 



* Cabus, Vertus merveilleuses des Bains d*Aix en Savoy e; Lyon, 
1623. Ouvrage rare, réimprimé à Lyon en 1688, et à Annecy en 1702. 

• Corona reale diSavoia, 1. 1, p. 40; Cuneo, 1655. 



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— 165 — 

— et rapprochant ce fait du séjour du religieux Geoffroy di 
Castiglione ou de Chàtillon * dans l'abbaye d'Hautecombe, 
et du voisinage de ce monastère avec le château où un sei- 
gneur de ce nom avait juridiction, il vint à penser que ce 
n'était pas s'éloigner beaucoup de la vérité, que de dire 
que Célestin IV était savoisien et non milanais. Depuis lors, 
nos écrivains nationaux, jaloux d'exalter les gloires de la 
patrie, se sont emprtessés d'adopter les conclusions dubita- 
tives et assez hasardées de l'évêque de Saluces, sans en 
examiner les prémisses ; et, érigeant ces doutes en une 
vérité, ils ont fait de don Geoffroy un membre de Tan- 
cienne famille de Chàtillon, dont le manoir titulaire projette 
l'ombre de ses vieilles tours dans les eaux voisines d'Hau- 
tecombe. 

Le lecteur restera juge de la question, et nous nous 
bornerons à rappeler que, d'après ses biographes, avant 
d'être moine cistercien , ce personnage avait été cha- 
noine et chancelier de l'église de Milan. La pureté de 
ses mœurs, l'étendue de son savoir attesté par de pieux 
discours composés à Hautecombe, le firent nommer, par 
Grégoire IX, prêtre-cardinal du titre de Saint-Marc, en 
1227, puis évêque du titre de Sainte-Sabine. A la mort de 
ce souverain pontife, il fut appelé à lui succéder par dix 
cardinaux, les seuls que l'empereur Frédéric ne tenait pas 
en prison. Cette élection eut lieu le 22 septembre 1241 , et, 
dix-huit jours après, Célestin IV mourut sans avoir été 
couronné. Le Saint-Siège resta vacant pendant vingt-et-un 
mois*. 

Nicolas III se rattache à notre monastère par son en- 

' Inutile de faire observer que ces deux mots indiquent le môme 
nom de famille en italien et en français. 
' MoRERi, Dictionnaire historique. 



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— 166 — 

fance. Suivant la tradition , le jeune Giovanni Gaetano 
degli Orsini (Jean Cajetan des Ursins), romain , aurait été 
élevé à Hautecombe*, bien qu'il ne prit point l'habit cis- 
tercien. Élu pape à Viterbe, le 25 novembre 1277, il 
mourut, après un court pontificat, d'une attaque d'apo- 
plexie, au château de Suriano, dans le diocèse de Viterbe, 
la 22 août 1280. Il unissait à une science profonde une 
prudence extrême, qui l'avait fait surnommer, pendant 
son cardinalat, Cardinalis compositus. Une de ses prin- 
cipales préoccupations fut la conversion des infidèles ; il 
envoya, dans ce but, des légats à l'empereur d'Orient et 
des missionnaires jusqu'en Tartarie. Comme souverain 
temporel, il fut un ardent adversaire de Charles d'Anj[ou, 
roi de Sicile. Sa mort précéda de deux ans les V^es 
siciliennes. 

Pendant son pontificat, une demande assez curieuse de 
dispenses matrimoniales lui fut présentée par Guillaume 
du Châtelard, frère de Pierre, archevêque de Tarentaise. 
L'examen de ces dispenses fut confié , en souvenir du 
monastère où il avait passé ses premières années, à l'abbé 
d'Hautecombe qui , de concert avec l'évêque d'Aoste et 
le gardien des Frères mineurs de Chambéry, devait juger 
de cette demande ^ 

^ Nous avons vu, dans Gérold d'Allinges , un autre exemple du 
môme fait. Suprà, p. 134. 
* Mém. Soc, sav. d'hist,, t. V, p. xv et suiv. 



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CHAPITRE XII 



Amédée V confirme les droits de juridiction cédés par Thomas I" aux 
religieux d'Hautecombe. — Extension de leurs possessions dan§ 
les Beaages. — Procès. — Jean et Conrad, abbés. — Nombreuses 
inhumations sous leurs prélalures. 



A Philippe P^ succéda Amédée V, dont nous résumerons 
plus loin la brillante carrière politique. Nous ne nous ar- 
rêterons ici qu'à un seul acte de son règne , qui jette un 
grand jour sur rétendue des concessions faites au mo- 
nastère par le comte Thomas. 

Pendant les premières années de la souveraineté d*Amé- 
dée, probablement à la suite de contestations avec ses 
officiers subalternes , les religieux d'Hautecombe sentirent 
la nécessité de faire mieux définir leurs droits. Ils s'adres- 
sent au nouveau comte et lui demandent d'expliquer et 
de confirmer les libéralités octroyées par son aïeul en 
1232, afin qu'à l'avenir ils puissent opposer à tout con- 
tradicteur une charte où leurs droits soient nettement déve- 
loppés et précisés. Amédée s'empresse d'accéder à leur 
désir et, par lettres patentes données au château de Mont- 
mélian, en janvier 1287, il confirme à l'abbé Jean et aux 
religieux toutes les donations à eux faites par Thomas Ic^ 
Et, pour qu'aucune difficulté ne puisse s'élever entre lui 
ou ses successeurs et cette communauté, il confesse et 



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— 488 — 

déclare que l'abbaye d'Hautecombe possède <t le pfein 
domaine et rentière juridiction omnimode, le mère et le 
mixle empire et le pouvoir du glaive sur les villages cédés 
et sur leurs territoires, sur les habitants de Tun et Tautre 
sexe et aussi sur les terres et fermes qui appartiennent 
à ces liabitants; hommes, terres et villages mentionnés 
dans la charte susdite, » et dépendant de Cérarges, Cla- 
rafond, Fresenei, Drumettaz et Méry, dans les limites 
indiquées par l'acte de 1 232 * . En outre , le comte inféode, 
de sa propre autorité, au monastère le Val-de-Crenne, 
Valle de Criona, vallon central de la paroisse actuelle de 
Saint-Pierre de Curtilles, s'étendant sur le revers de la 
montagne d'Hautecombe et parallèlement à cette montagne. 
Il le concède avec les mêmes droits de juridiction et autres 
que ceux ci-dessus énumérés. 

Une seule réserve est faite à ce droit absolu de juridic- 
tion : c'est la défense d'élever des fourches patibulaires. 
« Et si quelqu'un de leurs hommes (de l'abbé et du cou- 
vent) est condamné à être pendu , qu'il le soit à un arbre 
éloigné des chemins publics, où il pourra rester attaché 
huit jours au plus. » 

Le comte « ordonne et enjoint à tous ses baillis, juges, 
châtelains, métraux et autres officiers et délégués, tant 
présents que futurs , » de respecter et faire respecter les 
donations ci-dessus rapportées, sous la peine de son indi- 
gnation *. 

L'abbaye d'Hautecombe était donc bien une véritable 
puissance féodale , arbitre de la vie et de la mort de ses 



^ Voir suprb, p. 121 et suiv. 
* \oir Documents, nol4. 



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— i69 — 

sujets S ne relevant du comte de Savoie que parles droits 
de patronage et do haute suzeraineté, possédant tous at- 
tributs d'un souverain, moins, probablement, ceux de bat- 
tre monnaie, d'établir des impôts, d'élever des forteresses, 
de construire des ponts et des routes, et quelques autres 
prérogatives formant ce que Ton appelait les droits réga- 
liens \ réservés au pouvoir royal. 

Elle était cependant , comme nous venons de le voir , 
privée du droit de dresser des fourches patibulaires. 
C'était un signe de l'autorité , variant de forme suivant la 
dignité et lé rang du justicier. La traverse de bois com- 
posant cet appareil d'exécution était portée par huit piliers, 
si le justicier était un duc; par six, s'il était comte; par 
quatre, s'il était baron; par trois, s'il était châtelain. Les 
fourches patibulaires, ou potences, étaient dressées hors 
des villes*. Aussi fut-il interdit à l'abbé d'Hautecombe 
de suspendre les condamnés aux arbres voisins des che- 
mins publics. Plus tard, nous verrons un abbé réclamer 
le droit d'avoir des fourches patibulaires et l'obtenir. 

Tel est le premier acte que nous connaissions de l'admi- 
nistration de l'abbé Jean , premier de ce nom. Actif et 
vigilant , il fit partout respecter et définir les droits de 

* Le Capitulaire de Charlemagne, de l'an 806, prescrit avant tout 
aux églises d'exercer la justice civile et criminelle sur leur territoire. 
— Voir Montesquieu, Esprit des lois. 

' Les droits régaliens comprenaient à peu près ce que les lois ro- 
maines rangeaient sous la dénomination de choses publiques. 

En France, on appelait régale le droit qu'avait le roi de percevoir 
les revenus des évc^chés et monastères vacants, — appelé en Savoie 
droit de garde, — et même celui de pourvoir, pendant la vacance du 
â^ge, aux bénéfices qui étaient à la collation de Tévèque. 

' Celles de Chambéry s'élevaient à Leschaux fapud calcesj, localité 
Btaée aujourd'hui sur la commune de la Ravoire, à deux kilomètres 
sad-est de la ville. Celles du seigneur d'Aix, sur la Roche du Roi, 



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— 170 — 

l'abbaye, et s'efforça de les améliorer et de les étendre. 
Nous allons en voir de nouvelles preuves. 

Le 18 février 1292, il abandonne à Amédée II, comte 
de Genevois, la donation que Robert, évêque de Genève, 
avait faite à l'abbaye d'une certaine rente en blé à pren- 
dre à Grufly. Le comte lui donne , en retour, une quantité 
équivalente de grains, livrables au lieu appelé Belne, dans 
la paroisse de Rumilly en Albanais *. 

Les droits territoriaux de l'abbaye s'étaient considéra- 
blement étendus dans les Beauges pendant le xnr^ siècle. 
A ses premières possessions , situées sur là paroisse de 
Jarsy , étaient bientôt venus se joindre le domaine utile, 
soit la jouissance de la montagne de Margériaz , sous cer- 
taines restrictions, et, en outre, divers droits dans d'autres 
localités. 

Sans pouvoir fixer l'origine de ces droits sur les pâtu- 
rages de Margériaz, nous savons qu'ils étaient antérieurs 
à 1 21 ; car, cette année-là, ils furent contestés par Guy de 
la Palud, qui finit par abandonner ses prétentions et recon- 
naître celles du monastère. 

Dans les dernières années du xui^ siècle , les religieux les 
défendent en invoquant leur possession plus que cente- 
naire *. 

En 1269, Béatrix, épouse de Pierre-Thomas deGrésy, 
donne à l'abbaye, sur sa dot, trois sols forts de rente 
si elle meurt sans enfants, et deux seulement si elle 
laisse des enfants, à percevoir dans l'hospice de Jeanne 
Crosti, de la paroisse d'Arith en Beauges. 



' Archives de Cour, Abbaye d'Hautecombe, paquet I, n© 3. 
* Voir, aux Documents, n* 23, une reconnaissance des droits de 
l'abbaye sur Margériaz. 



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— 171 ~ 

Treize ans plus tard , Tabbaye acquit des droits de 
pacage sur la paroisse de Bellecombe. Le 15 deskalendes 
de septembre (18 août) 1292, Jacques et François du 
CcDgle lui concèdent, moyennant 3 sois genevois de rente 
annuelle et 1 00 sols &introge (droit de mise en posses- 
sion), la faculté de faire pâturer leur bétail dans la partie 
de la montagne du Semnoz qui leur appartient, de passer 
sur le territoire de Glapigny en s'y rendant et par le Cen- 
gle en revenant ; plus, le droit de pâturage tout le long 
du parcours , et celui de s'arrêter une nuit dans chaque 
trajet. Les dommages que les animaux pourraient causer 
aox donateurs ou à leurs héritiers seront réglés par Tavis 
€ d'hommes probes. y> 

L'abbaye possédait encore des droits de pâturage et 
d'affouage sur d'autres montagnes des Beauges, ainsi 
qu'il résulte d'une transaction passée entre l'abbé Jean et 
Pierre, seigneur de Duingt, vers la fin du xm® siècle. 

La seigneurie de Duingt, qui s'étendait sur la rive occi- 
dentale du lac d'Annecy, en face de l'abbaye de Talloires, 
appartenait, au moyen-âge, à la famille de Duingt-Val- 
d'Isère. De cette famille sortirent Bernoline, mère de saint 
Bernard de Menthon, et Richard, premier biographe de ce 
dernier et son successeur dans l'archidiaconat d'Aoste en 
1008*. 

En 1219, figure, parmi les otages du comte de Genève, 

* Devenue la propriété d'une famiUe d'Antioche, cette seigneurie 
fat achetée, vers la fin du xv* siècle, par Hélène de Luxembourg, 
épouse de Janus de Savoie , qui avait le comté de Genevois en apa- 
nage. Après la mort de cette princesse, elle passa à sa fiUe Louise, 
pois à Philippe, duc de Genevois-Nemours , et successivement aux 
deMonthoux et aux de Sales. (J. Philippe, Annecy et ses environs, 
p. 226.) 



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— 172 — 

à Desingy, un Raymond de Duingt. Ce personnage, ou son 
homonyme, avait concédé aux moines d'Hautecombe cer- 
tains droits sur le revers septentrional de la montagne de 
Cherel, dont le versant opposé, tombant sur Jarsy, leur 
appartenait depuis la fin du xn^ siècle *. Ces concessions 
donnèrent lieu à de fréquentes discussions qui furent sou- 
vent terminées par des transactions. Voici le résumé de 
celle convenue devant le notaire Guillaume de Cruseilles, 
entre Jean, abbé d'Hautecombe, et Pierre, coseigneur de 
Duingt*. 

L'abbé d'Hautecombe prétendait tenir en albergement. 
des seigneurs de Duingt , le droit de faire paître et 
d'abreuver ses bestiaux dans toutes les alpes ou pâturages 
de la montagne de Cherel et , en outre , sur tout l'espace 
compris entre cette montagne et le village de Chevalline. 
Pierre de Duingt, au contraire, restreignait ce droit aux 
pâturages de Cherel, sous le servis de 15 sols annuelle- 
ment dus par Tabbaye. Cette redevance était reconnue par 
les deux parties. 

Après de nombreuses allégations et explications', les 
amiables compositeurs, Émion d'Annecy, doyen d'Arvul- 
lionai (Vullionnex), et Jacques Eschaquet, d'Annecy, amè- 
nent les parties à une transaction dans laquelle on reconnaît 
à l'abbé : 1» le droit de pacage et d'abreuvage sur la mon- 
tagne de Cherel et sur les autres pâturages voisins compris 
entre les limites indiquées dans l'acte ; 2» le droit de 

' Suprh, p. 114. 

* EUe fut extraite des protocoles de Guillaume de Cruseilles et ré- 
digée en forme authentique par le notaire Pierre de La Perrière , le 
30 juin 1299, suivant commission donnée par Jean de VaHières, juge 
dans le comté de Genevois. 

' La charte ajoute : Et liiis circuitas. 



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— 173 — 

couper et d'enlever tous les bois de haute ou de basse 
futaie qui lui seront nécessaires pour construire ou réparer 
les bâtiments, pour la confection et l'entretien de^ instru- 
ments de travail ou autres ustensiles à Tusage des per- 
sonnes soumises à son autorité, ainsi que pour le chauffage ; 
3« s'il ne veut user du droit de pacage pour les troupeaux 
du monastère, il pourra le céder à une paroisse ou com- 
munauté, à condition qu'elle payera le même servis et 
qu elle ne sera pas plus puissante que le seigneur Pierre, 
de Duingt ; i^ l'abbé proteste contre toute dérogation de 
ses droits sur la montagne de Cherel et sur les pâturages, 
par suite de cette transaction, et ne s'interdit que celui 
d'opérer des défrichements nouveaux. 

Le coseigneur de Duingt s'engage, de son côté, à res- 
pecter les droits des religieux, qui viennent d'être définis ; 
à ne point faire conduire ses troupeaux ni ceux de sa famille 
dans leurs pâturages ; et, pour sanctionner cette transac- 
tion et prouver qu'il l'accepte, il déclare avoir reçu de 
l'abbé 40 livres viennoises pour lui et 6 pour sa femme 
Marguerite et pour sa famille. Il promet ensuite, par ser- 
ment et par l'hypothèque de tous ses biens, de défendre et 
maintenir cet accord contre tous, et spécialement contre 
Richard de Duingt, son oncle paternel, et contre les héri- 
tiers de ce personnage. Et si l'abbé venait à être inquiété 
par eux ou par les successeurs de Pierre de Duingt, ce 
dernier s'engage à l'indemniser de tous les dommages souf- 
ferts à l'occasion des droits spécifiés dans la transaction, 
et sans autre preuve de ces dommages que la déclaration 
assermentée de l'abbé. 

L'acte est passé à Annecy, dans la maison de Pierre 
Rengy, en présence des témoins suivants : Pierre de l'Ile, 
Henri de Henthon, Mouripet de Deleris, Pierre Marchant 



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— 174 — 

de Talloires, Mermet Regnis d'Annecy et Rodet Althod de 

Duingt*. 
Variés et étendus, s'exerçant, loin du monastère, dans une 
1 montagneuse et élevée qui semble avoir communiqué 
i qui l'habitent une trop grande idée de leurindividua- 
)ur respecter toujours la propriété de leur voisin, ces 
j droits étaient souvent violés et amenaient d'intermi- 
s procès. 

pied du versant septentrional du groupe de mon- 
s de Cherel , se trouvent les communes de Giez et 
int-Gingoux. Leurs habitants avaient obtenu certaines 
scions sur ces montagnes et engagèrent une lutte 
l'abbaye , qui dura pendant tout le xv^ siècle et qui 
îa les religieux à recourir à Rome pour invoquer 
e leurs adversaires les armes spirituelles. Nous en 
[)ns le résumé aux Notes additionnelles, n® 4. 
'autre extrémité du massif des Beauges, les voies de 
ur les gens de l'abbaye suivaient les usurpations de 
âges. L'abbé d'Hautecombe , las de subir ces procé- 
veut y mettre ordre. Dans le courant de l'année 1 297 , 
t citer, devant le juge-mage de Savoie, Jacquemetet 
nnet, qui dénient les droits du monastère; en même 
5 , il s'adresse au comte de Savoie pour qu'il fasse 
' ceux qui ont insulté et frappé, sur le mont Margériaz, 
ère convers défendant les droits de l'abbaye. Sur cette 
te, le comte donne ordre à son châtelain de Montmé- 
le sévir contre les auteurs de ces méfaits, 
mois de janvier de l'année suivante, et le samedi 
; la Saint-Vincent, le juge de Savoie ordonne au métrai 
ey de citer devant lui, à Montmélian, Jacquemetet 

oir Documents, n" 20 



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— «75 — 

Guyonnet, de la Fougère*, pour entendre la sentence 
définitive entre eux et l'abbaye. 

Au jour indiqué, le mercredi avant la fête de la Purifi- 
cation de Tan 1298, le juge de Savoie rend sa sentence et 
déclare qu'à Tabbaye appartiennent Tusage et le domaine 
utile de la montagne , soit de Talpe de Margériaz, depuis 
Eschavonette jusqu'à la sommité de la montagne ; et qu'au- 
dessous d'Eschavonette , l'abbaye n'a qu'un droit de pa- 
cage; que, cependant , les habitants de la Fougère peuvent 
faire psûtre leurs bestiaux dans la partie de la montagne 
qui est au-dessus d'Eschavonette, depuis le jour où l'abbaye 
a retiré les siens jusqu'au printemps '. 

Nous ne savons en quelle année prit fin la prélature vigi- 
lante de l'abbé Jean I^r. En 1308, nous trouvons sur le 
siège d'Hautecombe Conrad. Par l'acquisition du fief de 
Montagny, qu'il fit, cette année-là, d'Etienne Chabod ou 
Chaboud, de Chambéry, il arrondit les possessions de l'ab- 
baye groupées autour de Méry ». A la même date, il reçut 
la charge de l'administration de l'Hôtel-Dieu de Lyon, 
comme nous le verrons plus loin. Cinq ans après, il fut 
nommé abbé de Clairvaux (1313). Décédé le 17 janvier 
1316, il fut inhumé dans l'église du collège de Saint- 
Bernard, à Paris*. 



' Village de la commune de Saint-Michel des Déserts. 

* Bibliothèque de l'auteur. Pièces produites dans un procès entre 
différentes communes des Beauges et la Sainte-Chapelle de Chamhéry. 

Voir Document, n* 23. 

' Cette même année, Amhlard d'Entremont, évoque de Maurienne, 
donnait, par son testament, à l'ahbaye d'Hautecombe, 200 livres vien- 
noises, pour y tenir un chapitre une fois seulement et, en outre, pour 
Lodation d'une messe annuelle. (Hist. du dioc, de Maurienne, par 
Angleys, p. 472.) 

* Maihiqusz , iSeries M, Clarœv. 



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— 176 — 

Sous la prélature de ces deux abbés , le cloître d'Hau- 
tecombe continua de s'ouvrir fréquemment pour recevoir 
les dépouilles mortelles de la famille de Savoie. Les pre- 
mières qui vinrent rejoindre celles du comte Philippe !«'' 
furent celles de Béatrix de Savoie , appelée par Guichenon 
Béatrix comtesson. La volonté trop autoritaire de son père 
Amédée IV, qui lui avait prescrit d'entrer au couvent du 
Betton, ne s'harmonisait point avec ses goûts ; elle préféra 
(te bonne heure la couronne d'épouse au voile cistercien. 
Après la rupture d'un projet d'alliance avec l'infant d'Ara- 
gon, elle épousa Pierre Bouvier, sire de Châlons, comme 
nous l'avons dit précédemment. Devenue veuve .sans pos- 
térité, elle se serait remariée l'année suivante, suivant 
Guichenon, à don Manuel, fils puîné de Ferdinand, roi de 
Castilleet de Léon. Sa mort arriva le 22 février 1292, et 
son. corps fut transporté à Hautecombe *. 

L'année suivante, fut inhumée Jeanne de Montfort, 
seconde femme de Louis 1*^^^ sire de Vaud ; et, en 1 294, 
Sybille de Baugé, première femme d' Amédée V, mère 
d'Edouard et d'Aymon, comtes de Savoie. Par son mariage, 
cette princesse apporta la riche province de Bresse à la 
Maison de Savoie qui la garda jusqu'en 1601, soit pendant 
329 ans. Son union avait été célébrée à Chillon en 1272, 
et, le 1 1 juillet suivant, elle reçut de son mari le château 
de Saint-Genix d'Aoste. Morte le 27 mai 1 29i , elle fut 
ensevelie à Hautecombe, le 4 juin de la même année, à 
côté de son dernier fils Jean, qui y avait été inhumé cinq 
jours auparavant, le 30 mai 1294*. 

Dans son testament, elle fit plusieurs legs aux églises et 



* Guichenon, Savoie, p. 274 et suiv. 

* Monum, Hist. patriœ, III, 675. /"Cron. abb* AltaeJ 



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— 177 — 

monastères de la Savoie et, en premier lieu, à celui d'Hau- 
tecombe. Elle choisit sa sépulture dans le cimetière de 
Véglise de cette abbaye, à laquelle elle lègue « 200 livres 
viennoises, qui devront être employées à acquérir 10 livres 
viennoises de rente annuelle, à Teffet de célébrer deux 
services annuels pour la testatrice et ses successeurs : 
l'un, le jour de sa mort ; Tautre, la veille de la fête de 
l'Assomption. » Entre autres libéralités, citons 10 livres 
viennoises, pour constituer 10 sols de rente annuelle, 
données à l'hospice du Mont-de-Jupiter (Montjoux ou 
Grand-Saint-Bernard), de même qu'à l'hospice de la 
Colonne-de-Jupiter (Petit-Saint-Bernard) et à celui du 
Mont-Cenis. Elle institue pour son héritier universel son 
fils Edouard et ordonne à Aymon, son autre fils, d'entrer 
dans Tétat ecclésiastique ; puis elle règle minutieusement 
les substitutions qui devraient avoir lieu si Edouard mou- 
rail sans enfants, si Aymon, son substitué, venait lui-même 
à moorir sans postérité, et ainsi de suite, en substituant 
ses descendants les uns aux autres*. L'esprit de la loi 
salique, affermie dans les institutions de la monarchie pai* 
son époux, est fortement empreint dans ces dispositions : 
néanmoins, les femmes n'y sont point absolument exclues 
du trône. 

Pendant une huitaine d'années, aucune tombe princiére 
ne s'ouvrit à Hautecombe. Mais, en 1302 ou 1303, eurent 
lieu les funérailles de Marguerite, fille d'Amédée V, dé- 
cédée peut-être au château du Bourget; car ce sont les 
comptes de Jacquemin de Lanzo, châtelain du Bourget, 
qni nous font connaître cette inhumation. Ils constatent 
que, dans le laps de temps écoulé entre le mois de mai 



* GuiCHRKOiv , Preuves, p. 150 et suiv. 

12 



L 



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— 178 — 

1302 et le mois d'avril 1303, le châtelain a payé à Jean. 
(le Maurienae, et à Péronnet, de la Chambre, clercs de la 
comtesse, 73 sols, deniers forts, à Toccasion de ses funé- 
railles*. 

Dans le courant de Tannée 1 303 , fut transporté à Hau- 
lecombe le corps de Louis I^^^ sire de. Vaud, frère cadet 
d'Amédée V *. Né en octobre 1250, il avait été fait prison- 
nier à 16 ans, pendant la guerfe que les Astésans et les 
Turinais soutenaient contre la plupart des membres de la 
famille de Savoie réunis. Rendu à la liberté, il alla en 
France , où il signa un traité d'alliance contre la famille 
de Rossillon, avec Aynard de Poitiers, à condition que son 
allié lui ferait épouser Jeanne de Montfort, comtesse de 
Forêts, union qui se réaUsa; et, aujourd'hui, un cénota4[)he 
de la basilique d'Hautecombe rappelle leur double souve- 
nir. L'année suivante, il accompagna Louis IX en Afrique, 
assista au siège de Tunis et, plus tard, nous le trouvons, à 
Saint-Denis, aux funérailles du saint roi. 

Lorsque mourut son oncle Philippe, le comté de Savoie 
passa à son frère, Amédée V. Il en obtint, pour son apa- 
nage , les possessions de sa famille dans le pays de Vaud et 
dans ses environs. Ainsi fut formé le fief ou la seigneurie 
de Vaud , qui ne fit retour au comté de Savoie qu'en 1359. 

Après quelques années de résidence dans ses États , où 
il eut à régler des différends avec le comte de Bourgogne 
et l'évèque de Lausanne, reprenant sa vie aventureuse , il 
s'attacha à la personne de Charles II , roi de Naples et de 
Sicile , guerroya avec lui dans ce royaume et termina ses 
jours à Naples, en janvier 1302. Son corps, déposé dans 

' Archives de la Chambre des Comptes de Turin. 
* GiBRARio, Àltac. 



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— 179 — 

l'église (le Saint-Pierre d'Ara, fut ensuite amené à Haute- 
combe , par ordre d'Amédée le Grand ^ . 

Illégua, dans son dernier testament, à Tabbaye d'Hau- 
lecombe, pour le salut de son âme et pour faire célébrer 
huit services annuels, 20 livres viennoises de rente 
annuelle, plus le mère et le mixte empire, à l'exception 
des peines corporelles, sur les hommes que Tabbaye pos- 
sédait à Lavours et Lignin, dans le Bugey ^ Cette libéralité 
fat ensuite confirmée par son fds, Louis II , comme nous 
le verrons. 



' GriCHENON , Savoie, 1080. — Un magnifique tombeau en marbre 
recueillit ses restes mortels et ceux de sa femme, Jeanne de Montfort. 
inhumée dix ans auparavant. Il s'élevait dans la chapelle de Saint- 
Michel, non loin de celui de Boniface, archevêque de Cantorb^^ry. 
IDelbese, Fragmenliim descriptionis Sahaudiœ.) 

• Ardiives de Cour. Voir Documents, n* 24. 

Nous avons là une nouvelle preuve que la propriété fôodale n'ein- 
portâil point par elle-même le droit de rendre la justice, puisque l'ab- 
baye possédait Lavours et Lignin avant de jouir do cette nouvelle 
prérogative. 



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CHAPITRE XIII 



Administrations diverses de l'abbaye d'Hautecornbe dans la ville de 
Lyon. — Jean de Faverges lui donne la inaladrerie de Sainte-Marie- 
Madeleine. — Jacques, abbé , succède à Etienne. — Contestations 
au sujet de la juridiction de Lavours et de Lignin. — Inhumation 
d'Agnès, comtesse de Genevois. 



Une étude intéressante pourrait être faite sur Textension 
successive des droits de la Maison de Savoie dans le Lyon- 
nais, Elle devint une des familles puissantes de cette 
province, soit par Tinfluence de ses membres appelés à en 
occuper le siège métropolitain, soit par les guerres, soit 
par rhommage que lui offrirent volontairement divers 
monastères et seigneurs laïques. L'abbaye d'Hautecombe , 
constamment favorisée de sa protection , participa à cette 
prospérité et eut des droits à exercer dans Lyon même , 
depuis une époque reculée. Nous devons laisser de côté 
ce qui concerne spécialement l'histoire de cette dynastie , 
et nous nous bornerons à exposer ce qui se rattache 
directement à notre monographie. 

Vers la fin du xu^ ou dans le courant du xm*^ siècle , 
l'administration de V Aumône générale de Lyon , établisse- 
ment destiné aux pèlerins , et la charge attachée à cet 
établissement d'entretenir le pont voisin jeté sur le Rhône, 
auraient été confiées aux moines d'Hautecombe * . Plus 

' Ce pont est aujourd'hui celui de la Guillotière. — Voir bulles de 
1243, 1265 et 1268. (De Colonia, Histoire littéraire de Lyon.) 



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— 182 — ' 

tard, en 1308, sous la prélature de l'abbé Conrad, Pierre 
'ï^ Savoie, arcbevêque de Lyon*, y ajouta radminislra- 
du Grand-Hôpital ou Hôtel-Dieu. 
indé , de 542 à '346, par le roi Ghildebert et son 
ise Ultrogothe, cet hôpital avait été placé sous la di- 
on de Sacerdos , archevêque de Lyon , qui avail 
coup contribué à sa création. I '^s successeurs de 
rdos choisirent pour radministror des personnes 
les. Ce ne fut qu'en 1182 que Tarchevêque Bellemain, 
nt à l'usage, généralement établi à cette époque, de 
ier h des religieux les établissements hospitaliers, 
îla des moines cisterciens pour remplacer Tadministra- 
laïque. De quel monastère dépendaient -ils? Nous 
orons. Mais ils furent, à leur tour, remplacés par des 
ieux du couvent d'Hautecombe , à là date ci-dessus, 
ienne de Verdet, successeur de l'abbé Conrad, « con- 
rant que le pont du Rhône , reconstruit par ses reli- 
X, partie en pierres, partie en bois, menaçait ruine 
ou s côtés ; que sa réparation devenait trop coûteuse 
• le monastère ne possédant aucune forêt dans les 
rons ; et qu'en outre, VAumÔM et l'Hôpital de Lyon 
iut grevés de dettes , obtint l'autorisation de se déchar- 
de cette double administration et de la transmettre à 
)aye de la Chassagne, plus voisine de Lyon. Pour 
mplir cette cession , Jean de Braissy , abbé de la 
;sagne, donna à celui d'Hautecombe 1,100 livres vien- 
ps, monnaie de Savoie, ce qui équivaudrait à 28,930 fr. 
lOtre monnaie *. » 
iiehpies années plus tard, le monastère d'Hautecombe 



^ils de Thomas (III). 

IiBRARio, Altac. — Dagier, Hist. de VRôlel-Dieu de Lyon. 



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— «83 — 

était appelé à prendre, dans la même ville, la direction 
d'un autre établissement hospitalier. 

A. cette époque, des maisons de refuge, appelées lépro- 
series, recluseries, maladreries ou maladièreSy destinées 
à enfermer les lépreux et même des ermites volontaires, 
s'élevaient autour des villes. La lèpre, maladie de rOrient, 
déjà connue en Europe sous les rois lombards, s'y ré- 
pandit surtout au temps des croisades. Elle se développa 
avec tant d'intensité, que, dans le xm« siècle, dix-neuf 
mille léproseries existaient dans la chrétienté. En outre, 
beaucoup d'infortunés, atteints de cette maladie, erraient 
dans les campagnes, repoussés de porte en porte, se ca- 
chant dans les montagnes. Rien n'égale l'affreuse peinture 
que nos aïeux nous ont laissée de ce terrible fléau, aujour- 
d'hui presque disparu. « La face ressemblait à un charbon 
demi-éteint ; elle était parsemée de pustules très dures, à 
la base verte, à la pointe blanche. Le front était sillonné 
de plaies profondes, d'une tempe à l'autre. Les yeux étaient 
sanguinolents, le nez rongé et ulcéré ; la voix ressemblait 
à l'aboiement d'un chien enrhumé*. » 

Quoique située à l'extrême occident de l'Europe, la 
France ne fut pas exempte de ce fléau. On comptait sur 
son sol deux mille léproseries. Onze, dont les titres furent 
constatés par de Colonia, s'élevaient autour de Lyon ; mais 
cet historien estime qu'il en a existé un bien plus grand 
nombre. Trois de ces onze maisons étaient réservées auj 
femmes : les léproseries de Sainte-Madeleine , de Sainte- 
Marguerite et de Sainte-Hélène '. 

* De La Mare, Traité de la police. — Cibrario, Écon. polit., t. Il, 

p.iœ. 

' Il en existait onze dans le décanat de Savoie, autant dans celui 
d'Annecy; dans les autres, à proportion. (Costa, 3fém. hist.. p. 195.) 



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— 184 — 

Jean de Faverges, habitant de Lyon, mu par un sentiment 
de piété et d'humanité, demanda à Louis de Viilars, arche- 
vêque de Lyon, Tautorisation de créer, « dans la maison de 
la maladrerie de la bienheureuse Marie-Madeleine, située 
au-delà du Rhône, » à la Guillotière, un hôpital où il y 
aurait, indépendamment du logement des personnes de 
service, treize lits garnis', destinés aux pauvres et spé- 
cialement aux colporteurs, qui recevraient, pendant la nuit, 
au moins une réfection. Il constitua d'abord , dans ce 
but, à ladite maison de la maladrerie de Sainte-Marie-Ma- 
deleine , en sus des autres rentes de cet établissement, 
20 livres viennoises, sans préjudice de ce qu'il donne- 
rait s'il obtenait la faculté de construire un hôpital ; et il se 
réserva, pour lui et pour ses successeurs universels, jus- 
qu'au troisième inclusivement, l'administration de celte 
maison et du futur hôpital, tant lui que ses successeurs, 
ne voulant cesser d'améliorer ce double établissement. 

Ce pieux désir fut bien accueilli. Sur le conseil du car- 
dinal Guillaume, de Pierre d'Esthalon, chanoine deSaint- 
Just, officiai de Lyon, les concession et organisation de 
cet hôpital furent ratifiées par le doyen et le chapitre de 
l'église primatiale de Lyon, par Pierre de Savoie , arche- 
vêque élu et consacré de cette ville , avec la condition que 
chaque archevêque de Lyon recevrait, après sa consécra- 
tion, 2 florins d'or pour la reconnaissance qu'il ferait 
de cet hôpital. 

Jean de Faverges construisit cet établissement et l'admi- 
nistra pendant quelque temps ; puis, voulant se décharger 

^ L'acte de donation porte : I^clos mtmitos cullura vel saltem ma- 
leralo linteaminibus et coopertorio diclo vulgariier Flacerata. — Voir 
Documents, n© 22. 



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— 185 — 

de cette administration , il la confia aux moines d'Haute- 
combe. 

L'acte par lequel il la leur délégua est assez long et fort 
curieux par la prolixité exubérante des formules dont se 
servaient à cette époque les notaires impériaux et aposto- 
liques. Le publiant en entier au n^ 22 des Documents , 
nous n'en donnerons ici que le résumé. 

Amédée le Grand, oncle de l'archevêque Pierre, régnait 
alors sur les États de Savoie. Il avait, dans le Viennois, 
des droits assez étendus pour qu'il eût un juge de cette 
province. Aussi , l'acte de concession aux moines d'Haute- 
combe est reçu par deux notaires , mandataires : l'un, de 
Girta d'Herbey (de Herbesio), juge dans le Viennois, pour 
le comte de Savoie ; l'autre, de Pierre d'Esthalon , officier 
de la curie lyonnaise. C'est devant eux que « Jean de 
Faverges, le 13 mai de l'année pascale 1319* et la troi- 
sième année du pontificat de Jean XXII , par une pieuse 
et constante affection pour l'ordre cistercien , et spéciale- 
ment pour le monastère d'Hautecombe , l'abbé et les autres 
religieux qui l'habitent ; par la confiance qu'il a en leurs 
messes, prières et autres bonnes œuvres, qui, jour et nuit, 
dans celte maison , s'élèvent vers Dieu , et dont la partici- 
pation est libéralement accordée à ceux qui la demandent ; » 
considérant, en outre, que les religieux d'Hautecombe 
administreront les revenus et les droits de cet hôpital et de 
la raaiadrerie de la manière la plus profitable au regard de 
Weu et du peuple, et que ces établissements ne pourront 
que prospérer , donne à Dieu , pour lui et ses successeurs, 
et transmet à l'abbé et au couvent d'Hautecombe , par 
donation pure, spontanée et irrévocable, la maladrerie 

' Sor les différentes époques où l'on faisait commencer Vannée au 
moyen-âge, voir, aux Notes additùmnelles, le n* 2, 



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— 186 — 

située au delà du Rhône, du côté du château de Bechi- 
velleyn \ et Thôpital, soit xenodochium, qu1l a déjà fait 
construire, et tous les biens et droits quelconques dépen- 
dant de cette maladrerie. 

Les nombreuses clauses qui accompagnent cette libéra- 
lité ont été consenties , et leur exécution a été promise • la 
main sur les saints évangiles, par le donateur et par son 
épouse Mathias , par Jean de Burgond , moine et représen- 
tant de Tabbaye d'Hautecombe. On y lit : 

1*^ Que le donateur sera enseveli dans un tombeau qu'il 
a fait construire dans la chapelle de ladite léproserie ; 

2^ Qu'à cette chapelle , deux ou , tout au moins , un 
religieux d'Hautecombe seront constamment attachés, 
pour célébrer les offices divins à Tau tel de la Sainte- 
Croix du bienheureux Lazare % pour le salut de l'âme du 
donateur , de ses ancêtres et de ses bienfaiteurs ; et si ces 
religieux ne pouvaient pas y dire la sainte messe tous les 
jours, il y sera suppléé dans le monastère d'Hautecombe ; 

3» Dans l'hôpital qu'il a construit et qu'il pourra, sa 
vie durant, améliorer et augmenter, le donateur veut que 
lesdits religieux reçoivent et entretiennent des pauvres 
voyageurs ' ou même d'autres pauvres, si cela leur parait 
opportun, ainsi que le donateur Ta fait jusqu'alors; 

40 Les lépreux ou autres infortunés recueilles dans la 
maladrerie seront affranchis de toute servitude et de toute 

^ Aujourd'hui Bechevelin. ChâteUenie dont le chef-lieu était situé 
sur les bords du Rhône, au-dessous de la Guillotière, à l'endroit où 
Ton a construit une vitriolerie. (Bernard, Cartiilaire de Savigny et 
d*Ainay.] 

' Lazare, le lépreux de l'Évangile, devint le prolecteur ou le patron 
des lépreux. De là vient aussi le nom de Lazaret. 

' Colerios , littéralement , colporteurs. — Colerii, qui merces suas 
ad collum portant. (Ducangk.) 



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— 187 — 

dette, selon le mode suivi jusqu'à ce moment par Jean de 
Faverges et par ses prédécesseurs * ; 

5" Les 20 livres dues annuellement à la maladrerie par 
le donateur seront garanties par une affectation spéciale 
sur son tènement de Larden, proche de ladite maladrerie, 
et seront, au besoin, payées par ses successeurs ; 

6« Tous les animaux qui se trouveront dans ladite 
léproserie , au décès du donateur , appartiendront à ses 
héritiers, moins 8 paires de bœufs et 60 moutons, que les 
religieux prélèveront et qui seront, au besoin, complétés 
par lesdits héritiers ; 

7'» Si son épouse lui survit , elle aura droit annuelle- 
ment, sur les revenus de Thopital, à 10 ànées ' de froment 
et 5 de farine de pur froment; 

8» Le donateur se réserve , pendant sa vie , l'usufruit 
des biens de ladite maladrerie et leur gestion , comme il 
l'a fait jysqu'cà présent ; mais il ne pourra point les aliéner; 
il veut, néanmoins, i|ue lesdits religieux entrent en pos- 
session» desdits biens et en assument les charges; 

0*^ Son domaine de Belmont, donné en emphytéose aux 
enfants d'Henri de Faverges, reviendra à l'établissement 
après la mort du deuxième et dernier dudit Henri ; 

10*» Après la mort de son neveu, Jean de Faverges, 
chanoine de Saint-Nizier , la dîme sur Macerola, qu'il lui 
a octroyée , reviendra à la maladrerie ; 

' D'après une disposition de lois lombardes , les lépreux ne pou- 
vaient ni vendre ni céder leurs biens. 

' Àsinala : ce qu'un âne peut porter. Cette mesure était en usage 
dans certaines localités de la Savoie , et Bailly la mentionne dans son 
Traité des Lods. 

Aujourd'hui, elle existe encore sous le nom de sommée, du mot 
italien somaro, expression qui a passé dans le patois de notre province 
avec une légère modification. 



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— 188 — 

H^ Si le donateur vient à mourir deux mois ou environ 
avant la fête de saint Jean-Baptiste , les trois quarts de 
la récolte appartiendront à la maladrerie et Tautre quart 
aux moines qui y résideront, pour en faire Tusage qu'ils 
estimeront. 

Le donateur se dessaisit de tous les droits ci-dessus et 
en investit Tabbé et le couvent, qui sont ainsi substitués 
à lui et à ses trois successeurs, sous la réserve des 
conditions posées ; de telle sorte que l'abbé çt le couvent 
d'Hautecombe deviennent les véritables recteurs et maîtres 
de la maladrerie. 

L'acte de concession est passé dans le verger de la 
recluserie de Saint-Marcel , en présence du frère Etienne 
de Ruynel , reclus de cette maison ; de Jacqueraet de 
Faverges, neveu du donateur, et d'Acharia de Sorisio, 
notable de Lyon. Il est scellé , à la réquisition du dona- 
teur , de sa femme et du procureur d'Hautecombe , par 
l'official , qui y appose le sceau de la curie lyonnaise , et 
par le juge du Viennois , qui y appose le sceau du comte 
de Savoie. Il est signé par Etienne Marchisius, clerc, 
notaire du Saint-Siège apostolique et du saint empire 
romain , et par Pierre de Belley, clerc et notaire du saint 
empire romain, intervenant au nom du comte de Savoie, 
seigneur de Viennois, où se trouvait une partie des biens 
cédés. 

L'abbaye conserva l'administration de cet établissement 
jusqu'au règne d'Henri IV , qui attribua à l'ordre de 
Notre-Dame du Mont-Carmel toutes les léproseries de 
son royaume. 

Vers la même époque où Jean de Faverges affermissait 
les droits de l'abbaye d'Hautecombe dans la cité lyonnaise. 



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— 189 — 

Louis II, sire de Vaud, lui confirmait* les libéralités oc- 
troyées par son père surLavours et Lignin *, libéralités qui 
devinrent roccasion de nombreux et interminables conflits 
BDtre Tabbaye et les juges des châtellenies et bailliages de 
la contrée. Les archives de Turin nous ont conservé de 
nombreux dossiers relatifs à ces conflits de juridiction. 

Le H juillet 1325, Jean de Foraz, juge de Louis II, sire 
de Vaud, dans le Bugey et le Valromey, provinces com- 
prises dans Tapanage de ce prince, avait condamné, aux 
assises de Châteauneuf, Monin Blosius et son fils Jeannet, 
habitants de Lignin, à une peine pécuniaire. Richard d*Hu- 
milly, moine d'Hautecombe , métrai , procureur et syndic 
de Tabbaye, représenta au juge qu'en vertu du testament 
de Louis P»*, Tabbaye d'Hautecombe avait le mère et le 
mixte empire sur les hommes de Lavours, de Lignin , et 
lui exhiba les lettres patentes de confirmation de ces droits, 
signés par Louis II lui-même, Tannée 1320, en présence 
de ses trois conseillers : Jacques, évêque de Belley; Fran- 
çois, ofiicial de Belley, et Albert Ruffi, son procureur. 
Sur la présentation de ces lettres, le juge révoqua sa sen- 
tence et défendit au châtelain de Châteauneuf de pour- 
suivre les inculpés à raison de cette condamnation, ainsi 
qu'il résulte d'uùe autre décision rendue à Belley, le 15 
juillet de la même année *, mais qui ne fut cependant mise 
à exécution que Tannée suivante, par Jacques de Saint- 
^Vndré, prieur de Belley, et Jean de Foraz, juge du sire de 
Vaud. 

Vers la même époque, une autre difficulté surgit entre 

' Par acte passé à Pierre-Châtel , le dimanche avant la fête de 
saint Laurent de l'année 1320. — Documents, n* 24. 

* Communes situées au-nlelà dn Rhône, entre Guloz et Belley, dans 
te Bugey. 

• Voir Documents^ n" 24. 



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— 190 — 

les officiers seigneuriaux et l'abbaye d*Hautecombe. 

^-^'"--ci a, de nouveau, recours aux lettres patentes de 
, et Louis II confirme les droits du monastère, entre 
s, celui de signer les mesures de blé et de vin, droit 
sté par le châtelain de Rochefort^ 
1332, Humbert, prévôt de Viry, juge du Bugey et 
dromey pour Louis, seigneur de Vaud % ordonne au 
lain de Chàteauneuf de ne point molester certains 
:uliers de Lignin à Toccasion de divers procès intentés 
e eux, mais de les remettre h Tabbé d'Hautecombe. 
te persistance des châtelains de Chàteauneuf a ne 
respecter la juridiction du monastère, se continua 
e dans le siècle suivant. i> ne fut point, du reste , de 
lart seulement (jue provenaient les difficultés qu'eut 
3uver cette maison religieuse dans cette partie de ses 
ssions. Elle eut aussi à lutter contre les habitants 
aroisses voisines, qui empiétaient sur ses pàtura- 
clont Louis II , par autres pat<»ntes de 1320, avait 
les limites contradictoirement avec les paroisses de 
u. Gressins, Rochefort, etc. 
bbé Etienne, qui eut à subir ces premières cont^- 
s , eut pour successeur Jacques , dont le nom appa- 
n 1327. Dans les dernières années de la prélature 
une ', ou pendant les premières de celle de Jacques, 

chives de Cour, Àbb., mazzo i, no8. 

ois ans auparavant (13*29), Guillaume de Moudon était juge du 

et du Vairomey, comme l'indiquentses lettres de remise, à Fabbé 

ecombe, d'un dossier criminel contre des habitants de Lignin. 

Ts cette époque (1316), fut enseveli à Hautecombe, dans le cloî- 

ly de Seyssel, seigneur de Bourdeau, de la Serraz et de Cusy, 

ms enfants , et qui avait épousé Béatrix de Graisin. Son tom- 

B voyait encore en 1657, au dire de Comnène. 

} avons là une nouvelle preuve que Tabbaye n'était pas une 

oie réservée exclusivement à la famille de Savoie. 



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— 191 — 

eurent lieu les funérailles d'Agnès , fille d'Amédée V. Elle 
avait épousé Guillaume III , comte de Genevois. Les con- 
ventions pour son futur mariage , retardé à cause du 
jeune âge des fiancés, avaient eu lieu, le '31 août 1297, 
au château d'Espéranche, en Dauphiné, résidence favorite 
d'Amédée V et de son fils Edouard *. Elle mourut, d'après 
la chronique d'Hautecombe , le 28 novembre 1 322 , et fut 
déposée à côté de sa mère, Sibylle de Baugé *. 

L'année suivante , eurent lieu les magnifiques funérail- 
les du père de cette princesse, Amédée V. Son règne 
fut trop important et glorieux pour que nous ne nous y 
arrêtions pas quelques instants. 



* La dot fut de 10,000 livres, que son mari affecta sur les châteaux 
de Rumilly, d'Hauteville, d'Alby et de Charosse. — Parmi les témoins 
de ces conventions, figure un Guy de Seyssel, seigneur de Bourdeau. 
(GuicHENON, Savoie, Preuves, p. 155.) 

' Cette date est douteuse , car la notice nécrologique de cette prin- 
cesse est inscrite dans la chronique ou obituaire d'IIautecombe, après 
celle d'Amédée V, mort en 1323. 



& 



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CHAPITRE XIV 



Glorieux règne d'Amédée V le Grand. — Edouard le Libéral lui 
succède; — il règle les droits de juridiction attachés au fief de 
Montagny ; — mort à Gentiily, il est inhumé à Ilautecomhe. 

A rentrée de la basilique royale d'Hautecombe , s'élè- 
vent deux mausolées majestueux ; sur Tun , se dresse un 
guerrier drapé à l'antique ; sur l'autre , un homme dans 
l'altitude du commandement. Ce sont les deux plus illustres 
capitaines de la Maison de Savoie : Amédée V et Amédée VI. 

AmédéeV, surnommé le Grand, que l'on fait naître 
généralement au château du Bourget*, vit le jour le 4 
septembre 12i9. Après une jeunesse assombrie par deux 
captivités successives et la perte de son père Thomas (II), 
œmle de Flandre, il fut entouré de l'affection de son oncle 
Philippe , alors archevêque de Lyon , qui le garda auprès 
de lui et le maria , en 1 272 , à Sibylle de Baugé , héritière 
de la Bresse, union qui fit passer dans le patrimoine de sa 
famille cette vaste province'. Plus tard, Philippe ayant 

' Voir, suprh, p. 147, note 1. 

" Philippe avait déjà obtenu, par héritage, d'Ahxandre de Baugé, 
la terre de Bourg. Amenée, en épousant la fille unique de Guy, sei- 
imeur de Baugé et de la Bresse, incorpora h. ses États le reste de la 
Bresse. — Baugé, aujourd'hui Bagé-le-Chi\tel, chef-lieu de canton de 
l'irrondiasement de Bourg (Ain), peuplé de 800 habitants, était autre- 
fois la capitale de la Bresse, jusqu'à ce qu'Amédée V eftt transféré le 
«iége du gouvernement de cette province à Bourg, situé à 30 kilomètres 

sod-estdeBagé. 

13 



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— 194 — 

quitté la carrière ecclésiastique pour monter sur le trône 
de Savoie , il Tinstitua pour héritier de sa couronne , au 
préjudice des enfants du frère aîné d'Amédée. 

D'après la loi salique , c'était en effet Philippe, fils aîné 
de Thomas (ni) , qui devait lui succéder. Mais les règles 
de la succession au trône n'étaient point encore bien 
fixées dans la Maison de Savoie. Amédée avait été associé 
au gouvernement par son oncle et avait montré les gran- 
des qualités qui le rendaient digne du trône ; aussi, la nation 
confirma , dans ses États-Généraux , cette dérogation auï 
usages de la monarchie , et ce fut la dernière. 

Cependant les membres de sa famille, jaloux de cette 
préférence, lui suscitaient des difficultés. Il les apaisa en 
donnant en apanage à son frère Louis le pays de Vaud, et 
à son neveu Philippe, le Piémont, qui fut ainsi séparé des 
États de Savoie jusqu'en 1418, et forma un fief soumis 
seulement à l'hommage envers le comte de Savoie. 

Libre de ces préoccupations successorales, Amédée 
continua à affermir de plus en plus sa puissance. L'emploi 
des censures ecclésiastiques , de la part des évêques et des 
abbés, était devenu tellement fréquent, que, même pour 
des choses minimes, elles étaient fulminées. Le comte de 
Savoie s'adressa au pape pour le prier de renouveler en sa 
faveur le privilège accordé par Grégoire X, en 1272, à son 
oncle PhiHppe, en vertu duquel aucune exconamunication 
ne serait publiée dans les États de Savoie sans une permis- 
sion spéciale du Souverain Pontife. Boniface VIII le lui 
accorda par bulle du 23 novembre 1294 *. 

L'année suivante, il acheta, de François de La Rochette 
et de sa nièce Béatrix, le château de Chambéry et ses dé- 
pendances , qui n'avaient pas été compris dans la vente du 

* GiBRARio , Sioria délia Monarchia di Savoia, t. II, p. 329. 

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— 195 — 

bmrg de Chambéry, faite à Thomas l^^ en 1232. Par cette 
nouvelle acquisition , toute Tagglomération qui composait 
la ville de Chambéry, sauf quelques propriétés particuliè- 
res, fit partie des possessions des comtes de Savoie et 
devint ensuite le siège officiel de leur gouvernement. 
Leur résidence avait d'abord été Montmélian, Chillon et 
Toiron; elle était alors plus habituellement au Bourget'. 
L'abandon du Piémont, apanage à Philippe d'Achaïe, 
avait, en quelque sorte , exilé Amédée V de Tltalie. Il se 
toama vers la France et se mêla aux querelles de Philippe 
le Bel contre le roi d'Angleterre. Guy, comte de Flandre, 
ayant donné sa fille en mariage à ce dernier , attira sur 
lai le courroux de son puissant voisin , le roi de France. 
Amédée V, après avoir en vain travaillé à la réconciliation 
de ces deux souverains, prit le parti de Philippe, lui con- 
duisit de vaillantes troupes à plusieurs reprises , et figura 
surtout à la bataille de Mons-en-Puelle * (18 août 1304), 
avec son fils Edouard, dont la bravoure fut signalée. Il eut 
ensuite Thonneur de contribuer grandement à la paix qui 
s'ensuivit', sa parenté avec les deux belligérants lui ren- 
dant cette tâche plus facile. 

Mais ce fut surtout contre ses voisins immédiats qu'il 
eut mainte occasion de faire preuve de sa supériorité dans 
les combats. L'enchevêtrement de ses possessions avec cel- 
les du comte de Genevois, du dauphin de Viennois, baron 
de Faucigiiy, les prétentions de ce dernier à l'hérédité du 
comté de Savoie, au nom de sa mère Béatrix , firent naître 
fréquemment des discussions qui, grâce aux usages de 

' CiBiuMO, Specc, cron., p. 73. 

* Aujourd'hui, vUlage de 1.800 habitants, dans le département du 
Nord, à 20 kilomètres sud de Lille. 
' L*abbë Boissat, HisL de la Maison de Savoie. 



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— 196 — 

l'époque et a l'Iiumeur guerroyante des contestants, ne se 
vidaient que les armes à la main. Aussi, pendant les trente- 
huit années (le ce long n'giie, en trouve-t-on à peine six 
écoulées dans la paix. Une chroni(iue contemporaine fait 
assister Amédée en personne à trente-cinq sièges. 

L'arrivée d'Henri VII en Italie interrompit ces combats 
incessants. Le comte de Savoie, son heau-frére *, lui avait 
conseillé cette promenade militaire pour apaiser les nom- 
breuses factions qui déchiraient cette contrée. 11 alla le 
recevoir à Soleure, l'accompagna à Lausanne, à Genève, 
à Cliambéry, où eure-it lieu des fHes magnifiques; des- 
cendit avec lui e:i Italie et assista à son couronnement, 
dans la basilique de Latran, le 19 juillet 1312. Coiiseiller 
de Tempereur, il eut, par sa prudence et ses grandes 
qualités politiques, une large part dans l'œuvre de pacifi- 
cation entreprise. Henri VII le nomma vicaire général de 
l'empire, préfet d'Ralie. Après lui avoir témoigné publi- 
quement sa recoimaissance pour ses bons services et l'avoir 
comblé d'honneurs en dilfèreîites circonstances, il lui 
céda Turin, Asti et le comté qui en dépendait, et l'appela, 
dans un langage figuré que la postérité a recueilli : Astre 
éclatant dont la rayons rejaillissent sur le trône impérial. 
La mort de l'empereur, arrivée le 24 août 1313, dans 
un couvent des environs de Sienne , mit fin à cette phase 
glorieuse du règne d'Amédée. 

Néanmoins ses États étaient trop peu étendus pour occuper 
sa vaste mtelligence et mettre en œuvre ses grandes qua- 
lités politiques. Il tourna de nouveau ses regards vers la 

* Par son second mariage avec Marie d?, Brabani. L'erapere'ir avait 
épousé, vers 1291 , Marguerite, siïîur aînée de ceUe princesse; elle> 
étaient filles de Jean V\ duc de Brabant. surnommé le Vicfori^x 
(MoRERit Diction, histor.) 



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— 197. — 

France, et, sous le gouvernement de LojiisX, sou in- 
fluence à la cour de ce prince fut telle, qu'au dire de ses 
biographes, il ne s'y faisait rien d'important en deliors 
de ses inspirations. Philippe le Long ayant été appelé au 
trône par la mort de son frère Louis et de son neveu 
Jean, qui ne vécut que cinq jours, Amédée et la comtesse 
de Savoie se rendirent à leur manoir de Gentilly , dans le 
courant de l'automne 1316, pour aller, de là, prendre part 
au couronnement. Le nouveau roi conserva pour Amédée 
la même vénération et la même déférence que ses pré- 
décesseurs; il lui fit même donation de la terre de Maule- 
vrier, en .Normandie. On disait alors : « Amédée gouverne 
le roi ; mais ce prince se montre constamment bon 
Français. » 

De retour en Savoie, il dut continuer ï guerroyer avec 
ses voisins remuants, malgré l'intervention du pape et du 
roi de France. 

Bien qu'avancé en âge et soîdlrant, il se laissa gagner 
à l'idée de se rendre à Avignon, auprès de Jean XXII, 
pour traiter en personne ses dilTérenils avec le dauphin 
et d'autres affaires relatives à la paix générale. Se défiant 
de son ennemi, il passa par le Piémont, Nice et la Provence, 
et rejoignit Avignon, le 4 février 1323, entouré d'un 
splendide cortège d'environ deux cents personnes. Le 
pape le reçut en grande pompe. Pendant quelques mois, 
les négociations s'alternèrent avec les fêtes et n'amenèrent 
pas grand résultat. Après avoir séjourné tout l'été à Avi- 
gnon , Amédée tomba malade au retour de l'automne et 
mourut le Ui octobre dans la maison du cardinal Luc 
Fieschi, où il habitait depuis quatre mois*. 

Un écuyer vint au Bourget apporter la triste nouvelle 

' Cbràrio, Savoie, t. IL 



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— 198 — 

au prince Edouard , fils aîné du défunt. Il chargea, par ses 
lettres du 23 du même mois, Antoine de Barge et Pierre 
de Clermont de se rendre à Avignon pour ramener à 
Hautecombe le corps de son père. Le pape, de son côté, 
députa pour l'accompagner le prévôt de Sainte-Marie 
d'Avignon. 

Les obsèques furent dignes de l'illustre personnage , et 
la foule des assistants était nombreuse, à en juger par 
les dépenses faites à cette occasion*. 

Ce prince , à qui la postérité a donné le nom de Grand, 
brilla autant par ses qualités politiques que par sa valeur 
guerrière; il introduisit différentes améliorations dans Tés 
lois de la Monarchie, répara, par de nouvelles acquisitions, 
les démembrements causés par les apanages , et mérita 
cet éloge de la Chronique d'Hautecombe qui rappelle 
liomme illustre et formidable à ses ennemis. 

Sa taille était élevée, son visage noble et guerrier, son 
jugement sûr et prompt. Il donna toujours l'exemple 
d'une piété solide et éclairée, et, suivant un usage de cette 
époque, il récitait tous les jours le psautier. 

11 est le premier prince de Savoie dont on suppose avoir 
retrouvé les traits, conservés par une peinture découverte 
dans une an^.ienne chapelle de Pignerol -. 

Son successeur, appelé Edouard, du nom du roi d'An- 

^ Les comptes d'Antoine de Clermont attestent qu'il fut dépensé 
116 livres viennoises pour acheter 103 moutons. (Archives de la 
Chambre des Comptes.) 

* Ci BR ARio, 5j9ecc. cron., p. 92. 

Son expédition en Orient, où il aurait ainsi défendu Rhodes contre 
les Turcs, et aurait ainsi donné origine à Fénigme FERT, est une pure 
invention des chroniqueurs. Les comptes de sa maison, examinés par 
M. Qibrario, prouvent que toutes les années de sa vie furent occupées 
par d'autres événements que la prétendue défense de Rhodes. 



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— 199 — 

gleterre, son parrain, était né le 8 février 1284 *, à Baugé, 
alors capitale de la Bresse ; aussi , avant de monter sur le 
trône, il portait le titre de seigneur de Baugé et de Bresse. 
Héritier de la valeur martiale de son père , il se fit re- 
marquer au combat de Mons-en-Puelle (1304), où il sauva 
la vie au roi de France par un acte de bravoure. Ce qui 
lui valut d'être fait chevalier sur le champ de bataille, de 
la main même de Philippe IV. 

Trois ans plus tard, il épousait Blanche de Bourgogne, 
petite-fille de saint Louis , et cimentait ainsi de plus en 
plus l'union de France et de Savoie. 

Pendant les premières années du règne d'Amédée le 
Grand, il prit part aux luttes qui troublèrent si souvent 
cette période, puis remplit les fonctions de régent pendant 
que son père accompagnait l'empereur à Rome ; et , lors- 
que ce dernier mourut, Edouard arriva au trône avec une 
expérience des affaires, qui a laissé de nombreuses traces 
dans les institutions de la monarchie (1323). 

Son premier acte fut de recevoir, au château de Cham- 
béry, la foi et l'hommage de ses conseillers et de ses 
vassaux. Semblant faire trêve avec son passé belliqueux, 
il se consacre à l'administration de ses États ; il confirme 
diverses chartes de franchises octroyées précédemment, jure 
avec son frère Aymon d'observer les règles prescrites par 
leur père pour la succession au trône, c'est-à-dire, le droit 
de primogéniture et l'exclusion des femmes , qui seront 
toujours dotées en argent. Ces règles, dont il fit ensuite 
jarer l'observation par les principaux barons de Savoie 
et de Piémont , assuraient d'une manière définitive la 
succession au trône et n'ont jamais été enfreintes dans la 

' GuiGHKNON. — Di San Tommaso, Tavole genealogiche délia Real 
Coia di Savoia, 



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— 200 — 

suite. Il tint plusieurs parlements généraux, où le prince 
rendait la justice en personne, entouré de ses prélats et 
barons et de quelques jurisconsultes. 
'13 mai 1 325 , en présence du prince Aymon , de 
evèque de Tarentaise, de Tabbé d*Hautecombe el 
grand nombre d'autres personiiages, il publie des 
énérales, oblig.itoires dans toules'les provinces, par 
elles furent abolies les lettres de sauvegarde, les 
ositions pécuniaires qui permettaient aux personnes 
lées de ne point être traduites en jugement, et d'au- 
ibus admis par l'usage. Ce fut le second exemple de 
s généraux pour toute la monarchie *. 
nimosité inextinguible des dauphins de Viennois 
e les comtes de Savoie vint cependant troubler cette 
le réformes intérieures. Dès 1324, ces sentiments 
nt fait explosion. L'année suivante, Tardeur impé- 
e d'Edouard, plus généreuse que rélléchie, amena 
mde défaite de Varey (7 août 1 326) , Tune des plus 
tes qui ait aflligé la monarchie. Fait prisonnier, il 
it être délivré qu'à grand peine par quelques-uns 
s chevaliers. Une grande partie de la noblesse de ses 
resta sur le champ de bataille ou tomba entre les 
^ de l'ennemi, et sa rançon amena l'épuisement du 
r et la levée de lourdes contributions, 
tte cruelle journée ne l'abattit point. Dans les pre- 
5 jours de Tannée suivante, nous le voyons repren- 
es armes et guerroyer jusqu'à ce que Tintervention 
)i de France eût amené une trêve qui, plusieurs fois 
jvelée , se prolongea jusqu'à sa mort, 
ux unions flatteuses pour lui , celle de sa sœur Jeanne 

oecc, cron., p. 94. 



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— 204 ~ 

avec Tempereur d'Orient, Andronic Paléologue III , et celle 
de sa sœur Béatrix avec le duc de Carinthie , précédem- 
ment roi de Bohême ; — une descente solennelle dans la 
fallée d'Aoste, où il reçut Thommage des seigneurs, tint 
parlement et accorda de nouveaux privilèges ; — le règle- 
ment de nombreux conflits de juridictions et de droits que 
le régime féodal divisait et enchevêtrait à Tinfini , signalè- 
rent les dernières années à peu près paisibles de son 
régne. 11 montra néanmoins aux Flamands, dans la bataille 
de Cassel (1328), où il combattait avec Philippe VI, que 
sa valeur n'avait point dégénéré depuis Mons-en-Puelle. 

Vers cette époque, il eut à définir l'étendue des droits 
de justice que l'abbaye d'Hautecombe avait pu transmettre 
à Viviand Veillet, de Chambéry, en lui cédant le fief de 
lonlagny. 

Le monastère avait acquis, sous la prélature de Conrad, 
comme nous l'avons vu précédemment, le village de Mon- 
tagny, avec les hommes, les servitudes et les autres droits 
appartenant au vendeur Jacquemet Chaboud, de Cham- 
béry'. Jacques, abbé, pendant le règne d'Edouard, avait 
cédé à son tour cette terre, comme iiel' noble, à un nommé 
Viviand Veillet, habitant de Chambéry, '1ère attaché à la 
Maison du comte de Savoie, et, en même temps, il avait 
cédé les droits de juridiction, tels qu'il les avait reçus de 
son vendeur. Mais il paraît que ces droits n'avaient point 
été définis dans les deux actes de vente successive et 
que des contestations surgirent; car Barthélémy Taberne, 
procureur du comte en Savoie, et Viviand Veillet durent 
faire appel au juge de Savoie, Jaccpies Runore. A la suite 
de ces démarches, qui n'amenèrent point la solution des 

' Sitprh, p. 176. 



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— 208 ~ 

contestations , Viviancl Yeillet sollicita plusieurs fois le 
comte (le vouloir lui-même préciser l'étendue de ses droits 
de juridiction et que justice lui fut rendue. Edouard exa- 
mine Taffaire avec ses conseillers, consulte les titres, in- 
terroge des témoins, s'entoure de tous les éléments propres 
à découvrir la vérité et déclare, par voie de transaction, 
que Viviand possédera les droits de juridiction codés par 
Tabbaye, c'est-à-dire : le mère et le mixte empire et la 
juridiction omnimode sur toute retendue du territoire de 
Montagny, dont les limites sont indiquées dans Tacte de 
cession * . Mais Viviand s'engage à remettre au comte les 
auteurs des délits commis sur le territoire de Montagny 
lorsque, d'après les preuves ou au moins les vraisem- 
blances établies, l'acte entraînerait la peine du dernier 
supplice ou la mutilation d'un membre. Toutefois, la 
somme d'argent qui, d'après la loi ou l'usage, pourrait 
revenir de ces délits , appartiendra de plein droit audit 
Viviand. 

Cette décision du souverain, obligatoire pour les con- 
tractants et pour leurs successeurs, se termine par une 
formule semblable a celle que nous retrouvons cinq siècles 
et demi plus tard au bas des sentences de nos tribunaux: 

* Voir Documents, n' 14. 

Voici un spécimen du latin macaronique de sa rédaction. Le ter- 
riloire de Montagny, est-il dit dans le préambule, s'étend ah aqwk 
que descendit de Clusa in marescum subtus Sonnaz, per aniieum cwr- 

sunij etprotendo in largum a fine feudi quod ienet dominus de 

Sonnaz usque ad rigolant Petridru. Et protendendo ab ipsa rigola per 
terraillium quod est inter ipsam rigolam et terras et prata et lescherias 
hominum deMontaigniaco, etc. 

Ce cours d'eau est le même qui descend aujourd'hui encore de U 
Cluse ^ soit gorge de Saint-Saturnin, s'étend dans les marais de Sonnaz 
et en ressort pour former le Tillet , ruisseau se jetant dans le lac du 
Bourget, vers l'extrémité nord de la colline de Tresservee. 



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— 203 — 

€ MâiidoQS et ordonnons, par la teneur des présentes, à 
tons nos juges, baillis, châtelains et autres officiers, de 
veiller à son exécution. 
« Donné et fait à Chambéry, le i 3 mai i 327. » 
Nous avons là un nouvel exemple de Tenchevêtrement 
des droits qui couvraient la société au moyen-âge d'un 
réseau inextricable, ouvraient la porte à des querelles in- 
cessantes , obligeaient les possesseurs de terres ou de privi- 
lèges à les défendre souvent par la force des armes. Quoi 
de plus naturel que cette transaction donna lieu à de nou- 
veaux conflits entre le comte de Savoie et le maître du fief 
de Montagny I Un officier du comte prétendra qu'un méfait 
punissable d'un châtiment corporel aura été commis à Mon- 
tagny. Le seigneur du lieu répondra que cet acte n'entraîne 
qu'une peine pécuniaire et que, dès lors, le coupable ne doit 
point être Hvré à la justice du comte. Ou bien, ce sera le 
comte qui aura fait infliger au malfaiteur une peine cor- 
porelle et le seigneur de Montagny se plaindra qu'aucune 
amende n'ait été prononcée en sa faveur. De là des démêlés 
qui, en l'absence de quelque médiateur obligeant, ame- 
naient une prise d'armes, une incursion sur les terres 
de son ennemi, la dévastation de ses récoltes ou la prise 
d'un château. 

Il ressort, en outre, de cette sentence, une nouvelle preuve 
que 4( fief et justice n'ont rien de commun. » Ainsi, l'abbaye 
possédait tous les droits de juridiction sur le fief de Méry, 
sur ses terres de Clarafond et autres terres voisines, con- 
cédées par Thomas P^ moins cependant le droit d'y élever 
des fourches patibulaires. Sur le fief de Montagny , faisant 
suite à ces possessions, elle n'avait eu qu'un droit de jus- 
lice restreint, comme nous venons de le voir ; tandis que 
sur ses propriétés situées dans les Beauges, elle n'avait 



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— 204 — 

point le droit de justice, puisqu'elle s'adressait au juge du 
comte de Savoie pour punir les auteurs des voies de fail 
et pour faire définir ses droits, en un mot, tant pour le 
criminel que pour le civil. 

Dans les premiers jours de novembre 1329, Edouard 
se trouvait dans un de ses manoirs favoris, près de Paris. 
Cette ville était déjà, à cette époque, la capitale du monde 
pour les sciences , les lettres et la mode ; nos princes 
y faisaient de fréquents voyages, avaient des propriétés 
aux alentours : à Arcucil, à Yvry, à la portf^. de Saint- 
Marcel et à Gentilly. Dans celte dernière localité, s'élevait 
un château qu'Amédée V- avait fait agrandir et peindre 
par des artistes italiens, et où descendait habitueUement 
son fils Edouard. Agé seulement de 43 ans, ce comte y 
rendait le dernier soupir, contristé du malheureux succès 
de ses armes et de la triste situation financière dans 
laquelle il laissait ses États. 

« Quant le roy le sceust, disent les chroniques de Ser- 
vion, il fust sy mal conta ns que ce fust merveillies ; sy ly 
fist fayre son obseqqje moùlt honorablement à Notre- 
Dame de Paris et puis ses gens lembaucemerent et conti- 
rent en espices et puis le miient en une tombe de plomb 
bien sauldée et len firent porter à Hauttecombe, ou il fust 
ensevellis aveques ses pères Tan de grâce mcccxxix. Et 
pour ce quil morust sans enfans, fust ballie lanel saint 
Mauris aulx signieurs et barons du pays, lesquelx leurent 
en garde jusqucs au renouellement de laultre conte, qui 
fust son frère , le conte Ame *. » 

Son inhumation eut lieu, en e.Tet, le jour de la fête de 
sainte Cécile (22 novembre) de l'année 1329. Ce récit des 



Mon. Hisl. patr., t. III, p. 249. 



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J 



— 205 — 

chroniques nous montre également Timportance de la pos- 
session de l'anneau de saint Maurice , véritable signe de 
l'investiture des États de Savoie. 

Ce prince reçut le nom de Libéral y et il le fut même à 
l'excès. Chevalier brave et généreux, il n'eut pas toute la 
prudence que réclame Texercice de la souveraineté et laissa 
une succe^sion bien obérée à son frère Aymon. Ses belles 
qualités ne furent pas assez reconnues et ses bienfaits 
trop vite oubliés, suivant son appréciation personnelle ; 
aussi, il prit pour emblème un singe sur un châtaigner, 
avec celte devise : Pro niumre adnus, voulant témoigner 
à la postérité , par ces armoiries singulières, qu'il n'avait 

reçu que des injures pour des bienfaits. 



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CHAPITRE XV 



Benoit XII réforme l'ordre cistercien. — Il organise renseignement 
monastique. — Jacques, abbé d'Hautecombe , est chargé de visiter 
l'abbaye d'Aulps. - 



Tout, en ce monde, a une enfance, une virilité et une dé- 
crépitude, les institutions comme les êtres. L'Église seule, 
parce qu'elle a reçu les promesses divines , échappe à cette 
loi commune, et encore a-t-elle eu des phases bien diver- 
ses de grandeur et de vitalité pendant ses dix-neuf siècles 
d'existence. L'institut cistercien , si pur et si admirable à 
son début , s'était abaissé insensiblement et la poussière 
du siècle avait terni sa pureté primitive. Sans qu'il y eut 
de graves désordres , on remarquait une tendance générale 
au relâchement vers le milieu du xiv® siècle : triple consé- 
quence de la faiblesse humaine , qui semble avoir fatale- 
ment ses instants de défaillance; des grandes richesses, 
qui amènent toujours dans le cloître l'énervation de la 
discipline; des troubles et des bouleversements de Tépo- 
que, où beaucoup d'infractions à la règle devaient être 
tolérées ; car le moine , quoique placé dans une sphère à 
part tient toujours à la terre par quelque endroit, et elle 
ne peut trembler sans qu'il en ressente les secousses *. 

* L'abbé Dubois, Eiii. de VÀbbaye de MonwioTkf , chap. xxviii. — 
C'est dans cet excellent ouvrage qu'ont été puisée la plupart des détails 
qui vont suivre. * 



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— 208 — 

Une réforme semblait nécessaire ; pour Topérer, surgit 
un homme qui connaissait le mal et avait autorité pour y 
porter remède , le pape Benoît XII. Né au comté de Foix, 
d'un père boulanger, il s'était fait moine à Tabbaye cis- 
tercienne de Bolbonne ; puis il alla étudier la théologie 
à Paris , devint abbé de Fontfroide et successivement 
évequetde Pamiers et de Mirepoix, cardinal, et pape en 
1331. Peu de temps après son avènement, il entreprit une 
réforme générale des Ordres religieux et commença par 
celui de Cîteaux. 

Sa bulle de réformation, du 12 juillet 133->, contient 
57 articles, répartis en quatre parties. Dans la première, 
il est question du temporel; dans la seconde, il défend 
aux abbés de mener avec eux « des damoiseaux vêtus tle 
robes- mi-parties ou rayées, comme les seigneurs laïques; 
interdit l'usage de la viande; ordonne aux moines de cou- 
cher dans un dortoir iommun et d'abattre toutes les cel- 
lules qu'on aurait bâties. Dans la troisième, il proscrit 
l'abus des portions monastiques, c'est-à-dire Tusage de 
donner à chaque moine une certaine quantité de pain, de 
blé et d'argent, en forme de pension, pour sa nourriture 
et son vêtement ; enfin , dans la quatrième et dernière 
partie , il règle les étudos des moines. » 

La règle de saint Benoît n'avait point établi des études 
spéciales sous des professeurs particuliers ; elle prescrivait 
seulement aux religieux de s'appliquer à la lecture de 
quelques pieux ouvrages et à la méditation de TÉcriture- 
Sainte, à diverses heures du jour. Mais l'Église marchait 
vers un avenir sombre et orageux; il lui fallait, dans tous 
les rangs de la hiérarchie, des défenseurs armés de toutes 
pièces , des hommes réunissant la science et la piété.,D'au- 
trepart, les nombreuses terres acquises par les maisons 



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— 209 — 

de rOrdre , souvent très éloignées du couvent et situées 
dans des provinces différentes, étaient d'une exploitation 
très difiRcile de la part des religieux profès. Aussi on les 
affermait à des laïques, et la communauté vivait non plus 
da travail de ses mains, mais des revenus de ses domaines. 
Il y avait là un double motif pour diriger la puissance de 
cet Ordre, alors si grande, dans une voie nouvelle. Déjà 
Etienne de Lexinton, abbé de Clairvaux, avait établi à 
Paris une maison d'études pour ses religieux , qui devint 
le collège des Bernardim, nom des Cisterciens de France, 
en souvenir de l'illustre fondateur de Clairvaux. Ce col- 
lège, le plus ancien de l'Université, fut plus tard ouvert 
à tout l'Ordre. 

Mais il était réservé à Benoît XII d'organiser les études 
cisterciennes par voie hiérarchique. D'après sa bulle, il y 
wira une école dans chaque abbaye , et dans chaque pro- 
vince un lycée supérieur où seront envoyés les élèves les 
plus distingués des écoles abbatiales, capables d'entrer en 
logique. Le. pape en reconnaît six principaux , ceux 
d'Oxford, de Toulouse, de Montpellier, de Salamanque, 
de Bologne et de Metz. Au-dessus de ces collèges provin- 
ciaux s'élèvera le collège de Paris, le premier de tous, 
comme étant la source de toutes les sciences ; il y viendra 
des religieux de toutes les générations et de toutes les 
nations. On y enseignera toutes les branches de la science 
ecclésiastique , à l'exception du droit canon , dans la crainte 
que cette étude ne fasse négliger celle de la théologie, 
beaucoup plus importante pour le cistercien. 

Chaque abbé était tenu d'envoyer à ce collège un nom- 
bre déterminé de religieux , avec des provisions. Les cours 
étaient de trois, cinq, six ou huit ans, selon que l'on aspi- 
rait au baccalauréat, à la licence ou au doctorat. 

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L_ 



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— 210 — 

En Savoie , un collège fut établi, dans Tabbaye de Notre- 
Dame d'Aulps, pour les classes de philosophie, — ce fut 
probablemeat le lycée supérieur pour la province de Savoie, 
— et il dura jusqu'à la suppression générale de TOrdre. 
Nous savons aussi que Taraié entretint, depuis cette épo- 
que , un ou deux religieux à Paris *. Quant aux monastères 
d'Hautecombe et de Chézery-, quel fut le résultat de la bulle 
de Benoît XII au point de vue des études? Nous ne pouvons 
le préciser. Nous savons seulement que le chapitre général 
de Cîteaux , de 1 422, ordonna à Tabbé d'Hautecombe d'en- 
voyer un élève au collège de Saint-Bernard , à Paris*. 

Le Souverain Pontife avait réglé les conditions du tem- 
porel de3 abbayes dans la première partie de sa bulle, 
ainsi que nous l'avons dit. Il ordonnait à l'abbé de Cîteaux 
et aux quatre premiers abbés de TOrdre, de s'informer de 
l'état des charges et revenus des monastères de leur filia- 
tion réciproque et d'y établir un nombre de religieux 
proportionné à l'importance des revenus. Ensuite de ce? 
prescriptions, l'abbé de Clairvaux envoya en Savoie, pour 
visiter les couvents de sa filiation, un de ses moines, nom- 
mé Hugues Delangres. Il se rendit certainement à Haute- 
combe, car son supérieur lui adjoignit Jacques, abbé de 
ce monastère, pour établir à labbaye d'Aulps la réforme 
de Benoît XII. Après avoir examiné cette maison et l'état 
' de ses revenus, ils décidèrent qu'elle entretiendrait trente 
religieux, y compris l'abbé et cinq convers. Cette décision 
fut prise le jour de la Madeleine (22 juillet 1336) *. 

^ BrRNiER, Hisl. de Tami(f, p. 51. 

* Chézery, aujourd'hui dans le canton de CoUouges (Ain), formait 
la quatrième abbaye de la province cistercienne de Savoie. 

■ CiimARio, AUac. 

* Archives du Sénat, Inventaire raisonnel et instructif de» titres de 
Vabbaye d'Atix^ dressé en 1678, p. 163. 



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CHAPITRE XVI 



Ayfflon le Paci£ir|ue. — Il fait construire la chapelle des princes. — 
Georges d'Aquila la décore. — Exhumation et transport d'une 
vingtaine de dépouilles mortelles. — r/^rom^^e.sd'Iïautecombe. — 
Funérailles du comte Aymon. 



>'ous ne savons en quelle année Jacques quitta ie siège 
(i'Hautecombe. Entre la déclaration, faite par le comte de 
Savoie, des droits que cet abbé avait pu céder en vendant 
le fief de Montagny et sa mission à Aulps, nous trouvons 
une mention de ce personnage dans les comptes du châte- 
lain d'Avigliana. Nous y lisons que labbé d'Hautecombe se 
trouvait dans une terre du Montferrat , prés de Trino, avec 
le chevalier Aymon de Vidone , le bailli du val de Sùse , 
Bamon de Chignin , et trois autres personnes, à Teffet de 
traiter différentes questions pendantes entre le comte de 
Savoie et le marquis de Montferrat, dans les derniers jours 
de janvier 1330*. 

Pendant les treize années qui suivirent la visite de l'ab- 
baye d* Aulps par les commissaires de Clairvaux , aucun 
nom d'abbé ne nous apparaît , bien que d'importants tra- 
vaux aient été opérés dans la nécropole de la famille de 
Savoie par les soins du comte Aymon , dont nous allons 
résumer le règne. 

' B» Claketta. Storia delVAhh. di S. Michèle delta Chiusa, p. 82. 



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— 212 — 

Né à Bourg en Bresse , le <3 décembre 4294 , il fui des- 
tiné à rÉglise dès son bas âge. A quinze ans, il fut nommé 
« chanoine et comte en l'église de Lyon , » prieur de Ville- 
moûtiers en Bresse, puis chanoine de Paris. Le pape 
Boniface VIII lui promit, en outre, le premier canonicat 
qui vaquerait en Angleterre, en attendant de l'élever à de 
plus hautes dignités. Néanmoins, n'ayant jamais été lié aux 
ordres sacrés , dés qu'il put porter l'épée , il sui\it son 
goût pour les armes, quitta tous ses titres et bénéfices, 
reçut de son père (1 322) la terre de Baugé en apanage et 
succéda à son frère Edouard le Libéral , mort sans enfants, 
le 4 novembre 1329. Peu de jours après, il recevait, dans 
le château de Chambéry et dans l'abbaye d'Hautecombe, les 
hommages des barons et vassaux de Savoie , parmi les- 
quels on remarquait son neveu, Amédée, comte de Gene- 
vois , qui avait fait trêve à ses dissensions avec les comtes 
de Savoie*. 

Monté sur le trône de ses pères , il voulut bientôt en 
assurer la transmission par une union digne de lui. Le l*' 
mai- 1330 , Violante ou Yolande , fille du marquis de 
Montferrat et petite-fille d'Andronic Paléologue, empereur 
d'Orient, devenait son épouse, lui apportait en dot quel- 
ques châteaux, mais surtout le droit éventuel de succes- 
sion au marquisat de Montferrat, en cas d'absence d'héritier 
mâle. Ce fut l'origine des droits de la Maison de Savoie 
sur cette province, qui vint plus tard agrandir considéra- 
blement la monarchie. 

Quoique désireux de tranquillité , afin d'éteindre des 
dettes considérables et de cicatriser les plaies restées 
ouvertes depuis le règne précédent , il ne put laisser long- 

' GiBRARio, Savoia, t. III, p. 28. 



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— 213 — 

I 

t^ps l'épée dans le fourreau : les dauphins de Viennois 
étaient toujours ses voisins. Il eut cependant l'heureux 
honneur de mettre un terme à des luttes séculaires par un 
traité, signé à Lyon le 27 mai 1 334 , par lequel il cédait 
aa dauphin, entre autres possessions , les seigneuries de 
Hontlael et de la Yalbonne , moins le fief de Chàtillon en 
Chautagne, qui en dépendait, et recevait en échange divers 
avantages. 

Dès lors, Aymon put s'adonner plus complètement aux 
tra?aux de la paix. 

Depuis son origine jusqu'au xiv® siècle, la dynastie de 
Savoie avait été surtout guerrière. Elle devait avant tout 
affirmer son existence, lutter contre des voisins ambitieux 
et querelleurs , se ménager en même temps l'amitié du 
pape et de l'empereur et éviter, à force d'habileté, d'être 
broyée dans les chocs fréquents de ces deux puissances. 
Désormais, elle consolidera par des statuts généraux les 
membres épars de la monarchie et leur donnera une cer- 
taine homogénéité. Déjà Amédée le Grand avait promul- 
gué quelques lois, obligatoires pour toutes les provinces. 
Edouard avait suivi son exemple. Hais Aymon, doué 
d'un grand sens pratique, comprenant que ses États s'épui- 
saient dans des guerres incessantes , les évita autant que 
les mœurs de l'époque le permettaient, mérita le nom 
de Pacifique et porta ses vues sur les réformes intérieures. 
U introduisit des modifications considérables dans les insti- 
tutions et fut un des principaux législateurs de sa race. 
Il mstitua à Chambéry un conseil de justice sédentaire, 
ifidépendant du conseil ambulatoire du prince, et ce fut 
Torigine du Sénat de Savoie. A ces deux conseils, il pré- 
posa un chancelier qui, pendant deux siècles, fut le seul 
vrai ministre du souverain, en dehors des questions de 



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— 214 — 

finances*. Il prescrivit que les plaids ou parlements gêné- 
raitx se tiendraient quatre fois par année dans les diffé- 
rentes villes de ses États ; que la justice y serait rendue non 
plus par le comte entouré de ses prélats et barons, mais 
par ses jurisconsultes. 

Le commerce avait déserté les routes du Mont-Cenis et 
du Simplon, conduisant d'Italie en Bourgogne, par suite 
des guerres qui rendaient ces pvissages dangereux; il l'y 
ramena en se faisant assureur, envers les négociants mila- 
nais, dos marchandises qui passeraient dans ses États. Il 
encouragea les faibles extradions de minerai qui avaient 
lieu, surtout en Savoie , dégagea les châtelains de toute 
obligation de cens ou fermage envers le comte, afin que la 
perception des impôts fût à l'abri de toute atteinte; régla 
les taxes douanières et organisa un meilleur système moné- 
taire, etc. 

Ces pacifiques victoires sur l'imperfection des lois féo- 
dales ne furent troublées que par les sollicitations des 
souverains de France et d'Angleterre, demandant chacun 
l'appui du comte. En 1339 et 1340, il va combattre les 
Anglais en Flandre, sous la bannière de Philippe VI; rentré 
dans ses États, il reprend ses travaux de réformateur. 

C'est vers cette époque, qu'attristé par les souffrances, 
devenu pieux par l'exemple de sa femme qu'il suivait dans 
ses pèlerinages à Notre-Dame de Bourg et à Saint-Claude, 
dans le Jura, semblant pressentir sa fin prochaine et pressé 
peut-être par le remords de ses premiers égarements, il 
s'adonna généreusement aux bonnes œuvres, créa ou gra- 
tifia diverses églises, et, pour rendre un religiettx hom- 
mage à ses ancêtres déposés à Hautecombe, il voulut réunir 
leurs ossements dans un tombeau spécial. 



' CiBRARio, Specc. cron., p. 101. 



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— 215 — 

Jusqu'à la fin du xrae siècle, les inhumations ne se fai- 
saient point dans les églises, mais dans les cloîtres et dans les 
terrains nus qui les environnaient, dé->ignés, les uns et les 
autres, sous le nom générique de cimœterium. C'est à peine 
si de rares exceptions avaient lieu en faveur de personnes 
dune sainteté éminente et extraordiiaire ; Humbert le 
Saint lui-même fut inhumé sous la voûte du cloître, près 
du mur de l'église. Les autres princes et princesses de 
Savoie furent enterrés dans le cloître. L'archevêque de 
Cantorbéry paraît avoir été enseveli derrière l'autel, et ce 
fut la première exception aux règles canoniques, que jus- 
tifiaient du reste la réputation de sainteté du défunt et son 
caractère épiscopal. Vers l'époque à laquelle nous sommes 
arrivés, contrairement à ces défenses des anciens canons, 
l'usage d'ensevelir dans l'église m^îme prévalut. Aymon, 
profitant de cette tolérance, fit commencer, à gauche du 
inaître-a\itel, un vaste caveau en forme de T, où les osse- 
ments des membres de sa famille, qui n'avaient pas de 
monument particulier, et ceux des futurs défunts seraient 
déposés. Au-dessus fut constniite une vaste chapelle qui 
fit partie de l'église du monastère et fut appelée Chapelle 
du comte Àymon ou Chapelle des Princes. 

La forme de cet ossuaire et rirrégularité que cette con- 
struction imprima à l'ordonnance du transept, dont la partie 
nord-est fut élargie par le reculement vers l'est du mur 
extérieur, permettent d'avancer qu'il y eût, dans ce travail, 
réunion de deux chapelles en une seule, et que l'emplace- 
ment occupé par les murs de fondation, au centre et à l'est, 
servit à déposer les tombes*. Cette nouvelle partie de 

' Si Ton tire Une Ugne, à l'est, le long du mur extérieur des deuv 
chapeUes qui se trouvent dans le bras droit de l'ôglise, du côté de la 
sacristie, cette ligne répond à la division de l'ossuaire indiqué par la 



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— 216 — 

l'église, formant un carré, fut construite par les soins de 
l'architecte Jean de Breclesent*. Les statues des douze 
apôtres, en pierre dure, coloriées d'or, d'azur et de vermil- 
lon, suivant le goût de Tépoque, et dont les fragments 
existant dans le cloître n'ont point encore perdu, après 
plus de cinq siècles, la trace de ce brillant coloris, furent 
déposées dans autant 4e niches formant un grand soubas- 
sement qui ornait le pourtour intérieur de la chapelle. La 
voûte fut peinte de croix blanches ressortant sur un fond 
rouge. 

Les peintures de cette chapelle furent exécutées, d'après 
l'ordre d'Aymon, par Jean de Grandson et Georges d'Aquila. 
Celui-ci, premier peintre en titre des comtes de Savoie, 
dont le nom est connu, et premier artiste qui apporta le 
goût des beaux-arts dans notre province, était Florentin, 
contemporain et même, croit-on, disciple de Giotto, le 
plus célèbre initiateur de la peinture en Italie. Désigné 
dans les comptes de la Maison de Savoie par les noms de 
Georges d'Aquila, Georges de Florence, Georges Delaigly, 
etc., il fut appelé par Amédée V, en 1314, pour décorer le 
château de Chambéry et resta au service de nos comtes 
jusqu'en <348, où il mourut de la peste*. 

ligne horizontale du T ; Tossaaire, comme nous l'avons dit, avait U 
forme de cette lettre. Donc, l'ancien mur extérieur du bras gauche 
était à la place de la partie supérieure de l'ossuaire, et on dut repous- 
ser ce mur plus à l'est ; ce qui rompit l'harmonie des lignes, car ce mur 
extérieur du \\jc2ls gauche ne fut plus en alignement avec le mur exté- 
rieur de l'autre bras. 

* Le 27 décembre 1331, sur le devis présenté et rédigé en acte pu- 
blic des travaux et des dépenses à faire dans cette chapelle, le comte 
lui MX remettre 18 livres 15 sols gros tournois, pour que les travaux 
n'éprouvent pas de retard, faute d'argent. {Société sav. d*hist., t. V. 
p. 54 du ^uj/.; 1861.) 

' Vasari prétend qu'il fut un des premiers à faire usage de Thoile 



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— 217 — 

Cette chapelle , commencée en 4331, par Breclesent, 
ne fut terminée qu'en 1 342. Georges d'Aquila n'y travailla 
qu'après 1 335, et il reçut, pour récompense, une pension 
annuelle à titre de fief, transmissible à ses descendants 
légitimes, de 20 sols gros tournois*. 

En décembre 1 342, tout était terminé. La cour du comte 
se rend à Hautecombe pour la cérémonie funèbre. Le 23 
de ce même mois, Aymon, voulant remplir les intentions 
de sa pieuse épouse, crée une rente de 10 sols, à prendre 
sur la gabelle de Coni, pour rétablissement d'un chapelain 
qui célébrera la messe tous les jours dans la chapelle 
fondée par la comtesse Yolande dans le couvent des 
sœurs de Sainte-Claire de Chambéry, ainsi qu'il résulte 
d'une charte, la première qui nous soit parvenue de celles 
datées par nos princes à Hautecombe*. 

Ce même jour, Yolande mourait dans cette résidence en 
donnant le jour à une enfant qui ne fit que toucher à cette 
terre pour y recevoir l'eau régénératrice et le nom de Ca- 
Uierine. Le lendemain, veille de Noël, jour fixé pour le 
transfert des ossements des princes, les pompes funèbres 
se déployèrent plus lugubres que jamais pour l'ensevelis- 
sement des deux princesses, l'exhumation et le dépôt dans 

pour la peinture. Néanmoins, les comptes des trésoriers généraux 
nou» le montrent se servant d'œufs et non point d'huile dans plusieurs 
églises et au château de Chambéry, au Bourget, à Hautecombe, à 
Évian, etc. Peut-être se servait-il d'huile pour les travaux exécutés 
mr un fond autre que le mortier, tandis que ses fresques /a frescoj se 
peignaient à l'aide d'œufs. 

' Gette nouvelle pension portait k 50 sols le total des rentes qu'il 
a\ail reçues d' Aymon et de ses prédécesseurs, à percevoir sur la ga- 
belle de Couz, jusqu'à ce qu'on lui donnât et assignât une terre de ce 
i^enu. {Les peintres et les peintures en Savoie, du xiue au xii^ siècle, 
par MM. Diifour et Rabut; Mém. de la Soc. sav. d'hist. ; t. XII.) 

* GncHKNON. Savoie, Preuves, p. 168. 



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— 218 — 

le nouvel ossuaire d'une vingtaine d'autres dépouilles mor- 
telles (24 décembre 1342). 

Contre les murs de la chapelle des princes, fut clouée 
sur des ais une chronique des souverains de Savoie que 
Guichenon y vit encore. Elle était écrite en français, sur 
parchemin, et commençait ainsi : S'enmit la Généalogie 
des illmtres seigneurs comtes de Savoie jadis, leurs pros- 
pérités, accroissements d* honneurs et titrer de biens, et aussi 
de leurs adversités *. Dans cette enceinte, venaient s'age-^ 
nouiller les fils de ces guerriers. C/est là qu'ayant sous 
leurs pieds les cendres de leurs ancêtres, devant les yeux 
le récit de leurs actions héroïques , ils se prosternaient 
devant l'auteur de toute gloire, lui demandaient de vaincre 
la brièveté de la vie et le deuil de l'oubli, en marquant leur 
passage ici-bas par le succès de leurs armes mises au 
service dû droit et de l'honneur. 

Profondément attristé par la perte de son épouse qu'il 
affectionnait vivement, et dont les qualités ont fait dire 
qu'elle était « ornée intérieurement et extérieurement de 
toutes les vertus, » Aymon prolongea une existence mal- 
heureuse pendant quelques mois encore et mourut, le 22 
juin 1343, àMontmélian. 

^ Cette chronique finissait en 1391. EUe était, à ce qu'il paraît, le 
résumé de Tancienne Chronique française, riche de renseignements et 
de faits, aujourd'hui perdue. 

Il y avait encore à Hautecombe une Chronique latine ou Obituaire, 
Cronica abbaliœ Aliœcombœ, publiée de nos jours dans les Monum. 
Ilisl. pair. Ce n'est qu'un registre stérile et inexact de noms et de décès, 
auquel on jie peut assigner une date antérieure au xiv* siècle. Elle fut 
probablement composée à l'occasion du transport des ossemenU des 
princes de Savoie dans la chapelle d'Aymon, car elle ne donne que 
les noms de ceux qui y sont déposés; Humbert III, Germaine de 
Zœringen et Boniface, archevêque de Cantorbéry, qui restèrent dans 
leurs tombeaux, n'y figurent point. Plus tard , on y ajouta les noms 
d'Amédée VI et d'Amédée VII. (Sic, Cibrario et Promis.) 



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— 219 — 

Ses funérailles furent splendides *. Son corps resta trois 
jours à Chambéry, exposé dans uno chapelle ardente, ornée 
de tentures noir et or et de 250 écussons aux armes de 
Savoie. Le quatrième jour, un jeudi, il fut transporté à 
Hautecombe, accompagné d'un nombreux cortège d'évê- 
ques, d*abbés, de prêtres et de fidèles. L'ensevelissement 
se fit en grande pompe, au milieu d'un immense concours 
de serviteurs et de sujets en pleurs ; le corps fut déposé à 
côté de ce'ui d'Yolande, dans un tombeau qu'il avait fait 
élever entre la Chapelle des princes et le chœur, et dont 
Guiclienon nous a transmis le magnifique dessin. 

Les éloges n'ont point manqué à ce prince, et il les mérita. 
« Valeureux et prudent, d'un esprit lucide et empreint de 
ce bon sens pratique qui constitue le fondement de l'art de 
gouverner, il sut réparer les fautes du règne précédent ' y> 
et imprima son nom aux lois fondamentales de la mo- 
narchie. 

Dans son testament, daté du 1 1 juin 1343 •, il choisit 
pour sépulture la chapelle qu'il a fait construire à Haute- 



^ Les comptes des trésoriers géut>raux et des chiltelains nous appren- 
nent qu'il fut déposé do fortes sommes pour offrandes , aumônes et 
pompes funèbres, depuis le jour du décès jusqu'à celui de la sépul- 
ture. Pour l'assistance à !a cérémonie, il fut alloué, h cliaque évoque, 
•> florins d'or; h chaque abbé, 3 florins; à chaque prieur conventuel, 
•^ florins: à chaque prieur simple et à chaque chanoine d'église cathé- 
^Irale. 1 florin. Total, 80 florins d'or bon poids. 

Chaque ouvrier tailleur, qui travailla à cette occasion, reçut, pour le 
jonrol la nuit, ,'] deniers (5 fr. 8t c. de notre monnaie actuelle). 

11 se consomma 1,(30) gros pains, 503 moulons et 39 vaches. fArch. 
fif la Chambre des Comptes J 

* CiBRARio, Specc. cron. 

' Il est rédi^'é : In domo forti domini Pétri Mareschalci militis, apud 
''reitum caslellaniœ Montismeliani diocesis Gratianopolitani in ca- 
ntera a latere detersns prioratum deÀlbino, 



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— 220 — 

)e et le monument qu'il y a fait élever. Il veut être 
se dans ce tombeau avec la pompe due à son rang, plus 
le repos de son âme et la rémission de ses péchés que 
s'entourer de la vaine gloire du monde ; aussi il se 
nmande, dès ce moment, au nombreux cortège de 
Is, de religieux, de clercs et de tous ceux qui seront 
lés à ses funérailles et prieront Dieu , «portant des 
ères à la main. » Il fait un grand nombre de libéralités 
veur des principaux monastères et églises de ses États, 
I avec prudence et habileté la régence, qu'il confie spé- 
ment au comte de Genève etau baron de Vaud. Comme 
les dispositions, nous devons rappeler qu'il ordonna à 
léritier d'achever l'hôpital de Saint-Genix, d'établir une 
elle convenable avec chapelain dans chacune de ses 
ences et dans chaque châtellenie ayant an moins 200 
s viennoises de revenus. Il lui prescrivit d'achever la 
elle commencée à Chambérypar son père AmédéeV, 
du Chdteau et de l'Albanne. 



© 



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CHAPITRE XVII 



Naissaaee et premières années du règne d'Amédée VI, le Comte- 
Vert, — ^^Historiqae de» fours et moulins de Chambéry jusqu'au 
xv« siècle. , 



fiaichenon commence Thistoire du règne d'Amédée VI 
par les paroles suivantes, dont le lecteur saura dégager la 
part d'emphase et de flatterie, due à l'influence du siècle 
de Louis XIV, pendant lequel elles furent écrites et à la 
qualité d'historiographe de la Maison de Savoie, dont leur 
auteur était honoré : 

t Les actions héroïques de ce prince, sa conduite judi- 
cieuse, son bonheur extraordinaire et ses mémorables et 
généreuses entreprises lui ont érigé un monument im- 
mortel de gloire et de grandeur : Et quoy que ses ancêtres 
se soient rendus recommandables à tous les siècles par 
leurs éminentes vertus, il semble que luy seul les ayt 
tous surpassé et que tant de belles qualités qui ont esclaté 
en ses prédécesseurs , se soient unies avec excès en sa 
personne pour en faire le modèle d'un prince le plus 
parfait , le plus illustre et le plus glorieux de la terre, 
comparable aux plus grands héros de l'antiquité. » 

Il vint au monde à Chambéry, le 4 janvier \ 334, et y fut 
baptisé solennellement, le 11 du mois suivant, par Aymon 
de Hiolans, évèque de Haurienne. Amé, comte de Genève, 



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— 222 — 

son cousin germain , lui donna son nom. N'ayant que neuf 
années et demie quand il monta sur le trône, il donnait 
lieu de craindre que les troubles qui accompagnaient fré- 
quemment la minorité des souverains, n'agitassent égale- 
ment la sienne ; mais, grâce aux sages précautions prises 
par son père Aymon dans l'organisation de sa tutelle, ces 
troubles furent conjurés , les finances furent sagement 
administrées , la justice rendue, les frontières gardées et 
même reculées. 

En 1347, une alliance conclue entre la Savoie et la 
Bourgogne est cimentée parles fiançailles du jeune Amé- 
dée avec Jeanne, fille de Philippe, duc de Bourgogne. 
D'un âge encore trop peu avancé pour contracter mariage, 
elle fut , suivant l'usage do cette époque , conduite dans 
le pays de son fiancé pour y être élevée et habituée à sa 
future patrie; le château du Bourget fut sa résidence. 
C'est à l'occasion de son arrivée qu'eurent lieu à Cham- 
béry, au mois de janvier suivant , ces fêtes célèbres dont 
le souvenir est resté vivant dans les annales de cette ville. 
Le comte convoqua la fleur de la noblesse des provinces 
de deçà les mn^ils, soit de la Savoie, du Viennois, de 
l'Helvétie et de la Bresse. Pendant trois jours, il y eut 
joutes et tournois , surpassant tout ce qu'on avait vu pré- 
cédemment dans ce genre ; Améilée avait 1 4 ans et fit 
preuve d'une force et d'une vaillance bien supérieures à 
son âge. Ce fut dans ces fêtes qu'il parut, le premier jour, 
portant un costume vert, monté sur un cheval capara- 
çonné en vert, suivi d'un nombreux cort^'ge aux mômes 
couleurs; aussi le nom de Comte-Vert \\À fut donné, et 
c'est sous cette appellation que l'histoire en a glorieuse- 
ment transmis le souvenir à la postérité. 

Ces réjouissances devaient être bientôt suivies d'un des 



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— 223 — 

plus grands fléaux qui aient affligé l'Europe. La peste, 
venue d'Orient, s'étendit sur tout l'Occident et y fit des 
ravages que l'on a peine à s'imaginer. Les comptes du 
conseil résident de Chambéry nous apprennent que la 
mortalité dura , dans cette ville , du commencement du 
mois d'août au mois -de novembre 1 348 ; ce fut alors 
que mourut Georges d'Aquila, le décorateur de la Chapelle 
des Princes*. 

L'année suivante fut marquée par un événement de 
haute importance pour les destinées de la monarchie de 
Savoie : ce fut la réunion du Dauphiné à la France. Le 
Dauphiné, obéré de dettes, était gouverné par Humbert II, 
dont Tunique fils était mort en 1 343. Depuis lors , le dau- 
phin pensa vendre ses États. Après diverses négociations 
avec le comte de Savoie et d'autres princes voisins, qui 
tous en convoitaient la possession , il les céda définitive- 
ment à Philippe VI, à condition que le Dauphiné serait 
l'apanage du fils aîné des rois de France. Cette cession 
fut bien reçue de la noblesse dauphinoise ; elle espéra voir 
ainsi le terme de leurs querelles séculaires avec les Savoi- 
siens, qui n'oseraient plus se mesurer avec les sujets du 
roi de France. Néanmoins, l'enchevêtrement des posses- 
sions du dauphin et du comte était tel que de nouvelles 
incursions vinrent encore semer la dévastation et la ruine 
sur les terres ennemies , et procurèrent aux troupes sa- 
voisiennes la victoire des Abrets , où toute la noblesse du 
Dauphiné qui y prit part, fut prisonnière (avril 1354) '. Un 
traité de paix et de rectification de frontières s'ensuivit 
par la médiation du roi de France , Jean II , le Bon. Le 



* CiBRARio, Savoia, t. III, p. 102. 

* CutARio, Specc, cron. 



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— 224 — 
5 janvier 1355, à Paris, il fut convenu que le comte de 
Savoie céderait au dauphin de France le Viennois et toutes 
ses possessions situées au delà du Guiers, et qu'ei? retour 
le dauphin lui abandonnerait les seigneuries de Gex, de 
Faucigny, un grand nombre de châteaux et terres, et 
généralement tout ce qu'il possédait en deçà des rivières 
de l'Ain et dé TAlbarine. Le comte rendra à ses parents 
Jeanne de Bourgogne, avec qui Tunion projetée n'eut point 
lieu*; alliance et amitié existeront entre France et Savoie, 
sauf contre Tempereur. 

Pour cimenter ce traité, Amédée VI épousa Bonne de 
Bourbon , cousine du roi , qui entra en Savoie par Yenne, 
suivie de 80 cavaliers, et y fut reçue solennellement *. 

Ces traités rendirent plus compactes les possessions de 
la Maison de Savoie ; mais, en substituant le roi de Franœ 
au dauphin de Viennois, ils firent cesser pour elle tout 
espoir d'agrandissement de ce côté. Aussi, dès ce moment, 
ses vues se portèrent vers Tltalie et vers la grande source 
de la puissance séculière au moyen-âge, le saint empire 
romain. . 

Ces événements, malgré leur grande importance politi- 
que , n'empêchaient point le Comte- Vert de se mêler à des 
questions d'administration locale. 

Déjà, quelques années auparavant , en 1 349 , nous le 
voyons, tout jeune encore, intervenir personnellement à 
un traité passé entre lui , l'abbaye d'Hautecombe et la 
ville de Chambéry, relativement aux fours de cette ville. 

^ On ne voulut, disent les historiens contemporains , qu'une dee 
plus riches héritières de la chrétienté sortît de France pour agrandir 
une puissance qui déjà prenait, à son gré, trop d'accroissement. Ce fat 
donc un motif politique qui empêcha ce mariage. 

' GiBRARio, Savoia, t. III, p. 1;^. 



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— 225 — 

Nous sommes ainsi ramenés à notre monastère, et nous 
allons exposer ici l'historique de ses droits sur les fours 
et moulins de Chambéry, depuis leur origine jusqu'à la 
fin du siècle dont nous nous occupons. 

Les droits de mouture et de fournage formaient une 
catégorie de ces nombreux droits féodaux désignés sous le 
Dom générique de banalités. Cette classe de privilèges en- 
lassait tellement le serf, qu'il ne pouvait ni chasser sur ses 
terres, ni moudre à son moulin, ni cuire à son four, ni 
fouler ses draps à son usine, ni aiguiser ses outils à sa 
meule, ni faire son vin à son pressoir, ni vendre ses 
denrées au marché public, ni tenir pigeons dans son co- 
lombier, ni avoir lapins dans son clapier, etc. Au seigneur 
seul étaient résenées ces prérogatives ^ Aussi, quand 
Amédée IV donna à l'abbaye d'Hautecombe les fours et 
moulins de Chambéry, en 1253, à titre d'aumône, il 
accomplit une libéralité importante. Tous les habitants de 
celte ville, obligés d'y avoir recours et ne pouvant en 
créer d'autres , étaient placés sous la dépendance de l'ab- 
baye en même temps qu'ils contribuaient à grossir ses 
revenus. 

Ces propriétés, situées dans une localité assez éloi- 
gnée, séparée du monastère par un lac et une plaine ma- 
récageuse , étaient d'une administration diflicile pour la 
communauté d'Hautecombe. Aussi voyons -nous qu'elle 
s'associa les successeurs d'Amédée IV , puis les syndics 
de Chambéry et d'autres particuliers, pour se la rendre 
moms onéreuse. 

Les fours cédés originairement * étaient au nombre de 
deux : celui de la porte Paneterie et celui de Bourgneuf. 



' CflAMPiOKNiÈaE, Traité des Eaux cot^ranteSy n*332. 
' Suprh, chap. x. 



15 



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— 2à6 — 

En 4 349, il en existait cinq, ainsi désignés dans i'acte de 
leur albergement aux syndics de la ville : le fouf de 
« Forsporte (joris portant ), prés de la maison de Jean 
Vienz. » Il était situé à Tangle actuel de la rue Croix-d'Or 
et de la place Saint-Léger. 

Celui de « la Grenaterie, près de la maison du nommé 
Affeitaz, » situé sur la place Saint-Léger. Une partie de 
cette place portait le nom de rue de la Grenaterie ou rue 
Tupin , avant l'établissement de la rue de Boigne. 

« Le four près de la maison qui appartenait autrefois à 
Jean Bonivard et maintenant à Aymon Bonivard. » Il a 
existé, jusqu'à ces dernières années , dans la petite rue 
Apollonie, appelée autrefois rue du Four. 

« Le four de Bourgneuf, près de la maison de Pierre 
Moine, » rue Juiverie actuelle, près de la maison Morand, 
r/était un des deux cédés par Amédée IV. 
(^^ - , 1^ Enfin « le four Neuf sous le Château », qui devait être 
dans la rue actuelle de la Trésorerie. 

Le 17 février 1349, Tabbaye céda la moitié indivise de 
ces fours au comte Amédée VI, moyennant la rente annuelle 
de 23 sols tournois^ ; puis, le mois suivant, Tabbaye et 
le comte les donnèrent en empbytéose et albergement, 
avec toutes leurs dépendances et revenus , à la ville de 
Chambéry, représentée par Jean Bonivard et Jacquemet 
Bouczan, ses syndics, moyennant la redevance annuelle de 
80 florins d'or de Florence, bon poids \ payables au comte 

• Archives de Cour, Abbaye d'Hautecombe, paquet I, n* 11. — 
Mém. et Doc. de la Soc. sav. d'hisU, t. III, p. 89. 

Voir, aux Documents, n'25, la procuration donnée par l'abbé Etienne 
et tout le couvent d'Hautecombe au frère Jean Bouczan, le 10 février 
1349, pour représenter l'abbaye à cet acte de cession. 

* Ce florin valait, en monnaie métallique de nos jours, 12fr. 36 c.; 
en froment, 24 fr. 44 c. 



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— WI — 

etiFabbâye qui se les diviseront, moitié le jour de la fête 
de saint Michel, moitié le jour de T Annonciation. Puis, 
suivant Tusage de l'époque, des garants pour Taccomplis- 
semeot des engagements réciproques sont donnés par 
ehaque partie. Au nom de la ville, les deux syndics 
ci-dessus et quatre autres bourgeois et habitants, Guil- 
laume Bon, Pierre Bonivard, Rolet Candie et Guillaume 
deClet, garantissent par leur serment et par Thypothéque 
de tous leurs biens présents et ftiturs le payement de la 
rente stipulée et des dépenses dont elle pourrait être 
roccasion. De la part du comte et de Tabbaye, cinquante 
personnes, tant bourgeois qu'habitants de Chambéry, assu- 
rent de la même manière l'exécution de leurs engagements. 

En outre, les albergateurs promettent aux représentants 
de la ville de leur maintenir et défendre la possession 
desdits fours , à leurs propres dépens ; le comte prend 
spécialement cet engagement pour l'abbaye et en assure 
Texécution par l'hypothèque de tous ses biens. 

L'acte est passé dans la grande salle du Château de Cham- 
béry, le 25 mars 4349, en présence du comte Amédée 
« se disant majeur de U ans », de frère Jean Bouczan, 
moine et procureur d'Hautecombe , des représentants et 
garants de la ville ci-dessus nommés et d'un grand nombre 
d'autres personnes appelées comme témoins, parmi les- 
quelles on remarque l'évêque d'Yvrée, Amédée de Savoie, 
é?é^ élu de Maurienne ; Pierre, seigneur des Hurtières ; 
Pierre de Montagny ; Etienne de Compeys, chanoine de 
Seoéve ; Georges ^e Solier, chancelier de Savoie*. 

Trois ans après, le 6 juin 1352, suivant ChapperonS 
l'abbé d'Ifeiutecx)mbe céda au comrte de Savoie ^5 florins 

' Mém, de la Soc. 9av, d'hist., t. III, p. 87. 
" Chapperon, Chambéry au XIV* siècle, p. 291. 



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— 228 — 

gros tournois, qu'il possédait sur la leyde de Chambéry, 
et eu reçut en échange une pareille somme sur les droits 
qui revenaient oU comte dans les servis dus par les syndics 
à raison des fours, suivant îacte précédent. De sorte qu'à 
partir de ce moment, la ville devait 65 florins à Tabbaye 
d'Hautecombe et 15 au comte. 

La ville de Chambéry, à ce qu'il parait, avait mal calculé 
les conséquences de Talbergement de 1 349. Les frais d'en- 
tretien des fours, la difficulté de les afl'ermer dans les 
années de peste ou de disette, furent tels que, dès 1360, 
elle refusa presque constamment de payer le servis. En 
1362, les syndics ayant persisté dans leur refus, ils furent 
excommuniés. Il leur fallut faire beaucoup de démarches 
et subir plusieurs comparutions devant l'évêque de Belley 
pour être relevés de cette censure, qui dura depuis le 6 
septembre 1363 jusqu'au 10 avril 1363. Néanmoins, le 
servis était trop onéreux ; après bien des discussions, un 
arrangement intervint entre l'abbé d'Hautecombe et les 
syndics. L'abbé, usant d'une certaine autorisation accordée 
à son monastère d'aliéner diverses propriétés , réduisit de 
30 florins la rente annuelle des fours, et les 50 florins 
restant durent être payés annuellement à raison de 13 
entre les mains du comte et de 35 à l'abbaye. Cet accord 
fut consenti moyennant le payement fait par la ville d'une 
autre somme de 450 florins. L'acte passé à cette occasion, 
le fut à Hautecombe, le 29 juin 1368, par M« Cohenno, 
notaire, en présence d'Antoine de La Conche, sacristain 
d'Aix; Pierre d'Orlier et Antoine de Montfalcon, damoi- 
seaux, etc. *. 

Peu d'années après avoir associé le comte de Savoie et la 
ville de Chambéry à la possession de ses fours, Tabbé 

* Ghapperon, Chambéry au J/F« siècle, p. 494. 

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— 229 — 

désira en faire autant pour ses moulins. Grâce aux nom- 
breux canaux par lesquels TAlbane entourait la ville, 
ces artifices étaient assez multipliés. Ceux donnés à Tab- 
baye, en 1233, étaient au nombre de^cinq, savoir : 

Celui des Charmettes (Chalmete de Thoveriû) , au- 
dessous de la maison forte des Charmettes, existant encore, 
en 1861, sous le nom de moulin Collomb. 

le moulin Neuf, situé vers Porte-Reine, à côté du 
cimetière qui, autrefois, entourait l'église de Saint-Pierre- 
sous-le-Château. 

Lq moulin de la Porte, au pied des murs du Château, 
entre la tour de la Trésorerie et Tancienne porte de 
Mâché». 

Le moulin de la Place, appelé aussi moulin d'Haute- 
combe, s'élevant dans le bas du faubourg de Mâché, au 
fond de la place actuelle de Tabbatoir. Après avoir été long- 
temps affecté à d'autres usages , le bâtiment a été détruit 
en <849, dans les transformations qu'a subies ce quartier. 
L'abbaye possédait encore une maison qui n'était séparée 
du moulin que par la rue qui le desservait. 

Le cinquième était celui du Verney, situé près du clos 
actuel du Bon-Pasteur. On l'appelait, en 1381, moulin de 
Pichardéry et, plus tard, moulin de Falcoz, probablement 
du nom de ses possesseurs. Il n'a disparu qu'en 1866, lors 
de l'établissement de l'avenue de Mâché'. 

Cette propriété féodale avait subi quelques modifi- 
cations, lorsque, un siècle plus tard, l'abbaye voulut la 
partager avec le comte de Savoie. A cet effet, toute la 

^ C'est le liea que lui assigne Ghapperon. M. Dufour, dans les Mém. 
delà Soc. sav. d'hisi,, le place en dehors de la porte de Montméliau, 
qui te trouvait près da théâtre actuel. 

* CiupnraoH , Chambéry au XIV* siècle. 



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— JÊM — 

communauté se réunit dans la salle capitulaire et donne 
plein pouvoir à deux de ses niembres, Jacques de Bor- 
deaux, premier cellerier ; Jean Bouczan, trésorier du 
monastère, et encore à Pierre de La Chapelle, notaire de 
Tabbaye, de les représenter dans toutes affaires et spécia- 
lement dans réchange de tout ou partie de leurs moulios 
de Chambéry avec le comte Amédée. L'acte est reçu par 
Guillaume Genevois , de Clarafond , notaire impérial et 
secrétaire du comte de Savoie, le 24 décembre <355*, 
en présence d'Etienne de Montclair, de Johannon de 
Cheyndri* et de Berthet Barbier, témoins requis, et de 
tous les religieux du couvent, dont voici les noms : Jean 
de Montclair, abbé ; Hugues de Rumilly, prieur ; Pierre de 
Chevelu ; Aymon de Bruysson », portier ; Jacques Cuenno; 
Guychard d- Albiez ; P. de Cessens ; Robert de Rumilly ; 
Antoine du Pont ; Jean de Lustrin ; P. de Belley ; Fran- 
çois de Chaux, sacristain ; Jean d*Aix ; Antoine de Rossy ; 
Hugues Courti; Etienne Painvin* ; P. de Gecz; Henri 
de Charencinay; Girard de Desingy; G. de Alondeza; 
Corenzii de Viry ; P. Candie ; Amédée de Peladru, sous- 
prieur ; Guiffred de Bruysson ; G. Corbel ; Thomas de 
Chaux ; Antelme Cornavin ; P. de Mons ; Hugues de Eyma- 
vinea ; Aymon de Thonon ; P. de Laveurs ; Guigne de 
Chambéry ; P. de Massigny ; Jean de Rumilly et Jacques 
de Viry. 

* C*eat peut-être en 1356 qu'il faut lire, cv l'acte pour lequel cette 
procuration a été donnée , a été passé le 28 décembre 1356. Ce sera 
une erreur de copiste, comme l'a pensé M. le général Dufour, qui a 
publié ce document dans les Mém. de la Sodéié sav. d'hisL, t. V, 
p.3?6. 

» Çbind^ieujt? 

* Brison? 

* Skphanopani et vint. 



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— f 84 --. 

Le «jour (le la fête des Saints-Innocents y> (28 décembre 
4356), les mandataires de Tabbaye se rendent au'château 
du Bom^get, auprès de leur souverain. Là, en sa présence 
et devant les principaux gentilshommes de sa cour , Jean 
de Saint- Amour; Guillaume de la Baume, seigneur de 
l'Albergement ; Louis Rivoire , seigneur de Domessin ; 
Hambert, bâtard, seigneur d'Arviliars et des Mollettes; 
Aymon de Challant , seigneur de Fenicy, et Aymé Ville, 
ils exposent que les nobles bourgeois et habitants de 
Chambéry avaient usurpé les droits de Tabbaye, s'en main- 
tenaient en possession par la force, refusaient de payer le 
senis, et que, pour faire cesser ce mépris de leurs, droits, 
l'abbé et les religieux d'Hautecombe avaient résolu d'offrir 
au comte de Savoie la moitié des moulins du Verney, de la 
Porte, de Viviand-le-Vieil S des Charmettes et de tous 
autres que Tabbaye possédait à Chambéry, moyennant une 
rente annuelle de 30 veissels de froment et diverses au- 
tres conditions que le comte s'engagerait à remplir. 

Entre autres conditions, le comte obligerait nobles, 
bourgeois et autres personnes, habitant dans l'étendue des 
franchises de la ville , de moudre à ces moulins ; il s'op- 
poserait à ce que personne, de quelque condition, état 
ou dignité qu'elle fût, vînt établir d'autres artifices sans 
la permission des religieux ; et si le comte en établis- 
sait, avec le consentement préalable desdits religieux , la 
moitié des revenus de ces nouveaux moulins leur appar- 
li/Bndrajit. Le comte et ses héritiers s'opposeront aussi à 
ce que des meuniers (mugnerii) étrangers viennent 
prendre des blés dans la ville et ses faubourgs, pour les 
fa»e moudre ailleurs, et ils n'accorderont aucune autori- 

* Cet artifice n'existait pas en 1253. Il se trouvait près du Pout- 
d'Enfer, rueluiverie. 



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— 232 — 

sation de ce genfe sans le consentement des religieux. 
C'était revenir aux termes de la donation d'Amédée IV. 

S'il arrivait qu'un ou plusieurs de ces artifices ne pus- 
sent être ascensés, ils seraient exploités à frais communs ; 
leurs revenus seraient déposés dans une caisse commune, 
fermée à deux clés, dont chaque partie en garderait une. 
Les dépenses nécessitées par cette exploitation seraient 
supportées par égale part. 

Un acte fut érigé en conformité de ces clauses *. 

Pour compléter ce que nous avons à dire de cette pro- 
priété de l'abbaye pendant le xiv^ siècle, nous ajouterons 
que, vers la fin de cette époque, le moulin des Charmettes 
et un pré voisin étaient affermés à noble Pierre de Lompnes, 
rinforluné pharmacien du comte Rouge, qui eut le mal- 
heur de préparer, ensuite des prescriptions de Jean de 
Granville, les remèdes auxquels on attribue la mort de son 
maître. Arrêté en mai 1392, deux ans après il fut con- 
damné à mort. L'exécution de la sentence eut lieu, au mois 
de juillet suivant, sur la butte de Leschaud,api/^ cafce*, où 
s'élevaient alors les fourches patibulaires de Ch^mbéry, et 
elle fut horrible. Brisé par la torture, son corps fut 
attaché à la queue d'un cheval , traîné par les rues de 
Chambéry, puis divisé en quatre quartiers. Le bourreau 
les sala soigneusement, et ils furent aussitôt expédiés, pour 
y être exposés, dans les quatre villes les plus importantes des 
quatre principaux États de la monarchie : Moudon, Yvrée, 
Avigliana et Bourg, à qui fut réservée la tête du « trayteur ' ». 

* Mém, delà Soc. aav. d'hist., t. V, p. 350. 

• Chappkron, Chambéry, p. 286. —W Costa, Matériaux histor. 
{Mém, de VAcad, de Sav.,r série, t. Xï, p. 172.) 

Le messager de Tarentaise reçut pour l'y porter 11 florins, petit 
poids. 



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— 233 — 

r/est ainsi qu'à cette époque Ton comprenait Texem- 
plarité de la peine. 

Inutile d'ajouter que ses biens furent confisqués. 

Hauteconibe continua cependant à percevoir la moitié 
de la censé du moulin des Charmettes. 

Divers actes nous apprennent que les fermiers de ces 
artifices changeaient fréquemment. Suivant Tusage d'alors, 
le contrat de louage était souvent transformé en emphy- 
téose ou albergement, et nous voyons, en effet, ceux qui 
les tenaient à bail les vendre à des tiers, sous la seule 
réserve de l'approbation de l'abbaye. Ainsi, en 4390, 
Amédée Polmier vend, tant en son nom qu'en celui de son 
frère Jean, à Viviand-Ie-Vieil, pour 200 florins d'or, les 
deux moulins qu'il possède sous le Château et qui relèvent 
d'Hâutecombe. Quelques années après, Viviand revend la 
moitié de ces moulins à dame Jeannette Vallard, femme 
Lageret, et cette vente est approuvée par Pierre du Bourg, 
moine et procureur d'Hautecombe, le 2 avril 1395 *. 

Trois ans plus tard, le moulin de la porte de Mâché est 
donné en albergement perpétuel, et cette fois par le comte 
et l'abbaye, à Pierre et Jean Pervoin, sous le cens annuel 
de 20 veissels de froment. 

Le moulin Neuf(k Porte-Reine) était possédé par Jean- 
nette, fille de Jean Torombert, vers 4392. Le U août de 
cette même année, l'abbé et les religieux d'Hautecombe 
approuvèrent la vente qu'elle avait consentie de la moitié 
du domaine utile de ce moulin à Jean Lageret et aussi 
l'investiture qui s'ensuivit en faveur de sa veuve, comme 



* Préfecture de Chambéry. Inventaire des écritures des duché ôt 
province de Savoie, existant aux Archives de Cour. 



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— M» — 

de ses enfants, moyennant le servis annuel de 
ils de froment dus à Tabbaye *. 

ives de Cour, Abbaye d'Hauteœmbe, paqaet I, n* 14. 

i Lageret avait été condamné à mort pour sortit ^ge. En 1422. 

m, dont il avait été le conseiller, vendit à Humbert, bâtard 

3, pour 880 florins d'or« les biens que possédait I^eret à 

Y' 



& 



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CHAPITRE XVIII 



L 



Carrière importante de Louis II, sire de Vaud. — II est enseveli 
à Hautecombe. 



Pendant les années où s'opérèrent, dans les propriétés 
féodales que Tabbaye avait à Chambéry, les changements 
exposés au chapitre précédent, Louis II, seigneur du pays 
(le Vaud, vint à mourir ; et, suivant les traditions de sa 
famille, il voulut être déposé à Hautecombe. 

Fils aîné des nombreux enfants de Louis I" et de 
Jeanne de Montfort-Amaury, il était né vers 1 269 et avait 
succédé à son père dans la baronnie apanagée de Vaud, 
Bugey et Valroraey, à Tàge de 33 ans. Quelques années 
après, il épousa Isabelle de Chàlons-Arlay * ; et, n'ayant pas 
de vastes États à gouverner, il mit ses talents militaires et 
les précieuses qualités d'esprit dont la nature Tavait 
doué, au service des princes de sa famille et des souve- 
rains voisins. Aussi le voyons-nous, pendant de longues 
années, jouer un rôle important à la cour d'Allemagne et à 
celle de France. 

Henri VII venait d'être élu empereur (1308). Ayant 
appris le succès de Robert , roi de Sicile, en Lombardie 
et en Piémont, il envoya au-delà des Alpes, afin de mettre 

^ R^. gm,, Tableaux généalogiques. 

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— 236 — ^ 

obstacle au traité que les Astésans voulaient conclure avec 
Robert, Louis II, qui se dirigea successivement sur Coni, 
Savone, Gênes et Pise, pour maintenir ces villes dans 
l'obéissance, et qui se rendit ensuite auprès des Florentins 
pour les obliger à lever le siège d'Arezzo , à rendre à 
Tempereur, lors de la cérémonie de son futur couronne- 
ment, les honneurs auxquels il avait droit et à lui députer 
des ambassadeurs à Lausanne. 

Lorsque Henri VII entreprit cette promenade militaire 
en Italie, qui était dans les usages des Césars allemands, 
Louis de Savoie lui fit cortège, l'assista à la cérémonie de 
la prise de possession de la couronne de fer*, à Milan; 
comme, en 1309, il avait pris part au couronnement 
d'Edouard II, dans le palais de Westminster. 

Retenu en Lombardie par les dissensions qui y régnaient, 
Henri envoya à Rome le sire de Vaud. Il y fut comblé 
d'honneurs et nommé par le peuple sénateur romain. 
Néanmoins, le parti impérial n'était pas très puissant dans 
cette ville ; Louis s'en éloigna en y laissant un lieutenant, 
alla rejoindre l'empereur , qui assiégeait Brescia , puis 
retourna à Rome avec cinq cents cavaliers allemands. 
Malgré ce secours, les gibelins ne furent rassurés que par 
l'arrivée de leur véritable chef. 

La mort prématurée d'Henri VII, survenue en 1313, fit 
tourner les vues de Louis II vers la France. Nous le trou- 
vons, entre autres, à la bataille de Mont-Cassel, combattant 
les Flamands avec le comte de Savoie, sous la bannière de 
Philippe de Valois (1328) ; à la néfaste journée de Crécy, 

* Il ne pat ceindre qu'une couronne d'acier, attendu que Guy délia 
Torre avait mis la couronne de fer en gage chez les Juifs. (Albert dc 
Bots, Congrès scientifique de France, àChambéry, 1863.) 



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— 237 — 

luttant vainement contre les Anglais , et encore au siège 
de Calais. 

Mon moins estimé comme conseiller et administrateur 
que comme guerrier, il fut médiateur dans un grand 
nombre d'arrangements entre les membres de sa famille et 
dans divers traités de paix entre souverains étrangers. 
Aymon, comte de Savoie, avait souvent recours à ses 
lumières : il l'avait nommé tuteur de son jeune succes- 
seur, et nous avons vu que la minorité d'Amédée VI ne fut 
point sans honneur pour la dynastie. 

Hautecombe lui doit un pieux souvenir, non-seulement 
pour la confirmation qu'il fit en sa faveur, en 1320, des 
droits que son père avait cédés à cette abbaye sur Laveurs 
et Lignin S mais aussi à raison des nombreuses clauses de 
son testament qui s'y rapportent. 

Et d'abord, il charge l'abbé et le couvent d'Hautecombe 
de le faire ensevelir dans leur monastère , quel que soit 
le lieu où il mourra, et de lui rendre les derniers honneurs 
dus à son rang ; le tout, aux frais de son héritière Cathe- 
rine, sa fille. 

Il donne à l'abbé et au couvent, 10 livres gros tournois 
ou bien un revenu annuel de 10 livres viennoises, au 
choix de son héritière, à l'effet de célébrer, chaque année, 
dans le monastère d'Hautecombe, deux services pour le 
repos de son âme ou de celle de ses parents ; l'un, le jour 
de sa mort, l'autre, le jour que l'abbé et le couvent fixeront 
à leur gré. 

De plus, il ordonne que tous les jours, et à perpétuité, 
il soit dit une messe par un religieux de l'abbaye, dans les 

' C'est par erreur qae les historiens d'Hautecombe, qui ont parlé de 
eette donation , l'attribuent à Louis II. Ce prince ne fit que la con- 
firmer. — \oir 9uprà, p. 189. 



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— 288 — 

mêmes intentions que ci-devant, à l'autel le plus rapproAé 
de son tombeau ; et, à cet effet, il lègue au monastère une 
somme de i 5 livres gros tournois ou une rente annuelle de 
45 livres viennoises. 

Il confie l'exécution de ses volontés testamentaires à 
différents personnages , entre autres , à Tabbé d'Haute- 
combe, dont il ne donne point le nom. 

Le testament est fait à son château dlverdun, le 29 mars 
4340'. 

L'héritier institué est l'unique enfant qui lui restait, 
Catherine de Savoie. Son fils, Jean, était mort sans enfants 
avant cette époque. II lui substitua, dans le cas où elle 
mourrait elle-même sans postérité, le comte de Savoie. 

Louis II mourut en 1350 et fut, suivant son désir, 
inhumé à Hautecombe. Un bas-relief de son cénotaphe le 
représente commandant l'arrière-garde de l'armée fran- 
çaise à Crécy et culbutant les troupes du prince de Galles 
qui prennent la fuite. 

Sa fille Catherine, mariée trois fois et n'espérant plus 
avoir d'héritier, hâta le moment du retour naturel de son 
fief au comté de Savoie, en vendant à Amédée VI, le 9 
juillet i 359, pour le prix de 1 60,000 ûovins d'or, les terres 
de Vaud et ce qu'elle possédait dans le Bugey et le Valro- 
mey. Ces provinces furent ainsi réunies de nouveau à la 
Savoie après soixante-dix ans de séparation*. Cet événe- 
ment nous ramène au glorieux règne du Comte-Vert. 

* GuiCHENON, Preuves, 641. 

• Id. , Savoie, p. 1092. — L'acte est 'passé au palais épiscoptl 
de Belley. Parmi les cautions données par Amédée Vlpourle paye- 
ment d'une partie du prix, se trouvaient Galois de i.a Baume et «on fils 
Guillaume, seigneur de l'Albergement ; Jean, seigneur de la Chambre: 
François, seigneur de la Serraz; Aymar de Seyssel, seigneur d'Aix: 
Louis de Rivoire, seigneur de Domessin, etc. 



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CfiAPITRË XIX 



Glorieux règne d'Amédée VI, le Comte-Vert. — Mort dans la Poaille, 
il est transporté à Haatecombe. — Splendides funérailles. — Créa- 
tion de Tordre du Collier. — Son épouse, Bonne de Bourbon, fonde 
la ehapelle de Saint-Benoit et de Saint-Bernard. 



Nous avons laissé Amédée VI recevant de Tabbaye 
d'Hautecombe la moitié des moulins de Chambéry, moyen- 
nant certaines conditions qui tendaient principalement à 
assurer aux religieux la protection du comte de Savoie 
contre les usurpateurs de leurs droits. Cette même année, 
comme conséquence de la réunion du Dauphiné à la France, 
il inaugura une politique italienne et impériale, par les 
hautes fonctions de grand juge impérial, qui lui furent 
conférées en vertu de lettres patentes , signées à Prague , 
le M des calendes d'août 1356. Il eut ainsi le privilège 
de faire porter devant lui toutes les appellations de causes, 
ressortissant précédemment de la chambre impériale , in- 
terjetées parles archevêques, évêques, abbés, prélats et 
juges séculiers, dans les limites et dépendances du comté 
de Savoie*. 

Trois années plus tara, son autorité , affermie par ces 
importantes prérogatives , s'étendait sur le pays do Vaud 
et sur le Valroraey, qui venaient de faire retour à la mo- 

* 

* GciCHiRoif, Preuves, p. 200. 



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— 240 — 

narchie, et sur le Piémont, que Jacques d'Achaie venait de 
perdre. Ce prince, ayant voulu établir des taxes sur les 
marchandises qui passaient de son fief en Savoie , Amé- 
dée YI, qui le lui avait défendu, descend en Piémont, lui 
enlève ses possessions et renvoie prisonnier au château 
de Rivoli. Néanmoins, en 1363, il les lui restitue, ne s'en 
réservant que la haute suzeraineté. Après deux années 
de luttes victorieuses contre les seigneurs de Montferrat, 
de Saluées et de Milan , il revint en Savoie rendre les 
honneurs à Tempereur d'Allemagne qui devait y passer. 

Suivi de cinquante-sept barons , chevaliers et écuyers 
de sa cour et d'un grand nombre d'autres personnes , il 
alla recevoir Charles IV à Morat, sur les frontières de ses 
États (4 mai 1365), l'accompagna à Lausanne, Genève, 
Rumilly et Chambéry, où ils arrivèrent huit jours après, 
un dimanche. Là, l'empereur fut gracieusement accueilli 
par Bonne de Bourbon , comtesse de Savoie, par la com- 
tesse d^ Genevois et par onze autres dames de haut parage. 

Il y eut des fêtes splendides. Le lendemain de son arrivée, 
dans la grande salle du château , Amédée YI fit hommage 
de ses États à l'empereur et en reçut l'investiture par la 
remise d'étendards .de soie rouge. A cette occasion , on 
avait élevé dans le fond de la salle un trône richement 
décoré pour l'empereur et, en face, un siège couvert d'un 
drap d'or pour le comte. Quelques-uns des principaux 
barons étaient présents à la cérémonie; les autres station- 
naient à cheval et tout armés sur la place qui s'étendait, 
comme aujourd'hui, au bas du Château. Après la séance, on 
jeta au peuple les drapeaux qui avaient servi de symbole 
à l'investiture. 

L'empereur , étendant les privilèges accordés au Comte- 
Vert par les patentes de Prague , le nomma , ce même jour, 



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— 244 — 

vicaire général de l'empire pour les diocèses de Sion , de 
Lausanne , de Genève , d'Aoste, d'Ivrée, de Turin , de Mau- 
rienne, de Belley, pour le comté de Savoie, et encore pour 
les diocèses de Lyon, de Mâcon et de Grenoble, en tant que 
dans ces diocèses existeraient des sujets du comte de 
Savoie. Par suite de cette dignité, Amédée et ses succes- 
seurs jouiront dans ces territoires des mêmes prérogatives 
que l'empereur, y auront la juridiction, les droits réga- 
liens, Tautorité, et recevront Thommage des vassaux de 
Tempire. Bien différente des simples vicariats accordés à 
ses prédécesseurs , cette dignité nouvelle fut une espèce 
de vice-royauté perpétuelle et héréditaire dans sa famille * . 

Le Comte-Vert suivit l'empereur jusqu'à Avignon auprès 
du pape Clément et, le 17 juillet suivant, il le reçut Ae 
nouveau dans sa charmante résidence du Bourget , puis il 
lui fit escorte jusqu'à Berne, d'où Charles IV rentra en 
Allemagne. Dans cette ville , l'empereur ordonna à l'ar- 
chevêque de Lyon et aux évêques de Màcon et de Gre- 
noble de prêter serment de fidélité à Tempire dans les 
mains du comte de Savoie, prince du Saint-Empire, et 
les prévint qu'en cas de refus, il lui laissait le pouvoir de 
les y contraindre'. 

Dans l'entrevue d'Avignon, le Comte-Vert avait été solli- 
cité par le pape et l'empereur d'Allemagne à porter secours 

* QnGBBNON, Savoie, Preuves, p. 207. — Costa, Mém. hisl.. t. I, 
p.i25. 

Ce fat pendant le séjour de l'empereur à Chambéry qu'eut lieu 1^ 
banquet dont la chronique de Champier nous a transmis les détails. 
L'empereur, seul à table, sous un dais et sur une estrade élevée dans la 
grande salle du château de Chambéry, fut servi par le comte de Savoie 
et par ses principaux barons, tous à cheval, armés de toutes pièces. 
Os parcouraient ainsi les salles et portaient les viandes dont la plupart 
étaient dorées. 

' GuiCHiROif, Preuves, p. 208. 16 



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— 2i2 — 

à l'empereur d'Orient, qui lui était uni par des liens de 
parenté et à qui le roi de Bulgarie et le sultan faisaient 
une guerre cruelle. Voyant que Thonneur de la chrétienté 
était intéressé, il y consentit. A peine de retour en Savoie, 
il fait, malgré la défection de ses alliés, les préparatifs de 
cette expédition lointaine , laisse le gouvernement de ses 
États à Bonne de Bourbon et donne rendez-vous à ses 
troupes à Venise, au mois de mai 1366. Il s'embarque, 
suivi de Télite de la noblesse de ses pro>1nces et des pays 
voisins, marche de triomphe en triomphe, rend la liberté à 
3çtm Paléologue, Tamène à la foi catholique et revient, ud 
an après, couvert de l'éclat de cette croisade qu'il avait 
accomplie seul. 

Aussi , depuis lors , il n'eut plus d'égal en Europe. Too- 
tes les grandes questions de l'Italie furent résolues par la 
sagesse de son jugement ou par la force de son épée. U 
se déclare le défenseur des héritiers de Montferrat contre 
les Visconti; il entre, l'année suivante (1372), dans une 
grande ligue formée contre eux entre le pape , l'empereur 
et plusieurs souverains de l'Italie. Nommé capitaine géné- 
ral , il conduit triomphalement les troupes fédérées dans 
tout le nord de TUalie, en Toscane, et, à l'expiration de 
l'année de service féodal, il revient parLivourne, Gênes 
et Savone. 

Il ne put longtemps jouir du repos que lui offrait son 
château solitaire des bords du lac. Appelé en Suisse pour 
calmer les agitations de la vallée du Rhône, il se rend, 
de là, dans le haut Piémont, où le réclament l'évêque de 
Verceil et les habitants de Bielle pour concilier leurs diffé- 
rends. L'heureux résultat de cette négociation lui amena 
l'acquisition du district de Bielle et de quelques villes voi- 
sines qui se donnèrent volontairement à lui. Peu après, 



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— 243 — 

il s'interpose entre les Vénitiens et les Génois et réussil 
àlenr faire signer une paix jugée impossible, tant leurs 
haines étaient anciennes et profondes. 

En 1382, le royaume de Naples était disputé par deux 
compétiteurs, Charles de Durras et Louis d'Anjou. Amédée, 
déjà lié au sort de ce dernier par une promesse de 
mille lances, faite en février 1381 , se voit encore engagé à 
le secourir par Clément VII , qui lui abandonne la terre 
de Diano, et par la cession que lui fait Louis d'Anjou de 
tout ce qull possédait ou avait droit de posséder en Pié- 
mont*. Il lève une armée de deux mille lances, la conduit 
en personne à travers l'Italie , pénètre dans l'État napoli- 
tain près d'Aquila, s'empare de plusieurs villes et passe 
l'hiver dans cette contrée. Le 21 février 1383, il tombe 
malade à Saint-Étienne, dans la Pouille, et, le l^rmars, 
il meurt de la peste qui décimait son armée. 

Un moine cistercien reçut son dernier soupir ; une église 
cistercienne devait recueillir ses dépouilles. 

Dans son testament, rédigé dans sa chambre du château 
de Saint-Étienne, le 27 février 1383, il déclare vouloir 
être enseveli dans la chapelle et le tombeau de l'église 
dTIautecombe où reposent ses ancêtres. Il prdonne qu'on 
convoque à ses obsèques tous les archevêques, évoques, 
prélats, religieux, prêtres et autres ecclésiastiques qui 
pourront s'y rendre commodément ; ils célébreront les 
offices divins pour le repos de son âme et de ses ancêtres. 
Le luminaire et les ornements seront en rapport avec son 
rang; il s'en rapporte, quant à cela, à ses exécuteurs testa- 
mentaires*. 



' Costa, Mém, hist., t. I, p. 119. 
' GciCHENOW, Preuves, p. 216. 



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— 244 — 

Pour remplir ces dernières volontés, le corps du grand 
capitaine, raconte Cibrario *, fut embaumé, mis dans une 
caisse de cyprès, embarqué, vers la fin du mois, sur nn 
de ces grands vaisseaux appelés pan/illi, et fut accompagné 
par Louis de Savoie, Gaspard de Montmayeur, François 
d'Arenthon, Richard Musard, anglais, un des premiers 
chevaliers de Tordre du Collier, beaucoup d'autres gentils- 
hommes et deux religieux, dont Tun se nonunait Dieu-le- 
fils. 

L'équipage, arrivé en pleine mer, fut assailli par une 
violente tempête ; Louis de Savoie fit un vœu et le danger 
cessa. Ils abordèrent à Savone, le 9 août; le H, le corps 
fut descendu à terre, placé sur une litière et dirigé sur 
Hautecombe par Fossano et Rivoli. 

Dès que Ton apprit à la cour de Savoie la nouvelle de la 
mort d'Amédée et l'arrivée de ses dépouilles mortelles, 
on se prépara à les recevoir avec les honneurs qu'elles 
méritaient. L'écuyer Passant fut envoyé à la rencontre 
du cortège funèbre ; 40 torches accompagnaient le corps, 
d'une châtellenie à l'autre, jusqu'à Hautecombe, où il arriva 
le 8 mai. 

La sépulture eut lieu le lendemain 9 mai 1383. L'arche- 
vêque de Tarentaise officia, assisté de trois abbés et de 
cinq prieurs; 120 cierges brûlaient à cette cérémonie. 

Mais la pompe funèbre, désirée par l'illustre défunt, fol 
réservée aux funérailles solennelles que l'on célébrail 
habituellement entre le trentième et le quarantième jour 
après le décès. Nous n'osons entreprendre de la décrire 
après l'éminent jiistorien de la monarchie de Savoie, dont 
nous reproduisons ici l'émouvant récit : 

' Àllacomba, parte P, cap. v. 



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— 245 — 

« C'était le 10 du mois de juin. Le lac du Bourget, à 
l'aspect si triste d'ordinaire, était sillonné par une foule 
de barques portant des gens de toute espèce et de toute 
condition , les uns appelés par leurs fonctions, les autres 
attirés par la triste curiosité qu'inspire la mort des puis- 
sants de la terre qui ont été à la hauteur de leur fortune. 
Prélats, moines, chevaliers, écuyers, pages, conseillers de 
robe longue, juges, soldats, valets, gens du peuple, tous se 
dirigeaient vers cette sombre et triste abbaye d'Haute- 
combe, encore enveloppée dans l'ombre que projetait la 
montagne du Chat. L'église pouvait à peine contenir les 
barons, les officiers de la cour et d'État et les étrangers les 
plus illustres, parmi lesquels on comptait les ambassa- 
deurs des plus grands princes de l'Italie. Tendue entiè- 
rement de noir, toute parsemée d'écussons aux armes de 
Savoie, éclairée par des centaines de flambeaux et de 
torches, ayant au milieu un catafalque couvert de draps 
d'or noirs et d'armoiries , l'église gothique présentait un 
aspect qui inspirait la terreur et la piété ; et ce bras 
puissant du Comte- Vert, si admiré dans les- tournois, si 
redouté à la guerre dans l'Orient et dans l'Occident , et 
ces paroles, dictées par un noble orgueil, par lesquelles il 
avait la coutume de dire qu'on parlerait plus de lui que 
d'aucun autre prince de sa famille *, semblaient s'élever et 
se faire entendre au-dessus de cette petite pierre qui recou- 
vrait tant de gloire et de puissance *. » 

* Nous déistes : parle sant Dyex ne reurra un an que je ayra plus de 
pais que not mais nul de mes encesseurs et qu'il sera plus parlé de 
nwy que ne fut mais de nul de notre lignage ou que je niourray en la 
poine. (Lettre de Galéas Visconti à Amédée VI, 1373. — Cibrario et 
PBoms, Documenti, manete e sigilU, p. 289.) 

' Gdrario, Économie politiqiie du moyen-âge^ t. I, p. 356. 



L 



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— 246 — 

I/archevèqae de ïarentaise officiait de nouveau, enlouré 
de vingt-quatre prélats et d'un grand nombre d'abbés. Les 
offrandes qui, suivant l'usage de ces temps, se faisaient 
après l'Offertoire, au moment où le célébrant, venant 
d'offrir le pain et le vin sacramentels, se tournait vers le 
peuple, furent somptueuses et méritent d'être relatées. 

Capré nous a laissé le cérémonial prescrit pour cette 
solennité : 

Premièrement, deux chevaliers offriront la bannière de 
>iotre-Dame, qui restera offerte pendant qu'auront lieu 
toutes les autres offrandes ; 

Ces mêmes chevaliers offriront ensuite : deux chevaux 
caparaçonnés, montés par deux hommes portant chacun les 
armes et la bannière de saint Georges ; deux autres che- 
vaux caparaçonnés , montés par deux hommes vêtus aux 
armes de saint Maurice , dont ils porteront la bannière. 

Le prince de la Morée offrira l'épée de la guerre et la 
tiendra par la pointe ; un écuyer portera devant lui l'épée 
de la justice et la tiendra par la poignée. 

Seront ensuite offerts par deux chevaliers : l'écusson 
des armes de Savoie , le cimier, le collier, deux bannières 
de guerre de Savoie ; un homme à cheval, portant les 
armes de Monseigneur, dont il représentera la personne ; 
les deux chevaux des bannières de Savoie , le cheval do 
pennon, le cheval de Tétendard ; le pennon et l'étendard 
seront offerts séparément par un seul chevalier ; le cheval 
de tournois, couvert des armes de Savoie en argent battu, 
monté par un homme couvert des mômes armes, ayant le 
casque en tête et une épée brisée à la main. 

Puis, quatre chevaliers offriront deux chevaux et deux 
bannières aux armes de Savoie, en argent battu ; deux che- 
valiers offriront l'étendard en argent battu. 



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— 247 — 

La joQte sera représentée par un homme d'armes, portant 
la devise des nœuds, ayant un faucon sur son heaume, et 
par un cheval 2uix couleurs de la livrée. 

Enfin viendront : un homme ayant à la main une ban- 
oiére aux couleurs de la livrée, montant un cheval capara- 
çonné ; deux autres hommes ; deux chevaliers qui offriront 
cette bannière ; enfin, quatre chevaux noirs, quatre hom- 
mes noirs dessus et quatre bannières noires * . 

Ainsi, tout ce qui avait servi à la gloire du défunt était 
offert à Dieu après sa mort, depuis le grand étendard de la 
monarchie, qui était d'azur, avec l'image de la Vierge Marie, 
jusqu'à ses propres armes et jusqu'aux étendards qui 
avaient été les témoins de ses triomphes dans les joutes 
et les tournois. 

Puis, pour faire oublier tous les souvenirs brillants de 
ce monde et en montrer la vanité, arrivait le quadrige de la 
Mort. Ainsi se terminait la cérémonie. 

Les dernières dispositions d' Amédée VI furent, à l'exemple 
de celles de ses prédécesseurs, libérales envers un grand 
nombre d'églises et de couvents. 

Une des principales de ce genre fut la fondation de la 
diartreuse de Pierre-Chàtel , se reliant à la création de 
Tordre du Collier, dont nous devons dire quelques mots. 

Désireux de mettre un frein aux luttes incessantes entre 
les seigneurs et souverains de son époque , Amédée VI 
avait institué, en 1350, l'ordre du Cygne noir. Cet ordre 
dora peu. Mais, onze ans plus tard, il en créa un nouveau 
qu'il appela ordre du Collier de Savoie. Inspiré par l'idée 
religieuse d'honorer les quinze mystères joyeux de la mère 
du Sauveur, il fut composé de quinze chevaliers , parmi 

* Càpré, Traité historique de la Chambre des Comptes de Savoie. 
p. 38 et smv. 



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— S48 — 

lesquels était le comte Savoie, cbef-néde Fordre. Les pre- 
miers insignes furent un collier d'argent doré, entourant le 
cou comme d'une armure et portant trois nœuds pendants 
sur la poitrine, entrelacés de roses, emblème d'une pieuse 
dévotion à la Vierge Marie. C'était, moins la rose, l'aicienne 
devise du Comte-Vert dans les tournois et les batailles. 

Plus tard, Amédée VII y ajouta le mot mystérieux FERT, 
qui paraît avoir été adopté, avec sa signification naturedle, 
pour indiquer que le chevalier portait le signe de la foi 
jurée , usage pratiqué souvent dans la chevalerie avec un 
but profane et qui se nommait emprise. 

Dans les troubles de la régence qui suivit le règne 
ci' Amédée VII, les statuts s'étant perdus , Amédée VIU 
les recomposa en 1409. En 1518, Charles III ajouta au 
collier l'image de l'Annonciation , d'où lui vint le nom 
d'Ordre de VAnnonàade conservé jusqu'à nos jours*. 

Le Comte-Vert laissa son collier aux religieux d'HauJe- 
combe. C'est dans la sacristie de cette abbaye que Guiche- 
non le vit encore : « Il était d'or, dit-il, large de trois doigts, 
avec ces lettres : FERT , et un lacs d'amour an bout de 
chaque FERT. » Il en vit également un autre plus petit 
et de forme différente, que , d'après la tradition , le comte 
portait à la campagne '. 

Les chevaliers devaient être des gentilshommes d'an- 
cienne famille , irréprochables , disposés à servir leor 
prince jusqu'à la mort , à s'entr'aider l'un l'autre et à faire 
régler leurs différends par le souverain assisté des autres 
chevaliers , si jamais il venait à en surgir, « la paix devant 

' GiBRARio, Notice sur l'ordre de l'Annonciade. — Orig, etProgr., 
p. 129. 
* HisU de la Maison de Sav., p. 112. 



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— U9 — 

régner là où il n'y a que des compagnons et des frères * . » 
Cet ordre, dont le bot principal était le même que celui 
do Cygne noir , avait été placé , comme on le voit , sous 
les auspices de la religion. Il n'était point hors de propos 
de le relier à l'idée religieuse, pour lui donner plus de 
puissance sur les âmes altières et souvent haineuses des 
seigneurs appelés à en faire partie, qui devaient doréna- 
vant regarder comme frère leur ennemi de la veille. Parmi 
les qumze premiers chevaliers, se trouvaient, entre autres, 
le comte de Genève et le seigneur d' Anthon , qui avaient guer- 
royé pendant de longues années contre le comte de Sa- 
voie, Antoine de Beaujeu , Hugues de Chàlons , Gaspard 
deMontmayeur, etc. 

Par son testament , le Comte-Vert compléta son œuvre 
ett fondant la chartreuse de Pierre-Châtel. Il ordonne que , 
dans Te château qu'il possédait sur ce roc battu par les 
eaux fougueuses du Rhône, on établisse et construise un 
monastère en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, 
ou, en souvenir de ses quinze joies, il y aura constamment 
quinze Pères chartreux qui y célébreront tous les Jours 
l'office divin pour son salut et celui des autres chevaliers 
de l'ordre du Collier, passés, présents et à venir. Il donne 
à cette chartreuse le château de Pierre-Châtel et tout le 
territoire qui l'entoure , 1 ,000 florins de rente annuelle 
et, en outre, 4,000 florins de la chambre du pape, pour 
les dépenses occasionnées par l'installation de la commu- 
nauté et par l'acquisition du mobilier du culte. De plus, 
suivant l'usage de cette époque, il confie à ces chartreux 
la construction d'un pont qu'ils jetteront sur le Rhône, 



' C'était là une application de ce principe du régime féodal de n'être 
mé que par ses pairs. 



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— 250 — 

au port de Pierre-Châtel. Sur ce pont, ils élèveront une 
chapelle en Thonneur de la bienheureuse Marie , où Ton 
célébrera tous les jours pour son âme et celle de ses 
ancêtres. Il leur donne, à cet effet, 8,000 florins. 

Peu après la mort d'Amédée VI, le Comte-Rouge com- 
mença la construction du monastère. Le premier prieur 
en fut Vionnin , qui était auparavant prieur d'Aillon. La 
chartreuse de Pierre-Châtel devint la chapelle et le tom- 
beau des chevaliers. Les chapitres généraux de Tordre du 
Collier s'y réunirent jusqu'à la cession du Bugey à la 
France (1601), qui amena leur translation dans Téglise 
de Saint-Dominique , à Montmélian. 

Non content d'avoir institué cette maison religieuse, 
où chaque jour des prières s'élèveraient vers Dieu pour 
lui et pour les siens , le Comte-Vert fit encore un grand 
nombre de legs grevés de services religieux à diverses 
églises , entre autres, à celles de Saint-Maurice en Valais, 
de Belley , de Turin , de Notre-Dame d'Annecy et de Saint- 
Léger de Chambéry. Il laissa à Bonne de Bourbon son 
épouse, pendant qu'elle resterait veuve , l'usufruit et l'ad- 
ministration générale de ses États et, en outre, la pleine 
propriété des châteaux et seigneuries d'Évian, de Féteme, 
de Ripailles, de Thonon, des AUinges, d'Hermance et du 
Bourget. Il institua pour son héritier universel son unique 
enfant, qui fut Amédée VII, et ordonna substitution sur 
substitution pour affermir à tout jamais le droit de pri- 
mogéniture et l'exclusion des filles dans la succession au 
trône de Savoie *. 

Amédée VI , dont la seule dépouille mortelle suflirail à 
rendre célèbre une nécropole nationale , fut peut-être de 

* GuiCBENOif, Savoie^ Preuves, p. 216. 



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— 251 — 

tous les princes de Savoie , celui qui a jeté le plus d'éclat. 
Malgré sa mort prématurée, à Tâge de quarante-neuf ans, 
sa renommée a franchi les limites de l'Europe, et les riva- 
ges de l'Asie mineure pourraient rédire quelle fut sa bra- 
voure. Type de la chevalerie au xnr^ siècle , par l'exaltation 
du sentiment religieux, de la galanterie et du point d'hon- 
oeur, il mourut à la peine, comme il avait déclaré vouloir 
le fah*e , poussé par l'ambition de la gloire. L'expédition 
d'Orient, qu'il exécuta seul , les nombreux combats , les 
importantes médiations qu'il conduisit avec succès, les 
institutions dont il dota la monarchie , entre autres, celle 
(lu Bureau des pauvres , l'extension qu'il donna à ses pos- 
sessions , sont des titres impérissables à l'admiration de 
la postérité et justifient sa devise fatidique : yires acquirit 
mndo. 

Il avait épousé, en 4355, Bonne de Bourbon, sœur de 
la reine de France. Guillaume de la Baume le représenta, 
par procuration, à la cérémonie du mariage, qui se fit à 
l'hôtel de Saint-Paul , à Paris ; puis il amena Bonne de 
Bourbon à Pont-de-Vesle , où Amédée VI vint la recevoir 
et la conduisit au Bourget. Elle avait mis douze jours pour 
y arriver de Paris. 

Cette princesse fut une insigne bienfaitrice d'Haute- 
combe. Elle y fonda une chapelle dédiée à saint Benoît et 
à saint Bernard, qui devait faire le pendant de la chapelle 
<ies princes et probablement rétablir, dans les murs exté- 
rieurs, du côté du lac, la régularité que la construction 
d'Aymon avait détruite. Sa place était celle des deux 
rlu^lles modernes de Saint-Michel et de Liguori*. Les 

' C'est derrière l'autel de Saint-Liguori que se trouve le plus beau 
awrceau de sculpture de l'église moderne, la Pietà de Cacciatori. 



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— 962 — 

restes de moulures, que l'on remarque dans le mur exté- 
rieur de ces oratoires , autorisent cette allégation, et tel 
était également Tavis de Tarchitecte chargé de la restaura- 
tion du monastère. Entièrement ruinée au moment où la 
Révolution arriva, elle ne fut point relevée par raison 
d'économie. 

Les archives de Turin ont conservé l'indication d'une 
autre fondation de la même princesse. Elle constitua en 
faveur de l'église d'Hautecombe, le 19 novembre 1372 ou 
4378, une rente annuelle de 100 livres pour être distii- 
buées à ceux qui célébreront les offices qu'elle prescrit, 
et qui seront prises sur les 3,000 florins de revenu annuel 
et perpétuel que le roi de France lui a assignés pour sa 
dot sur la rente (reùe) de Màcon. Les charges du couvent 
sont de dire, chaque semaine, sept messes et de célébrer, 
en outre, trois anniversaires chaque année , aux intentions 
delà fondatrice*. 

Bonne de Bourbon ne fut cependant point inhumée à 
Hautecombe. Le château de Màcon recueillit son dernier 
soupir en 1403. 

* Archiva camerali, Inventaire Firaiin. 



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CHAPITRE XX 



Amédée VII, le Comte-Rouge (1383-1391). — Fin de la période comtale 
de la Maison de Savoie et de la plus brillante époque du monastère 
d'Hantecombe. * 



Seul enfant survivant du Comte-Vert, Amédée VII, dit 
le Comte-Rouge , vint au monde au château d'Avigliana , 
le 24 février 1360. A Tàge de dix-neuf ans, il reçut en 
apanage , de son père , les seigneuries de Bresse et de 
Valbonne, et dut faire la guerre au sire de Beaujeu , qui 
lui refusait l'hommage. En 1382, le roi de France sollici- 
tant des secours du comte de Savoie, Amédée VI lui 
envoya son fils à la tête d'une nombreuse troupe de 
cavaliers. Le jeune prince se distingua à Rosbecque con- 
tre les Gantois, revint ensuite à Bourg, où il avait sa 
résidence, et continua à guerroyer avec le dynaste voisin. 
C'est pendant ces démêlés, qui se terminèrent grâce à 
la médiation des ducs de Berry et de Bourgogne , que la 
mort de son père l'appela à Chambéry pour prendre pos- 
session des États de Savoie. La paix étant signée avec le 
sire de Beaujeu, Amédée VII, toujours désireux de gloire 
et de batailles, retourna en Flandre, où se prolongeait la 
perre de Charles VI contre les Anglais , et y conduisit 
sept cerUs lances de purs Savoisiens * . 

' Froissart, Chroniques. 



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— 254 — 

Les Anglais pressaient vivement le siège d'Ypres. L'ar- 
rivée du comte de Savoie les met en fuite ; repoussés jusque 
sur Bourbourg, ils sont vaincus encore, et Amédée Vil leur 
donna, sous les murs de cette ville, une nouvelle preuve de 
sa valeur en terrassant dans une joute leurs trois plus vail- 
lants chevaliers. Rentré dans ses États pour rétablir, sur le 
siège de Sion, Edouard de Savoie, il obligea les Valaisans, 
par la force des armes , à reconnaître de nouveau leur 
évoque, puis il se dirigea contre le marquis de Saluces qui 
lui refusait Thommage. 

Une troisième fois, il porta secours au roi de France. 
Celui-ci, voulant faire une descente en Angleterre, avait 
réuni ses troupes à VEsclnse, lieu de rembarquement. 
Mais l'expédition n'ayant point eu lieu , Amédée retourne 
en Piémont, défait le marquis de Montferrat qui lui avait 
déclaré la guerre, traite avec lui et va prendre possession 
du comté de Nice, qui s'était spontanément donné à lui, de 
même que les vallées de Barcelonnette et de la Sure, les 
habitants de ces localités voulant ainsi mettre fin à l'abandon 
dans lequel les laissaient et aux déprédations que leur cau- 
saient les compétitions des d'Anjou et des Durras. 

L'année suivante, blessé par une chute de cheval pen- 
dant qu'il chassait le sanglier dans la forêt de Lonnes, près 
deThonon, il mourait quelque temps après (i^^ novembre 
1394) dans son château de Ripailles, par suite de l'appli- 
cation sur la nuque d'un cataplasme toxique. Un mystère 
règne encore sur les causes de cet étrange empoisonne- 
ment. 

L'opinion publique s'en émut vivement alors. On accusa 
l'ignorance du médecin Jean de Gran ville, qui avait ordonné 
le médicament, la mauvaise foi de l'apothicaire Pierre de 
Lompnes, qui l'avait composé ; les soupçons se portèrent 



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— 255 — 

jusque sur Bonne de Bourbon, mère du défunt, à qui 
l'on prêtait un désir immodéré de conduire les aifeires 
de rÉtat. Dans ce trouble des esprits qui demandaient 
vengesmce, un infortuné paya pour tous, et il fut choisi 
parmi les plus infimes coopérateurs de ce sinistre : ce fut 
Pierre de Lompnes, dont nous avons raconté le supplice 
ailleurs*. 

Suivant le désir du défunt*, son corps alla rejoindre 
ceux des autres souverains de Savoie dans la chapelle des 
princes. Le surlendemain du décès, il fut acheminé vers 
Hautecombe, accompagné du patriarche de Jérusalem, de 
l'évêque de Maurienne, des abbés d'Aulps et de Filly, et 
de plusieurs autres barons et chevaliers. Les populations 
l'honoraient sur son passage en offrant des cierges. Les 
habitants d'Hermance en présentèrent \2 ; les citoyens de 
Genève, 50 ; l'évêque, 40. Les curés des paroisses où pas- 
sait le convoi venaient s'y joindre, et, arrivé près de Genève, 
il fut reçu par le chapitre de Saint-Pierre, qui lui vint pro- 
cessionnellement au-devant. Le corps fut déposé à la 
falhédrale où il passa la nuit, entouré de 466 cierges ; des 
psaumes furent chantés pendant la soirée et des messes 
dites le lendemain matin. Le 4 novembre, il fut trans- 
porté de Genève à Seyssel , accompagné de dix-huit curés. 
Le 5, jour de dimanche, il arriva à Hautecombe et fut 
enseveli avec les cérémonies d'usage, en présence des 
êvêques de Genève et de Maurienne, des abbés de Saint- 

' Si^h, p. 232. 

Voir Le Sanglier de la forêt de Lonnes, par Replat. 

' Manifesté dans son testament fait à Ripailles , dans sa chambre à 
coucher, lejoarmème de sa mort, T' novembre 1391. (Gdichenon, 
Sa/me, Preuves, p. 232.) — Bonne de Bourbon, sa mère, avait trans- 
porté sur les bords du Léman la résidence d'été des comtes de 
Savoie, qui était auparavant sur les bords du lac du Bourget. 



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— 256 — 

Sulpice, d'Hautecombe et de Tamié, de plusieurs prieurs, 
de Girard Destrés, chancelier de Savoie, du Conseil résident 
de Chambéry et d*un grand concours de barons, de cheva- 
liers et d'écuyers *. Il y eut de grandes offrandes de dra- 
peaux, de chevaux, d'étoffes et de monnaies. 

Dans les premiers jours du mois de mars suivant, la ville 
de Chambéry ordonna un service solennel pour le repos 
de Tâme de Tillustre défunt. Les syndics dépêchèrent 
Robertzon et François Taillefer aux abbés d'Hautecombe et 
de Tamié, pour les inviter à venir assister à la sépulture 
de Monsseigneur. Ils convoquèrent en même temps les 
prieurs d'Aiguebelle , de Bissy, de Clarafond, etc. Cent 
quatre-vingt-quatorze chapelains y assistèrent, y compm 
trente -trou sires ménoirets et dix -sept ménoirettes. 
Sire Dieu-le-fils Bonivard officia dans Téglise des Frères 
Mineurs, et le discours funèbre fut prononcé par le Frère 
Trolliet*. 

Comme nous Pavons vu dans le récit de la mort du 
Comte-Vert , il était d'usage de célébrer à Hautecombe, 
quelque temps après les funérailles, un service funèbre 
. où Ton déployait toutes les pompes du culte. Cette céré- 
monie eut lieu le 2 avril suivant. Le patriarche de Jérusalem 
officiait, assisté des archevêques de Lyon et de Tarentaise, 
de quatre évêques, d'une vingtaine d'abbés, parmi lesquels 

• GiBRARio, Écon, polit,, 1. 1, p. 358. 

* Il reçut, pour avoir prégiéà la dicte sépulture, 12 deniers gros. Le 
loyet du cendal et la faczon des dix escuciaulx coûtèrent 9 soh 10 de- 
niers. Le poids des cierges qui brûlèrent dans cette cérémonie fat de 
3 quintaux et 97 livres. La dépense totale s'éleva à 8 livres î sols 
5 deniers gros. (Comptes de Guillemet-Chabod et Jean Richerand. 
syndics de Chambéry à cette époque, reproduits par le marquis Costa: 
Matériaux hist, ; Mém. de VAcad. «av., t. XI, p. 178.) 



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— 257 — 

se trouvaient ceux de la Chassagne, d'Hautcrêt et du lac de 
Joux*. 

Tels furent les honneurs rendus à ce prince d'une grande 
vaillance, qui promettait de soutenir noblement la réputa- 
tion guerrière et la sagesse de ses ancêtres, mais dont le 
règne fut trop court pour sa gloire. Il ne dura que huit 
années, et Amédée VII mourut à Page de 31 ans. Le nom de 
C(mte'R(nige fut donné à ce prince parce qu'il affectionnait 
cette couleur et qu'il Tadopta dans ses habillements et ses 
.innés, comme son père Tavait fait pour la couleur verte. 

Avec lui prennent fin les comtes de Savoie. De cette épo- 
que date, pour la monarchie et aussi pour sa nécropole, une 
situation nouvelle. Neuf chefs de la dynastie, un grand 
nombre de princes et de princesses étaient venus, pendant 
lecours de deux siècles, attendre, dans le pieux et solitaire 
îisile des bords du lac, le grand jour delà résurrection. 
Désormais , plusieurs années s'écouleront et aucun cor- 
tège funèbre n'entrera dans la basilique abbatiale. Pen- 
'iant le xv<^ siècle, quelquefois encore ses murs se cou- 
vriront de tentures de deuil; Tossuaire d'Aymon s'ouvrira, 
deux souverains de Savoie, portant la couronne ducale, y 
seront déposés ; mais, dans les siècles suivants, la nécro- 
pole sera peu à peu entièrement désertée ; la ruine ma- 
térielle suivra la ruine morale ; de nombreuses restaura- 
tions la défigureront, jusqu'à ce que, abandonnée et violée 
par des mains sacrilèges, elle soit rachetée par Théritier 
Jes souverains dont elle abritait les augustes dépouilles. 

* On employa 1,500 torches. Le prix des chevaux, des lumières el 
des annes présentés à l'offrande fut fixé avec Tabbé d'Hautecombe à 
105 livres el 14 sous de gros. Les funérailles coûtèrent 338 livres 3 sous 
10 deniers 1 obole de la même jnonnaie. (Cibrario. Écon. polil., t. T, 
p. 358.) 

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— 258 — 

Rétablie alors dans son ancienne splendeur et renouaat 
les souvenirs des siècles passés, elle recevra les restes 
mortels du dernier successeur direct d'Amédée III, comlf 
de Maurienne, dans la personne de Charles-Félix, roi de 
Sardaigne, avec qui s'éteint la branche aînée de Savoie. 

Mais n'anticipons pas. 

Amédée VII avait épousé Bonne de Berry, fille de Jeau, 
duc de Berry. Elle survécut à son mari et, ne pouvant 
obtenir la tutelle de son fils, elle retourna en France, 
où elle se maria avec Bernard, comte d'Armagnac. 

Elle avait eu, d'Amédée VII, trois enfants, dont l'aîné, 
Amédée VIII, n'avait que 8 ans ; suivant les dispositions 
testamentaires de son mari, la tutelle fut confiée à sa 
belle-mère, Bonne de Bourbon. 



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CHAPITRE XXI 



Succession de plusieurs abbés. — A la longue prélaturo de Jean de 
Rochefort succède celle de Jacques de Moiria , dernier abbé régu- 
lîpr. ~ Démêlés avec les châtelains de Châteauneuf et du Bourget. 
— Inhumation de divers membres de la famille d^4raédé3 VIII. — 
HumberL comte de Romont. 



A l'abbé Etienne II, que nous avons vu ligurer dans un 
acte de 1349, succéda, le 13 février 1353, Jean de Mont- 
rlair '. Cette nouvelle prélature dura huit années, et, par 
bulle du l^f novembre 1361 , Jacques était nommé au siège 
ïi'Hautecorabe, qu'il occupa jusqu'à sa mort. 

Hugues, moine d'Hautecombe , le remplace par bulle 

^ Les Manuscrits de Suarez , conservés à la Bibliothèque nationale 
de Pans , et qui renferment des extraits de la plupart des lettres d'in- 
stitutions émanées de la chancellerie d'Avignon, nous apprennenl 
qu'après la mort de l'abbé Etienne, Innocent Vï conféra l'abbaye 
d'Hautecombe à Jean de Montclair par bulle des ides de février 1358. 
^i qu'après le décès de cet abbé, il la conféra à Jacques. Il paraîtrait 
donc que, déjà à cette époque, la dignité d'abbé d'Hautecombe était 
octroyée par le Saint-Siège comme au temps de la commende , au lieu 
de l'être par l'abbé de Ciair\aux, après l'élection par la communauté. 

D'après Jacqnemoud et Cibrario, un Humbert de Seyssel aurait été 
abbé en 1349. Nous ne croyons pas devoir adopter cette opinion ; car. 
ûnsi que nous l'avons dit à l'occasion de la prélature d'Humbert II 
ip. 152), les annales de la famille de Seyssel n'en font point mention : 
en outre, nous savons qu'Etienne II était déjà sur le siège d'Haute- 
combe le 10 février 1349. 



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— 260 — 

d'Urbain V, du 30 août 4367 *, et, dix-neuf ans plus tard, 
nous trouvons Jean de Rochefort exerçant, comme supé- 
rieur de l'abbaye, les droits de haut justicier et de souve- 
rain, en faisant grâce à un meurtrier du Val-de-Crenne ^ 

Pendant sa prélature, une des plus longues qu'ait vues 
le monastère d'Hautecombe, bien qu'elle n'ait été signalée 
par aucun événement important, il eut souvent à s'oc- 
cuper des fours et des moulins de Chambéry, et les derniers 
actes relatifs à cette propriété de l'abbaye, dont nous avons 
parlé plus haut, se passèrent sous son administration '. 

Les châtelains de Rochefort et de Châteauneuf n'avaient 
point tenu compte des injonctions feites par les sires de 
Vaud, de respecter les droits de l'abbaye sur les terres de 

' Mes Suarez, t. V, fonds latins, 8967. — Gallia Christ, t. XVI. 

* Cette faveur est accordée à la demande écrite du comte de Savoie, 
qui reste annexée aux lettres de grâce, datées de la maison delà 
Madeleine à Lyon, le 7 mai 1386. 

Voir ces deux documents à la fin de cet ouvrage, n" 27 et 28. 

' Le ] 1 août 1414, noble Pierre Gaillard, vice-châtelain de Cham- 
béry, au nom du comte de Savoie , et Pierre Piiliodi, moine d'Haule- 
cx)mbe, comme procureur de l'abbé noble Jehan de Rochefort, ascen- 
sèrent ce moulin à Perrin Héritier, sous la censé annuelle de 40 
veissels de froment. (Chapperon, Chambéry au XIV* siècle, p. 288.; 

On trouve dans cet ouvrage divers détails sur les changements de 
fermiers de cette propriété de Tabbayc et du comte de Savoie, que noas 
croyons inutile de reproduire ici. 

Comme autres faits se rapportant à l'administration de cet abbé, 
nous ajouterons que, le 23 mars de cette même année 1414, les reli- 
gieux de Saint-Innocent reconnaissent, pour garde annuelle, 3 dou- 
zaines de lavarets à fournir à la Saint-André. 

Le 1" mars 1415, Hautecorabe reconnaît à son tour pour la garde de 
sa grange Berthod (probablement le domaine de Berchoud\ 6 veissels 
froment et 6 veissels avoine, à la grande mesure de Monlfalcon ; pour 
la grange d'Haulecombe-le-Vieux, au mandement de Cessens. 4 veis- 
seils avoine ; pour sa grange à Aix, 4 veissels avoine. (Extrait des 
Manuscrits de Chapperon.) 



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— 261 — 

Lavonrs et de Lignin*. La seigneurie de Vaud ayant fait 
retour à la branche aînée par J'acquisition qu'en fit Amé- 
dée VI, ce nouveau souverain, par lettres patentes du 8 mai 
4371, et Amédée VIII, par lettrçs du 2i avril 1412, durent 
réitérer les mêmes ordres que leurs prédécesseurs et sans 
obtenir un meilleur résultat. Peu de mois après avoir reçu 
le titre de duc, Amédée renouvela et confirma au monastère 
les concessions des seigneurs de Vaud, et, malgré cela, 
deux ans plus tard, les religieux lui adressent une nou- 
velle plainte contre les empiétements commis par ses offi- 
ciers de Châteauneuf au préjudice de Tabbaye. Le duc de 
Savoie veut en finir avec ces contestations interminables, 
et, pour mieux les connaître et rendre meilleure justice, il 
se rend à Hautecombe, auprès de l'abbé Jean de Rochefort. 
De là, il ordonne à son châtelain de Châteauneuf en Valro- 
mey, de comparaître devant lui, à Rumilly, dans trois jours, 
avec tous ses titres, pour faire valoir ses droits et ses pré- 
tentions contre les religieux d'Hautecombe. 

Après avoir entendu les deux parties, Amédée renvoie 
la sentence au lendemain. Le 27 octobre, le duc de Savoie, 
< attendu la production faite par Tabbé d'Hautecombe , 
ordonne à son châtelain de Châteauneuf de ne point 
molester ledit abbé, sous peine de 50 livres fortes d'amende 
pour chaque molestie*. » 

Unetîharte de 1422, relative à une cession de droits féo- 
daux , nous intéresse spécialement par l'indication du nom 
d'un grand nombre , si ce n'est l'universalité des religieux 
formant la communauté à cette époque. Par cet acte, l'abbé 
d'Hautecombe revend à Humbert, bâtard de Savoie, une 
rente de 2 livres 64 sols de rente annuelle , représentant 

' Voir, plus haut, cbap. xii. 

* Archives de Cour, Abbazie, 7nazzo 1, 



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— 262 — 

un capital de 50 florins 64 écus d'or , que Frauçois d'Es- 
turni, damoiseau, lui avait cédée sur son propre aveu, 
six ans auparavant. L'acte est passé dans la salle capitu- ' 
laire du monastère , où se sont canoniquement assemblés, 
au son de la cloche, Tabbé Jean de Rochefort et dix-sept 
autres moines, dont les noms sont cités * ; et, d'autre part, 
Humbert de Savoie, Claude de Saxel, maître d'hôtel d'Amé- 
dée VIII ; le seigneur Ravoire ; le vénérable seigneur Jean 
Marchand, docteur en droit, et plusieurs autres person- 
nages de distinction'. 

Cette même année , Jean de Rochefort reçut l'ordre du 
chapitre général de Cîteaux d'envoyer un élève à Paris, au 
collège de Saint-Bernard , en conformité de la bulle de 
Benoît XIL 

Comment ce prélat quitta-t-il le siège d'Hautecombeî 
Nous ne le savons. Deux ans après, Jacques de Moiria ou 
Moyria était remplacé, comme abbé de Saint-Sulpice en 
Bugey, par Pierre Bertin, et un acte de 1425 nous apprend 
qu'il présidait, à cette date, aux destinées de notre monas- 
tère. 

Son père était le chevalier André de Moiria, seigneur 
de cette localité et de Mailla , chef d'une ancienne famille 
du Bugey. Connu du pape Urbain V , qui l'avait envoyé 
en Lombardie pour y négocier différentes affaires , et de 
Grégoire XI , par lequel il avait été institué gouverneur 
d'Avignon et du comtat Yenaissin , il était un des person- 
nages importants de sa province. Marié trois fois , il avait 
eu d'Aymonette des Échelles , sa dernière femme , trois 



^ 11 y avait à Hautecombe , en 1395, treute-huit religieux, outre 
l abbé. [Biblioth. Costa.) 
' Voir Pièces justificatives, n* 31 . 



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— 263 — 

enfants. Le second était Jacques , abbé de Saint-Sulpice, 
de U02 à 1422 ou U24 , puis abbé d'Hautecombe * . 

Le 6 juin 1 430 , Jacques de Moiria se trouvait à Genève, 
dans le couvent de Saint-François , au milieu d'une réu- 
nion importante. Amédée VIll y réglait ses différends avec 
les officiers des principaux prélats de ses États : de Jean 
Bertrand, archevêque de Tarentaise; d'Aymon de Gerbais, 
évêque de Maurienne ; d*Oger, évêque d'Aoste, et de Guil- 
laume Didier, évêque de Belley. Cet accord fut conclu en 
présence de huit abbés de monastère , de cinq prieurs et 
de plusieurs autres personnages. Parmi ces noms , nous 
ne citerons que Jacques , abbé d'Hautecombe ; Jean , abbé 
de Saint-Sulpice ; Gervais , prieur de Saint-Innocent ; Jean, 
prieur de Léraenc ; Jean de Beaufort, chancelier de Savoie ; 
Hombert, bâtard de Savoie *. 

La position d'Hautecombe sur une langue de terre res- 
serrée entre le lac du Bourget et le Mont-du-Chat , rendait 
difficiles les communications avec la capitale des États 
de Savoie , devenue alors un centre commercial assez 
important. Un certain nombre d'habitations , élevées peu 
à peu autour du monastère , en étaient ses dépendances 
indirectes et formaient un village d'artisans , d'industriels, 
de serviteurs ou de serfs. Les arrivées fréquentes des 
membres de la famille souveraine, suivis de leurs maisons, 
les convois funèbres, les visites des religieux et prélats 
étrangers au couvent , celles des personnages de toute 
classe, hauts dignitaires, érudits, simples curieux, men- 
diants, attirés pour des motifs divers à Hautecombe, toutes 



' GcicHENON, Hist. de la Bresse, IIP partie, continuée, p. 182. 
* Voir Guichenon, Savoie, p. 469, où se trouvent plusieurs autres 
noms de témoins. 



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— 264 — 

ces causes créaient un mouvement extérieur important, 
provoquaient cette agglomération d'habitants et contri- 
buaient à la faire vivre *, de môme que les aumônes et les 
commandes de travaux faites par le couvent. Les voyages et 
les transports entre Chambéry et Hautecombe s'opéraient 
de plusieurs manières : par le lac , en allant aborder à la 
rive orientale, au grand port de Grésine, situé en face 
de la grande station lacustre récemment découverte, ou 
en côtoyant la rive occidentale et en débarquant au Bour- 
get ; par terre ferme , en gravissant le flanc escarpé de la 
montagne jusqu'à la moitié de sa hauteur , puis en par- 
courant un plateau ondulé qui se prolonge jusqu'au col, 
au-dessus du château de Bourdeau , et enfin en descen- 
dant sur le territoire féodal et monacal du Bourget. 

Les hommes de l'abbaye suivaient souvent cette roule. 
En vertu des concessions de Thomas l^^\ ils pouvaient 
librement traverser toutes les chàtellenies et terres de la 
monarchie, sans être soumis à aucune contribution à titre 
de péage ou pour autre cause , et transporter pour le cou- 
vent toute sorte de marchandises. Malgré ces privilèges, 
un olïicier de la châtellenie du Bourget , nommé François 
Poysact, avait exigé violemment un droit de péage pour 
une certaine quantité de fer transporté à Hautecombe. 
Obligé ensuite de le restituer , il en avait conçu une haine 
profonde contre le monastère et en tirait vengeance en 
toute occasion. 

Impuissants par eux-mêmes à empêcher ces excès , les 
religieux s'adressent au duc de Savoie , lui exposent que 
ses officiers du Bourget ne respectent ni leurs hommes, ni 
leurs biens, ni leur juridiction ; que spécialement leurs ser- 

' Un vaste bâtiment était destiné aux écuries du comte de Savoie. 
La tradition veut qu'il ait été construit par le Comte- Vert. 



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— 265 — 

viteurs , qui passent dans cette châtellenie, sont , le jour et 
la nuit, arrêtés , rançonnés ou retenus injustement comme 
prisonniers, et, ajoutent-ils, tous ces excès se commet- 
tent par les officiers du Bourget , lorsque tous les 
autres seigneurs, bannerets et autres voisins sont pleins 
de vénération et de respect pour ce monastère qui a reçu 
tant de faveurs de la Maison de Savoie et qui lui sert de 
sépulture. 

Amédée VIIl , non moins favorable que ses ancêtres à 
l'abbaye d'Hautecombe , par lettres patentes données à 
Annecy, le 7 mai 1433, en présence de Jean de Beaufort, 
chancelier; du bâtard de Savoie; de Jean de Bariact;de 
Lanibert-Oddinet , président, etc. , ordonne à ses baillis, 
juges et procureurs de Savoie et du Bugey , à ses châte- 
lains du Bourget , de Montfalcon , dTenne et de Chanaz , 
à ses autres officiers et à leurs lieutenants, de respecter 
et de faire respecter les droits et immunités de Tabbaye, 
accordés par ses ancêtres et confirmés par lui-même , sous 
peine de 25 livres fortes qu'il infligera chaque fois que 
cet ordre sera enfreint. 
Voici comment ces lettres patentes furent signifiées : 
Huit jours après, le 15 mai 1433, elles furent portées 
au Boorget avec la supplique des religieux par Pierre 
Blanchard , sergent général du duc de Savoie , et par 
le vénérable Jean Rosset , moine d'Hautecombe , et exhi- 
bées à François de Poysact, lieutenant du châtelain, en 
personne. A la demande du représentant d'Hautecombe , 
le notaire présent donna lecture au lieutenant du châte- 
lain de ces pièces et aussi de la bulle de Grégoire IX , 
confirmant et sanctionnant par la menace des censures 
ecclésiastiques les droits et privilèges accordés à l'abbaye 
par les princes de Savoie. François de Poysact promit très 



L_ 



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— 266 — 

humblement (cum humili revere^tid) de se conformer à 
la volonté de son souverain, et, afin de mieux la connaî- 
tre, il demande au frère Jean Rosset une copie des pièces 
qui lui avaient été lues. 

Ces formalités eurent lieu en présence de nombreux 
témoins , parmi lesquels on remarquait noble Antoine 
d'Entremont ; frère Jean Oddinet , moine clunisien do 
prieuré du Bourget; Jean Oddinet, damoiseau. 

Malgré les humbles protestations du lieutenant de la 
châtellenie , cinq années s'étaient k peine écoulées qne 
Louis de Savoie, lieutenant général d'Amédée VIII , réitère 
les mêmes ordres aux baillis et châtelains nommés plus 
haut, s'indigne qu'ils n'aient point respecté les privilèges 
de l'abbaye, qu'il a lui-même confirmés, ni exécuté le^ 
volontés de son père , et élève de 25 à 50 livres la peine 
qui sera infligée à ceux de ses officiers qui y contrevien- 
dront*. 

Jacques de Moiria paraît avoir eu une administration assez 
active. L'année qui précéda cette dernière ordonnance, il 
s'occupa d'une question de « débriguement de fief, * situé 
sur le territoire d'Aix , probablement occasionnée par les 
possessions de l'abbaye à Saint-Simon '. Du temps de 
Guichenon, ses armoiries, qui étaient d'or à la bande 
d'azur, accompagnées de six billettes en orle, avec cette 
devise : In via virtutis , nulla est via , se voyaient en 
plusieurs endroits d'Hautecombe et témoignaient des 



* Donné à Chambéry, le 10 juin 1438, par le prince en personne, 
en présence de Jean de Beaufort, chancelier ; Jean de Bariact, maré- 
chal de Savoie; Pierre Marchand; Barthélemi Chaboud, président de 
la Chambre des comptes ; Jean de Compeys ; Guignes Gerbais et Guil- 
laume Rigaud, maître d*hôtel. — Voir, in fine, Doniment^j n' 14. 

• Le 6 juin 1437, d'après Besson, 130. 



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— 267 — 

constructions et réparations qu'il y avait fait opérer*. 

Pendant sa prélature et celle de son prédécesseur, 
Jean de Rochefort, plusieurs fois les eaux du lac furent 
sillonnées par la flottille ducale cinglant vers Tabbaye. Elle 
transporta, après les dépouilles mortelles du Comte- 
Rouge, celles de plusieurs membres de la descendance 
tV-imédée vni. 

Ce prince, né à Chambéry, le 4 septembre 1383, monté 
sur le trône en 1394, comte pendant vingt-cinq ans, duc 
pendant vingt-quatre ans, pape pendant dix ans, puis 
cardinal et légat du Saint-Siège pendant dix-huit mois, 
appelé le Salomon de son siècle, mourut à Genève, le 7 
janvier 1451 . Bien que, dans son testament, il eût déclaré 
Touloir être eiiseveli à Hautecombe, dans le tombeau de ses 
ancêtres, il le fut sur les bords d*un autre lac, dans Téglise 
de son ermitage de Ripailles ^ Les Bernois ayant dévasté 
son mausolée lors de leur invasion de 1 536, ses ossements, 
recueillis en secret par la famille de Merlinge , furent 

* Biêt. de Bresse, III* partie, continuée , p. 182. 

' LcsAuguatins lui élevèrent un somptueux tombeau de marbre 
blanc; une vieiUe bible en parchemin fut déposée sous sa tête, en guise 
d'oreiller. 

Son testament est daté de RipalHes , le 6 décembre 1439. Il y 
recommande son âme à Dieu , aux anges et aux saints , et ordonne 
que son corps, moins son cœur, «oit transporté, avec les honneurs 
qm loi sont dus, dans le monastère d' Hautecombe, et déposé dans la 
chapelle située au-dessous de l'église et construite depuis longtemps 
par ses ancêtres Son inhumation s'y fera au miliau des prières et d*es 
aumônes, et il défend qu'on l'ensevelisse ailleurs, quel que soit le 
lieu où il mourra. Quant à son cœur, il veut qu'on le place devant le 
«laltre-aulel de l'église du monastère de Ripailles, de l'ordre de Saint- 
Augustin, fondé et doté par lui. Il ordonne, en outre, que sa sépulture 
^ ses obsèques soient dignement célébrées dans l'église du monastère 
d'Hautecombe, dans Tannée qui suivra son décès. (Guichenon, Preuves, 
p. 303.) 



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— 268 — 

transportés, pendant le xvi*^ siècle, dans l'église cathédrale 
de Turin, puis déposés, parles soins de Charles-Alberl, 
dans la chapelle du Saint-Suaire. 

Il avait été promis, à l'âge de cinq ans, à Marie de Bour- 
gogne, fille de Philippe le Hardi. En 1403, ayant atteint sa 
vingtième année, il Tépousa et en eut de nombreux enfants 
dont plusieurs, ainsi que leur mère, furent ensevelis à 
Hautecombe. 

L'aîné fut Antoine, premier de ce nom. Sa naissance eut 
lieu à Chambéry, au mois de mai 1407, et il fut inhumé à 
Hautecombe, le 12 décembre suivant. Les comptes des 
syndics de Chambéry relatent la dépense de 16 florins el 
demi, petit poids, qui fut faite, à Toccasion de ce joyeux évé- 
nement, pour payer les nombreux mimes et les différent^ 
corps de musique qui vinrent de plusieurs localités*. 

Quinze ans plus tard , venait reposer à ses côtés sa 
mère, première duchesse de Savoie. Après avoir erré de 

' Mém. de VAcad. de Savoie, IV série, t. IV, p. 2-38 et 209, où le 
marquis Léon Costa de Beauregard, dans ses Souvenirs du règne 
d*Amédée VIIl, Pièces justificatives, a jeté un jour nouveau sur h 
famille de ce prince. 

Il établit qu'après Antoine I", dont nous venons de parler, Am^ 
dée VIII eut un second enfant, le 30 septembre 1408, appelé aussi An- 
toine. Il naquit au Bourget, fut baptisé dans la chapelle du château, 
le 4 octobre suivant , par l'évêque de Grenoble, en présence de 
soixante bourgeois de Chambéry, tenant à la main un cierge anx 
armes du souverain. 
' Antoine II paraît être mort au berceau. 

Le troisième enfant d'Amédéefut Marie, duchesse de Milau, née en 
janvier 1411. 

Le quatrième, Amédée, né à Belley le 26 mars 1412. 

Le cinquième, Louis, duc de Savoie, né en 1413 ou 1414. 

Le sixième, Bonne ; le septième, Philippe, tous deux ensevelis à 
Hautecombe, et dont il va être parlé. 

Le huitième, Marguerite. 



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— 269 — 

résidence en résidence , suivant les mœurs nomades de 
nos souverains à cette époque , et donné le jour à ses 
enfants à Chambér)% au Bourget, à Belley, à Thonon et 
probablement encore dans d'autres localités, Marie de 
Bonrgogne mourut dans son château du Chablais, les. pre- 
miers jours d'octobre 1422. 

Son époux fit annoncer dans les églises de Seyssel, 
Rossillon, Pont-d'Ain et autres lieux où elle avait l'habitude 
de résider, que ceux qui auraient quelque créance contre 
la duchesse devraient se présenter au jour fixé devant les 
Jélégués chargés de les acquitter ; ce qui mérite d'être 
remarqué, ajoute Cibrario, dans ces temps où un créancier 
était souvent obligé, pour ôtre payé, d'avoir recours aux 
censures ecclésiastiques. 

Bonne de Savoie, sixième enfant d'Amédée VIII, était 
née à Thonon, en septembre 1415. Fiancée, à l'âge de 10 
ans (janvier 1426), à François, comte de Montfortet de 
Richement, héritier de Bretagne, elle porta dès lors le titre 
de comtesse de Montfort, bien qu'elle ne devînt jamais 
l'épouse du comte de Montfort ; cet espoir d*un illustre 
mariage disparut par sa mort imprévue * . Elle rendit le 
«lernier soupir à Ripailles, en septembre 1430. Son corps 
fat exposé dans le château, le 23 de ce mois, puis ache- 
miné vers Haulecombe. Le 26, il fut déposé dans l'église 
de Saint-Pierre de Genève, y resta toute la nuit au milieu 
•les prières de douze chapelains de cette église, de six cha- 

^ Il paraît que sa célébration aurait déjà préoccupé le duc de Savoie, 
caries protocoles de Boloraier, sous la date du 19 juillet 1429, con- 
Uennent Us pouvoirs originaux donnés par Aniédée VIII à Amédée de 
CbaUant, Jacques Oriole, Amédée Macet, Guillaume de La Forêt et 
Guiliaame Rigaud» pour^raiïcr ce maLriàge, {Souvenirs d'Amédée VIIL 
Mém.del'Acad. «ai?., Ile série, t. IV, p. 210.) 



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— 270 — 
pelains des Frères Mineurs et de sa autres des Frères Jaco- 
bins. Le lendemain, le convoi se remit en marche et les 
funérailles eurent lieu le 28 avec la pompe accoutumée. 
Plusieurs évêques et abbés y prirent part * . 

La résidence de la famille souveraine s'était transférée, 
à cette époque, des bords du lac du Bourget sur ceux do 
Léman. Ripailles et Thonon apparaissent fréquemment dans 
les actes de naissance et de décès qui alternaient avec la 
joie et la douleur à la cour du nouveau due. 

Sept ans après la dernière inhumation que nous venons de 
rappeler, mourait à Thonon, vers la fin de 1437, une jeune 
princesse, Marie, petite-fille d*Amédée VIII et fille de 
Louis 1er, née Tannée précédente. Elle fut accompagnée à 
Hautecombe par les maréchaux de Savoie, par sa gouver- 
nante, sa nourrice, ses femmes de chambre, et fut inhumée 
le 4 décembre 1437*. 

En 4443 , passait à une vie meilleure Humbeil, fik 
naturel d'Amédée VII, seigneur de Montagny, de Corbières 
(Vaud), de Stavayé, de Grandcourt, de Coudressin, de Cer- 
lier, de la Molière, chevalier de Tordre du Collier, puis 
comte de Romont, ayant le titre officiel de Bâtard de 
Savoie. Jeune encore, il fit partie de Tarmée auxiliaire, 
composée de Français et de Polonais, qui s'unirent aux Hou- 
grois pour combattre les Turcs, sous le commandement du 
roi Sigismond, le futur empereur d'Allemagne. Fait prison- 
nier dans la défaite de Nicopolis (1 396), avec soixante-dix 
Savoisiens et la fleur de la noblesse française, il resta sept 
ans captif de Bajazet I^^ malgré les nombreux effort^ 
d'Amédée VIII pour amener sa délivrance *. 

' Costa, Souvenirs d*Amédée r//f ; Cibrario. 

* GiBRAHio, Altac. 

-* Guichenon rapporte, entre autres démarches, que le 1" mai 139^- 



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— 271 — 

De retour dans sa patrie, ii fut souvent chargé de mis- 
sioDs importantes de la part du comte-duc de Savoie, 
qni appréciait ses grandes qualités. En 1i09 , il est 
député vers Jean de Bourgogne pour régler un différend 
qui s'était élevé entre ce dernier et Amédée, relative- 
mentàdes châteaux et seigneuries des Dombes. En 4447, 
il est constitué, avec l'abbé de Tournus, gardien du con- 
clave, H Constance, pendant l'élection du futur pape 
Martin V. Le 2 décembre 1427, il signe dans le palais épis- 
copal de Turin, comme principal représentant d* Amé- 
dée VIII, l'important traité conclu avec le duc de Milan, qui 
unit pour toujours la ville et le comté de Verceil aux posses- 
sions de la Maison de Savoie. Pour couronner une vie 
noblement remplie et toute dévouée aux intérêts de la 
dynastie, le duc de Savoie le créa chevalier de Tordre du 
Collier (1434). IVeuf ans après, le 13 octobre 4443, il 
mourut sans avoir été marié. 

Quoique habituellement les chevaliers de cette illustre 
corporation fussent inhumés dans la chapelle de Pierre- 
Chàlel, où Humbert avait lui-même juré l'observance des 
Matuts^ il fut, comme prince reconnu de la famille de 
Savoie, déposé à Hautecombe dans une chapelle particu- 
lière, élevée par ses soins en 1421. On la décora d'une 
longue inscription, qui a été retrouvée dans les décombres 
lors de la restauration de l'abbaye, et a été encastrée dans le 
mur septentrional de l'église actuelle, près de la chapelle 
de Saint-Félix ^ 

Amédée VIII écrit au sultan une lettre, datée du château de Meiilonas, 
qui fut portée à sa destination par Hugonnet de Montmayeur et Pierre 
Fions. 

* Cette inscription, moins les paroles se rapportant au décès d'Hum- 
bert, se lit dans la Chronica Abbatiœ Altecombœ, et termine cette Chro- 
Qûpie. 



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— 272 — 

Sur remplacement de cette chapelle, ruinée pendant la 
période révolutionnaire, une autre a été construite dans 
un style tout différent de celui de la basilique , en style 
grec. Charles -Félix Taurait ainsi ordonné pour que cette 
construction servît de date et de sceau à la restauration 
d*Hautecombe , et il la plaça sous le vocable de son patron, 
saint Félix. 

Philippe , comte de Genève , dernier des fils d'Ame- 
dée VIII, mourut à Genève, le 3 mars 1444. Portrait de 
son père au physique et au moral , plein de prudence el 
de discernement, dit la Chronique latine de Savoie, il fut 

La voici: 

ffœc est capella speclabilis, magnifici et strenviTiiilitis dominiHutn- 
bertifratris bastardi illustris et excelsiprlncipis domini nosiri domini 
Am^dei primi ducis Sabaudiœ , domini Montagtmci, de Corberia, df 
Grandiama et de Cudrefino ac Condomini Staviaci et de Moleria^qui 
cnptus fuitper Turcos inprœlio habito cum Turcis per serenissimuw 
regem Sigismundum tune regem Hungariœ, et nunc Romanoruw 
regem , apud Nicopolim anno Domini 3fCCC nonagesimo septimo. qui 
quidem magnificus^ spectabilis et UHnuus miles stetit prisonneriusel 
captivus apud Turcos spatio septem annorum^ fundavit dotarit aUjuf 
construocit hanc capellam ad laudem et honorem Beatœ Mariœ, santti- 
que Jacobi ac Beati Mauricii et sociorvm anno Domini MCCCCIXL 
Obiit autem anno Domini MCCCCqua... (Le reste de celte inscription 
est effacé, mais il devait y avoir : quudragesimo tertio.) — Sic, Jacotk- 
MODD, Hautecomhe, p. 72. 

En 1657, l'abbé de Comnène, laborieux explorateur des antiquités 
savoisiennes, releva sur place cotte inscription, et il ajoute que dans 
la chapelle du comte de Romont se voyait encore sa statue, le représen- 
tant vôtu en guerrier. Au bas de sa cotte de mailles, se lisaient les mots 
Ala hacy signifiant Dieu est juste, mots répétés sur son cellier de 
rOrdre, au lieu du mot Fert. 

Sur le côté gauche de la même chapeUe , se trouvait la croix de ses 
armes, et au-dessous une espèce de petit lézard jaune et noir, ouvrant 
la gueule et se repliant la queue autour du col. (Bibliothèque CasU, 
n* 2,922.) 



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— 273 — 

enseveli à Hautecombe au milieu des pleurs et des gémis- 
^ments des siens, le 7 du même mois *. 

Bien que ces dernières inhumations coïncident avec 
des prélatures postérieures à celle de Jacques de Moiria, 
nous en avons parlé ici pour ne plus rouvrir de si tôt 
'es tables funéraires. Citons encore, pour le même motif, 
l'ensevelissement de Jacques, fils de Louis de Savoie, 
personnage différent de Jacques , comte de Romont. Il 
ïDourut à Genève, vers Taube du dimanche 20 juin U45 , 
^t fat déposé à Hautecombe le lendemain , avec l'interven- 
l'on du patriarche de (irado *. 

' ^on. Hist. patr., t. IH, p. 614. — Dessaix. Savoir historique, 
' CïBRARio, Cronol. retti^atn. 



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18 



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HISTOrRB 
L'ABBAYE D'HAUTEGOMBE 

n a n — 



Iir PARTIE 

Hautecoxnbe sous les Abbés 
coxnxnendataires. 



Gontrà jus fasqtie commendavit illi , seu 
quod verias , in cscam dédit ecclesias. 

(LUITPRANI».' 



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CHAPITRE ler 



Dégénérescence de l'ordre cistercien. — La commende. 

Nous touchons à une époque critique pour les institu- 
tions monastiques ; et le courant fatal qui devait porter 
une si vive atteinte à leur prospérité morale et matérielle 
n'épargna point la grande famille cistercienne. 

Les causes en furent multiples. La guerre contre les 
Anglais , qui , pendant si longtemps , ensanglanta le sol 
de la France; les compagnies d'aventuriers attirés par 
l'appât de la solde et utilisant les loisirs des trêves éphé- 
mères par la dévastation et le pillage ; le grand schisme 
d'Occident, divisant la chrétienté en plusieurs obédiences, 
provoquant de fréquentes dépositions et élections de papes 
et d'antipapes ; tout semblait conjuré pour troubler pro- 
fondément la sécurité et la régularité de la vie claustrale 
et arrêter les vocations jusqu'alors si nombreuses. 

A ces causes temporaires de décadence , s'en joignit 
ane autre qui , longtemps combattue et toujours renais- 
sante , finit « par s'attacher définitivement aux flancs de 
Tordre cistercien, comme un chancre rongeur, pour en 
épuiser toute la sève et la vie * . » Nous voulons parler de 

* L'abbé Martin , Les Moines et leur influence sociale ; Paris , 1863. 
C'est dans cet intéressant ouvrage qu'ont été pris une partie des déve- 
loppements qui suivent. 



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— 278 — 

la comme7ide, c'est-à-dire de la collation d'un ou de 
plusieurs bénéfices ecclésiastiques à une personne en- 
gagée ou non engagée dans les ordres , avec dispense de 
résider dans aucun de ces bénéfices. 

Ce fut une singulière déviation de la nécessité de confier 
la garde d'un établissement ecclésiastique, dont le titulaire 
venait à manquer , à une personne étrangère à cet établis- 
sement, et pour le temps de la vacance seulement. Le 
gardien ou commendataire , de cominetidare, confier, se 
bornait à administrer les revenus , à remplir la charge 
d'âmes, s'il y avait lieu , et rendait compte de sa gestion 
au nouveau titulaire. C'est ainsi que Grégoire le Grand 
(590-604) confia aux évêques l'administration des monas- 
tères pendant la vacance du siège abbatial , afin de pré- 
venir les brigues des électeurs. Ce patronage était toul 
dans l'intérêt des monastères, et il n'eut pas de graves 
inconvénients , tant qu'il fut réservé aux évêques seuls. 

« Toutefois, les conunendes ne tardèrent pas à s'écarter 
du but qui leur avait donné naissance. Dans les temps de 
troubles et de dangers où le droit du plus fort était seul 
respecté , les évêques et les abbés appelèrent les seigneurs 
à leur secours contre les agressions injustes et se placè- 
rent, eux et leurs églises, sous la protection d'un suzerain 
capable de les défendre. Le remède fut peut-être pire que 
le mal; car, par là, le système féodal s'étendit sur les 
biens de l'Église. Les nouveaux suzerains s'habituèrent 
bientôt à les regarder comme leur propriété; ils en dispo- 
sèrent à leur gré ; ils les donnèrent en fiefs à leurs leudes 
ou fidèles, pour récompenser les services qu'ils en auraieul 
reçus*. » C'est ainsi que Charles Martel distribua aux 

' Annales d*AigueheUe,X A. 



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— 279 — 

leudes d'Austrasie les évêchés et les abbayes ; que Ton vit, 
soas Charles le Chauve , un grand nombre de seigneurs, 
se disant abbés, quoique laïques, s'établir dans les mo- 
nastères avec leurs femmes, leurs chiens de chasse et 
leurs chevaux, reléguant les moines dans un coin retiré, 
les conservant néanmoins comme des travailleurs utiles et 
prenant pour eux-mêmes le produit de leur travail *. 

Le grand mouvement monastique du x« et du xi« siècle 
avait modéré cet abus. Les Ordres nouveaux, qui s'étaient 
créés pour revenir à la pureté primitive des saintes règles , 
s'en étaient préservé pendant les siècles suivants. Mais, 
dans le courant du xiv« siècle, à la faveur du schisme, qui 
ne laissait pas à l'Église la force nécessaire pour résister 
à cette tendance toujours menaçante, et, par suite de la 
nécessité de réunir souvent plusieurs monastères plus ou 
moins dévastés en un seul qui put offrir des éléments de 
vitalité suffisants, lacommende finit par être tolérée par 
l'Église, après bien des hésitations'. Encouragée par les 

* Le monastère de Saint-Denis reconnut pour abbés commendataires 
oa honoraires Charles le Chauve, Robert, duc de France, et Hugues 
Capet. 

Âymon , comte de Savoie, destiné à l'Église comme cadet , avait 
été pourvu , jeune encore, de deux canonicats et d'un prieuré, qu'il 
tenait en commende jusqu'à ce qu'il eut l'âge prescrit par les canons. 
i^ece. eron,, p. 101.) 

' On prétend que le premier pape qui autorisa la commende, telle 
qu'elle est entendue de nos jours, fut Léon IV (847-855). Pour réparer 
les ravages des Sarrasins, il distribua aux Corses réfugiés dans ses 
États et à ses propres sujets les terres ou les revenus des terres ayant 
appartenu à des monastères ruinés. Mais, comme on le voit, les 
circonstances étaient tout exceptionneUes. Benoît XII (1334-1342) 
réprouva tellement les provisions en commende, qu'il déclara nulles 
même celles faites avant son pontificat. 

Urbain VI, peut-être pour augmenter ses adhérents et diminuer 
l'influence du premier anti-pape d'Avignon , rétablit la commende en 



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— 380 — 

rois et les grands, qui voyaient, dans les prébendes que la 
guerre avait épargnées, de riches dotations pour leurs ser- 
viteurs dévoués et les cadets de famille, de temporaire, la 
commende devint perpétuelle, et le mal fit de tels progrès 
que Paul II, qui occupa la chaire de Saint-Pierre de 4464 
à U71 , répondit au cardinal de Porto, qui le -priait de 
Tabolir : « Comment faire? La chose n'est pas possible *. i^ 
Rien, cependant, n'était plus contraire aux canons de 
rÉglise d'après lesquels nul ne pouvait être pourvu d'au 
bénéfice s'il ne réunissait deux conditions essentielles : la 
qualité personnelle et la résidence. En conséquence, nul 
ne pouvait obtenir un bénéfice régulier s'il n'était lui-même 
régulier et, en outre, s'il ne pouvait résider dans ce 
bénéfice. Cette seconde condition était surtout exigée pour 
les bénéfices emportant charge d'âmes, et elle excluait la 
réunion de plusieurs bénéfices sur une même tête. Mais, 
dirons-nous avec Léon Ménabréa, il n'est point de vérité 
sainte et éclatante que la logique sillogistique, armée- de 
ses distinctions aiguës, ne puisse ternir et rendre douteuse. 
On imagina de distinguer le titre d'avec l'émolument et 
d'enseigner que les règles sacrées des conciles concernaient 
exclusivement le titre et que le démon pouvait faire son 
profit du reste *. On pourvut in œmmmdam le séculier, 
du bénéfice régulier , qu'il ne pouvait occuper in titnhm 

1378, l^année même de son élection à Rome. Son successeur, Boni- 
face IX, la confirma en montant sur le Saint-Siège (1389;. MaLs 
Calixte III, élu sans conteste et reconnu chef universel de toute la chré- 
tienté, à la mort de Nicolas V, en 1455, la défendit. Pourquoi son 
successeur, Pie II {1458-1464), ne Timita-t-il pas ? Au dire de PapjTr 
Masson, en moins de cinq ans, il conféra plus de cinq cents mona8té^e^ 
en commende. (Levret, Traité de Vahtis, t. I. p. 188.) 

^ Tambuuwi, De jure Abhatnm, t. IV. 

* Abbaye d^Aulps y Mém. de l'Acad. srtt-., t. XL, p. :?56. 



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, — 281 — 

sans être religieux ; et au régulier , déjà pourvu d'un 
bénéfice en titre et qu'il était capable d'occuper , on en 
œnféra un autre en commende. Par ces subterfuges, les 
titulaires de tel ou tel bénéfice perçurent les revenus de 
deux ou trois abbayes, en qualité d'administrateurs ou 
abbés commendataires, prétendant s'assimiler ainsi aux 
évéques des premiers siècles , qui , . chaque fois qu'un 
siège voisin devenait vacant, s'en constituaient les tuteurs , 
sous l'égide de la religion et de la justice. 

Outre le changement de destination des revenus qui 
passaient dans la main de personnes étrangères, au lieu de 
servir à l'entretien de la communauté, aux aumônes, aux 
réparations et reconstructions des bâtiments si étendus 
dans les grandes abbayes, la commende entraîna une autre 
conséquence ncfti moins grave. 

Au-dessous de l'abbé commendataire, se trouvait le 
prieur conventuel, lui, vrai moine, ne possédant de béné- 
fice ni en titre ni en commende, résidant dans son monas- 
tère qu'il gouvernait en réalité, « suant sous le joug du 
Seigneur et travaillant sans cesse à la consommation des 
s^ânts^ y> 

Mais, vis-à-vis de l'abbé commendataire, quels étaient 
ses droits et ses prérogatives sur la communauté ? Quelles 
étaient les limites réciproques de leur autorité? 

Le Souverain Pontife seul, pouvant déroger aux canons 
de l'Église, avait seul autorité pour conférer un monastère 



' Lk Maistrk, Plaidoyers, p. 128. 

Parlant des commendataires, il s'écrie : « Ces oiseaux du désert veu- 
lent passer pour les colonnes du temple. Ils ne veulent pas paître le 
troupeau , et veulent se nourrir de sa chair et se couvrir de sa laine, 
lis ne font rien, et toutefois ils veulent s'élever au dessus des plus 
nobles enfants de Sion, qui suent le joug du Seigneur. ^ 



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— 282 — V 

en commende et passer outre à l'inhabileté des personnes 
et à la pluralité des bénéfices. Mais les bulles de provi- 
sions ne spécifiaient nullement les droits de juridiction 
et de direction attachés à la qualité de coramendataire. 
Elles consacraient un abus et cette consécration en engen- 
drait d'autres qu'elles ne prenaient pas soin de régler. 
Les conflits de juridiction entre l'abbé et le prieur, les 
plaintes des moines contre eux, étaient portés devant les 
cours de justice séculières. Une jurisprudence différente 
s'établit dans les parlements français et dans le Sénat de 
Savoie, au point de vue du droit de visite et de correction 
des monastères. Les parlements refusaient ce droit aux 
abbés commendataires, « parce que ce n'est pas à eux de 
faire observer ce qu'ils n'entendent pas, ni de corriger 
les défauts à une règle qu'ils n'ont jamais professée '. )> 
Le Sénat décidait le contraire. Le président Favre nous a 
transmis plusieurs décisions dans ce sens et, entre autres, 
un arrêt qu'il appelle très célèbre, rendu, le 16 décembre 
1590, contre les moines de Notre-Dame d'Ambronay, en 
Bugey, qui avaient appelé comme d'abus de la correction 
à eux infligée par Messire Claude de la Coux, abbé cora- 
mendataire de cette maison. Une autre décision semblable 
fut prise sous sa présidence, en 1617, contre les religieux 
de Bellevaux, appelant d'une correction émanée d'Aymon- 
Mermier, leur prieur commendataire '. Nous verrons plus 

' Lbvaet, Traité de Vabus. 

• Codex Fabrianus, liv. I, tit. III, déf. 34. — Citons ici lexlrail 
suivant du Dictionnaire de Ferrières, qui résume ce que nous venons 
de dire de la commende : 

« En France , on a retranché les commendes données à des Iàït|Ties^ 
sans néanmoins abolir absolument la commodité et Tusage des com- 
mendes en faveur des ecclésiastiques séculiers. C'est un expédient 



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— 283 — 

loin Antoine de Savoie revendiquer énergiquement ces 
mêmes droits devant le Sénat contre l'abbé général de 
Cîteaux, et ses protestations être accueillies*. 

D'autres difficultés surgirent relativement à la réparti- 
tion des revenus entre le commendataire et les religieux 
conventuels. Nous en verrons plus loin des exemples se 
rattachant directement à notre abbaye. 

Ce mal contagieux, parti de la France, où Tordre de 
Cîteaux avait son siège * , se répandit peu à peu dans presque 
toutes les contrées de TEurope. La Belgique, les provinces 
de TAUemagne demeurées catholiques et la Suisse firent 
heureusement exception. Par la ferme volonté des peuples 
plutôt que par les bonnes dispositions des souverains, ces 
contrées repoussèrent la commende, et la vie monastique 
s'y perpétua plus pure qu'ailleurs. 

Bien que la Savoie n'eut point été visitée, comme la 
France, par les guerres et leurs ravages, et que ses 
comtes tinrent à honneur de faire fleurir la vie religieuse, 
elle ne résista pas longtemps à cette lèpre morale qui avait 
une si grande force d'expansion. L'abbaye bénédictine de 
Talloires, une des plus anciennes de la contrée, mais aussi 
la moins ferme à résister aux mauvaises influences, paraît 

qo'on a trouvé de lever Tincompatibilité de la personne avec la nature 
do bénéfice. 

- En France, la commende est un vrai titre de bénéfice régulier (ce 
qui n'était pas admis en Savoie), que le pape donne à un ecclésiastique 
séculier à l'effet de disposer des fruits du bénéfice pendant sa vie^ avec 
dispense de la règle, secularia secularibus, regularia regularibus. C'est 
ponr cela que le pape seul peut conférer en commende les abbayes et 
les prieurés réguliers, lui seul pouvant dispenser des canons pour ce qui 
regarde l'inhabileté des personnes. » 

* Infrhj chap. x. 

* Néanmoins, Giteaux et les premières abbayes de TOrdre ne tom- 
bèrent point canoniquement en commende. 



L. 



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— 284 — 

avoir été la première à tomber en commende et fut donnée 
à ce titre à notre célèbre compatriote, le cardinal de Bro- 
gny, qui en fut abbé de 1397 à 1426 ^ 

Seule des trois abbayes cisterciennes de la Savoie, Tamié 
put s'y soustraire, grâce à une heureuse circonstance. 
Pareti, abbé régulier de Tamié, ayant été désigné par le 
chapitre général de Cîteaux pour représenter TOrdre 
devant le concile de Bâle, il se trouva, le 17 novembre 
1439, parmi les trente -trois Pères qui élurent Félix V. 
Lorsqu'il alla présenter au Souverain Pontife ses hommages 
et les félicitations des Savoisiens, Félix lui demanda quelle 
faveur il désirait pour lui et ses frères. L'abbé de Tamié 
le conjura de ne jamais permettre que son monastère 
tombât en commende. Ce qui fut promis solennellement 
et fidèlement observé dans la suite par les princes et les 
pontifes*. 

Aulps eut son premier abbé commendataire vers 1468, 
en la personne de Jean-Louis, fils de Louis, duc de 
Savoie*. 

Hautecombe paraît avoir été tenue en commende pour 
la première fois par Pierre Bolomier, frère de Guillaume 
Bolomier, vice-chancelier de Savoie. Il était aumônier el 
chambellan de Félix V, qui l'avait pourvu de cette abbaye 
vers 1440. 

Les prieurés suivirent le sort des abbayes ; la commende 

* Quelquefois un motif de régénération fil donner une abbaye en 
commende. Ainsi, en 1379, la célèbre abbaye de la Cluse subit la com- 
mende, à la suite des vives instances d'Amédée VI auprès du pape, 
afin de ne plus voir se renouveler les désordres et les pertes de biens 
qui affligèrent ce monastère sous la prélalure de Tabbé Pierre de 
Fongereto, qui dura de 1362 à 1379. (Claretta, op. cù.) 

* BuRNiER, Hist, de Tamié. 

* MÉNABRÉA, Hisi. de VAhh. d* Aulps. 



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— 285 — 

s'étendit peu à peu à la plupart des monastères de la 
Savoie relevant de Tordre de Saint-Benoît. 

A dater de cette époque, les traditions s'effacent ; This- 
loire des couvents perd sa noblesse. Les religieux s'habi- 
tuèrent à vivre sans Tabbé, et l'abbé sans les religieux. 
Delà, une multitude de moines vivant dans l'anarchie et les 
désordres qui l'accompagnent ; de là, le scandale déplorable 
d'une foule de clercs séculiers, pourvus d'abbayes qu'ils 
ne connaissaient que de nom et dont ils dévoraient la sub- 
stance dans le luxe d'une vie mondaine, se couvrant d'un 
opprobre qui rejaillissait sur la religion * ; de là aussi, de 
fréquentes mutations de bénéfices de la part d'abbés, s'in- 
quiétant peu des statuts de leur Ordre, ce qui amena le 
pape Eugène IV à défendre, par une buUe de 1438, 
qu'aucun abbé de l'ordre de Citeaux ne résigna sa charge 
sans le consentement du chapitre général, à moins que la 
résignation ne se fit dans les mains du pape et en con- 
sistoire*. 

Les chefs de l'Ordre voulurent tenter un nouvel effort 
pour le relever d'un si grand abaissement. Réunis en cha- 
pitre général (1 473) , ils déléguèrent vers la cour de Rome 
l'^bé de Citeaux pour la conjurer de remédier à ces maux 
et spécialement d'abolir la commende. 

Le retour à la complète observation de la règle primi- 

' L'oubli de la règle avait également pénétré dans les monastères de 
femmes. Jean, abbé de Citeaux, et le chapitre général adressèrent des 
lettres à l'abbé d'Aulps, le 14 septembre 1433, pour le charger de faire 
prendre aux religieuses cisterciennes de la Savoie et du Dauphiné. 
le scapolaire réglementaire au lieu du manteau qu'elles portaient, 
et de foire couper la queue de leur robe, « car elles n'ont aucun sca- 
polaire ains portent avec pompes des queues superflues en leurs man- 
teaux et tuniques. »> {"Inventaire de l'abbaye d'ÀuxJ 

' Ardiives du Sénat, Invent, de l*abb. d*Aux. 



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— 286 — 

ti¥e était difficile. Quant à la conimende, l'abus en était 
tellement général et passé dans les usages, que Sixte IV 
ne put qu'émettre des promesses pour l'avenir. Relative- 
ment à l'observation des règles primitives de Cîteaux, tou- 
chant la vie intérieure des monastères, le Souverain Pon- 
tife crut devoir admettre des dérogations. Réfléchissant 
que le droit naturel l'emporte sur-toutes sortes de lois 
d'autorité apostolique^ il donna, quant à la nourriture, 
plein pouvoir au chapitre et aux abbés de Citeaux de dis- 
penser, selon leur conscience, de l'abstinence de la 
viande, autant de temps que durerait la nécessité présente. 

La condescendance du Chef de l'Église fit naître une 
affreuse confusion; parmi les abbés, beaucoup se mon- 
trèrent trop faciles; d'autres, trop rigides. Dans le même 
couvent, l'alimentation différait suivant les religieux, et 
cette diversité entraînait des récriminations sans fin. Le 
chapitre général de t483 crut trancher toutes les difficul- 
tés en ordonnant que dans tous les monastères on servirait 
de la viande trois fois par semaine à un seul repas, le 
dimanche , le mardi et le jeudi , en un lieu séparé du 
réfectoire ordinaire*. 

Cette mesure porta le coup de mort à la haute et antique 
renommée d'austérité dont jouissait le moine cistercien. H 
cède la première place aux Franciscains et aux Domini- 
cains, qui la céderont à leur tour à l'institut des Jésuites. 
Une fraction de l'ordre de Cîteaux reviendra cependant a 
la pratique de la règle primitive par la réforme des Feuil- 
lants, ensuite par celle de l'Étroite-Observance, mère de la 
congrégation des Trappistes, qui fait revivre aujourd'hui, 
jusqu'au milieu de nos montagnes savoisiennes , la piété 
et la régularité des premiers disciples de saint Bernard. 

* HÉLTOT, Hist des Ordres religie^ucy t. V, p. 358 et suiv« 



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CHAPITRE II 



Avènement de Félix V. — Le prieuré bénédictin de Saint-Innocent. 
— Son union à Hautecombe (1443). 

La reconnaissance de Martin Y par les diverses nations 
chrétiennes et l'abdication de Clément YIII , antipape 
d'Avignon , avaient terminé le grand schisme d'Occident 
(U29). Mais, peu d'années après, les agissements du 
concile de Bâle faillirent le faire renaître. Réuni, en 443<, 
pour la réformation de l'Église et l'apaisement des dissen- 
sions qui l'avaient déchirée si longtemps , il les réveilla 
lui-même , s'insurgea contre l'autorité apostolique , déposa 
le pape Eugène IV et élut Amédée VIII , duc de Savoie , 
sous le nom de Félix V. Bien que cette élection émanât d'un 
sjnode dont la légitimité était plus que douteuse et qu' Amé- 
dée se fût toujours montré fidèle à celui des papes qui , 
dans ces malheureux temps, paraissait avoir le plus de 
droit à s'appeler le successeur de saint Pierre, il accepta 
cette lourde responsabilité * . Son intronisation se fit en 
grande pompe, à Ripailles, dans l'église des AugustinsV 

' Le motif de cette acceptation parait avoir été d'empêcher qu'un 
homme de basse condition parvînt à cette position et que, trop ami du 
pouvoir, il ne voulut plus l'abandonner quand le bien de l'Église le 
réclamerait. (Cibrario, Specc, p. 202.) 

* Et non dans Fabbaye de Saint-Maurice en Valais, comme le 
raconte Guichenon par suite d'une mauvaise lecture du procés-verbal 
de la cérémonie. (Voir Legot de La Marche, iVbttdé historique 8ur 
fraies m ChablaU, 1863^) 



L, 



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— 288 — 

Assis sur le grand autel , le nouveau pape donna aux as- 
sistants sa bénédiction solennelle , après que le décret de 
son élection lui eut été remis, le 17 décembre 4439. Il 
reçut tous les ordres sacrés en trois jours, dit sa première 
messe à Thonon , le 6 janvier suivant , et le 2i juillet 
avait lieu soa entrée à Bâie avec une pompe extraordinaire. 
L'Angleterre, TAllemagne, la Suisse, Milan, le Piémont, 
la Savoie, le reconnurent pour chef visible de TÉgliseet 
envoyèrent des ambassadeurs pour assister à son couron- 
nement*. 

Depuis son siège pontifical de Lausanne, il n'oublia poini 
la nécropole de sa famille, où il avait lui-même choisi sa 
sépulture , comme nous* l'avons vu ; il le prouva en lui 
annexant un prieuré assez important dont les possessions 
s'étendaient sur la rive opposée du lac du Bourget et que 
Ton pouvait apercevoir depuis les terrasses d'Hautecombe: 
nous voulons parler du prieuré de Saint-Innocent. 

C'était un des plus anciens monastères de la Savoie. Le 
coteau sur lequel il s'élevait , abrité contre les grands 
froids par une chaîne de montagnes, présentant sa décli- 
vité aux rayons du midi, préservé des touffeurs énervan- 
tes de l'été par le voisinage du lac qui se déroule à sa base, 
avait été habité depuis les temps les plus reculés , comme 
la plupart de nos localités heureusement situées. Pour 

* Guichenon et Grillet ont exagéré le nombre des princes et des 
pays qui le reconnurent pour pape. II n'est même pas très certain que 
l'Angleterre doive y être comprise ; car Henri VI écrivit de Windsor 
au concUe de BâIe, pour l'exhorter à ne pas se séparer d'Eugène IV. 
Cette lettre existe à la bibliothèque de Genève. Voir Senebier, Catalo- 
gue raisonné, etc. — D'après Tabbé Darras, l'empereur d'Allemagne 
et le roi de France résolurent de garder la neutralité entre Félix V ei 
Eugène IV. ^wt. générale de VÉgliseJ 

La majeure partie de la chrétienté resta fidèle k Eugène IV. 



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— 289 — 

nous borner à Tépoque romaine , nous rappellerons qu'un 
temple en l'honneur de Mars y avait été construit d'après 
le témoignage de plusieurs inscriptions conservées jusqu'à 
nos jours. A ce temple païen succéda une église en Thon- 
ïieurde saint Innocent , compagnon de saint Maurice et, 
comme lui, martyrisé avec la légion thébaine.- Cette église 
était, au x^ siècle, sous le patronage de la famille de Mont- 
falcon, dont le château couronnait un mamelon adossé au 
versant oriental de la montagne de la Chambotte et dont 
on voit encore les ruines sur la commune de la Biolle. Gau- 
thier, chef de cette famille, donna l'église de Saint-Inno- 
cent, de môme qu'une chapelle du château de Montfalcon, 
au monastère de Saint-Théofrède ou Saint-Chaffre , au 
fliocése du Puy en Velay, du consentement de sa femme 
Bulgrade et de ses fils, et ensuite des conseils et autori- 
sation de l'évêque de Genève et d'Aymon, comte de Gene- 
vois. 

Vers 1084, il céda, en outre, à la même abbaye les som- 
mes nécessaires pour construire un monastère à Saint- 
Innocent, et cela sans nuire aucunement aux autres biens 
que les moines qui y résideront pourront acquérir '. 

Cette donation s'opéra pendant que Guillaume III était 
abbé de Saint-Chaffre ^ Fondé par Calminius', duc d'Au- 

^ Èfonum. Hint.patriœ, t. II. 

* Il le devint en 1074 et mourut en 1086. 

' Celte abbaye portait primitivement le nom de son fondateur : 
monasteriiufi Calminiacense ou Calmeliacensc. Elle prit ensuite celui 
de Saint-Théofrède ou Saint-Chaffre, de Theofredus, son second abb»^, 
successeur d'Eudes, son oncle. On la désigne encore sons le nom df* 
C^rméry^ corruption de Calminius, ou de Motiastier. 

Il s'est formé auprès de cette abbaye une petite ville qui a pris le 
nom de Monastier-Saint-Chaffre. C'est un chef-lieu de canton do la 
Hante-Loire, à trois lieues du Puy, sur la rivière la Calanse. (Migne. 
Troiêième Encyclopédie, X. XVI. p. 167 J 

19 



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— 290 — 

vergne, vers 570, ce monastère adopta la règle de saiut 
Benoît, qui commençait à se propager. Détruit par les Sar- 
rasins en 732, il fut relevé par Louis le Débonnaire. Peu à 
peu, un grand nombre de maisons religieuses lui furent 
soumises, tant dans l'ancienne France qu'en Savoie. Au 
moment de la fondation du prieuré de Saint-Innéceot, 
celui de Sainte -Marie -des -Échelles lui appartenait, de 
môme que l'église de ce lieu, en vertu d'une donation 
d'Humbert-aux-Blanches-Mains *. 

Bien que simple prieuré rural, celui de Saint-Innocenl 
avait une certaine juridiction sur les habitants de la localité. 
En 1315, une difficulté surgit à cet égard entre le repré- 
sentant du comte de Savoie et le prieur. Jean Cignon, pro- 
cureur d'Amédée V, prétendait que son seigneur avait 
toute juridiction, le mère et le mixte empire, sur la 
paroisse et le village de Saint-Innocent et sur toutes leurs 
dépendances et, par conséquent, même sur les gens du 
prieuré. Anthelme de Montfalcon, prieur de Saint-Inno- 
cent, soutenait au contraire que cette juridiction appartenait 
in solidum, en commun, au prieur et au comte, tant en 
vertu d'une donation faite au prieur par Béatrix de Ge- 
nève, comtesse de Savoie, du vivant de son mari, le comte 
Thomas, qu'en vertu de la coutume, d'un long usage, d'une 
possession journalière et paisible et de plusieurs autres 
droits et raisons. 

A la demande du prieur Anthelme, une transaction 
intervint, et il fut convenu : 

1^ Que le prieur aurait sur ses hommes, dans toute la 

* Ces deux établissements loi appartinrent de 1042 à 1273. (Gallu 
Christiana, t. II, p. 761.)— Mém, de la Soc, sav, d'hisL, t. IV, p. 3^4 
etsuiv. — Cartxilmre- de Saint-Chaffre. {Académie delphinaU, Dow- 
menu, vol. II.) 



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— 294 — 

paroisse de Saint-Innocent, le droit d'infliger les amendes 
qui, d'après les statuts et coutumes de Savoie, ne doivent 
pas dépasser 60 sols ; 

^ Qu'il aurait la juridiction civile sur tous ses fiefs 
présents et futurs et les menues amendes pour cause de 
f hampart * ; 

^ De «on côté, le comte de Savoie aura le mère et le 
mixte empire sur les hommes du prieuré et, en outre, 
Tomnimode juridiction sur tous les autres habitants de 
Saint-Innocent et sur les étrangers. 

Cet accord, approuvé par le comte de Savoie et le prieur 
de Saint-Innocent, le mardi après l'Epiphanie de l'année 
1315, fut ensuite ratifié par Rajmond, abbé du monastère 
(le Saint-Chaffre, le mercredi après l'octave de la Pentecôte 
rte la même année '. 

Pendant le siècle suivant, ce prieuré subit les tristes 
effets de l'aifaissement général de l'institut bénédictin. 
Jean, cardinal-prêtre du titre de Saint-Laurent in Lndna, 
après l'avoir tenu en commende, l'abandonna. Eugène IV, 
qui seul pouvait recueillir un bénéfice vacant, en sa qualité 
de chef de l'Église, en avait pourvu Guillaume de Lesche- 
réne, prévôt de l'église de Lyon. Le concile de Bâie ayant 
donné à Eugène IV un successeur en la personne de 
Félix V, le prieur commendataire proposa à ce dernier 
pontife de résigner son bénéfice, moyennant une pension 
viagère à prendre sur les fruits et revenus du prieuré. 

Considérant que les moines d'Hautecombe se plaignaient 
do la nidesse du climai où soufflait fréquemment un air 

' Espèce de bail à cens, dont la redevance consistait dans une cer- 
Uine portion de fniits recueillis sur ThArita^e donné ^ champart 
iiimpiptirsj. 
* Archives de Cour. 



l 



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— 292 — 

très vif ; que, d'autre part, leurs revenus ne leur permet- 
taient pas de construire dans une localité plus clémente un 
établissement pour leurs malades; que ceux-ci étaient sou- 
vent obligés de sortir du monastère et de vivre dans des 
lieux non réguliers, Félix V chargea les abbés de Saint-Sul- 
pice, au diocèse de Belley, et de la Chassagne, au diocèse 
de Lyon, de recevoir cette cession de bénéfice et de déter- 
miner la pension demandée en correspectif. Il leur enjoi- 
gnit même, dans le cas où Guillaume de Lescherène aurait 
changé d'avis, d'unir quand même son bénéfice à Haute- 
combe * . Cette dernière éventualité paraît s'être réalisée, 
et l'abbé de la Chassagne, appelé aussi Guillaume, annexa 
le prieuré de Saint-Innocent à l'abbaye d'Hautecombe, 
suivant les conditions prescrites dans les bulles de com- 
mission. 

Quelque temps après, de Lescherène, pour des motifs 
qui ne sont pas indiqués, voulant faciliter alors cette 
annexion, céda à Félix V tous ses droits de commende sur- 
le prieuré qui fut alors canoniquement vacant. Des bulles, 
données à Lausanne le 6 mars 1443, confirmèrent l'union 
faite par l'abbé de la Chassagne et déclarèrent le prieuré 
de Saint-Innocent définitivement et perpétuellement uni 
au monastère d'Hautecombe. 

Ces mêmes bulles déterminent la pension à servir à Guil- 
laume de Lescherène. Afin que, disent-elles, l'ancien 
prieur, issu d'une race noble, ne soit pas trop lésé par 
cette union, le monastère d'Hautecombe lui payera à Lyon 
une pension annuelle de 500 florins d'or, de 1 2 gros de la 
monnaie de Savoie (environ 5,500 francs de notre mon- 



* Suivant bunes données à Bâle, le 15 septembre 1442. [Archives de 
Cour, Abbazie, mazzo 111, n* 9.) 



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— 293 — 

naie actuelle) , à concurrence d'une moitié le jour de la 
fête de saint Jean-Baptiste et de l'autre moitié aux fêtes 
de Noël , à moins que le monastère ne lui assigne un 
ou plusieurs bénéfices produisant ce revenu; le tout, sous 
peine d'excommunication, et si elle restait encourue pen- 
dant trois mois, Guillaume de Lescherène pourrait repren- 
dre son ténéfîce dans l'état où il Ta résigné. 

Les bulles d'union prescrivent, en outre, que rien ne 
sera changé dans le prieuré relativement au culte divin et 
au nombre de moines accoutumé. Cette stipulation était 
importante ; le prieuré, quoique non conventuel, avait 
charge d'àmes pour toute la paroisse groupée autour de 
lui, et il l'exerçait par un vicaire perpétuel qu'il rétribuait. 

Ses revenus s'élevaient à 250 livres tournois petit poids 
environ, et des moines y résidaient au nombre de quatre * . 
Nous verrons plus tard que. ces prescriptions des bulles 
d'union seront invoquées par les moines de Saint-Inno- 
cent pour défendre leurs privilèges contre l'abbé commen- 
dataire d'Hautecombe, dont ils vont dépendre désormais. 

L'abdication de Félix V devant le concile de Lausanne, 
qu'il convoqua lui-même, mit fin au règne du dernier anti- 
pape ; Nicolas V resta sans conteste le seul chef visible de 
la chrétienté. Sous le. pontificat de Pie II (U38-1464), 
craignant peut-être que l'union de ce prieuré, opérée par 
un antipape, ne lût pas régulière, bien que Nicolas V eût 
confirmé, par bulles du 18 juin 1449, tout ce que Félix V 
avait fait pendant son pontificat, Jean des Chênes, abbé 
d'Hautecombe, et ses religieux s'adressèrent au Saint- 

* Voir, aux Documents, n® 32, les buUes d'union: — Lors de la 
confection du cadastre, ce prieuré possédait encore, en biens de 
TaDcien patrimoine de l'Église, 140 journaux. 



L 



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— 394 — 

Siège pour en obtenir une nouvelle confirmation. Pie II 
ne put satisfaire à leur requête , la mort l'ayant enlevé 
sur ces entrefaites. Mais Paul II, Tannée même où il lui 
succédait, s'empressa d'approuver et de ratifier celle 
annexion, par bulles du 16 septembre 446* *. 



* Voir Documents, n» 33. 

Voici la succession des papes contemporains de Félix V, dooi If 
pontificat dura de 1439 à 1449; Eugène IV, pape romain, de 1431- 
1Î47; Nicolas V, pape romain, de 1447-1455. 

Viennent ensuite: Calixte III (1455-1458h JMe JI a 158-1 101: 
Paul II (1464-1471). 



® 



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CHAPITRE m 



Abbés coaiiueudalaires d Haulecoiiibe jjtMidaiit lo xv* siècle. — Sébas- 
tien d'Orlyé obtient de la récente Yolande la juridiction sur les 
étrangers et le droit d'élever des fourches patibulaires. 



Nous avons vu que la commende avait été inaugurée à 
Hautecombe par Félix V, en faveur de Pierre Bolomier. Ce 
personnage appartenait à une famille noble du Bugey pré- 
tendant remonter aux Fabius de Tancienne Rome, au dire de 
Guiclienon , et voici comment : Humbert V, sire de Thoire 
et de Villars , étant allé à Rome pendant le jubilé de Tan 
1300, fit connaissance avec Antoine Fabius, gentilhomme 
romain, prit en affection Girard, un des nombreux enfants 
de ce Fabius, Temmena en Bugey et, en reconnaissance 
des services qu'il en avait reçus, l'autorisa à bâtir une 
maison avec girouettes en un lieu de la ville de Poncin 
appelé Bolomier et à la tenir en fief de la famille de Thoire 
et de Villars * . 

Quelle que soit Torigine de sa famille, son père était 
Henri, seigneur de Bolomier. Parmi les cinq enfants de ce 
dernier, on distingue surtout Guillaume, l'infortuné vice- 
châncelier de Savoie. Ami et secrétaire d'Amédée VIII avant 
d'occuper un des premiers rangs dans la magistrature, il 

' GciCHBNON, Hist. de Bresse, flP partie, continuée, p. 45. 



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— 296 — 

fut récompensé de son dévouement à la dynastie de sou 
pays par une sentence qui le condamna à être jeté, une 
pierre au cou, dans les eaux du Léman, sentence provo- 
quée, après la mort de son ancien protecteur, par de basses 
jalousies. Un de ses frères, Antoine, fut trésorier-général 
de Savoie. 

Mais, pendant qu1l vécut, Amédée VIII ne cessa de pro- 
téger cette famille. Devenu Félix V, il choisit pour aumô- 
nier et chambellan le frère de son ancien ami , à qui il 
donna successivement Tabbaye d'Hautecombe et révêché de 
Belley. 

On ne sait en quelle année il fut nommé abbé d*Haule- 
tecombe. Il Tétait en 1 i42, car alors Louis, duc de Savoie, 
lui confirma une assignation de 30 florins de rente annuelle 
sur le Chàtelard. En 1444, il fut créé évèque de Belley par 
bulles données à Genève, le 8 des ides d'avril. Telles sont 
les seules dates que nous connaissions relativement à son 
passage à Hautecombe. 

Son corps repose dans l'église de Poncin, sa patrie. 

Le môme jour qu'il était nommé à Belley, l'évêque donl 
il prenait le siège était appelé à Hautecombe, suivant au- 
tres bulles de Félix V. r/était Perceval de la Baume ou 
Balme, fils d'Amblard, seigneur de Pérès et de la Balme 
sur Cordon. Il unissait la beauté physique aux qualité? 
morales et avait été d'abord prieur de Saint -Benoît do 
Seyserieux. De là, il devint le quatrième évèque du nouveau 
diocèse de Mondovi, en Piémont, qu'il dirigea de 1430 à 
1438. Augustin délia Chiesa l'appelle « zélateur de la foi. 
vainqueur des hérétiques, » et raconte qu'en U3I, il fit 
brûler publiquement trois sorcières pour malélic€s 
prouvés et avoués. En 1435, il fut présent à un traité 
entre le prince de Piémont et le seigneur de Cresc^nlin. 



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— 297 — 

Cette même année, Eugène IV agrandit son diocèse de tout 
le pays qui s'étend entre le Tanaro et la Stura *. 

Il quitta Mondovi en 1 438, fut gardien du conclave au 
concile de Bàle Tannée suivante, puis évoque de Belley en 
U40. En échangeant ce bénéfice avec Pierre Bolomier, 
en U44, il fut pourvu non-seulement de l'abbaye d'Haute- 
combe, mais encore du patriarcat de Gradisque ou Grade '. 

En 1464 apparaît Jean des Chênes, que nous avons déjà 
signalé, et, en 1473, Sébastien d'Orlyé. La famille de ce 
dernier abbé avait alors une position brillante dans le gou- 
vernement des États de Savoie. Un de ses membres, 
Antoine d'Orlyé, de Saint-Innocent, gouverneur de Nice, 
était chargé, cette même année, parla régente Yolande, de 
négocier le mariage du futur comte, Charles le Guerrier, 
avec Louise de Savoie. Trois ans plus tard, il était envoyé, 
à la tête de quatre mille Savoisiens, au secours de Charles 
le Téméraire, et trouvait la mort sous les murs de Morat. 
L'abbé d'Hautecombe était conseiller de la régente. 

Aussi Sébastien d'Orlyé put -il obtenir des privilèges 
refusés à ses prédécesseurs : celui d'élever des fourches 
patibulaires et celui d'avoir la juridiction sur les étran- 
gers, double restriction mise par Thomas V^ et Amédée V 

' AcosTiNO DBLLA Chiesa , Chronoloçia archiepiscoporum episco- 
porum et ahhalum Pédemontis et Sabaudiœ; Turin, 1685. 

' Archives de l'Économat, à Turin. — Besson, p. 130. 

Celte môme année, le chantre du chapitre de Genève reçut la com- 
mimon d'aller inspecter les bâtiments d'Hautecombe que l'on disait 
menacer ruine et de dresser un rapport à cet égard , de même que sur 
les abus qui pourraient s'être glissés dans le monastère. (Mêmes Ar- 
chives.) 

Grade, ville du Frioul, bâtie dans les lagunes du golfe de Trieste. 
Le patriarcat d'Aquilée y fut transféré en 568 et y resta jusqu'en 1451, 
époque où Nicolas V le fixa à Venise. 



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— 298 ~ 

aux droits de juridiction accordés à l'abbaye dans les pos- 
sessions qu'elle avait à Méry et dans les environs , au val de 
Crenne et sur la rive occidentale du lac. 

La seconde de ces restrictions au droit absolu de ju- 
ridiction avait entraîné de funestes conséquences. Des 
étrangers , à la faveur de l'espèce d'impunité dont ils 
jouissaient sur les terres de Tabbaye , où les officiers du 
comte pouvaient seuls les rechercher, s'étaient rendus 
coupables d'homicides, de vols, d'agressions violentes et 
de dévastations dans les vignobles du monastère. Deux 
personnes, dont un frère convers d'Hautecombe , avaient 
été tuées et les meurtriers étaient restés impunis. 

Pour mettre fin à cet état de choses , Sébastien d'Orlyé cl 
ses religieux adressent à la duchesse Yolande une requête 
où ils lui demandent l'abolition des deux réserves appo- 
sées aux chartes de juridiction de l'abbaye. 

La régente fit examiner cette demande par son conseil 
et, d'après son avis, elle y répondit par lettres patentes 
que l'on trouvera aux Documenta ' et dont voici le résumé : 

Yolande , fille aînée et sœur des rois très chrétiens de 
France, duchesse, tutrice de son auguste fils Philibert, 
duc de Savoie , de Chablais , prince et vicaire perpétuel du 
saint empire romain , etc.; considérant que le culte de la 
justice doit être plutôt étendu que restreint, accordons, 
mais pendant sa vie seulement , à notr<î très cher conseil- 
ler, Sébastien d'Orlyé, et à son couvent, le mère et le mixte 
empire, la juridiction omniraode et le droit d'infliger le 
dernier supplice sur et contre tous les délinquants étran- 
gers habitant le territoire de sa juridiction, en n'exceptant 
que les hommes appartenant au duc de Savoie, c'est-à-dire 

' Voir Documente, n* 34. 



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— 299 — 

«lans le village de Méry et ses dépendances , dans le val de 
Crenne , dans Tenceinte du monastère et dans les terres 
voisines s' étendant depuis la pierre PoentaZy du côté du 
midi , jusqu'à Feissellans , du côté du nord, et depuis le 
lac jusqu'au sommet de la côte, soit montagne d'Haute- 
combe. 

La duchesse leur octroie, en outre, le droit d'élever 
des fourches patibulaires dans ces mêmes lieux. 

L'exécution de ces lettres patentes est confiée au conseil 
qui accompagne le souverain et qui réside àChambéry, 
aux président et magistrata de la Chambre des Comptes, 
aux baillis et autres officiers ducaux, qui devront les faire 
observer sous peine de 100 livres d'amende. Elles sont 
«tonnées à Verceil, le 3 avril 1473, en présence de Jean 
de Compeys , évèque de Turin ; d'Urbain Bonivard , évêque 
de Verceil ; d'Humbert Cheurery, chancelier de Savoie ; de 
Claude de Seyssel, maréchal de Savoie; d'Anthelme, sei- 
peur de Miolans; de Pierre, bâtard d'Aix, grand-maître 
d'hôtel, etc. 

Quelques jours après avoir obtenu cette faveur , Sébas- 
tien d'Orlyé n'était plus sur le siège d'Hautecombe. Le 28 
do même mois, nous y trouvons Etienne de Caluse, rece- 
vant de Janus, comte de Genevois, une déclaration par 
laquelle lui et son couvent , et principalement les vénéra- 
bles pères Georges Doche et Pierre Rosset, sont habilités 
à posséder les biens par eux acquis , à condition de payer 
les servis imposés et, en outre, le plaict de 4 florins à 
chaque changement de seigneur et d'abbé *. 

* Biblioih. Costa. Protocole Mignonio, f 157. (Communication de 
M.ribbéTremey.) 



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CHAPITRE IV 



U famille de Savoie jusqu'à Emmanuel-Philibert. — Elle s'éloigne 
d'Hautecombe. — Dernières inhumations de souverains avant la 
restauration de l'abbave. 



La période comtale de la Maison de Savoie a été consi- 
dérée comme la plus glorieuse de cette dynastie. Et ce fut 
moins peut-être en considération de l'étendue de ses pos- 
sessions , qu'à raison de ses brillantes alliances de famille, 
des difficultés qu'elle dut surmocfter pour résister à tant 
d'intrigues et de luttes, à une époque où le droit public 
n'existait pas, et à raison des résultats qu'elle atteignit 
par l'extension progressive de son influence et de ses 
provinces , au milieu de tant d'autres souverainetés crou- 
lant peu à peu autour d'elle. 

Malheureusement pour nous , l'abbaye d'Hautecombe 
suivit les mêmes vicissitudes et la partie la plus importante 
de son histoire finit avec le dernier comte de Savoie. Après 
avoir vu ses abbés régents du comté , conseillers intimes 
du souverain , prenant part aux principaux actes du gou- 
vernement, nous les verrons désormais remplacés dans 
leurs augustes prérogatives par d'autres prélats et barons. 
La cour des ducs se prépare à prendre le chemin ' de 
nialie, et leur éloignement de l'ancienne nécropole la 
leur fera oublier, de même que les moines qui en sont 
les gardiens. 



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i 



— 302 — 

Le dernier souverain dont nous avons relaté la sépulture 
était le Comte-Rouge. Son fils Araédée VIII, premier duc, 
ne fut point transporté à Hautecombe , malgré son désir', 
et fut inhumé sur les bords du Léman. 

Louis 1er, surpris par la mort à Lyon , le 29 janvier 
1465, fut transporté à Genève, dans la chapelle de Sainte- 
Marie de Bethléem. Cette chapelle avait été fondée dans 
Téglise de Saint-François par la femme du défunt, la belle 
et impérieuse Anne de Lusignan, fille du roi de Chjpre, 
qui exerça une si funeste influence sur son mari et toute 
sa cour. Elle Tavait précédée dans cette dernière demeure 
en novembre 1462 -. 

Amédée IX, le Bienheureux, fils et successeur de 
Louis P^ naquit à Thonon, le l^r février 1435. Destiné 
dès le berceau à Yolande de France , sœur de Louis XI, 
il répousa à Tâge de 17 ans (1432)*. Trois ans après 
être monté sur le trône , il partagea avec elle le pouvoir 
que ses infirmités ne lui permettaient pas de porter seul. 
Les intrigues , les guerres civiles et le besoin d'un air 
plus doux le poussèrent à descendre en Italie; il mourui 
Tannée suivante (30 mars 1 472) à Verceil , âgé de 37 ans, 
entouré de Tauréole de la sainteté , que lui mérita son 
amour de la justice et des pauvres. L'église de Saint-Eu- 
sèbe, cathédrale de Verceil, reçut ses dépouilles. Elles 
furent déposées dans un tombeau fort simple , sous les 

* Voir, plus haut, p. 267. 

' Elle mourut à Genève le 11 novembre 146-i. 

Le cœur et les entrailles du duc Louis, suivant un usage assez fré- 
quent à celte époque, où Tart d'embaumer les corps n'était pas fort 
avancé, furent séparés du reste du corps et déposés devant le grand- 
autel de l'église des Célestins de Lyon . fondée par Am<^dée VIIL »*n 
1407. (GuiCHENON, Savoie, p. 451. 

' BoissAT, op. cit. 



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— 303 — 

marches du grand-autel, ainsi que le défunt Tavait ordonné. 
La cérémonie des funérailles se fit deux ans après , avec 
celles du duc Louis et de la duchesse Anne de Chypre, 
au milieu d'un grand concours de fidèles, de prêtres et de 
prélats, parmi lesquels se trouvait Tabbé d'Hautecorabe*. 

Il laissait pour successeur son fils Philibert P^ encore 
enfant. Né à Chambéry le 7 août 1465, il régna sous 
la tutelle de sa mère Yolande, à qui les États généraux 
confirmèrent la régence, malgré Topposition de ses beaux- 
frères, les comtes de Romont, de Bresse et de Genève. 
Aussi, les troubles à Tintérieur ne firent qu'augmenter. 
En butte aux intrigues ambitieuses des princes de Savoie, 
(lu roi de France Louis XI, de Charles le Téméraire, dud 
de Bourgogne , jamais minorité ne fut plus désastreuse. 
Après les défaites de Grandson et de Morat , Charles , as- 
sombri, slndigne des tentatives faites par son alliée, la 
duchesse de Savoie, pour obtenir un accommodement 
avec la France. Il la fait enlever dans un guet-apens , prés 
de Genève, par Olivier de la Marche, qui la met en croupe 
sur son cheval , tandis que les princes et les princesses, 
ses enfants, sont arrêtés par les autres cavaliers (1476). Le 
jeune duc parvient à s'échapper, regagne Chambéry, et, 
peu de temps après, il est confié par les États généraux 
à son oncle, Louis XI, seul protecteur puissant qui lui 
reste. 

Dés lors , le roi de France tient entre ses mains le sort 
du duché qu'il administre comme une de ses provinces. 

Néanmoins, à la prière de sa sœur captive à Rouvre , il 
parvient à la délivrer par un habile coup de main , va la 
recevoir à Plessis-lez-Tours, la conduit à Lyon, où il avait 

* GricHENON, Savoie, p. 555. 



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— 304 — 

sa cour, puis il la renvoie dans ses États et se déclare son 
protecteur et celui de ses enfants. 

Les comptes des trésoriers généraux nous fournissent 
quelques détails sur ce retour *. En octobre 1476, Hugonin 
de Montfalcon choisît « Jen)Ti le Picart chevaulcheur pour 
conduyre et mesner les charriots branlans despuys Cham- 
béry jusques à Lyon pour aller querre madame en la 
court du roy. 

« Et premièrement ay livre pour le soupper dudit Jen}-n 
et de son cheval le xvuj jour d'octobre mil ccc lxxvi en 
Grisine auprès du lec du Bourget ou il a esté pour envoyer 
la nef de Aultecombe pour pourter ledit charriot despuis 
le Bourget jusques à Chanaz... » 

Ces voitures suspendues étaient rares à cette époque, 

puisque la seconde ne fut trouvée qu'à Genève et que toutes 

deux, transportées avec beaucoup de difficultés à Lyon, 

^ furent ensuite envoyées à Plessis-lez-Tours pour ramener 

la duchesse de Savoie *. 

L'année suivante, Charles le Téméraire meurt dans la 
bataille de Nancy. Sa fille Marie , héritière de Bourgogne, 
aurait épousé le jeune duc Philibert, si Louis XI, qui 
craignait Tagrandissement de la Maison de Savoie , n'eût 
empêché ce mariage. Il n'abandonna point cependant sa 
malheureuse parente ; il traita pour elle et les princes de 
Savoie avec les Suisses , et la paix fut signée moyennant 
la cession du Bas-Valais , d'uqe partie du pays de Yaud et 
l'abandon du protectorat sur Berne et Fribourg. Après 

* Compte d'Alexandre Richardon, publié par Ménabréa dans \^ 
I** volume des Documents de V Académie de Savoie, p. 143. 

* La première voiture ou premier carrosse suspendu circula dans les 
rues de Paris en 1407. On appela alors les carrosses suspendus, char- 
riots damerets ou de dames. 



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— 305 — 

cette triste conclusion d*une guerre désastreuse , Yolande 
commençait à mettre en œuvre ses grandes et nobles 
qualités au profit de ses sujets , lorsqu'elle mourut à Mont- 
caprel, en Piémont, le 29 août 1478. Elle fut déposée à 
SaiQt-Eusèbe de Verceil , auprès de son mari. 

Philibert l^^ n'avait encore que 1 3 ans. Les haines des 
partis reparurent plus menaçantes que jamais. Les États, 
convoqués à Rumilly, prirent conseil du roi de France qui 
nomma le comte de La Chambre gouverneur général des 
États. La politique astucieuse de Louis XI tint le jeune duc 
à l'écart des affaires publiques , favorisa les plaisirs de son 
âge et le lança dans des chasses et des exercices immodé- 
rés qui lui furent funestes. Un calcul amena sa mort sou- 
daine à Lyon, le 2 avril 1482. 

Ses entrailles furent déposées dans Téglise des Céles- 
lins de cette dernière ville , auprès de celles du duc Louis , 
son aïeul ; son corps fut transporté à Hautecombe. La 
cérémonie des funérailles eut lieu, à Lyon, avec beaucoup 
de solennité; on y remarquait, entre autres personnages 
de distinction, les comtes de Bresse et de Dunois; Pierre 
d'Oriole , chancelier de France. 

Bien que décédé à l'âge de 17 ans, il avait été marié 
à Blanche-Marie , fille du duc de Milan , qui, plus tard, 
épousa l'empereur Maximilien. Il n'eut pas d'enfants. 

Possédant un ensemble de qualités morales et physiques 
qui en eussent fait un souverain digne de son illustre mère, 
ce prince ne put les développer et mourut après avoir reçu 
une éducation qui ne fît qu'étouffer les plus beaux dons 
delà nature. Aussi, l'histoire le connaît sous le nom de 
Philibert le Chasseur. 

Charles pf , dit le Guerrier , son frère , lui succéda à 
l'âge de 14 ans. Son règne fut glorieux et chacun se plut 

20 



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— 306 — 

à exaller ses talents militaires , son amour de la science et 
ses éminentes vertus. Une mort prématurée vint le dérober 
à l'affection de ses sujets, lorsqu'il accomplissait sa 21^ 
année*. 

Il avait reçu de Charlotte de Lusignan , épouse de 
Louis (II) , second frère d'Amédée IX , la donation des 
royaumes d'Arménie, de Chypre et de Jérusalem, dont 
elle était héritière légitime et dépossédée. Charles I«r prit 
en conséquence le titre de roi (in partibus) , et il le trans- 
mit à ses successeurs, qui Tont porté jusqu'à ce qu'ils 
aient pris celui de roi d'Italie. 

Par une habitude suivie dans les cours à cette époque, 
il avait été promis en mariage tout jeune encore. Louise 
de Savoie , sa cousine , devint sa future lorsqu'il n'avait 
encore que 5 ans. Cette promesse fut conclue au châ- 
teau d'Annecy, le H avril 1473, en présence des sei- 
gneurs des environs et à la suite de négociations confiées 
par la duchesse Yolande à Antoine d'Orlyé de Saint-Inno- 
cent, gouverneur de Nice, et à Antoine Lambert, doyen 
de Savoie'. Mais l'union ne s'accomplit point, et, douze 
ans plus tard (l^r avril 1485), Charles épousait, à Casai, 
Blanche de Montferrat qui lui donna deux enfants : Yolande- 
Louise et Charles II , duc de Savoie. 

Yolande-Louise, née à Turin le 11 juillet 1487, baptisée 
le 29 dans la cathédrale de Turin , fut honorée de nom- 
breux parrains, au dire de Guichenon, entre autres, du 
duc de Milan, de la marquise de Montferrat, de l'évèque 
de Verceil , Urbain de Bonivard ; de l'archevêque de Ta- 
rentaise , Jean de Compeys ; du chancelier Champion. 

* 11 mourut à Pignerol, le 13 mars 1490, soupçonné d'avoir été em- 
poisonné, et fut inhumé dans le tombeau des princes d'Achaïe, à 
l'église de Saint-François. 

• GuicHBNON, Savoie, p. 581. 

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— 307 — 

Mariée, à 9 aas, au jeune comte de Bresse, qui devint 
Philibert II , elle mourut trois ans après , le 1 2 septembre 
1499, à Ripailles et fut inhumée à Hautecombe, si Ton s*en 
rapporte à Tinscription de son cénotaphe, élevé dansTéglise 
<le ce monastère d'après les données de Guichenon *. 

Charles-Jean-Amédée ou Charles II « ne fit que donner 
son nom à un règne de sept ans auquel il ne prit aucune 
part'. » Sa mort fit passer la couronne à Philippe , son 
grand-oncle. 

Cinquième fils de Louis P'*, PWlippe II, dit Sans-Terre^ 
oaquil au château de Chambéry , le 5 février U38. Dès ses 
premières années , ses avantages physiques le faisaient 
remarquer, et son père, craignant qu'il n'en abusa vis-à- 
>is de ses frères en s'attirant Tamitié des grands et du 
peuple , l'envoya auprès du roi de France et lui confia le 
soin de Tiçterner. Louis XI le consigna en effet pendant 
rtenx ans au château de Loche. 

Sa vie fut active et belliqueuse. On le voit tantôt conspi- 
rer contre ses frères ou neveux à chaque changement de 
règne, malheureusement si fréquents à cette époque*, 
tantôt combattre à côté du roi Louis XI, tantôt préparer 
Teipédition de Charles VIII en Italie *, et le suivre dans sa 

* M^, suivant Joseph Dessaix, les comptes de la chancellerie de 
Savoie indiqueraient qu'elle mourut à Genève et qu'elle fut ensevelie 
dans l'église de Saint-François de cette ville. 

' BoissAT, BisL de Sav. 

Né à Turin, le 24 juin 1489, prince de Piémont, puis duc de Savoie, 
le 13 mars 1490 ; il mourut à Montcalier, le 16 avril 1496. (Cibrario, 
Speee.] 

' Il fat député par le roi auprès d'Alexandre VI, qui refusait lé pas- 
»a|e aux troupes royales, et non-seulement il l'obtint , mais encore 
le pape promit de couronner Charles VIII roi des Deux-SicUes. 

Aussi Alexandre se souvint de Philippe, quand ce dernier devint duc 
de Savoie, et, par bref du mois d'octobre 1496, il le déclara défenseur 
et protecteur du monastère de Saint-Maurice, en Valais. (Gcichrnon.' 



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— 308 — 

course aventureuse sur Naples. La grande habileté qu'il 
montra dans les missions délicates qui lui furent confiées 
pendant cette campagne , lui valut la cession de plusieurs 
comtés en Italie, dont il prit possession en 1493. 

Ce fut Tannée suivante que la mort de Charles II l'appela 
au trône de Savoie. Sa cour était alors une des plus bril- 
lantes de l'Europe : le pape, les rois de France, d'Aragon, 
les princes d'Allemagne, le duc de Milan, les Vénitiens, 
les Florentins et les autres États d'Italie y avaient des 
ambassadeurs * . 

Pendant son règne de dix-huit mois (16 avril 1496 — 7 
novembre 1497), il se fit admirer par une modération et 
une générosité envers ses ennemis qui contrastaient avec 
ses allures précédentes. Par sa valeur et ses hautes (juali- 
tés, il voulut que la fin de sa rie en fit oublier le commen- 
cement. 

Se sentant gravement malade à Turin , il désira respirer 
l'air natal, dans l'espoir d'y trouver un soulagement à ses 
soufl'rances. Porté en litière jusqu'à Chambéry, il descen- 
dit au monastère de Lémenc, probablement pour y jouir 
d'une atmosphère plus pure que dans sa résidence de la j 
ville , mais il n'y arriva que pour y rendre le dernier 
soupir , le mardi 7 novembre. Son cœur resta dans le 
monastère et son corps fut transporté à Hautecombe après 
avoir été exposé du 9 au 14. Plus de deux cent cinquante 
messes furent dites pour le repos de son âme pendant 
chacun de ces cinq jours. Le 13, son corps arriva au 
Bourget, où se célébrèrent trois cent soixante-deux mes- 
ses > puis il fut monté sur une embarcation et conduit à 
sa dernière demeure*. 

^ GuiCHENON, Savoie, p. 598. 

VLe corps avait été embaumé au moyen d'épongés imprégnées d'" 



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— 309 — 

Daas son testament, daté du château de Pont-d'Ain, le 
26 juin 1492, il avait choisi sa sépulture « en Téglise de 
Brou lez nostre bonne ville de Bourg du diocèse de Lyon 
en nostre chapelle , laquelle par la grâce de Dieu avons 
proposé y faire édiffîer et construire en l'honneur de nos- 
tre Créateur et de sa glorieuse mère, du nom et de nomi- 
nation de Monsieur sainct Marc Évangéliste, et d'y fonder 
une religion de l'Observance de sainct Benoit.... et illec 
élisons notre sépulture toutes les fois que le plaisir dudit 
nostre Créateur plaira nous faire passer de ce monde en 
l'autre; et en cas que deffalissons.de ce monde avant la 
fondation de ladite chappelle et fondation desdits Obser- 
vantins , voulons et ordonnons que de nostres propres 
biens soient faictes et accomplies par nos hoirs succes- 
seurs cy-dessoubs nommés toutes les choses dessoubs et 
après escrites*. » 

Cette dernière éventualité s'étant réalisée , Philippe fut 
inhumé à Hautecombe et il transmit à son fils, Philibert le 
Beau, le soin d'accomplir ses dernières volontés. Mort 
jeune, ce dernier en confia lui-même l'exécution à sa 
seconde femme, Marguerite d'Autriche, qui remplit les 
voeux de Marguerite de Bourbon , de Philippe II et de 
Philibert II, en élevant cette remarquable basilique gothi- 
que, sœur de l'antique nécropole d'Hautecombe. 

Philippe II avait été marié deux fois : premièrement, à 
Marguerite, fille de Charles, duc de Bourbon. C'est à elle 
que remonte la première pensée de la fondation de l'église 
de Brou, due à un vœu qu'elle fit pour la guérison de 

wbstances aromatiques, telles que l'œillet , la myrrhe, la canelle, la 
[loodre de rose et de myrtille. Autour du corps , dans la bière , ces 
mêmes plantes avaient été également déposées. (Cibkario, Àltacomba.) 
* GciCHEPCON, Savoie, Preuves, p. 443. 



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— 3<0 — 

son mari blessé par une chute de cheval. Son mausolée est 
un des trois chefs-d'œuvre qui décorent le choeur de la 
nécropole bressane. Elle eut deux enfants, Philibert n le 
Beau, aussi enseveli à Bourg, et Louise, mariée à Charles, 
duc d'Angoulème, et qui fut mère de François I^. 

En secondes noces, Philippe II épousa Claudine de 
Bretagne qui lui donna six enfants. L'aîné , Charles III le 
Bon , régna après son frère consanguin Philibert II. Le 
second fut Louis de Savoie , né en i 488 , destiné à l'église 
et nommé prévôt du chapitre et de l'hospice de Hontjoux 
(Grand -Saint -Bernard) à l'âge de 3 ans. Le pape lui 
adjoignit , comme administrateur , Jean Oriole , devenu 
plus tard évêque de Nice. Il mourut à l'âge de i 4 ans 
et fut enseveli à Hautecombe ^ dans le courant de l'année 
1502. 

Désormais, les tombeaux de la nécropole d'Hautecombe 
resteront fermés pendant plus d'un siècle et demi. Nous 
venons de voir que déjà à l'époque où nous sommes par- 
venus, les chefs de la Maison de Savoie s'étaient déshabitués 
d'y choisir invariablement leur sépulture. Plusieurs de 
leurs mausolées s'élevaient dans les villes de Genève, de 
Verceil, de Bourg-en-Bresse. Mais, avant le milieu du 
XVI® siècle , un motif nouveau viendra la leur faire déserter 
plus encore. La guerre avec la France les chassera de la 
terre de Savoie , réduira leur souveraineté à quelques villes 
au delà des monts ; et quand, longtemps après, ils recou- 

* GuiCHENON, Savoie, p. 605. — W Ldqukt, Études hislor. m 
l'établissement hospitalier du Grand-Saint-Bernard ; Paris, 1849, 
p. 115. 

Le dernier enfant de Philippe II fdt Philiberte de Savoie, duchesse 
de Nemoars, dame de Chanaz, d'Yenne, du Bourget, etc., enseveb'e 
dans la Sainte-Chapelle de Chambêry . 



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— 311 — 

vreront leurs États par l'épée d'Emmanuel-Philiberl , ce 
sera pour transférer leur capitale à Turin , loin de cette 
abbaye qui fut si chère à leurs ancêtres et qu'ils oublieront 
de plus en plus jusqu'à sa restauration. 



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CHAPITRE V 



Prélatures de Claude d'Estavayé, fondateur de la chapelle de Belley: 
du cardinal Farnese, de Claude de La Guiche , du cardinal de Saint- 
Georges. — Tentatives de réforme de Tabbaye. 

Aucun nom d'abbé d'Hautecombe ne nous est apparu 
depuis H73. Après Élienne de Caluse, nous trouvons 
Fi'ançois Colombier, démissionnaire, en 1504, en faveur 
de Claude dTstavayé ; et c'est là tout ce que nous savons 
de l'abbé Coloml)ier. 

La nomination de Claude 41'Estavayé, fils du seigneur 
d'Estavayé, au pays de Vaud, présentait de graves diffi- 
cultés. N'étant que simple prêtre séculier, il ne pouvait 
prendre possession du siège abbatial ; car, pour l'occuper,* 
il fallait être moine profés. Mais le pape Jules II avait l'âme 
trop énergique pour reculer devant ces obstacles. Il com- 
mence par lui conférer l'abbaye d'Hautecombe à titre 
provisoire, jusqu'à ce que son protégé eût rempli les con- 
ditions requises par la régie cistercienne pour recevoir 
on bénéfice en titre. 

Le 24 janvier 1504, rien n'étant encore régularisé, il 
passe outre en vertu de son pouvoir suprême et fulmine, 
ce même jour, sept bulles pour assurer cette nomination 
contre toutes exception et opposition. - 

Par la première, il déclare qu'il est dérogé aux privilèges 
de l'abbaye d'Hautecombe, portant que personne ne pourra 
être élu abbé sans être profés de l'ordre de Cîteaux, en 



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— 3U — 

faveur de Claude d'Estavayé, déjà pourvu des revenus de 
cette abbaye. Par la deuxième, il l'institue abbé de Tabbaye 
d'Hautecombe , vacante par la résignation qu'en a faite à 
Rome, entre ses mains, François Colombier, à condition que 
d'Estavayé prendra Thabit et fera profession de la règle 
cistercienne. Par la troisième, il l'absout de toute censure 
cpii pourrait s'opposer à sa nomination. Par la quatrième, 
il charge les évêques de Maurienne, de Nice et de I^usanne 
de lui donner l'habit et de rerevoir sa profession « dans 
l'ordre des moines d'Hautecombe. » Par la cinquième, il 
donne commission aux évêques de Maurienne et de Nice 
de recevoir son serment de fidélité suivant une formule 
libellée à la suite de cette bulle*. Par les sixième et 
septième, il ordonne aux moines d'Hautecombe de le 
recevoir pour leur abbé, aux vassaux et fermiers de 
l'abbaye de le reconnaître pour tel et de lui prêter ser- 
ment de fidélité. 

Enfin, ce même jour (24 janvier 1 304), Jules II adressait 
au duc de Savoie, patron de l'abbaye, un bref pour lui 
recommander le nouvel abbé. 

Il fallait encore prévoir une autre éventualité. Les évê- 
ques chargés de l'agréger à Tordre de Cîteaux et de re- 
cevoir son serment de fidélité pourraient refuser cette 
mission ou se trouver dans l'impossibilité de la remplir. 
Aussi, le lendemain 25 janvier, une nouvelle bulle auto- 
rise Claude d'Estavayé à faire profession , à prêter le 
serment accoutumé entre les mains du Souverain Pontife, 
et à recevoir également l'habit monastique de ses mains'. 

^ Voir Documents, n* 37. 

* Archives de Cour, Àhbazie, mazzo III , 

Cette promotion paraît avoir été réeUement brusquée» puisque ce 
ne serait que le 14 novembre suivant que le nouveau duc Charles IH 
donna son consentement à la résignation de Tabbé Colombier. {Ibid., 
mazzo I, no 20.) 



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— 3<5 — 

A l'aide de toutes ces précautions, la provision de 
Tabbaye d'Hautecombe eut lieu suivant les désirs de 
Jules II, et d'Estavayé en fut abbé pendant de longues 
années ^ 

Un des premiers actes de sa prélature fut de faire renou- 
veler les privilèges accordés en i 473 à Sébastien d'Orlyé. 
On se rappelle que cet abbé avait obtenu, pour tout le temps 
qu'il vivrait, le droit de juridiction sur les étrangers et 
celui d'élever des fourches patibulaires sur les terres de 
Fabbaye. Ces privilèges furent confirmés le 14 décembre 
1504, moyennant la redevance de 4 sols forts de plaid à 
chaque changement d*abbé et de souverain *, Cette mesure 
D'était point inutile , car derrière le monastère s'éten- 
daient des bois de haute futaie, couvrant une grande partie 
de la montagne et servant de repaire aux malfaiteurs '. 

Nommé évêque de Belley en 1508, après Jean de Varax, 
il prit part au quatrième concile de Latran (1512-1517), 
réuni par Jules II pour faire opposition au concililiabule 
de Pise. 

En 1516, il s'adressa au conseil ducal pour obtenir la 
confirmation 'des nombreuses concessions faites à son mo- 
nastère par les princes de la Maison de Savoie. C'est pour 
déférer à cette demande que le conseil fit copier littérale- 

* On voit par cet exemple que la commende s'exerçait à Haute- 
combe avec bien des ménagements, et que la principale différence qui 
existait à cette époque entre les abbés réguliers et les abbés commen- 
dataires consistait dans le mode de nomination et dans le cumul des 
bénéfices , qui dispensait les commendataires de l'obligation de la 
résidence. 

* Mss Chapperon. 

' On peut en voir la preuve dans une enquête faite en 1512 et dont 
les procès-verbaux existent aux archives de Turin. Nous en donnons, 
à Utre d'étude des mœurs de l'époque, quelques extraits aux Notes 
udditiionnelles, sous le no 5. 



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— 316 — 

ment par le secrétaire du duc toutes les chartes que Ton 
put retrouver, et revêtit cette copie de la même autorité 
que les originaux eux-mêmes. Grâce à cette prévoyance, 
plusieurs documents très importants pour l'histoire de 
notre abbaye sont parvenus jusqu'à nous *. 

Le souvenir de Claude d'Estavayé est resté attaché à 
notre monastère d'une manière spéciale par la construction 
du vestibule de Téglise , appelé aujourd'hui chapelle de 
Belley ou chapelle du Roi. Quel fut le motif de cet étrange 
et regrettable appendice k la grande et régulière basilique 
abbatiale? On l'ignore ; mais il est à présumer que ce fut 
la vanité de s'élever un tombeau. Auparavant, on entrait 
dans la basilique p:ir cette porte grandiose, ornée de piliers 
en pierre dure, taillés en spirale, que l'on admire encoreau- 
jourd'hui en descendant dans la grande nef. Par suite de 
cette annexe, l'accès à l'église, qui avait lieu au couchant en 
face de la montagne, eut lieu au nord par ce portail actuel- 
lement muré, dont les arcatures d'un fort bon style gothi- 
que attirent l'attention des visiteurs. Cet annexe devint une 
chapelle dédiée à saint Bernard ; son fondateur y fit élever 
son tombeau à gauche de l'autel et les vestiges en subsistent 
encore dans les soubassements du cénotaphe moderne. 

^ Cette reconnaissance des privilèges de l'abbaye a été publiée pour 
la première fois par Cibrario dans la Sloria e descrizione délia reale 
Badia d'Altacomba , édition de luxe, dédiée à Marie - Christine qui 
avait d'abord confié ce travail au marquis Louis Biondi. Les matériaux 
étaient préparés , lorsque la mort de ce dernier sur\int. Cibrario fat 
alors chargé de mener h bonne fin l'œuvre de son ami. 

Cet ouvrage ix'étant point dans le commerce, et ayant été tiré à on 
petit nombre d'exemplaires, ne nous dispense pas de donner cette pièc« 
à la suite de notre travail. {Documents, n" 14.) Nous nous y croyons 
encore autorisé par cet autre motif que l'original de cette reconnais- 
sance n'existe plus au n* 2 du mazzo /, AbbaziCy des Archives de 
Cour, où Cibrario l'avait vu, et qu'il est aujourd'hui perdu. 



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— 317 — 

Lors de la restauration de l'église, rentrée fut reportée 
au couchant et Ton dut faire une trouée dans le mur exté- 
rieur de la chapelle, du côté de la montagne, en face de la 
porte primitive ouvrant dans la grande nef. 

Pendant quil présidait aux destinées du monastère, 
d'Estavayé reçut la visite de don Edme , abbé de Clair- 
vaux. Ce personnage se rendit à Rome pendant les der- 
niers mois de Tannée 1520, avec sept compagnons. Leur 
but était de visiter tous les monastères de l'ordre de 
Cîteaux, situés sur leur passage et dans les environs. La 
relation de ce voyage, écrite par le chambrier et le secré- 
taire de don Edme , contient quelques particularités se 
rattachant à Hautecombe. 

Ils s'y rendirent à leur retour d'Italie qu'ils quittèrent 
assez péniblement, car ce ne fut qu'après avoir « bien 
tribouUé, gamboyé et faict soubresaulx par la neige » qujils 
purent traverser le iVlont-Cenis. Arrivés à Chambéry le 
mercredi-saint (27 mars 1521), ils y restèrent quelques 
jours pour voir l'exposition du Saint-Suaire, qui devait 
avoir lieu le vendredi-saint. Mais le mauvais temps survenu 
ce jour-là fit renvoyer la cérémonie au lendemain. 

« Le XXX, matin, le grand samedi, Monseigneur fit 
l'office aux Jacobins, puis vînmes au château. Après 
l'office , trois évoques revêtus prirent le Saint - Suaire 
enveloppé en soie rouge et le portèrent en procession en 
une chambre où l'on avait fait un échafaud dehors les 
fenêtres pour le montrer au peuple qui était en bas. Quand 
vint sur les dix heures. Monseigneur l'évêque de Belley, 
commendataire au monastère d'Hautecombe, et Monsei- 
gneur de Saint-Claude sortirent sur cet échafaud et illec 
déployèrent le précieux Saint-Suaire. Et y en eut plusieurs 
qui ne le virent point mêmement nous autres qui étions 



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— 318 — 

devant ledit château. Et en allant sur ledit échafaud, Mon- 
seigneur le duc tenait Monseigneur par la main ; en retour- 
nant, Monseigneur lui dit que ceux de dedans ne l'avaient 
point vu. 

« Le bon seigneur duc dit à ceux qui portaient ledit 
Saint-Suaire, qu'ils le montrassent en Téglise dessus 
Tautel. Ce qui fut fait, et est la chose la plus digne et la 
plus piteuse que je vis jamais, et n'est pas chrétien à mon 
avis qui en la voyant n'a crainte en soi et plus n'en dis. 

« Ce dit jour partîmes et vînmes passer par le Bourgel, 
puis commençâmes à monter le Mont-du-Chat, le pire 
chemin qui fut oncques, par monts et vallées jusques dessus 
l'abbaye d'Hautecombe, et au descendre y eut un terrible 
tintamarre, car il n'y avait gens ni bêtes qui en pussent 
venir à bout. Toutefois nous vînmes en bas et trouvâmes 
le couvent qui reçut Monseigneur comme leur père abbé. 

« Ledit monastère est assis sur le bord d'un lac, et, d'au- 
tre côté , le roc y est bien fort. Somme , lasituation est ter- 
rible, combien qu'il ne laisse pas à être bon de rentes au 
commendataire. 

« Incontinent, nous fûmes déshabillés et subitement 
Monseigneur tint chapitre et visita les sacrements et au- 
tres lieux. 

« Le jour de Pâques, Monseigneur fit le service, fut dîné 
en couvent et ne mangeait ne ses religieux aussi, sinon 
comme à Clairvaux, combien que les religieux dudit mo- 
nastère mangeassent de chair, de quoi mondit seigneur fut 
fort marry. Il y avait audit monastère xxxnu religieux, tous 
peu savants et assez ingrats à ce que j'en su connaître. Et 
cedit jour, après dîner, Monseigneur mena le couvent jouer 
et voir une fontaine nommée la Fontaine des Merveilles. 

« Le sec-ond, il tint chapitre, et fit lire sachartre, puis 



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— 319 — 

nous dînâmes et ilerum fut à chapitre, pour quelque rébel- 
lion qui était survenue, puis partîmes dudit monastère et 
vînmes passer par Yenne , petite ville de là par auprès 
d'une maladrerie belle, qui est assise sur le bord de la 
rivière du Rhône, et entre deux rocs, un lieu fort dange- 
reux*. » 

Ce récit contemporain des faits qu'il relate nous donne 
une assez triste idée des religieux d'Hautecombe. Us usent 
de toutes les autorisations contraires à Tabstinence', ils 
sont peu instruits et peu dociles; une rébellion surgit pro- 
bablement à Toccasion des remontrances de leur visiteur, 
Tabbé de Clairvaux , et un chapitre dut se tenir à cette 
occasion. Alla camba, nimis alla, codes! 

En revanche, Claude d'Estavayé jouissait d'une brillante 
position. Il était évêque de Belley, abbé du monastère 
d'Hautecombe , de Tordre de Cîteaux et de celui du lac 
(le Joux, de Tordre des Prémontrés , chancelier de Tordre 
du Collier. Il assista, le 25 mars 1 o 1 9, à la grande solennité 
que Charles III fit célébrer à la Sainte-Chapelle de Cham- 
béry, à Toccasion de la première fête de Tordre de TAnnon- 
ciade, substitué à Tordre du Collier Tannée précédente ^ 

En 1521, il était à Genève, figurant parmi les témoins 
de Térection en comté, en faveur de Laurent de Gorrevod, 
baron de Montagny, de la seigneurie de Pont-de-Vaux. Le 
2 novembre 1 526 , il signait à Chambéry, comme témoin, 
les lettres patentes par lesquelles le duc Charles III réta- 

' Revue savoisienne, 1871, p. 6 et 7; article de M. Jules Vuy. 

Nous avons cru devoir adopter l'orthographe moderne dans la repro- 
duction de cet extrait, pour en faciliter la lecture. 

• On 86 rappelle qu'en 1483, le chapitre général de Cîteaux avait 
2Qtori$é l'usage d'aliments gras trois fois par semaine. (Suprh, chap. i, 
Ill« partie.) 

' GciCHjENON, Savoie, p. 629. 



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— ' 320 — 
blissait Philibert II de Compeys dans la possession du 
château et seigneurie de Thorens*. 

Au retour d'un voyage en Allemagne, il mourut à 
Romont, le 28 décembre 1534, d'après le Gallia Chris- 
tiana, et fut inhumé dans la cathédrale de cette \ille*. 

Le choix de son successeur amena iin conflit entre la 
cour de Rome et celle de Savoie. Les anciennes règles de 
Cîteaux, entourant l'élection des abbés de nombreuses pré- 
cautions et formalités en vue de procurer à chaque monas- 
tère le plus grand bien moral et matériel , n'avaient que 
faire à l'époque où nous sommes, puisque être nommé 
abbé c'était recevoir du prince et du Saint-Siège l'alloca- 
tion des revenus d'un bénéfice ecclésiastique. Aussi, sur ce 
terrain, qui ne faisait que côtoyer le domaine spirituel, les 
puissances séculière et ecclésiastique venaient souvent se 
heurter. En vertu de l'induit de Nicolas V, du 4 des ides de 
janvier 1451 , le Saini-Siége s'était engagé à ne point nom- 
mer aux bénéfices situés dans les États du duc de Savoie, 
sans avoir obtenu son œmentement et son agrément, reh- 
tivement aux nouveaux titulaires. L'usage de la commande 
qui amenait la séparation du temporel et du spirituel , de 
la finance et de la prière , qui donnait à l'un les titres et 
les revenus , à l'autre les charges et l'administration de la 
communauté ; d'autre part , le droit de patronnage que 
revendiquaient les fondateurs du bénéfice ou leurs héri- 
tiers, combiné avec les nombreuses confirmations et am- 

* Costa de Beauregard, Les Seigneurs de Compeys, p. 118. 

* GmcEEUom , Bresse, ir partie, p. 34. — Guichenon rappelle qu'en 
1527, il fit imprimer le missel de l'église de Belley. On commençai» 
à remplacer les beaux missels manuscrits et ornés de vignettes p»r df« 
livres imprimés. 

Le 31 mai 1529, il donnait en albergement la montagne de Cbaumaî. 
située au-dessus de celle de Cherel, en Beauges. 



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— 321 — 

plifications de l'induit de Nicolas V, avaient produit une 
véritable confusion sur cette question * . Les ducs de Savoie 
prétendaient à la nomination des titulaires de certains 
bénéfices ecclésiastiques et le Souverain Pontife revendi- 
quait ce droit comme administrateur suprême de tous les 
biens de ^Église^ Aussi Charles III, après la mort de 
Claude d'Estavayé, nomme son jeune fils, Emmanuel-Phi- 
libert, abbé commendataire d'Hautecombe, de même qu'il 
nomma Jérôme de Valpergue à Tabbaye vacante d'Abon- 
dance, en Chablais. 

Mais Paul III avait disposé de ces deux bénéfices en 
faveur de son neveu, le cardinal Alexandre Famèse, com- 
me s'il se fût agi de bénéfices de libre collation. Charles III, 
bien que dépossédé de ses États , protesta, et l'affaire fut 
portée à Rome devant le tribunal de la Rote. Une trans- 
action inter\int, le 14 juin 1338, entre le neveu du pape 
et le fils du duc , et il fut convenu que le premier tiendrait 
pour non avenues les nominations émanant du Souverain 
Pontife, qu'il serait pourvu de l'abbaye d'Hautecombe par 
le duc de Savoie, qu'il payerait une pension annuelle de 
WO ducats d'or h Jean -Baptiste Provana, seigneur de 
Leynesy, aumônier du duc, et qu'il renoncerait à l'abbaye 
d'Abondance en faveur de Jérôme Valpergue, reconnais- 
sant que ces deux abbayes étaient du patronage de Son 
Altesse Royale'. 

* Voir, à ce sajet, l'ouvrage intitulé : Relazione délie vertenze ira Ut 
t^nrii di Roma e qnella del Re di Sardegna , Torino, 1731. 

* Ce droit de nomination aux bénéfices appelés de patronage ducal 
^lait vivement discuté. Soixante ans plus tard, Delbene avouait que. 
malgré plusieurs années d'études, il n'avait pu découvrir quand il avait 
" ommencé et que les jurisconsultes de son temps le faisaient dériver 
•le la donation même du comte Amédée III. 

* Archives de Cour, Àbh., maz. /, n' 22. 

U existe aux mêmes archives un bref de Paul III à Charles lïl, relatif 

21 



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— 322 — 

Alexandre Farnèse vint-il à HaïUecombe ? Nous ne le 
savons. La Savoie était alors envahie par les années fran- 
«,^ises, et l'occupation qui s'ensuivit pendant vingt-quatre 
années, dura bien plus que la prélature du cardinal. Tout 
ce que nous connaissons de son administration, c'est que, 
en 4 562 , un procès était engagé devant le Sénat de Savoie 
entre lui et Barthélémy Delbene, père de l'abbé Delbene*. 

Claude- de La Guiche occupa quelque temps l'abbaye 
d'Hautecombe. Son père, Pierre de La Guiche et de Chau- 
mont , chambellan des rois de France et bailli d'Autun. 
fut chargé, sous François P^ de légations importantes 
auprès du pape , de l'empereur et d'autres souverains. Sa 
mère était Françoise de Chazeron. D'abord protonotaire 
apostolique, puis premier abbé commendataire de l'abbaye 
de Belbec, en Normandie, en 1533, administratem* galUa- 
œnsis, à la faveur de son grand-oncle, le cardinal Georges 
d'Amboise, il fut encore prieur deCaudebec et de Saint- 
Pierre de Mâcon, abbé d'Hautecombe et enfin évoque 
d'Agde après la mort du cardinal François, en 1540. Le 
concile de Trente s'étant ouvert en 1545 , il s'y rendit avec 
les autres prélats. Mais ayant indisposé son souverain, il 
fut, peu après, rappelé par lui et il n'évita sa colère que 
par une fuite clandestine. De retour au concile , gràw 
aux lettres de rappel des légats , il s'y fit remarquer, en 
1546, par les heureuses qualités de son esprit. Cette mê- 
me année , il fut transféré au siège de Mirepoix, Plus 

à la nomination désirée d'Alexandre Farnèse à l'abbaye d'Hautecombe. 
du 20 février 1535. 

^ Des lettres patentes données à Fossan, le 23 novembre 1562, accor- 
dent à Barthélémy Delbene un délai de six mois, à raison de son ser- 
vice auprès du roi de France , ce qui l'empêche de produire ses titre* 
et de s'occuper de son procès. (Archives du Sénat.) 



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— 323 — 
tard, Henri n l'ayant choisi pour son ambassadeur en Por- 
tugal et à Rome , il mourut dans cette ville le 9 avril 1 553. 
Son corps repose dans Téglise de Saint-Louis des Français * . 

Il paraît avoir eu pour successeur le cardinal de Saint- 
Georges. 

Vivant à Rome , où il était protecteur du royaume de 
France près le Saint-Siège, il ne pouvait, pas mieux que 
ses prédécesseurs , exercer directement son autorité sur 
son abbaye. Aussi, la règle de Cîteaux n'y était plus ob- 
serrée, les biens étaient possédés et même vendus par les 
frères convers, au mépris des droits de Tabbé commenda- 
tâire. 

Le cardinal s'adressa au chef de TOrdre pour faire 
cesser de semblables abus , et celui-ci s'efforça de régler 
niinutieusement la vie intérieure du monastère par l'or- 
donnance suivante; que nous donnons en entier pour 
iotroduire une fois le lecteur jusque dans le cloître : 

« îious frère Jean , abbé de Cîteaux au diocèse de Châ- 
lons, ayant la pleine puissance de tout l'ordre dudit 
Cîteaux et chapitre général d'iceluy , de tous et chacun des 
njonastères tant de religieux que religieuses au nombre 
de trois mille deux cent cinquante-deux abbayes et de 
quatre Ordres de chevaliers , général , visiteur et réfor- 
mateur au nom de Jésus tant ès-chefs qu'ès-membres , en 
spirituel et temporel, scavoir faisons à tous qu'il appar- 
tiendra que pour la sainte réformation et régulière obser- 
vance introduire et maintenir à perpétuité en notre dévot 
et solennel monastère Notre-Dame d'Hautecombe au dio- 
cèse de Genève, avons, suivant nos statuts , sainte règle et 
définitions, ordonné et limité par les présentes, ordonnons 
et limitons pour le saint service de Dieu le nombre de 

* Gallia Christiana, t. VI et XIII. — Besson, Mém. ecclés. 



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— 324 — 

religieux, novices , convers et rendus, ensemble leur vivre 
et vestiaire en la forme et teneur que s'ensuit ; 

« Et premièrement pour éviter Texécrable vice de pro- 
priétés, remettons dès à présent entre les mains et sous la 
puissance du seigneur père abbé Mgr le révérendissime 
cardinal de Saint-Georges, protecteur des droits nôtres, 
du roi notre très souverain sire, en cour de Rome et de 
notre Ordre, toutes vignes, prés, maisons, terres , bétail 
et autres appartenances qu'en particulier ont tenu et tien- 
nent abusivement les religieux couverts et rendus jusqu'à 
ores, et à présent leur interdisons sur peine de sentence 
d'excommuniement plus cy-après en user, tenir et avoir 
et posséder en sorte que ce soit, ains, pleinement, pure- 
ment et actuellement leurs commandons sur les dites 
peines eux en entièrement dévestir et en laisser paisible- 
ment jouir leur dit père abbé et ses successeurs, ainsi 
qu'il se fait et doit faire à Cîteaux leur mère, et en tous mo- 
nastères dûment réglés et réformés : et pour la continua- 
tion , décoration et augmentation du service de Dieu , sera 
tenu le dit père abbé et ses successeurs, nourrir, alimen- 
ter et entretenir de toutes nécessités vingt-deux religieux 
profès , quatre novices et vingt convers ou rendus à un 
chacun desquels par an terme de Saint-Martin d'hiver 
seront délivrés par le dit père abbé ou ses vicaires trois 
muids de bon leal et pur vin revenant pour chacun jour à 
pinte de vin pour personne , que seront en tout six vingt 
dix huit muids qui valent soixante neuf quenez de vin , et 
aux dépens du dit seigneur abbé et ses successeurs sera 
conduit le dit vin au cellier du couvent, et tout mis en 
commun et au par dessus , au dit jour et terme de Saint- 
Martin d'hiver. Pour la mixtion, messes, aumônes et 
•hôtes survenant, seront mis au dit cellier du couvent 
douze muids de vin mesure que dessus. 



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— 325 — 

« Item en blé bon et léal pour chacune personne , trois 
bichets , le bichet pesant deux cent cinquante six livres , le 
tout mis ensemble aux dépens du dit seigneur abbé au 
grenier du couvent. Et pour les aumônes et hospitalités tant 
générales que particulières leur seront distribués en 
commun douze bichets de blé ; et pour leurs chevaux au 
nombre de'deux et aussi survenant, douze bichets d'avoine 
et en foin deux cents quintaux , et paille à suffisance , 
terme que dessus au plus tard. 

« Item en pitance pour chair, œufs, lard, poissons, 
beurre, huile, sel, oignons, pois, fèves, aura chacun 
d'iceux le tout mis en une bourse commune la somme de 
dix-huit livres tournois et un jardin pour herbage avec six 
pourceaux gras à larder de deux ans. 

« Item six boisseaux de fèves et quatre de pois. 

« Item pour le vestiaire de vingt-deux religieux profés 
par an auront pour chacun huit francs , terme de Saint- 
Rémi 4^ octobre , et chacun rendu ou convers deux écus 
sol par an pour le dit vestiaire. Quant aux novices les pa- 
rents les doivent vêtir jusqu'au jour de leur profession 
inclusivement. 

« Pour leur chauffage , four, chauffoir, cuisine, enfer- 
moir, chambre de pied, cellerier, procureur et boursier, 
en auront tant qu'il leur en faudra; et pour la conduite du 
dit bois en Tabbaye auront par an dix francs terme que 
dessus et pour Tétat de Tenfermoir par an douze écus sol. 

^ Item pour le luminaire de Téglise et entretement des 
habits et aussi de Tustensile du couvent auront par an terme 
de Saint-Martin susdit vingt écus sol; les réparations seront 
a la discrétion et prudence du père abbé et sera l'argent 
clair ci-dessus mentionné au plus tard distribué à deux 
termes, a scavoir Saint-Martin d'hiver et nativité saint Jeaur 
Baptiste. 

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— 326 — 

« Fait et donné en notre maison de Bogeri près Citeaux 
ce troisième jour de juin, sous la pension de notre grand 
scel et seins manuels de nos secrétaires , mil cinq mi 
quarante neuf; ainsi signés frère Paris et Irrenet notam 
apostolicus. * » 

L'exécution de cette ordonnance, dans un monastère livré 
à la commende depuis un siècle, devait rencontrer de l'op- 
position. Il y en eut en effet , et elle vint surtout des moines 
gentilshommes, soutenus par l'influence de leur faiBille 
dans leur résistance à cette réforme. L'abbé d'Hautecombe 
s'adressa pour la vaincre au souverain temporel , le priant 
d'appuyer ses efforts. Henri II se rendit à ses désirs et, 
par lettres patentes datées de Fontainebleau, le 29 décem- 
bre 1549 , il enjoignit au Parlement de Chambéry de veil- 
ler à l'exécution de cette réformation , de donner au besoin 
à l'abbé de Cîteaux conseil , aide, confort, prison et main- 
forte'-. 

' Archives du Sénat. 
^ \oir Documents, n^ 38. 



(SD 



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CHAPITRE VI 



Alphonse Delbene, abbé d'Hautecombe. — Ses œuvres littéraires. — 
n est reçu sénateur et obtient ce privilège pour ses successeurs. — 
Il meurt évoque d'Alby, en 1608. 



Nous arrivons à Tun des abbés les plus illustres qui aient 
occupé le siège d'Hautecombe, à Delbene Alphonse *. 

Depuis plusieurs siècles, sa famille jouissaii d'une 
grande considération à Florence et, à Tépoque où nous 
sommes parvenus, elle y remplissait des charges impor- 
tantes. Une de ses branches, attirée par les Valois qui en 
avaient apprécié les hautes qualités, était venue se fixer en 
France. Son chef, Nicolas Delbene, ayant rendu de grands 
services à Louis XII, devint son maître d'hôtel et conserva 
celte fonction sous François I^r. Barthélémy, son fils, homme 
d'esprit, sut plaire à Marguerite de Valois, en lui dédiant 
un ouvrage intitulé : Civitas veri seu morum. Plus tard, 
. lorsque cette princesse eut épousé Emmanuel -Philibert 
et que la Savoie fut rendue à son ancienne dynastie, elle 
procura l'abbaye d'Hautecombe au second fils de l'homme 
de lettres qu'elle protégeait '. 

s 

' On trouve son nom patronymique écrit de plusieurs manières : 
Delbene, Dalbeno, dellBène, d'Elbène. Nous avons adopté ceHe qui 
est le plus généralement suivie et qui révèle l'origine italienne de cette 
famille. 

' MoREiu, Dicl. hist. — On trouve, dans le Registre basanne des 



L. 



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— 328 — 
Ce dernier, patrice florentin, avait épousé Clémence 
Bonacorsi, dont la famille compte plusieurs abbés de mo- 
nastères français. Leur lils aîné, Julien, fut chargé de mis- 
sions importantes par Catherine de Médicis ; et les Bona- 
corsi étaient, aussi bien que les Delbene, en faveur auprès 
de la cour si politique qui gouvernait alors la France *. 

Archives du Séaat, la conlirmalion de ceUe assertion au folio 40. Les 
lettres patentes de nomination, encore en latin, sont données à Nice, le 
2 janvier 1560. Elles relatent que l'abbaye étant vacante par le décès 
du cardinal de St-Georges, surnommé Capo di ferro, le duc de Savoie 
a le droit et le devoir de présenter et de nommer le chef de cette 
abbaye, et que, pour se conformer au désir de son épouse, Emmanuel- 
Philibert désigne Alphonse Delbene, qui devra recevoir les bulles 
d'institution du Souverain Pontife, prendre Thabit religieux et établir 
sa résidence à Hautecombe. 

Par autres lettres du même jour, celles-ci en français, le duc nomme 
Henri Bay, marchand et bourgeois de Chauibéry, économe de l'abbaye, 
jusqu'à ce que Delbene puisse en prendre possession. Le Sénat avait 
déjà député un commissaire à la garde de ce bénéfice ; aussi fit-il atten- 
dre plus d'un mois l'entérinement des lettres octroyées à Bay. Par 
arrôt du 8 février 1560, il déclara néanmoins permettre à ce dernier 

de procéder aux faicts de sa charge conune il croira à faire par rai- 
son. .> (Registre basanne, 41.) — Voir Docnmenls, n"* 39 et 40. 

^ Le catalogue des manuscrits français de la bibliothèque nationale, 
qui vient d'être publié, contient l'indication de plusieurs lettres écrites 
de Rome par le <î sieur d'Elbène à M*^ de Nevers. i> sous le ré^fne 
d'Henri IV. 

La duchesse Marguerite, femme éminente par ses qualités n>orales 
et intellectuelles, mourut à Turin le 14 septembre 1574 et y fut ense- 
velie. A Hautecombe, on lui éleva un cénotaphe dans la chapelle des . 
princes. Une table de bronze fut ornée de son portrait d'après nature 
et posée sur le monument. Parmi ses différentes épitaphes , deux 
furent composées par Barthélémy Delbene. Celle écrite en langue 
française commence ainsi : 

Si la vertu était chose mortelle, 
Qui comme nous un corps frélo eut vêtu, 
J'oserais dire : Ici git la vertu. 
(GuiCHExox , Savoie, p. 702.) 

Son corps a été transféré des souterrains de la cathédrale do Turin 
à ceux de l'abbaye de Saint-Michel de la Cluse. (Claretta, cp- «'• 



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— 329 — 

Les Delbene avaient aussi des représentants de leur 
famille à Chambéry. Elle y existait encore au milieu du 
siècle dernier et Besson la cite parmi les familles illustres 
du décanat de Savoie, à Tépoque où il écrivait. Cependant, 
suivantpresque tous ses biographes, Alphonse Delbene était 
né à Lyon, vers 1538. Il étudia le droit sous le célèbre 
Cujas et reçut le bonnet de docteur*. Mais, cédant à son 
inclination pour Tétat ecclésiastique , il entra dans les 
ordres et fut bientôt pourvu de l'abbaye d'Hautecombe. Il 
avait environ 22 ans. 

Heureusement doué, comme la plupart de ses ancêtres, 
il se mit à cultiver les lettres avec ardeur. Dès 1565, il 
publia à Paris queUiues pièces de vers avec le Tombeau 
<t Adrien Turnèbe. Il entreprit plus tard une épopée sur 
Amédée VI, qui a inspiré lui seul plus de poèmes que tous 
les autres princes de sa race. Il n'en composa que le 
premier chant, resté inédit jusqu'à ces dernières années *. 

* Jean Passerai, de Troyes en Champagne, né en 1534, célèbre 
poète, aUa à Bourges avec Alphonse Delbene pour y prendre des leçons 
de Cujas, qui y professait le droit. Il dédia à Delbene, devenu abbé 
d'Hauteconibe, V Hymne a la pake , publié en 1562, avec le commen- 
taire de M. A. ; à Paris, chez Gabriel Buon, in-4o. (Notes de l'avocat 
Montréal.) 

' Formé de neuf cent vingt-quatre vers alexandrins , ce premier 
livre de VAmédéide, conservé à la bibliothèque de l'Université de 
Turin, a été publié pour la première fois dans le Aolume VIII des 
Mémoires de la Société savoisienne d'histoire et d* archéologie ^ par 
M. le général Dufour, un de ses présidents honoraires. 
En voici l'introduction : 

Je chante les travaux, les faicts et la valeur 

Du généreux Amé, qui des monts de Savoie 

En Orient alla secourir l'empereur, 

Lorsque le Turc fclou issu du sang de Troie, 

Vint ravager l'Europe et s'en faire seigneur, 

Bouleversant la Grèce et la mettant en proie. 
Les poèmes épiques commencés ou achevés en l'honneur du Comte- 
Vert, et dont nous avons connaissance, sont les suivants : 



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— 330 — 

Lié d'amitié avec les célébrités littéraires et savantes de 
répoque, il recevait de Ronsard la dédicace de son Arlpoè- 
tiqm et de Juste Lipse celle d'un Recueil d'ùiscriptiœis. 
Plus tard, François de Sales et Antoine Favre Tagrégeaient 
à Y Académie florimontane d* Annecy. 

Bien que la poésie lui sourit toute sa vie , il s'adonna 
surtout à l'histoire. 

Il a laissé dans ce genre différents ouvrages, dont quel- 
ques-uns sont encore aujourd'hui consultés avec fruit. Au 
moment où il mourut , plusieurs étaient composés ou 
ébauchés et restèrent inédits. D'autres avaient été publiés 
soit à Paris, soit à Lyon, soit h Hautecombe, où existaitalors 
une imprimerie, dirigée par Marc- Antoine de Blancs-lys. 
Presque tous ces ouvrages regardent la Savoie ou la Maison 
de Savoie et abordent souvent des difficultés historiques 
sur lesquelles le jour n'a point encore lui. Ainsi, d'après 
Cibrario, Delbene aurait le mérite d'avoir indiqué le pre- 
mier l'origine italienne de la Maison de Savoie en la ratta- 
chant à Adalbert, roi d'Italie, dont Otton Guillaume — le 
Bérold des chroniques — serait le fils et Humbert-aux- 
Blanches-Mains le petit-fils * . Le lecteur connaît déjà sa 

L'Amédéide, par Delbene ; 

VAmédéide, poème en cinq chants, par le docteur Trésal; Albert- 
vnie,18à3; 

Le Comte-Vert, poème héroïque en douze chants, parle docteur 
Jacquemoud; Paris, 1841. 

* Cette assertion serait contredite par Guichenon , p. 165. 

Voici la liste de ses ouvrages , aussi complète que nous avons pu U 
constituer : 

1* Prosopopée d'Adrian Tumèbe a sa femme; Paris, 1565, in4*; 
imprimée avec le Tombeau de Tumèbe, composé par divers poètes, 
chez Frédéric Morel. 

2» De principatu Sabaudiœ et verà ducum origine a Saxotwe pritir 
cipibus simulque regum Galliœ, è stirpe Ugonis Capeli deducta, ÀlUe- 
comhœ.impensis Révérend. D. Abbatis; 1581, in-4ode 22 pages. 



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— 331 — 

Lettre à Edmond de La Croix, abbé de Citeaux, relative 
aux origines de Tordre cistercien en Savoie, à laquelle 
nous avons fait de précieux emprunts. Elle avait été de- 
mandée à Delbene probablement quand Edmond vint, en 
\ 583, Tisiter Hautecombe * . 

Son Fragmentum descriptionis Sabaudiœ renferme de 
minutieux détails sur le lac du Bourget et les localités qui 
Tentoarent: la fontaine intermittente d'Hautecombe, Aix, 
Saint-Innocent, etc. Le laurier, le figuier, le grenadier, 
dit-il, prospèrent à Hautecombe et dans les environs. La 
pêche du lac est très fructueuse; on y a pris des poissons 
de cinquante livres. Les truites ne dépassent pas quarante 
livres , les carpes, vingt livres ; mais le roi du lac est le 

3» Lepremier livre de l'Amédéide (de 1580 à 1588). 

4* Tractalus de génie et familia Marchionum Gothiœ qui postea 
romiUs Sancti Egedii et Tholosaies dicti aitnt; Lyon, 1592, in-8°. 

5* De Origine familiœ cislercianœ et AlUecombœ, Sancti Sulpicii, 
Slamedei canobiorum in Sabaudia sitorum Epistola; Àltœcombœ, 
/.T9J, per Marcum Antonium de Blams Lys. Imprimée à Chambéry, 
par Claude Pomard, en 1594. 

6* De génie ac familiœ Hugonis Capeti origine, justoque progressa, 
ad dignitatem regiam; Lyon, 1595, in-8', et 1605. 

7' De insignibus illustrissimœ familiœ epistola ; AlUpcovnbœ. Ms. 

8* Fragmentum descriptionis Sabaudiœ , an. y6'PJ-/tf00. Manuscrit 
publié dans les Mém, de la Soc. sav. d'hist., t. IV, par le général 
Dufour. 

9* De Régna Burgundiœ Transjuranœ et Arelatis, libritres; Lyon, 
Jacques Roussin, 1602, in-4»; Paris, 1609, in-4'. 

10* Divers écrits sur les évèques d'Alby. 

' Conformément aux prescriptions de la règle cistercienne. Sa carte 
de visite porte la date du 1*' septembre et elle constate qu'il y avait 
alors à Hautecombe vingt-quatre religieux et quatre au prieuré de 
Saint-Innocent, môme nombre que douze ans auparavant, quand 
Nicolas Boucherat, prédécesseur d'Edmond, visita Hautecombe. — 
Reg. ecclés. du Sénats t. V, p. 5. — La carte de visite de Nicolas Bou- 
cherat est du 23 mai 1573. 



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— 332 — 

lavaret à couleur argentée , à la bouche de hareng. On le 
pêche surtout la nuit avec grand apparat de quatre barques 
montées par huit hommes, et dont deux sont remplies de 
cordes et de filets. Cette espèco, qui ne se trouve que dans 
ce lac, est Tobjet d'une tromperie de la part des pêcheurs 
du Léman , qui vendent pour du lavaret un poisson diffé- 
rent*. Il est surtout estimé dans le mois de mars: « il 
l'épand alors les plus suaves parfums de la violette *. » 

L'utilité et l'importance de ce lac ressortent de la multi- 
plicité des embarcations qui le parcourent tous les jours. 
Les unes servent à l'agrément des riverains ; les autres, de 
dimension plus grande, transportent des marchandises 
jusqu'au Rhône. Ses rives, depuis le plateau peu étendu 
mais fertile de Saint-Innocent jusqu'au Bourget, remar- 
quable par son église dédiée à saint Maurice , sont entou- 
rées de nombreux villages et châteaux. 

Mais la principale curiosité est sans contredit le monas- 
tère d'Hautecombe, situé au pied de la montagne appelée 
Ccrva, du nom de ce timide quadrupède qui y aurait été 
retrouvé '. A son sommet , de môme que sur les montagnes 
voisines, des ours y habitent des cavernes. Delbene , émet- 
tant ensuite l'opinion longtemps adoptée, rappelle que son 
abbaye, « illustre par son fondateur, sa sainteté, son an- 
cienneté et ses richesses, est l'œuvre excellente d'Hum- 



* Les habitudes n'ont donc point changé. 

* On prend encore dans ce lac, ajoute Delbene, un animal amphibie. j 
ayant une queue de poisson, nageant aussi bien que lui, muni de | 
quatre pieds très courts, rongeant les saules du rivage à l'aide des j 
quatre incisives de chaque mâchoire, et recouvert de poils. -—C'est | 
évidemment la loutre, dont les apparitions sur les bords du lac devien- i 
nent de plus en plus rares. | 

* La partie de la chaîne du Mont-du-Chat, qui se relève au-dessus 
d'Hautecombe, est appelée encore aujourd'hui la Charvaz. 



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— 333 — 

bertin, comte de Savoie * . Dans les cloîtres, se trouvent 
son tombeau et ses ossements avec une inscription gravée 
sur la pierre. Les corps de presque tous les autres comtes 
et ducs sont déposés dans une chapelle à Tintérieur du 
temple de la Vierge *. On remarque, parmi les mausolées 
des comtes et des ducs , le tombeau et Tépitaphe de 
Louis de Savoie et de son épouse qui s'illustrèrent sous 
Amédée IV*, celui de Boniface, archevêque de Cantor- 
béry , situé prés du maître autel , du même côté que celui 
de Louis. » 

Quatre-vingts ans auparavant , on voyait à Hautecombe 
nn vaste et ancien palais dont il ne subsiste que de hauts 
pans de murs et des décombres. Le reste est tombé en 
ruine par suite de l'absence des princes et des gouver- 
neurs. Prés des portes de Tenceinte du monastère se 
meuvent trois pierres de moulin, dont Tauteur admire 
l'agencement. Elles sont mises en mouvement par un 
cours d'eau amené dans des tubes de bois et des troncs 
d'arbre , depuis le plateau supérieur où se trouvent deux 
réservoirs approvisionnés par la fontaine intermittente et 
que des écluses permettent de fermer ou d'ouvrir à 
volonté. Près de là sourd par intervalle la fontaine mer- 
veilleuse, — ainsi appelée déjà à cette époque, — visitée 
par des médecins célèbres et des savants attirés des con- 

^ Delbene a néanmoins écrit dans son Âmédéide, en parlant d' Amé- 
dée III : 

De la mère du Christ il fut grand serviteur ; 
Sainct-Salpice, et Thamë, Hautecombe la belle, 
Les donnanâ de grands biens il en fut fondateur. 

• On se rappelle que toutes les abbayes cisterciennes sont sous le 
Tocable de sainte Marie ou de Notre-Dame. 

' L'auteur veut sans doute désigner Amédée V, qui régna de 1286 
à L^. Il s'agit ici de Louis de Savoie, sire de Vaud. 



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— 334 — 

trées éloignées par cette source et par les eaux thermales 
d^Aix. 

Delbene termine cette description du bassin du lac par 
l'expression de sa gratitude à Emmanuel-Philibert qui, 
en le pourvoyant de l'abbaye d'Hautecombe , lui a permis 
de contempler ces belles choses , et h Henri III qui Ta 
désigné pour Téveché d'Alby. 

Il avait été appelé à ce siège en 4588* ; il l'occupa peuT 
dant vingt ans au milieu d'événements qui rendirent 
difficile l'exercice de sa charge. Mais la commende d'Hau- 
tecombe ne lui fut point enlevée, et il l'échangea, en 1603, 
contre celle de l'abbaye de Mézières , en Bourgogne, avec 
Silvestre de Saluces. 

C'est avec Delbene que prit naissance la dignité nou- 
velle de sénateur au souverain Sénat de Savoie, dont furent 
honorés les abbés d'Hautecombe. 

Dès l'origine du, Parlement de Bourgognes l'abbé de 
Cîteaux avait obtenu , pour lui et ses successeurs , la place 
de premier conseilIer-né à cette cour, privilège attaché a 
la seule dignité abbatiale. 

Le supérieur d'Hautecombe manifesta , peu de temps 
après la création du Sénat*, le désir d'être reçu dans cette 
compagnie avec les prérogatives dont jouissait son chef 
au Parlement de Bourgogne *. Emmanuel-Philibert adhéra 
à ce désir. Dans ses lettres patentes du 20 mars 4574 , on 

* Nommé par Henri III, en vertu des privilèges des rois de France, 
il fut institué par bulles du 7 des calendes d'octobre 1588 et installé 
en décembre suivant. {Gallia Christ. y 1. 1, p. 59.) 

* Créé, en 1477, par Louis VI. 

* Le Sénat fut établi par lettres patentes d'Eramanuel-Philibert, du 
12 août 1559. 

* BcRNiER, Hist. du Sénat de Savoie. 1. 1. 



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— 335 — 

lit : « Considérant que l'office de vrai prince et son devoir 
particulier Tobligent d'octroyer les charges de magistrats 
aux personnes doctes , prudentes , aimant la justice et la 
dignité; étant bien informé, par gens dignes de foi, de 
rintégrité, prudence, doctrine, suffisance et bonnes et 
louables qualités de messire Alfonso Delbene et ayant 
égard à ralTection qu*il nous a souvent démontrée, Tin- 
stituons notre conseiller et sénateur ecclésiastique en notre 
Sénat de Savoie * . » 

Cette nomination fut ratifiée par le Sénat , parce que 
Delbene avait approfondi la science juridique , et, le <2 
mai suivant , il fut reçu dans cette compagnie et institué 
après avoir prêté le serment requis. C'était le deuxième 
ecclésiastique entrant au Sénat. Les sénateurs ecclésiasti- 
ques faisaient partie intégrante du corps judiciaire et 
revêtaient le costume des magistrats pour en exercer les 
fonctions. 

Lorsque, six ans après, Delbene fut appelé àTévêché 
d'Alby, il craignit que ses nouvelles fonctions ne fussent 
incompatibles avec celles de sénateur. « L'éminente dignité 
de Tépiscopat est telle , dit le président Favre, que rien ne 
s'oppose à ce que celui qui en est revêtu devienne séna- 
teur; mais un sénateur ne peut devenir évêque sans cesser 
d'être sénateur , à moins que ce ne soit en vertu d'une 
faveur particulière du souverain. » C'est ce qui arriva pour 
Delbene. Quand sa nomination au siège d'Alby fut confir- 
mée par Sixte V, Philibert de Morette , abbé de Saint- 
Sévère en Gascogne, le remplaça au Sénat; mais l'abbé 
d'Hautecombe obtint de nouvelles lettres patentes qui le 
confirmèrent et maintinrent dans son ancienne charge, lui 

* \oiT Docwments, n«41. 



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— 336 — 

permettant de l'exercer toutes les fois qu'il serait dans les 
États et de conserver le même rang qu'auparavant *. Cette 
dernière question avait divisé les membres du Sénat, et 
quelques-uns prétendaient qu'il ne devait reparaître dans 
la compagnie qu'en prenant rang du jour de cette confir- 
mation de ses anciennes fonctions. Cette manière de voir 
ne fut point admise, et le président Favre la qualifie d'in- 
digne et d'absurde, puisqu'elle tendrait à faire descendre 
au dernier rang celui qui, pendant de longues années, a 
occupé très honorablement le premier, et cela parce qu'il 
ajoute à ses mérites la dignité épiscopale *. 

Vers la fin de l'année 1593, Delbene voulut faire attri- 
buer définitivement aux abbés ses successeurs le titre de 
premier conseiller au Sénat, qui lui était personnel. Charles- 
Emmanuel, qui avait succédé à son père depuis i 580 , fit 
demander l'avis de la compagnie à ce sujet.^« Les magis- 
trats répondirent verbalement à l'envoyé du prince qu'ils 
ne pouvaient se lier pour l'avenir et consentir à admettre 
parmi eux, immédiatement après les présidents, des per- 
sonnages dont la capacité leur serait inconnue. » 

Le gouverneur de la Savoie, messire Guillaume-François 
Chabod , seigneur de Jacob et de la Dragonniére et cheva- 
lier au Sénat, était lié d'amitié avec Delbene et lui devait 
l'hommage pour une rente féodale dépendant de la maison- 
forte de Jacob '. Il fit de telles instances auprès du duc de 

* Voir Documents, n» 42. 

* Codex, p. 55 et 56. 

* L'abbaye d'Haulecombe avait, parmi ses plus anciens revenus, 
une rente féodale consistant en 30 veissels environ de froment, dus 
comme servis, outre les deniers, avoine et quelques'sorames taillables 
sur le village de Bellecombette, dépendant de la maison-forte de Jacob. 

Cette rente avait été, en 1253, albergée et sous-inféodée à MM. de 
Chabod, lesquels en passèrent successivement reconnaissance en faveur 



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— 337 — 

Savoie en faveur de ce prélat, que Charles-Emmanuel 
publia, le 18 mars <594 , un édit qui accordait à Tévêque- 
abbé tout ce qu'il avait sollicité. « Nous ayant été observé , 
disait ce prince, qu'entre tant de belles constitutions, Tune 
des principales devait être qu'en révérence et mémoire des 
sacrés os de nos sérénissimes ancêtres qui reposent dans 
Tabbaye et monastère d'Hautecombe, en un sépulcre an- 
cien à ce destiné, nous étions invités de donner aux abbés 
cette prérogative et privilège d'honneur. . . voulons et ordon- 
nons que dorénavant les abbés d'Hautecombe portent 
successivement le nom et titre de premiers sénateurs au 
Sénat de Savoie et jouissent de tous les privilèges attachés 
à cette charge, à la condition que lesdits abbés soient nés 
dans nos États délaies monts (en Savoie), qu'ils soient 
gradués et doués des qualités requises à l'exercice de 
ladite charge, déclarant néanmoins ne vouloir tirer aucune 
conséquence préjudiciable à très révérend messire Al- 
phonse Delbene *, qui jouira, en vertu du présent édit, des 
prérogatives de premier sénateur au Sénat. » 

Mais cet édit devait être enregistré pour avoir force de 
loi. 

Le Sénat, s'offusquant de ce que la qualité de premier 
sénateur, si elle était attribuée aux abbés d'Hautecombe, 
pourrait les amener à présider dans certains cas et que 

de l'abbaye jusqu'en 1551. A cette époque et le 15 novembre, messire 
Guillaume de Ghabod» en la personne de ses tuteurs, se reconnut hom- 
me-lige pour les biens, rentes, servis et hommages spécifiés et dési- 
gnés dans l'acte, déclarant les tenir, pour lui et les siens , sous l'hom- 
mage noble, de l'abbaye d'Hautecombe, et promettant pour toutes 
ces choses susdites de payer à l'abbaye la somme annuelle de 100 sols 
forts, ainsi que ses prédécesseurs avaient reconnu le devoir. (Archivas 
de l'Économat, à Turin.) 
^ On a vu que l'abbé Delbene était né hors des États, à Lyon. 

22 



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— 338 — 

4c ce serait préjudicier au mérite, loyer et récompense 
d'honneur que le droit a voulu être déféré à ceux qui, 
inordine de sencUoria dignitate , se sont de longue main 
et tout le temps de leur vie occupés à acquérir une vraie 
distribution de la justice; » que, du reste, le siège était 
séculier et non ecclésiastique, refusa Tentérinement de 
redit. 

Dans une nouvelle requête, Delbene expliqua qu'il ne 
voulait en rien déplaire à la vénérable compagnie dont il 
avait l'honneur de faire partie depuis longtemps , qu'il 
n'entendait nullement lui enlever l'honneur d'une prési- 
sidence et qu'il demandait seulement que lui et ses suc- 
cesseurs fussent déclarés sénateurs -nés, prenant place 
après le premier sénateur à leur rang et degré, aient voix 
délibérative en se conformant aux usages reçus. Ce qui 
fut admis par arrêt du 25 mai 1 594 ; et le Sénat ajouta 
qu'avant d'être reçus et avoir voix délibératiye , les abbés 
seraient examinés sur le fait de la justice, à moins qu'ils 
n'aient été nommés par le Sénat ; qu'ils seraient assis sui- 
vant le temps de leur réception , prêteraient serment et 
payeraient les droits accoutumés. 

Ces dispositions furent fidèlement exécutées lorsque 
les successeurs d'Alphonse Delbene entrèrent au Sénat : 
Sylvestre de Saluées, le 26 mars <606 ; Adrien de Saluées, 
le 5 décembre 1633 ; dom Antoine de Savoie, le 5 avril 
1656, et Jean-Antoine Marelli, le 7 septembre 1688*. 

Les instances de messire Guillaume Chabod avaient 
donc abouti. Son fondé de pouvoir se rendit à Haute- 
combe, et, devant le chapitre réuni, il remit à l'abbé l'édit 

* Archives du Sénat. — Burnier, Hist. du Sénat de Savoie, 1. 1. 
— Ballt, Recueil des Édits. 



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— 339 — 

ducal. De leur côté, Tabbé et les religieux renoncèrent, 
entre ses mains, à la rente, aux tributs et à tous servis que 
messire Chabod devait à Tabbaye d'Hautecombe, tant 
pour l'hommage que pour Tarrière-fief ou pour toute autre 
cause. En outre, le seigneur de Jacob, pour témoigner sa 
faveur à l'abbaye, lui remit 9 « quàrtans de froment à 
prendre sur ses particuliers de Chambéry » qu'il lui fera 
connaître dans les six mois qui suivront'. 

Le duc de Savoie ne donna pas à Delbene ce seul témoi- 
gnage d'estime. Il Tavait nommé membre de son conseil 
d'État* et son historiographe. Il vint plusieurs fois à 
Hautecombe pendant sa prélature et y signa plusieurs 
lettres patentes. Par Tune d'elles , du dernier jour de 
décembre 1597, il constitua en faveur de noble Philibert 
de Rochette , prieur du monastère , une pension double 
de celle des autres religieux, et, en outre, une redevance 
de 12 veissels d'avoine pour l'entretien d'un cheval, le 
tout à prendre sur les revenus de l'abbaye *. 

Le 10 mai de l'année suivante, il donnait, dans cette 
résidence, des lettres de grâce en faveur de quelques habi- 
tants de la Tarentaise ; le 1 4 août, il confirmait à M^ Antome 
Hyvert, de Chambéry, la jouissance de la prébende laie 
qu'il lui avait accordée quatre ans auparavant sur les 
revenus de l'abbaye, et ordonnait à l'abbé d'Hautecombe et 

* Archives de rÉconomat. 

* Ancien conseil ambulatoire du prince , dont avaient été détachés 
le conseil résident de Chambéry, puis celui de Turin. Après qu'Em- 
manuel-Philibert eut transféré à Turin le siège du gouvernement, il 
établit dans cette ville un conseil d'État unique pour toute la monar- 
chie, dont les délégués pouvaient expédier, sans le concours de leurs 
collègues, les affaires*urgentes dans les provinces. Plus tard, en 1631, 
Victor-Amédée I" créa un conseil d'État spécial pour la Savoie. (Bob- 
NiBR, Histoire du Sénat de Savoie,) 

* Voir Pièces justificatives, n» 45. 



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— 340 ^ 

au Sénat de faire jouir ledit Hyvert de cette prébende « pro- 
priété du duc de Savoie *. » 

Nous ne savons depuis quelle époque les ducs disposaient 
d'une partie des revenus d*Hautecombe au préjudice de 
Tabbé commendataire. En 1589, un nommé Claude 
Ducrest dit le Lacquez avait la jouissance de cette pré- 
bende et consentit à s'en dessaisir en faveur d'Antoine 
Hyvert dont nous venons de parler. Après Antoine, ce fut 
son fils Hugues qui en jouit*. 

Charles-Emmanuel, qui, à cette époque, passa jusqu'à 
dix-neuf mois de suite hors de sa capitale, se trouvait fré- 
quemment en-deçà des Alpes et résidait alternativement à 
Chambéry, au château de Villeneuve près Chambéry, à 
Rumilly, à Thonon, à Évian, au fort Sainte-Catherine et 
à Bourg en Bresse. Il revint encore à Hautecombe, dans 
les derniers jours de septembre 1598, avant de se rendre 
en Chablais, où il devait assister aux solennités que 
François de Sales et ses missionnaires firent célébrer 
pour donner un dernier coup à l'hérésie chancelante. 

On sait que Charles-Emmanuel, très zélé pour la cause 
catholique, contribua au rétablissement du culte, dans le 
Chablais, par son empressement à seconder les missions, 

* Voir Pièces justificatives, n* 4^. 

* Charles-Emmanuel Tattribua à Antoine Hyvert par patentes don- 
nées à Chambéry, le 15 décembre 1689, et ce , pour toute la vie dudit 
Hyvert. Le 3 février 1594, le duc confirme cette libéralité, nonobstant 
toutes autres concessions faites pat* lui ou par l'infante au profit de qui 
que ce soit, et notamment de Jean-Pierre Rosset , arquebusier de la 
garde ducale, et, à la demande d'Antoine Hyvert , il promet la jouis- 
sance de cette prébende à Hugues Hyvert, prôtre, qui en jouira après 
le décès de son père Antoine. (Pièces justificatives, n® 44.) 

On trouvera encore, sous les n** 43 et 47 , deux pièces relatives à 
cette prébende. 



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— 341 — 

par ses exhortations et par sa propre présence. Étant 
à Hautecombe, il fut informé que le cardinal Alexandre 
de Médicis, légat du Saint-Siège à la cour de France, 
retournait à Rome et voulait passer par la Savoie et le 
Valais, tant pour s'aboucher avec lui que pour éviter les 
autres passages des Alpes, infestés de la peste. 

Le sachant arrivé à Mâcon et réfléchissant que Tauguste 
voyageur, sans beaucoup se détourner de Seyssel , qu'il 
devait traverser, pourrait se rendre à Chanaz sur les bords 
du Rhône, Charles-Emmanuel résolut de l'aller voir en ce 
lieu. 

« Il s'embarqua sur- la frégate armée et ornée de ses 
flammes et gaillardets, et s'en vint ainsi, par le lac du 
Bourget, descendre dans la rivière de Savière et de là dans 
dans le Rhône, jusqu'au lieu où le cardinal se rafraîchissait 
en l'attendant*. >> 

De là, il se rendit à Chambéry pour ordonner la magni- 
fique réception qui devait honorer le cardinal à Thonon, 
et écrivit à François de Sales qu'il s'y trouverait le 28 et le 
cardinal le 30 septembre. 

Ces bons rapports entre l'abbé et le duc cessèrent peu 
de temps après. Charles -Emmanuel, rêvant toujours 
guerres et intrigues, s'empara, l'année suivante, du mar- 
quisat de Saluées par surprise, et cette nouvelle lutte avec 
la France se termina, après bien des tiraillements, par 
l'abandon en sa faveur du marquisat et la cession du 
Bugey et de la Bresse à la France. Pendant ces négo- , 
dations, un vaste complot avait été tramé contre Henri IV ; 
les conspirateurs voulaient détrôner le roi, diviser la 

* CHARLBft-ÂuGusTE DE Salbs, VU de saint François de Sales. 1. 1, 
p. 206. 



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— 342 — 

France en plusieurs États placés sous ia suzeraineté de 
l'Espagne, et céder au duc de Savoie la Provence, le Lyon- 
nais et le Dauphiné. D'après le cardinal d'Ossat, Charles- 
Emmanuel se proposait de descendre à Lyon pour mieux 
connaître les plans de la conjuration, lorsque, grâce à 
Delbene, elle aurait été découverte , ce qui aurait amené 
Charles-Enimanuel à le priver des revenus de Tabbaye*. 

Cette disgrâce durait encore dans les premiers mois de 
1601. Deux neveux de Delbene, au service du roi de 
France, et Henri IV lui-même firent de vaines instances 
auprès du pape pour qu'il voulût leur servir de média- 
teur vis-à-vis du duc de Savoie et obtenir de lui l'autori- 
sation dont avait besoin Delbene pour résigner l'abbaye 
d'Hautecombe , ou bien pour que le pape considérât 
comme valable la résignation qu'avait autorisée Henri IV, 
pendant que ses troupes occupaient la Savoie. « Je dési- 
rerais, écrivait ce dernier au cardinal d'Ossat, que ladite 
résignation que j'ai accordée fût admise à Rome sur ma 
nomination ou autrement, afin de tirer cette famille, qui 
m'est très affectionnée, des peines et pertes qu'elle reçoit 
en cette occasion pour mon service*. » 

Deux ans plus tard, l'affaire aboutit à un échange de 
l'abbaye de Méziéres, en Bourgogne, tenue par Sylvestre 
de Saluces, contre celle d'Hautecombe. Charles-Emma- 
nuel, favorable à cette permutation, choisit pour économe 
de cette dernière abbaye , pendant le temps nécessaire à 
l'obtention des bulles pontificales, le futur titulaire'. 



* Leiires du cardinal d'Ossat. 

* Lettre écrite à Lyon, le 20 janvier 1601. 

* Voir aux Documents, n* 48, cette constitution d'économe. 

Les différentes pièces relatives à cet abbé , que nous avons analy- 
sées, se trouvent aux archives du Sénat, Recueil des Édite. 



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— 343 — 

Delbene quitta ainsi la Savoie pour retourner dans sa 
patrie, où tous ses bénéfices se trouvaient désormais 
situés. 

Il mourut le 8 février 1608 et fut enseveli dans le chœur 
de l'église cathédrale d'Alby. On plaça sur son tombeau 
répitaphe suivante qu'il avait composée lui-même : 

Hospitium omum et dnerum Alphonsi d*Elbene quon- 
dam Episcopi Albiensis ad novmimum diem, faxit Dem 
ad gloriam. Verum iamen in imagine pertrannl homo. 
Homo vanitaM similis factus est, dies ejus sicut umJbra 
pretereunt. 

Obiit anno 4608 die octava fébruarii^ 

* Gallia Christiana, 1. 1, p. 89. 



W) 



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CHAPITRE VII 



Les abbés Sylvestre et Adrien de Salaces. — Guerres avec la France. 
— Trésor de Téglise d'Haatecombe. 



Nous avons terminé la série des abbés amenés sar le 
siège d'Hautecombe par l'occupation française, de 1536 à 
4559. A la suite d'une nouvelle invasion, le traité de Lyon 
de 1604 démembre la monarchie de Savoie de ce côté-ci 
des Alpes, rapproche la frontière française de notre abbaye 
et en éloigne de plus en plus la famille souveraine. En 
retour, le marquisat de Saluces, longtemps disputé par les 
rois de France et les ducs de Savoie, est cédé définitivement 
à ces derniers, qui deviennent, dès lors, de véritables 
princes italiens. 

Deux ans après, l'abbaye d'Hautecombe passa entre les 
mains d'une branche collatérale de l'ancienne famille sou- 
veraine de Saluces et y resta près de quarante ans. Un de 
ses membres. Sylvestre, après l'avoir régie à titre d'éco- 
nome, en fut pourvu , comme abbé commendataire, par 
bulles du 1«f février 1605. La prise de possession s'opéra 
le i^ décembre 1606. 

Sylvestre de Saluces était fils de Michel-Antoine, comte 
de La Mente, de Versolier et autres terres dans le mar- 
quisat de Saluces, chevalier de l'ordre de Saint-Michel de 
France et de l'Annonciade , chef de la branche appelée 



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— 346 — 

Saluces de La Mente. Ce même personnage fufcolonel au 
service de la France, prit part aux guerres nombreuses 
dont le marquisat était le motif ou l'occasion *, puis il en fut 
gouverneur général sous Taulorité des ducs de Savoie. 

Il avait épousé Bernardine d'Aubry, de Chieri, en Pié- 
mont, sœur d'Anne d'Aubry, qui devint mère de l'historien 
François-Augustin délia Chiesa. Sylvestre de La Mente était 
donc cousin germain* de ce dernier, à qui il avait succédé 
dans la commende de l'abbaye de Mézières, en 1579, 
abbaye qu'il échangea ensuite avec Delbene, comme nous 
l'avons vu. 

Installé à Hautecombe, Sylvestre de Saluces de La Mente 
voulut jouir des prérogatives attachées à sa nouvelle abbaye 
et entrer au Sénat de Savoie. Mais il n'était point sujet du 
duc de Savoie, bien que son pays d'origine lui fût soumis 
dès 1601 ; et s'il avait été abbé de Mézières, en Bourgogne, 

^ Depuis plusieurs siècles, la fomille de Saluces avait de nombreu- 
ses relations avec la France. Sans toucher aux rapports politiques du 
marquisat avec cette nation, nous rappellerons seulement que, dès 
avant 1419, reposait dans le chœur de l'église de Saint-Jean, à Lyon, 
dont il avait été archidiacre, le cardinal Amédée de Saluces, évêque de 
Valence, en Dauphiné, fils de Frédéric II, marquis de Saluces, et qui 
joua un grand rôle dans les affaires ecclésiastiques de la période agitée 
où il vécut. 

Relativement à Michel-Antoine de Saluces, délia Chiesa raconte le 
fait suivant : 

« Pendant qu'il dirigeait le siège du château de Gallianico, il au- 
rait découvert, au fond d'une tour, le capitaine Jean-François Pecdo, 
nu et velu comme un sauvage. On le croyait mort depuis longtemps, 
car deux accusés , pour éviter les horreurs de la torture , avaient 
avoué, contrairement à la vérité, qu'ils l'avaient assassiné. Lorsque 
cet infortuné revint chez lui, il trouva sa femme remariée et ses biens 
(Mssipéspar ses enfants. » (Anecdote plusieurs fois racontée par Syl- 
vestre de Saluces, abbé d'Hautecombe, à délia Chiesa, qui Ta relatée 
dans sa Corona reale, t. II, p. 209.) 



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— 347 — 

pendant vinglrcinq ans, c'est qu'au moment où il avait été 
pourvu de ce bénéfice, situé en France, le nàarquisat de 
Saluces dépendait de cet État. En outre , il n'était point 
gradué, ni en droit, comme son prédécesseur, ni même en 
aucune autre science. Aussi, il n'osa point requérir son 
entrée au Sénat sans des lettres patentes spéciales du sou- 
verain. 

Déférant à sa demande, Charles-Emmanuel lui en octroya 
de Turin, le 26 mars 1606. Par ces lettres, il ordonne à la 
compagnie de recevoir Tabbé d'Hautecombe parmi ses 
membres, en son rang, le relevant de toute incapacité tirée 
soit de son origine, n'étant point des « sujets naturels » du 
duc de Savoie, soit de ce qu'il n'était gradué en aucune 
faculté ; et ce « pour cette foys tant seullement et sans le 
tirer en aulcune conséquence. » Mais il entend que ses 
volontés soient exécutées de suite « sans attendre aucune 
jussion ny commandement, voullant ces présentes servir de 
premier, second, troysiesme et péremptoire. Car tel est 
nostre playsir * . » 

Cette formule impérative et' sacramentelle brisait toute 
opposition et toute remontrance. Ce ne fut cependant que 
le 4 décembre suivant que l'abbé d'Hautecombe fut reçu 
au Sénat. Il fut introduit par les sénateurs Crassus et Char- 
penne, prêta le serment accoutumé et prit séance \ 

Il paraît s'être peu préoccupé de son abbaye '. Mais 
nous le trouvons ambassadeur ordinaire de Charles-Emma- 
nuel auprès de la république de Venise ; nous le voyons 

* Voir Documents, n* 49. 

* Archives du Sénat, Registre des entrées, 1605. 

' La bibliothèque Costa, sous le n* 1227, possède un ascensement 
des revenus de l'abbaye, fait par lui le 15 novembre 1609, pour le prix 
de 450 livres de France. 



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— 348 — 

chargé de négocier le mariage de Victor-Améflée avec la 
fille d*Henri IV. Ce prince avait eu la pensée de sceller 
l'alliance de sa maison avec celle de Savoie par Tunion de 
sa fille aînée, Elisabeth, avec Théritier de Charles-Emma- 
nuel. Sa mort inopinée, en 1610, avait anéanti ce projet. 
Quelques années plus tard, suivant Guichenon, Sylvestre 
de Saluces reprit les négociations pour allier le prince de 
Piémont à la seconde fille d'Henri IV, la princesse Chris-, 
tine. Ce nouveau projet, arrêté par d'autres vues, fut 
ensuite repris et confié, en dernier lieu, aux soins du car- 
dinal Maurice de Savoie, à qui on adjoignit, entre autres 
personnages, le président Favre et saint François de Sales. 
Ce mariage, béni dans une chapelle privée du Louvre, le 
10 février 1619, le jour même où Christine accomplissait 
sa 13e année, donna lieu à des fêtes célèbres, tant à Paris 
qu'à Turin. « Dans toutes les villes et villages de la Savoie 
et du Piémont, pendant trois jours, on ne vit que proces- 
sions publiques, feux de joie et d'artifice, partout on 
entendait tirer le canon *. ». Cette nouvelle épouse était la 
princesse appelée plus tard Madame Royale Christine de 
France, et qui, régente pendant onze ans, d'une grande 
distinction, exerça une profonde influence dans les affaires 
publiques durant toute sa vie. 

Sylvestre de Saluces fut mêlé au gouvernement de Victor- 
Amédée, devenu duc en 1630, comme il l'avait été à celui 
de Charles-Emmanuel. Il portait le titre de comte de 
Lecco et possédait le château de Versolier (Verzolo), dont 
la magnificence n'avait pas d'égale dans tout le Piémont *. 
Mort à Chambéry, le 29 septembre 1636, il fut enseveli 
sous le cloître d'Hautecombe. 

* Mercwre français, année 1619. 

* Dblla Ghibsa, Relazùme del Piemonte. 



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— 349 — 

Depuis longtemps , il avait renoncé à son abbaye en 
faveur de son neveu, Adrien de Saluées*. D'une bulle, 
dont plusieurs lignes ont été effacées à dessein, et qui con- 
stitue presque toute la richesse de la partie ancienne des 
archives actuelles du monastère d'Hautecombe, il semble 
ressortir les faits suivants : 

Sylvestre de Saluces aurait été pourvu de Tabbaye 
d'Hautecombe, en vertu de bulles pontificales qui ne con- 
cordaient pas en tous points avec Tacte de nomination 
émané du duc de Savoie, patron de cette abbaye. 

A la suite de cette dissidence, Adrien de Saluces, ayant 
été nommé à ce siège , n'éprouva aucune résistance de la 
part de son oncle Sylvestre, qui se soumit et fit abandon de 
son bénéfice entre les mains de Paul V. Le Souverain 
Pontife accepta cette renonciation, mais, par nouvelles 
bulles du 41 des calendes de juillet (24 juin) 4610, il 
rétablit Sylvestre dans son ancienne dignité, lui concéda la 
jouissance de tous les revenus du bénéfice, sous la charge 
de payer à Adrien et à ses successeurs une pension annuelle 
de 400 écus d'or. Depuis 1616, cet arrangement dut 
prendre fin, puisque Adrien fut pourvu de Tabbaye par 
bulles du 21 juin de cette année-là. 

Nous savons peu de choses sur la part quil prit à 
Tadministration de sa commende. Il parait, en réalité, s'en 
être peu préoccupé. Cependant, en 1621, il obtint la con- 
cession, sur tout le lac du Bourget, moyennant un consi- 
gnement annuel de quinze lavarets , du droit de pêche 
restreint auparavant à certains cantons, ou au moins sou- 

' Fils de René , comte de La Mente , chevalier de TAnnonciade, 
gouverneur de la marche de Saluces. 



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— 350 — 

mis à diverses conditions * . Nous avons aussi de lui un bail 
de 1635, par lequel il afferme toutes les propriétés de 
Tabbaye à noble Charles Lomel *. 

Au commencement de 1630, une nouvelle invasion fran- 
çaise menaçait d'occuper la Savoie. C'était la troisième 
depuis moins d'un siècle. La mauvaise humeur de Richelieu 
contre Charles-Emmanuel I^r fit craindre pour le trésor de 
l'abbaye. Composé, quand le vit Cabias plusieurs années 
auparavant, d'un grand nombre de très belles et très riches 
reliques enfermées dans des reliquaires d'une grande 
valeur», qui le faisaient considérer comme un des plus 
précieux des États, il avait dû conserver une grande partie 
de son importance. Ordre fut donné de le transférer en lieu 
sûr, et la localité choisie fut la ville d'Aoste, comme nous 
l'apprend la lettre suivante, adressée à Victor-Amédée I®f : 
« Monsegneur, 

« Hier arrivât le religieux d'Hautecombe envoyé par 
V. A. qui me remit sa lettre et me dit qu'il conduisoit une 
charge de saintes reliques de ladite abbaye sans qu'il y eut 
aucunes escriptures, et que se deust trouver un lieu 
sortable pour les placer. Je men ally de compagnie treuver 

' Mss Chapperon. 

* Voir Documents, n© 50. 

' « Sçavoir le chef de sainte Erigne , enchâssé dans grand vase 
d'argent, surdoré, au collier duquel est écrit : Caput integrum sanctœ 
Erignœ; et plus bas, une plaque d'argent surdoré, Anselmm Patra- 
Hscensis episcopus dédit : sacrilegus argmto tegmine denudavU; Geneva 
prcedonem suspendit furtum restituit Altœcombœ, religiosus conventus 
restauravit. 

« J'ay veu aussi le pouce entier de saint André qui y est richement 
tenu, encores de la propre robe de nôtre Seigneur, et de la chevelure 
de sainte Marguerite ; le reste ceux qui sont dévots prendront le loisir 
et la pieuse curiosité de le voir. » (Cabias, Les vertus merveilleuses 
des bains d'Aix en Savoie, p. 23 ; réédition de 1688, Lyon.) 



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— 351 — 

Monsegnenr le Reverendisme le priant estre son bon 
plaisir iri'accorder quelque sacristie ; ce quil lit, qui ayant 
faict apporter les baies dans la sale les fit ouvrir en pré- 
sence de quatre ou cinq chanoines et estants lesdites reli- 
ques visitées dune à une à mesure de lordre de linven- 
taire, puis acte dicelle visité par le greffier de Tévesché 
comme aussi de Testât des baies ; furent colloquées en 
la principale et plus assurée sacristie de l'église Notre- 
Dame.... 

« Aouste, le i^ mars 4630. 

« Claude René de Nus*. » 

Adrien de Saluces fut reçu , comme ses prédécesseurs, 
au Sénat de Savoie, mais seulement le 7 décembre 1633, 
environ trois ans après la résignation de la charge de 
sénateur qu'avait faite Tabbé Sylvestre de Saluces. En 
outre, le Sénat ne Tadmit dans son sein qu'avec cette 
réserve que sa voix ne serait point comptée « jusques 
aultrement soit ordonné parle Sénat*. » 

Au titre d'abbé d'Hautecombe, il alliait celui de vicaire- 
général de Tabbaye de Saint-Michel de la Cluse, sous 
l'autorité du cardinal Maurice de Savoie, chef de cette 
insigne abbaye , siège de la congrégation bénédictine de 
Saint-Michel. Il s'adressa, en cette qualité, à tous les mo- 
nastères qui en dépendaient, pour mettre à exécution 
l'ordonnance de Tabbé général , prescrivant une réunion 
triennale des délégués de chaque communauté. Cette 
lettre est datée de Paris, le 27 novembre 1631 ». 

Il était encore chanoine du chapitre des comtes de Saint- 

* Archives de Cour, Abbazie, mazzo IIL 

* Archives du Sénat, Registre basannet fol. 210 vo. 

' Recueil des bulles touchant Vàbbage de Saint-Michel; Turin, 
1670. (Bibliothèque de M. le marquis d'Oncieu de la Bâtie.) 



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— 352 — 

Jean de Lyon. Ce chapitre nobiliaire l'avait admis après 
onze autres membres de la même famille et Télut pour 
son doyen, en 4639. 

Pendant le mois de juin de Tannée suivante, s'étant 
rendu dans cette dernière ville, il y mourut peu de temps 
après son arrivée (entre le 1®^ et le 5 juillet 4640) et 
fut enseveli dans l'église métropolitaine, près du cardinal 
de Saluces*. 



' ÂGOSTiNO DELLA CfOEBk^ Chronologia cardinalium, episcoporum et 
ahhatumy etc., p. 390. -— Son testament se trouve aux Archives du 
Sénat. Il est du 1" juillet 1640 et a été reçu par le notaire Potier, 
« dans la maison du doyenné aux cloistres de Saint-Jean, » à Lyon. 
Victor de Saluées, des comtes de La Mente, seigneur Depagne, frère du 
testateur, est institué héritier universel. (Recueil dea ÉditsJ 



& 



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CHAPITRE VIII 



Vacance du siège abbatial. — Réduction de i'abba>e sons la main 
du duc de Savoie. — - Sa situation matérielle. 



Après la mort d'Adrien de Saliices, il fut procède'^ à la 
prise de possession de Tabbaye, au nom du souverain. 
Christine de France , veuve de Vietor-Amédée P'', était 
alors régente au nom de son fils Charles-Emmanuel II, et, 
sous son autorité, dom Félix, frère naturel de sî)n époux 
défunt, gouvernait la Savoie depuis 1634. 

Dès qu'il eut connaissance du décès de Tabbé d'Haute- 
combe, le gouverneur s'empressa d'en informer officiel- 
lement le Sénat. Le 6 juillet 1640, le premier président, 
Hector Milliet de Challes, fit appeler, vers onze heures, le 
sénateur Prosper d'Avisé, lui enjoignit de partir prompte- 
ment en compagnie du procureur général y< pour réduire 
sous Tautorité de S. A. R., entre les mains de la justice, 
tous les biens dépendants de ladite abbaye. >^ 

A deux heures après midi , d'Avisé et son secrétaire 
montent à cheval et se rendent au Bourget, où ils sont 
rejoints par le procureur général Pantaléon Vissol, suivi 
d'un commis-greffier et d'un scribe. Les montures pren- 
nent le chemin de la montagne et, malgré un gros temps, 
les commissaires montent dans des barques qui les trans- 
portent péniblement à Hautec^mbe. Ils n'y touchèrent 

qu'à onze heures du soir. 

•2^ 



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— 354 — 

Les propriétés de l*abbaye étaient affermées , depuis 
1635, à Charles Lomel, qui demeurait au Val-de-Crenne ^ 
Sommé de venir de suite déclarer et faire connaître les 
biens et revenus du monastère , il arrive vers minuit à 
Hautecombe, et les opérations sont remises au lendemain. 

A sept heures du matin , sur la place publique qui 
s'étend devant Tabbaye , le procureur général annonce 
officiellement que le sénateur d'Avisé a été chargé d'opé- 
rer la réduction de Tabbaye, d'en inventorier les biens et 
les titres , de prendre acte d'état des bâtiments et d'y 
établir un économe. Puis il requiert du fermier général 
la remise des clefs de l'abbaye, ce qui eut lieu entre les 
mains du sénateur commissaire. 

Le long rapport, dressé à l'occasion de cette réduction, 
nous fournit de nombreux renseignements sur le bénéfice 
d'Hautecombe ; ne pouvant néanmoins l'insérer ici in ex- 
tenso, nous en donnerons un résumé développé : 

Le nombre des religieux était tombé à quatorze, y com- 
pris les quatre qui devaient résider au prieuré de Saint- 



' Cette ancienne appellation a été changée en ceUe de Saint-Pierre 
de Curtille. Onf voit encore aujourd'hui l'habitation du fermier général 
d'Hautecombe près du chemin qui, sortant du vallon au N.-E., con- 
duit h Hautecombe en tournant la montagne. l\ y résidait de temps en 
temps et une partie de sa famille parait avoir été fixée dans cette loca- 
lité. Les registres de la paroisse relatent, en effet, que, le 22 septem- 
bre 1633, fut baptisée Âdriane, fillo de noble Claude Lomel et de dame 
Jeanne Monde, et qu'elle ent pt)ur parrain le seigneur Adrien de 
Saluées, abbé d'Hautecombe , et pour marraine, demoiselle Suzanne 
Carret, deChambéry, veuve de noble Antoine Lomel. 

Dans l'ancienne maison de Charles Lomel, appartenant aujourd'hui 
Hu sieur Joseph Roux, son descendant par alliance, se trouvent deux 
tableaux, un crucifix incrusté de nacre, provenant de l'abbaye d'Hau- 
tecombe, et divers autrr^s objets qui attestent l'ancienneté de cette de- 
meure. 



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— 355 — 

Innocent. Voici leurs noms : Claude Comparât, prieur 
claustral; Louis de Macognin, sous-prieur; Godefroy du 
Mollard, Jacques de La Croix, Claude Dupra, Jacques Jor- 
rand, Antoine Brunet, confesseur des Dames de Sainte- 
Catherine d'Annecy. Ces sept religieux, les seuls prêtres 
de la communauté, recevaient le titre de âom (dominus), 
que les religieux-prêtres d'Hautecombe ont conservé jus- 
qu'à l'arrivée des cisterciens de Sénanque. La communauté 
comptait encore quatre religieux profés , non prêtres : 
Marc Lomel , étudiant à Annecy ; Catherin Thorombert, 
Antoine Neyret et François Biset ; et enfin trois novices : 
Jeau de Chalandières , Philibert Simon, habitant alors chez 
son père, et François de Macognin. En résumé, le monas- 
tère ne renfermait que onze personnes portant l'habit 
monastique. 

Après avoir parcouru l'intérieur et les dépendances de 
l'abbaye, dressé l'inventaire des meubles, les visiteurs 
constatent l'état déplorable des bornes-fontaines, des con- 
duits d'eau, et le sénateur-commissaire accorde au fermier 
général les autorisations nécessaires pour parer aux be- 
soins les plus urgents * . 

« Advenu le lendemain , jour de dimanche, huitiesme 
du dit juillet après la sainte messe nous avons continué 
la facture de l'inventaire des dits meubles de l'abbaye, 
pendant quoy deux maistres charpentiers seroient arrivés 
en icelle environ l'heure de dix du matin. L'un d'eux 
nommé Claude Jorand et l'autre Jean Ravet, tous deux de 



* d'autant que les révérends religieux dudit Hautecombe 

estoieut grandement in(>om[nodé8 de l'eau notamment en cas de feu et 
que à l'incendie dernière des fours d'icelle ledit révérend prieur claus- 
tral fut contraint de donner un tonneau de son vin pour éteindre le 
feu. » (Extrait du rapport.) 



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— 356 — 

la vallée de Crena, desquels n'ayant pu recepvoir le ser- 
ment du dit jour pour être férié en Thonneur de Dieu 
nous leur aurions ordonné et enjoint de voir et deuement 
visiter tous les couverts tant de Téglise que de Tabbaye et 
tous les planchers et traleysons d'icelle tant en la 
maison abbatiale que es chambres des religieux et tous 
autres étant dans l'enceinte et cloistre de lad. abbaye et 
puis le lendemain après avoir été assermentés nous faire 
le rapport fidelle et au vray de Testât d'iceux. » 

Continuant l'inventaire des meubles, Charles Lomel fit 
observer qu'il faudrait au moins quinze jours pour pren- 
dre note de tous les titres et volumes contenus dans la salle 
des archives et qu'il serait le cas de se borner à un inven- 
taire sommaire et d'apposer les scellés sur les coffres et 
buffets ainsi que sur la porte d'entrée. Déférant à cette 
réquisition, les commissaires constatèrent seulement que 
H dans la grotte appelée la Cartollerie y> il se trouvait « 39 
livres terriers et de recognoissances en grand voUume 
couverts d'aix et basanne rouge, noire et verde ; 

« Un autre livre de recognoissances mesme forme de 
l'année U79 reçue par Girard juge de Rumilly et Fran- 
çois de Darina; 

« Oultre autres livres tant extraits que minutes et une 
grosse liasse de grosse de la hauteur d'un pied et demi liée 
avec une corde; 

^ Un autre livre de grosse aussy en grande forme de 
l'année U77 reçu par M" de Darina et Girard ; 

« Plusieurs autres cayets de grosse cotté par les lettres 
de l'alphabet faicts par M' Girod de Tannée 4607 de la 
Grange d'Aix; 

« Et le reste des archives n'ont esté inventorisé ains 
demeure en Testât que ont le a treuvé tant dans les cour- 
bets (?) que coffres. 



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— 367 — 

. « Et le membre des archives avons fait cacheter et la 
porte serrant à trois clefs.... et nous nous sommes saisis 
de la grosse clef, laquelle les seigneurs abbés soûlaient 
garder , que nous avons fait remettre au seigneur procu- 
reur général, ayant laissé aux dits religieux la leur. ^ 

Dans la sacristie, se trouvait « un petit coffre à bahu, 
plein d'argenterie , lequel coffre le dit Révérend Prieur 
avait en garde du feu seigneur abbé dernier décédé dès 
qu'il partit pour Lyon ce mois de juin proche passé à des- 
sein d'y revenir pour la fin de juillet suivant. » 

Après l'avoir fait ouvrir, ils constatèrent qu'il renfennait 
vingt-quatre plats d'argent tout neufs, d'environ deux 
marcs et demi chacun ; une bassine ovale, une grande ai- 
guière, quatre grands chandeliers à flambeaux, un coco- 
mal, une boîte pour serrer les amicts et quelques autres 
menus objets, le tout en argent. 

L'inventaire des meubles et des archives étant terminé 
à deux heures après midi, le sénateur d'Avisé et le procu- 
reur général remontent à cheval, et, suivis de leurs secré- 
taires, du fermier général de l'abbaye^ des experts, ils se 
rendent au château dePomboz, dansle Val-de-Crenne, pour 
y accomplir les mêmes opérations et reviennent le soir n 
Hautecombe. 

Le domaine de Pomboz, dont le nom a été modernisé en 
celui de Pontbeau, était une ancienne propriété de Tab- 
baye, qui l'aurait reçue, en 4 < 60, d'une dame de Sillan *. 

' Voici ce que je lis dans le livre de compte de M* Glande Blanchard, 
notaire et commissaire d'extentes pendant le siècle dernier : 

« J'ai vériflBé que la terre de Pomboz fut donnée, en 1160, à 
Tabbaye par une dame de Sillan et qu'elle relevait du fief de l'ab- 
bayo. » Ces vérifications avaient été faites à Hautecombe. dans les 



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— 358 — 

Relevaut d'abord du tief deTabbaye, elle fut eusuite éri- 
gée en baronnie avec juridiction limitée. Son château, situé 
dans une magnifique position d'où la vue s'étend sur une 
grande partie du Val-de-Crenne, a subi deux incendies 
récents, en quinze ans. Depuis la^derniéré, qui éclata en 
1866, il a perdu son aspect antique et ne conserve aujour- 
d'hui que bien peu de vestiges féodaux. Une partie du mur 
d'enceinte formant un parallélogramme dont chaque angle 
est muni d'une tour ronde à meurtrières, un écusson 
d'abbé se trouvant autrefois sur une grande cheminée et 
placé par le propriétaire actuel au-dessus de la porte 
d'entrée, l'écusson de Savoie encastré dans le mur de 
façade, un puits dans Tune des tours du midi : tels sont à 
peu prés tous les souvenirs du temps passé que l'on rencon- 
tre encore à Pomboz. Au centre du parallélogramme de 
l'enceinte, s'élevait la maison-forte avec créneaux et peut- 
Atre mâchicoulis, et, au-devant, une chapelle. Un pont-levis 
protégeait l'entrée de la cour au levant*. A 300 métrés 
environ, en avant du château qui le domine, s'étend le 
village principal de^la localité, entourant l'ancienne égUse, 
dont le curé était nommé et rétribué par l'abbé d'Haute- 
combe, décimateur dans la paroisse. Devant cette église, 

archives de l'abbaye et dans les titres de dame Lomel. (Papiers de 
famille de Fauteur.) 

Dans ces mêmes recherches , il fut encore remarqué que « la terre 
de Curtillies et le fief sont procédés d'une donation faite, en 1164, par 
Ikrnardde Saint-Genix; > que ces possessions furent réunies aux 
terres appelées autrefois Gharaya et Exendilles , aujourd'hui Haute- 
combe et Saint-Gilles, et étaient, en 1172, confondues avec le domaine 
de la « côte d*Hautecombe. ^ 

De Pomboz dépendaient, entre autres, des terres sur Ghindrieux. 

^ Le propriétaire actuel, qui a relevé cette demeure à la suite de 
rincendie, est M. Luguet. Il Tavait achetée du général de Boigue, qui 
la tenait de l'acquéreur de la nation. 



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— 359 — 

on remarque une colonne on pierre, d'un mètre d'éléva- 
tion , terminée par un cieux pouvant contenir quatre à cinq 
litres et qui servait vraisemblablement à mesurer le blé. Sur 
un des côtés, a été figuré un écusson orné des deux clefs 
symboliques du patron de la paroisse , posées en sautoir, 
et, au-dessus, une couronne. Au bas de l'écusson, on lit : 
F. P. 1547*. 

Il y avait alors à Pomboz un juge , un châtelain, un vice- 
châtelain , un curial , un procureur d'office , un greffier, 
en un mot, tout le personnel d'une seigneurie. Ces fonc- 
tionnaires dépendaient de l'abbé d'Hautecombe et devaient 
être confirmés dans leurs charges par les commissaires , 
pendant la durée de la vacance du siège abbatial. Mais ils 
se trouvaient absents au moment de la visite des repré- 
sentants du Sénat , et Charles Lomel déclara que le juge 
en était alors noble et spectable François Favier; le châ- 
telain, M'^Borgel; le vice-châtelain, M** Benoît Roche; le 
procureur, W Vial, et le greffier, M^ Claude Boson. 

Le lendemain lundi, les maîtres-charpentiers et maçons, 
ayant pu prêter serment, furent entendus et rapportèrent 
qu'à Hautecombe les murailles et les toitures ^u vieux 
couvent où les religieux faisaient autrefois leur demeure, 
sont entièrement ruinées et abattues '. Quant aux autres 



' On voit à Lucey, près de l'église, une pierre ayant probablement 
servi au même usage, après avoir fait partie d'un tombeau romain. 
D'un côté, elle est percée d'un trou rond, r»tsur l'autre, on lit cette* 
inscription : 

T) M 
CARMIN 1 BELLICI 
NI 

* Quel était ce vieux couvent? 11 faut admettre que le rapport fait 
allusion à l'ancien logement de la communauté dans les mêmes bâti- 
ments que ceux existant en 1640, et non point h une construction difFé- 
rente. 



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— 360 — 

uiui-s, ils sont partout dégradés ou lézardés : les uns doi- 
vent être reconstruits entièrement, les autres fortement 
consolidés. « Au dessoubs de la grande salle du cousté du 
parterre visant sur le lac fault aussy faire une aultre har- 
quade ; » lés marches des escaliers sont rompues ; le grand 
dortoir des religieux est inhabitable ; vingt-une chambres 
sont entièrement détruites. Il faut refaire les portails de 
Tabbaye et du mur de clôture, rétablir ce mur en divers 
endroits et ceux de la boucherie qui est en dehors de 
Tabbaye ; quant à l'étable qui s'y trouve annexée , il n'en 
reste que quelques pans de maçonnerie. 

La muraille qui la reliait à la tour voisine, les fours, les 
bâtiments qui les joignent du côté duBourget, le cellier 
des rendus et celui des religieux, sont presque entière- 
ment ruinés. 

« Les escalliers descendants à la porte appelée Saint- 
Bernard les faut reflfaire et iceux mettre en bon estât. Les 
murallies des bastiments de Saint-Bernard sont abbattues 
presque entièrement du cousté desdits escalliers. » 

La porte et le mur des écuries, du côté du lac, — pro- 
bablement celles des comtes de Savoie , — ont besoin 
d'être reconstruits et repris par-dessous afin d'éviter leur 
ruine. 

Après avoir entendu cette triste description , qui donne 
une idée de Timportanre des constructions groupées 
autour de l'église abbatiale, les commissaires nomment 
(iharles Lomel économe de l'abbaye, lui en remettent 
les clefs, reçoivent son serment de bien et fidèlement 
en régir et gouverner les biens. Puis ils quittent Haute- 
combe pour continuer leur mission, remontent en bateau 
et se dirigent vers la tuilerie et la maison de Porthoud . 
situées à l'extrémité du lac, près du canal de Savière. Ils 



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— 3«1 — 

emmènent avec eux toute leur suite, moins les charpentiers 
experts « n'ayant pu les mener à Toccasion de leur vieux 
aage » et ayant, dès le matin, fait embarquer leurs chevaux 
sur deux autres bateaux pour jes reprendre à St-Innocent. 

Les bâtiments sont dans une situation aussi déplorai)le 
que ceux d'Hautecombe. La tuilerie a été louée, le 13 
février de l'année précédente, à Pierre Durand, de Fors, en 
Bugey, à raison de 12,000 tuiles ou 800 florins par année, 
au choix de Tabbé d'Hauiecombe. Vu l'urgence des répa- 
rations à faire aux toitures de l'abbaye, sur la l'équisition 
du procureur général, le sénateur commissaire déclan» 
saisir « entre les mains du sieur Durand, les 12,000 tuiles 
plates qu'il nous a déclaré être dans la fournaise à poinct 
d'estre cuittes, » et autres tuiles encore qui durent servir 
aux mêmes réparations. 

« Ce fait, nous serions tous remontés sur le batteau avec 
les trois batteliers et serions allés à Challières *, sellier 

' Il était question de celte terre, donnée aux religieux , sur un 
registre de 1178 mi en 1772, à Uaulecombe, parle notaire Claude 
Blanchard. 

La vaste ruine que l'on voit aujourd'hui sur la rive orientale du 
lac, en face d'Uauteconihe, n'était point le bâtiment dont parle le 
ra[)purt. 11 était situé plus haut, dans l'angle formé par la rencontre 
du chemin quittant la rive du lac à côté de la ruine acluelleet montant 
à Saint-Germain par Cergoen, avec le chemin aUantde Brison au même 
lieu, après avoir pass'* [)ar-dessu8 le promontoire appelé l(i Uujfa. Dans 
cet angle, se trouve aujourd'hui un cellier, ou s'élevaient les hAtiments 
appartenant àlabbaye. 

Ses possessions à SaHére, en 17:32, se composaient d'environ 
18 journaux de vignes, roc et broussailles, : d'un chasalde maisons 
avec ses placéagps. ^^ Les titres produits pour les faire considérer 
C(jmme biens d(' l'ancien palriuioin»' ecclé8iasti(|ue, prouvèrent que 
l'abbaye les avait dés avant 1528, (|ue la terre de Salière relevait du 
comte de Cessens et faisait partie de la paroisse de Saint-Germain. 
[Archives préfectorales de Ghambéry, Déclara toi r es des bkm de i*an- 
cien patrimoine.) 



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— 362 — 

dépendant de la dite abbaye où estant et ayant pris port 
les dits maistres massons Girer et Vignet anroient visité 
les murallies dudit sellier et cuverie tant les descouvertes 
que les couvertes ensemble les couverts tant du sellier à 
tuiles que du pressoir à paille, auroient rapporté les mu- 
rallies estre en bon estât mais aux couverts y avoir des 
gouttières en divers endroits qui pourroient notablement 
endommager les bois si les couverts ne sont quant et quant 
regouttoyés. 

« Delà nous sommes tournés sur le lac et serions venus 
prendre terre au terroir de Sainct-Innocent et delà serions 
montés à cheval et serions arrivés à Sainct-Innocent 
environ les huit heures du soir et serions allés loger chez 
M. Jean-Claude Thorombert, chastelain du dit lieu, ou 
pour l'heure tarde nous n'aurions pu travailler au fait de 
nostre commission jusques au lendemain qu'après la saincte 
messe. Comme nous voulions faire visiter les bastiments y 
estant dépendant d'Hautecombe, M. Rey, syndic du dit lieu, 
. nous aurait requis assisté de plusieurs de la commune 
de enjoindre au dit honorable Lomel de fournir argent a 
forme de Tarrest provisionnel d'entre le deffunt abbé et 
les communiers du dit lieu pour recouvrir la nef de l'église 
laquelle, faute de ce, menacerait ruine prochaine et de ce 
qu'il ne manquait que de l'argent pour la réparer, les 
matériaux estants prêts. Auquel nous aurions dit de se 
pourvoir au Sénat comme à Révérend Maître Julie de 
Richard estably sacristain au dit lieu par le dit seigneur, 
abbé d'Hautecombe, dernier décédé, et au Révérend curé 
du dit lieu et aux Révérends religieux d'Hautecombe et à 
tous autres qui se seraient adressés à nous pour avoir 
payeme;il de leurs prébendes. » 
Cet incident vidé, les experts cx)nfirment les plaintes des 



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— 363 — 

habitants de Saint-Innocent relativement à leur église : les 
voûtes et les murs sont ouverts et tomberont si on ne pro- 
cède proraptement à la réfection de la toiture ; la sacristie 
a besoin d'être consolidée par une arcade. Il est nécessaire 
^ d'augiver ' » ou de refaire les cloîtres « aultrement ils 
tomberont pour avoir quitté la murallie d'haut en bas. » 
Dans le prieuré proprement dit, les toitures en lambeaux 
ne recouvrent qu'une partie des bâtiments ; on y a fait 
une cloison qui laisse pénétrer la pluie, et l'on y trouve 
à peine une pièce habitable. Tout le reste est réduit en ma- 
sures; et si les murs sont encore debout, c'est grâce ;i 
leur épaisseur. 

Tout le mobilier se compose d'un rofïre à serrer le 
blé. 

Ayant été informé que le châtelain de Saint-Innocent 
était cofermier de cette dépendance d'Hautecombe , le 
sénateur-commissaire le requit de déclarer s'il possédait 
(|uelque terrier. M« Thorombert ou Thollombert déclara 
« estre saisy de deux livres de grosse à la grande forme 
relies en potz (peau) couverts de basanne rouge, » l'un de 
1484, l'autre de 1549, tous deux appartenant au prieuré de 
Saint-Innocent. 

De là, la commission se dirige sur Saint-Simon et Méry 
pour répéter les mêmes opérations. A la Grange d'Aix, 
la chapelle est découverte et menace ruine ; les autres 
bâtiments sont en assez bon état. 

Le château de Méry, qui appartient à l'abbaye, laisse 
également peu à désirer. Mais le mur de clôture est tombé 
en partie depuis environ quinze mois, au dire de Claude 

' Consolider par un contre-forl. -- Voir, sur ce mol, Blavignac, 
Hiisl. de Varchileclure sacrée dans les évêchés de Genève, Lausanne et 
Sion. 



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— 364 — 

Chevallié dit Ëniiemond, mistral du lieu ; la viorbe (i) et 
les autres constructions menacent de tomber ou sont déjà 
à terre depuis le temps de la prélature de Sylvestre de 
Saluces. 

Pierre Girod « co fermier et commissaire dudit membre 
de Méry » déclare qu'il a remis à Lomel deux terriers 
dépendant do ce fief, pour les produire au procès que sou- 
tenait le dernier abbé, Adrien de Saluces, contre les frères 
Sardes, relativement à la terre de Montagny, dressés Tun 
par M« de Marche, Tautre par M^ Perrini ; qu'en outre, il 
était saisi d'une autre livre de grosses de 700 et plus de 
feuillets, remontant à Tannée 1518, signé Pelard « cou- 
vert de potz et basanne rouge. )> Inhibition lui fut faite de 
s'en dessaisir. 

La délégation du Sénat a maintenant achevé sa mission. 
Elle paye les vacations des experts , remonte à cheval et 
rentre à Chambéry le 1 1 juillet, entre sept et huit heures 
du soir * . 

Le récit de celle excursion nous a fait connaître le 
nombre et l'état des principales propriétés de l'abbaye en 
Savoie. Pour en compléter l'énumération, il faut ajouter la 
maison de Saint-Gilles, située au nord d'Hautecombe ; la 
maison de Sainte-Barbe, dans la rue de ce nom, à Cham- 
bér\% tout près du moulin (k la Place ; le fief de Givry, 
près de Cessens, dont le revenu et les charges valaient 100 
ducats ; Hauterive*, le pré de l'Orme, la rente d'Yenne, 

• Archives du Sénat. Papiers divers. 

* Hauterive était un domaine situé sur Saint-Marcel, Bloyeet Sa- 
lagine, au sujet duquel un contrat d'échange était intervenu, le 5?'> 
avril 1580. iMitre Delbene. abbé d Hautecombe . et dame Claudine de 
Bellegarde, couitesso de Toiirnon. 'Préfecture de Chambéry, Dédara- 
toires.) 



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— 366 — 

ses possessions et droits dans les Beauges, et enfin diffé- 
rents droits sur un grand nombre de paroisses^, mais qui 
n'avaient pas une grande valeur. 

En outre , l'abbaye possédait , en France , la terre de 
Uvours, en Bugey ; la rente de la Serra, en Dauphiné ; la 
léproserie de la Madeleine, des vignes situées à la Guil- 
lotière, près de Lyon, et la rente de Mâcon. 

Les revenus de ces diverses propriétés réunies furent 
évalués, en 1643, à 3,620 ducats et 7 florins correspon- 
dant à peu prés a 24,000 francs de nos jours. 

Voici maintenant les dépenses obligatoires de l'abbé 
commendataire : 

\^ Les pensions de quinze religieux profés ou novices, 
celles du prieur, du sacristain, des rendus', des étrangers, 
des ouvriers et attachés à la maison, du procureur, la pen- 
sion laie, plus celles du curé et du sacristain de Saint-Inno- 
cent, payables tant en nature qu'en argent et s'élevant à 
1,132 ducats *, ci <y 1 .132 » 

2" Supplément de pe&sions congrues aux 
curés de Lavours et de Cessens, ci 30 » 

3^ Aumônes ordinaires de l'abbaye et de ses 
dépendances, non comprises celles de Saint- 
Innocent, consistant en 50 veissels de fro- 
ment, ci 1 00 ^ 

4^ Frais de justice et d'entretien d'un solli- 
citeur àChambéry, pour défendre les droits 

de l'abbaye, ci 200 » 

Total : ducats 1.612 » 

' Cette somme de 1,132 ducats est ainsi calculée : 

180 veissels de froment, à un ducat et demi , ci 270 

38 charretées de vin, à 10 ducats, ci 380 

En argent 482 

"" 1.132 



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— 366 — 

Il restait « pour le plat de l'abbé » 2,008 ducats * . 

connaissons maintenant la situation matérielle et 
Te de notre abbaye. Voyons-en la situation morale. 

lives de Cour, Ahbazie. (Voir Documents, n' 51.) 

15, Adrien de Saluces avait affermé à noble Charles de Lomel, 
\, en Piémont, bourgeois de Chambéry, tous les biens de l'ab- 
nés en Savoie, moyennant la somme annuelle de 1,850 duca- 
s toutes les charges, sauf l'entretien du solliciteur. (Voir ce 
Documents, n' 50.) 

16, la ferme générale de Tabbaye eut lieu moyennant i^,400 



© 



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CHAPITRE IX 



Dégénérescence de la vie monastique en Savoie au xvii« siècle. — Con- 
stants efiforts de saint François de Sales pour Taméliorer. — Le prieur 
Brunel tente de réformer sa communauté d'Hautecombe. — La 
duchesse Christine fait réparer le monastère. 



Les anciens ordres monastiques étaient alors en pleine 
décadence. L'esprit de la règle de Saint-Benoît, qui est 
« la pauvreté volontaire , Tabnégation , l'obéissance aux 
supérieurs, le travail des mains, la mortification, la joie 
dans rEspritrSaint, » avait quitté la plupart des demeures 
cisterciennes. Les causées en étaient multiples, comme 
nous l'avons vu ailleurs, mais la principale était l'abus de 
la commende. 

En Savoie, l'invasion étrangère, trois fois renouvelée 
dans moins d'un siècle, la peste, qui sévit si cruellement 
de 1580 à 1590, en 1629 et en d'autres années encore, 
achevèrent Tœuvre des abbés commendataires. Aussi, 
saint François de Sales poursuivit-il toute sa vie la régé- 
nération de la vie religieuse dans sa patrie. N'étant encore 
que prévôt (1599), il fut envoyé à Rome par M^ Claude de 
Granier, pour présenter au Souverain Pontife les doléan- 
ces de l'évêque et du chapitre de l'église de Genève sur le 
triste état du diocèse et solliciter les autorisations néces- 
saires à sa réformation. 



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— 368 — 

Parmi les noinl)reuses requêtes adressées au chef de 
rÉglise, il s'en trouve une relative aux ordres religieux. 
Elle est ainsi conçue : 

« Presque tous les monastères , tant d'hommes que 
de femmes, et prieurz conventuels de Savoye et de Gene- 
vois, et autres lieux delà les monts des Estats du duc, 
sont tellement descheus de la discipline régulière et ob- 
servance de la reigle et ordre'de leur monastère ou prieuré, 
qu'à peine peut-on discerner les réguliers des séculiers, 
par ce que les uns vagabondent par le monde , et les autres, 
qui demeurent dans leurs cloistres, vivent assez dissoulu- 
ment avec un très grand scandale du peuple. C'est pour- 
(juoy on supplie Sa Sainctelè qu'il luy plaise de bailler une 
commission à ([uelqu'un des prélats de cet Estât de delà 
les monts, qu'avec une l)onne information et l'assistance 
de deux pères Jésuites ou Capucins, mesme (s'il est de 
besoing) du bras séculier , doive et puisse corriger les 
désobeyssances, selon qu'il verra estre expédient pour le 
salut de leurs âmes et spéciale consolation des peuples, 
nonobstant appellation ou opposition quelconque; attendu 
que les supérieurs de ces ordres endurent de tels désor- 
dres, pour n'y apporter point de remèdes ' . » 

Devenu le successeur de Claude de Granier , le saint 
évèque s adressa tour à tour au pape , au duc de Savoie, 
au roi de France, pour arriver à ses fins. En 1607 , il ex- 
posait à Paul V qu'il y avait dans son diocèse : 

l« Six abbayes d'hommes, dont trois de l'ordre de Cî- 
teaux , Hautecombe , Aulps et Chézery ; deux de l'ordre 
des chanoines réguliers de Saint- Augustin, Abondance et 

^ Vie de saint François de Saies, par Charles- Auguste de Sales, 
t. I, p. 260; Paris. Vivi^s, 1857. C'est Tédition que nous citerons habi- 
tu('leipent# 



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— 369 '— 

Sixt; et une occupée par les chanoines de Saint-Ru f, 
celle d'Entremont. Toutes sont tenues en commende. 

2° Cinq prieurés conventuejs, dont un seul, celui de 
Bellevaux en Chablais, de Tordre dé Cluny, est possédé 
en titre *. 

3« Quatre monastères de chartreux ^ 

40 Trente-cinq prieurés ruraux, dont douze étaient unis 
à diverses églises , onze possédés en titre et douze en 
commende. 

50 Quatre couvents de religieux mendiants ^ 

60 Enfin, cinq couvents de femmes de divers ordres. 

Venant aux moyens de réformation, le saint prélat pui- 
sait dans la pureté de sa propre vie des motifs d'indigna- 
tion qu'il serait exagéré de prendre au pied de la lettre, 
mais que nous ne pouvons nous empêcher de citer : 

« C'est une merveille, dit-il, combien la discipline de 
tous les réguliers est dissipée en toutes les abbayes et 
prieurez de ce diocèse : j'excepte les chartreux et les men- 
diants. L'argent de tous les autres est changé , est tout 
réduit en ordure, et leur vin mesié d'eau, voire même il 
est changé en venin, d'où il font blasphémer les ennemis du 
Seigneur, quand ils disent tous les jours : On est le Dieu 
de ces gens icy? » 

' TaUoires n'avait pas alors d'abbé. C'était un prieuré conventuel, 
de l'ordre de Savigny, tenu en commende comme les trois autres 
du diocèse, savoir : ceux du Saint-Sépulcre d'Annecy, de Notre-Dame 
de Pellionex et de Contamine. 

* Pomier, Reposoir, Vallon et Arvières. 

* Un à Seyssel, suivant la règle de Saint-Augustin ; un à Annecy, 
de Tordre de Saint- Dominique ; un autre à Annecy,, des frères mineurs 
de l'Observance ; et un quatrième à Cluse , également des frères mi- 
neurs, auquel, depuis dix ans, avait été uni celui des Capucins d'An- 
necy. 

24 



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— 370 — 

Il conseillait au pape de remplacer certaines commu- 
nautés par des religieux plus édifiants, appartenant à un 
Ordre différent, de soumettre tous les monastères à une 
visite annuelle et h ime répression sévère. Mais il ajoutait 
(jue ces visites ne devaient point être faites par des supé- 
rieurs de Savigny, de Clunyou de Saint-Ruf, car « ils ne 
savent pas seulement ce que c'est que reformation. Puis- 
(ju'ils sont du sel gâté, comment pourront-ils servir pour 
saller et accomoder leurs inférieurs ' ? » 

En 1616, la guerre s'étant ;dlumée dans le Genevois 
par les agissements du duc de Nemours, la ville d'Annecy, 
on danger d'èlre prise, fut défendue par le prince de Pié- 
mont, Victor-Amédée, (lui descendit à la maison de Tévê- 
que. Celui-ci profita de cette circonstance pour lui soumet- 
tre un projet de réforme des religieux et religieuses de son 
diocèse. 

« La dépendance que les religieux ont de leurs abbez et 
prieurs commendataires, disait-il dans ce mémoire, engen- 
dre continuellement des procès, noises et riottes entr'eux. 
Il seroit donc peut estre à propos de séparer le lot et la 
portion des biens requis h Tentretenement des religieux, 
monastère et église, d'avec le lot et la portion qui pourraient 
rester à l'abbé ou prieur commendataire ; en sorte que les 
religieux n'eussent rien à faire avec l'abbé, ny l'abbé avec 
eux, puis(iue chacun d'eux auroit son faict à part, comme 
l'on a faict très utilement, à Paris, des abbayes de Sainct- 
Victor et de Saine t-Germain. Et par ce moyen les supé- 
rieurs cloistriers auroient ioute l'auttorité convenable pour 
bien réformer les monastères réduisans la portion des 
religieux en communauté. 

' Vie de aaini Franrnis de Salea. t. I, chap. \i. 



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— 374 — 

« Et pourroit-on aussi changer les supérieurs, pjir 
élection, de trois ans en trois ans. 

<( Et à fin que la réformation se list plus aisément, il 
seroit requis que cet ordre se mit promptement à Talloires, 
où il y a des-ja un bon commencement de reformation ; et 
peu après il faudroit sousmettre à Talloires tous les mo- 
nastères de Tordre de Sainct-Benoist, à fin qu'on y instalast 
la mesme reformation. Mais quant aux monastères de 
l'ordre de Cîteaux, je ne vois pas qu'aucune reformalion 
s'y puisse faire, sinon en y mettant des religieux Feuillens, 
comme on a fait à la Consolate de Turin, à Pignerol et en 
Abondance * . » 

Ainsi, aux veux de saint François de Sales, les cisterciens 
d'Aulps, de Chézery et d'Hautecombe ne sont même plus 
capables d*être ramenés à la règle. Tout espoir est perdu à 
leur égard. 

Les chanoines réguliers de Saint -Augustin sont dans 
une situation analogue. 

« Quant aux religieuses cisterciennes , il seroit aussi 
requis qu'on retirast leurs trois monastères dans les villes, 
à fin que leurs déportements fussent veuz journellement, 
qu'elles fussent mieux assistées spirituellement et qu'elles 
ne demeurassent pas exposées aux courses des ennemis de 
la foy ou de l'Estat, à l'insolence des voleurs et au desor- 
dre de tant de visites vaines et dangereuses des parents et 
amis; joinct que de les enfermer aux champs esloignez 
d'assistance, c'est les faire prisonnières misérables, mais 
non pas religieuses.... On pourroit donc réduire celles de 
Saincte-Catherine en la ville d'Anicy, celles de Bon-Lieu à 
Rumilly et celles du Betton à Sai net-Jean de Maurienne 

' Vie de mini Françoist de Sales, t. II. p. 130 et siiiv. 



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— 372 — 

ou àMoiitmeillan ; et quant à celles de Saincte-Claire hors 
ville de Chambéry, on pourroit aussy les réduire dans la 
ville mesme de Chambéry. » 

Afin de gagner du temps, le saint évêque prie le prince 
de Piémont de faire lui-même solliciter auprès du Saint- 
Siège, par son ambassadeur, Tenvoi de deux commissions, 
Tune adressée au général de l'ordre de Cîteaux et Tautre 
aux évêques de Maurienne et de Genève, pour qu'ils puis- 
sent faire retirer les religieuses dans les villes et les 
soumettre à l'exacte observation des règlements prescrits 
par le concile de Trente. 

Dans les dernières années de sa vie, il écrivit plusieurs 
fois à Charles-Emmanuel I«^ pour presser cette réforma- 
tion, et ce prince entrait dans ses vues. « Je feray au 
plus tost le voyage de Thonon, lui mandait-il d'Annecy, le 
14 mars <621, selon le commandement de V. A., ne me 
pouvant empescher de me réjouir avec elle du commen- 
cement qu'elle donne à l'exécution du sainct projet qu'elle 
Kt estant en cette ville pour la reformation des monastères 
et le bien public de l'Église en cette province ; ne doutant 
point que , comme c'est un très grand serrice de Dieu, 
aussi sa Divine Majesté n'en récompense V. A. des très 
grandes bénédictions que je lui souhaite incessamment *. >► 

^ Œuvres de sainl François de Sales, t. VI, p. 471; édition Vives, 
Paris, 1872. Cette lettre, qui porte le n* 147, est terminée par le posi 
scriptum suivant : 

Bien qu'il semble qu'il n'importe pas beaucoup de sçavoir à qui 
les prieurés et abbayes que l'on veut unir appartiennent, puis que on 
ne prétend pas d'unir les portions des abbés et prieurs, ains seulement 
celles des moynes, si est ce que pour obeyr à S. A., je marque ici les 
noms des possesseurs des dittes abbayes et des prieurés : 

L'abbaye d'Aux est à M'' le serénissime Prince Cardinal ; 

Cheyseri, à R. M. Gaspard Ballon, aumosnier de Madame : 



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— 373 — 

Ainsi, les vues de saint François de Sales étaient : 
1 ^ d'écarter les commendataires en leur assignant la part de 
revenus à laquelle ils pouvaient prétendre et en leur enle- 
vant toute ingérence dans le gouvernement de la commu- 
nauté, système adopté par les parlements français ; 2^ de 
retirer de la campagne certaines communautés peu nom- 
breuses, de les transporter dans les villes, où plusieurs 
seraient réunies en une seule, mieux surveillées et visitées 
régulièrement ; 3° d'éliminer de certains monastères les 
religieux actuels et de les remplacer par d'autres plus édi- 

Tamié, à R. P. François-Nicolas de Riddes, aumosnier de S. A., 
sénateur au Sénat de Savoie, qui en est abbé titulaire ; 

Bellevaux, à M. Aymé Mermoniode Luirieu, commendataire : 

Contamine, à la Sainte-Maison de Tbonon ; 

Chindrieu, à M. Louys de Gerbaix dict de Saunax, clerc de l'Ora- 
toire de Lyon ; 

Rumilly, à R. P. F. Bernard de Graillier, titulaire; 

Le prieuré du Chesne, à R. P. Robert Jacquerod de Bonnevaux, 
religieux de Talloire, titulaire; 

Bonneguette, à la Sainte- Maison : 

Saint-Paul, près Evian, à M. Jean-François de Blonnay, commen- 
dataire ; 

Silingie, à M. Berard Portier dit de Mieudri, commendataire: 

Vaux, à M. Jacques de Losche, commendataire ; 

L'abbaye d'Entremont, à M. Pierre-Gaspard de Ronca , commen- 
dataire; 

Saint-Jeoire près Chamberi, à la Sainte-Maison de Thonon: 

L'abbaye de Six, à M. Humbert de Mouxi, commendataire ; 

Pellionex, à M. Claude Reyder dit de Choysi, commendataire : 

Le Saint-Sépulcre-lès-Annessi, à M. Claude de Menthon de Mon- 
trottier, commendataire ; 

L'abbaye d'Autecombe, à M. l'abbé de la Mente. 

Les monastères des filles appartiennent comme s'ensuit : 

Sainte-Claire hors ville de Chamberi, à Dame de Ribod: 

Bonlieu, à Dame de Lucey ; 

Sainte-Catherine-lès-Annessi, à Dame Peronne de Cyrisier : 

Le Betton, à Dame de Saint- Agnes. 



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— 374 — 
fiants ; et 4' enfin, de faire observer les règlements pres- 
crits par le concile de Trente. 

Il travailla également à réunir les monastères bénédictins 
{)roprement dits en une seule congrégation, soumise à la 
même règle, qui aurait son centre à Talloires. Ses efforts 
furent couronnés de succès. Après sa mort, les religieux 
de ce monastère obtinrent d'Urbain VIII d'être séparés de 
l'abbaye de Savigny, de laquelle ils dépendaient, et Tal- 
loires devint rétablissement central de la Congrégation 
(les Béuédictins réformés nllobroges, en conformité d'un 
bref pontifical du 24 juillet 1624 ^ 

Le zèle de révètpie de Genève ne fut donc point infruc- 
tueux. Les grands monastères de Talloires, d'Abondance, 
de Sixt et d'autres moins importants furent transformés 
et améliorés au moins pour quelque temps. 

Mais il ne paraît pas qu'il ait même tenté d'arrêter sur sa 
pente fatale le couvent d'Hautecombe. Dix-huit ans après 
sa mort, on y comptait, comme nous l'avons vu, onze 
religieux qui restèrent sans abbé pendant une douzaine 
d'années. En 1649, gémissant sur l'abaissement dans 
lequel se traînait sa communauté, le prieur Brunel prit 
l'initiative d'une réforme avec le concours du frère Jean- 
Baptiste de La Roche, gardien des Capucins de Belley ', et 
il écrivit directement à la duchesse Christine, régente des 
États. Par cette lettre, datée d'Hautecombe, le 20 jan- 
vier 1649, il la supplie de venir en aide à cette triste 
communauté presque dissoute et de commander aux pre- 
miers magistrats de la Savoie de lui prêter la main pour 
encourager ses religieux à vivre suivant leur règle « affin 

^ BuRNiER, WsL du Sénat de Savoie, t. I, p. 553. 
' Qui se signail : Pawyre capucin, tandis que Brunel se signait : 
Religieux indigne. 



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— 37:) — 

que tous de bonne compagnie nous puissions advancer 
en la voie du ciel : à (juoi je trouve des grandes dispo- 
sitions*. )> 

Il paraît que la duchesse de Savoie s'empressa d«^ 
seconder ses bonnes intentions. Le 20 avril suivant, le 
prieur lui adresse des remerciments et lui annonce l'envoi 
d'un mémoire sur les besoins de sa communauté. 

Ce mémoire, ou projet de règlement pour la vie inté- 
rieure du monastère, témoigne des sincères elîorts et de 
la bonne volonté des ((uelques moines qui restaient encore 
à Hautecombe. Il est divisé en huit articles dont voici le 
résumé : 

Premièrement, il plaira à Son Altesse Royale d'agréer et 
d'autoriser le dessein pris par la plus grande partie des 
religieux, de vivre dans l'intégrité de leurs vocation et 
communion, en laquelle ils désirent se maintenir pour le 
bien qui en résultera à ladite abbaye et au service de Dieu, 
en ayant été divertis par les grandes contrariétés et excès 
des abbés commendataires, et, à cet effet, ils ont mis toutes 
les pensions en commun. 

Deuxièmement, en cas de mort ou d'absence d'un reli- 
gieux, sa pension vacante profitera au couvent et non aux 
fermiers comme à présent. 

Troisièmement, lorsque les trois religieux qui ont accpiis 
des pièces de vignes de la mense abbatiale viendront à 
mourir, ces vignes demeureront la propriété du couvent. 
Les pensions des religieux seront de la sorte quelque 
peu augmentées, car, aujourd'hui, elles sont tellement 
réduites, qu'elles ne consistent qu'en 10 quarts de Savoie 
par jour, 36 florins pour les habits, plus 8 veissels de fro- 

' Arch. de Cour, Àhbaz., mazzo IIL 



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i 



— 376 — 

ment, 7 seliers de vin, mesure de Charabéry, le tout 
annuellement et mal payé. 

Quatrièmement, la communauté étant ainsi rétablie et 
toutes les pensions mises en commun, rétablissement des 
lieux réguliers pourra se faire à peu de frais, suivant les 
ordres que S. A. voudra bien donner. 

Cinquièmement, tous les couvents de ce pays reçoivent 
gratuitement de S. A. quelques minots de sel ; Haute- 
combe, qui est la maison royale, en est presque seule 
privée , quoique toutes les barques à sel remontant le 
Rhône et le lac viennent aborder à ladite abbaye « pour en 
tirer du rafraîchissement, y^ Elles pourraient donner cha- 
cune à leur passage un demi-minot sans préjudicier à la 
ferme. 

^ Sixièmement, s'il est opportun de faire un nouveau règle- 
ment, la communauté s'y prêtera et même acceptera celui 
fait, en 1608, sous la prélature de Sylvestre de Saluées. 

Septièmement, la sacristie a besoin de quelques libéra- 
lités de S. A., étant tellement déchue, que Ton a peine 
à trouver les habits sacerdotaux, l/église et le cloître 
demanderaient à être blanchis. 

Huitièmement, quoique les supérieurs aient ordonné ces 
réformes au père Brunel, religieux profès d'Hautecombe 
depuis plus de cinquante ans, il n'a voulu en prendre la 
charge sans Tagrément de S. A. R.; dès qu'il l'aura obtenu, 
il se déclare prêt à faire tous ses efforts pour le maintien 
de la « police religieuse » et l'exercice de l'office de supé- 
rieur sans prétention d'aucun gain « ains vivre dans la 
vocation religieuse (|ui porte d'avoir tout renoncé pour 
embrasser la pauvreté. » 

Le mémoire se termine par une prière, adressée à la 
duchesse, de charger son Conseil d'État de Savoie de 



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— 377 — 

résoudre sur-le-champ toutes les difficultés qui pourraient 
se présenter*. 

Quel résultat pratique amenèrent ces démarches ? Nous 
ne le savons d'une manière précise, mais il ne cori*espondit 
point aux honnes intentions du prieur claustral, car Tab- 
baye continua à végéter encore pendant un siècle, sans 
jeter aucun éclat. 

La duchesse réjgente n'avait point attendu cette démarche 
du prieur d'Hautecombe pour porter son attention sur cette 
maison religieuse. 

Elle s'était efforcée de conjurer la ruine imminente des 
constructions du monastère, constatée par la commission 
du Sénat en 1640, en ordonnant que les revenus qui se 
trouvaient encore entre les mains des fermiers , fussent 
employés à la réparation des bâtiments, et elle consacra, 
en outre, au même but, un fonds de 800 ducatons à 
prendre sur les revenus de Tannée courante-. 

Les travaux commencèrent bientôt, car, le 4 mai de 
l'année suivante, ell • écrit de nouveau h la Chambre des 
Comptes de Chambéry et lui prescrit d'ordonner à l'éco- 
nome d'Hautecombe, Vibert, d'observer ponctuellement 
les conventions qu'il a passées avec les ouvriers pour les 
réparations de cette abbaye et de rembourser à ces der- 
niers les avances par eux faites, notamment dans un procès 

' Arch. de Cour, Àbbaz. 

* Par biUet daté de Fossan, le 22 janvier 1644, adressé k la Cham- 
bre des Comptes de Chambéry. 

— En vertu du droit de patronage de la famille de Savoie , elle avait 
accordé une pension de 200 écus d'or à prendre sur les revenus de 
l'abbaye à noble Jean Surville, chevalier des Saints Maurice et Lazare, 
par lettres données à Coni, le 22 octobre 1642, confirmées par bulles 
d'Urbain VIII, du 13 mars 1642, dont le Sénat permit la publication 
par arrêt du 19 août 1644. 



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— 378 — 

que leur a intenté le comte dTntremont à raison des bois 
qu'ils ont coupés dans la montagne de Lépine. « voulant 
que ledit économe les relève entièrement de toutes mo- 
lesties et dépenses pour le regard d'iceluy'. » 

oir Doctiments, n* 5->. 



& 



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CHAPITRE X 



Dom Antoine de Savoie, abbé d'Hauteconibe. — 11 revendique les 
droits de correction et de juridiction de son monastère. — Longues 
négociations pour son entrée au Sénat. — Édit de Louis XIV sur les 
niaiadreries. — Dom Antoine meurt chef de cinq abbayes et doyen 
de la Sainte-Chapelle de Chambéry. — Il termine la série des sépul- 
tures princières à Hautecombe avant la restauration de l'abbaye. 



Après onze années de vacance, le bénéfice d'Haute- 
combe allait recevoir un nouveau titulaire en la personne 
de dom Antoine de Savoie. 

Son père, Charles-Emmanuel P', avait épousé Catherine 
d'Autriche, fille de Philippe II, qui mourut le 6 novembre 
1597, en mettant au monde son dixième enfant. Suivant 
quelques auteurs, le duc se serait remarié secrètement 
avec Marguerite de Rossillon, marquise de Rive, fille de 
Gabriel de Rossillon , seigneur du Chàtelard en Savoie. 
Mais il paraît plus probable que ce mariage n'eut point lieu 
et que dom Antoine et les autres enfants qui naquirent de 
cette union illicite furent simplement des enfants naturels 
reconnus. Aussi, la date précise de sa naissance est igno- 
rée *. 

En 4 642, le cardinal Maurice de Savoie, ayant renoncé à la 
pourpre pour épouser sa cousine, Louise de Savoie, aban- 



' D'après les bulles pontilicales du 4 mars 1648, relatées ci-après, 
il était à cette époque dans sa 17° année. Il serait donc né en 1626. 



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— 380 — 

donna en même temps la commende de Saint-Michel de la 
Cluse en faveur d'Antoine de Savoie. Par bulle du 24 
juillet 1642, cette transmission de bénéflce fut confirmée 
malgré la jeunesse du nouveau titulaire, qui fut dispensé, 
par autre bulle de Vannée suivante (4 mars 1643), des con- 
ditions d*âge et autres, requises par le concile de Trente. 

Trois ans après, il était pourvu de Tabbaye d'Aulps, et, 
en 1651 , Charles-Emmanuel II, sorti depuis peu de la 
tutelle de sa mère Christine , voulut lui remettre celle 
d'Hautecombe. 

Dans le placet ou lettre de nomination qu'il adressa au 
pape, il allègue que, voulant faire cesser la vacance de 
Tabbaye d'Hautecombe, il a estimé nécessaire, « en vertu 
de son droit de patronage, de nomination et de présenta- 
tion, » de proposer à Sa Sainteté « une personne en laquelle 
concourent la piété, doctrine, vie exemplaire et toutes les 
vertus que Ton peut désirer en un prélat pour le service et 
la gloire de Dieu , l'honneur et l'avantage de l'Église et 
l'édification des peuples ; » et ayant reconnu ces qualités 
dans « son oncle; » dom Antoine de Savoie, il le nomme et 
présente h Sa Sainteté pour l'abbaye d'Hautecombe, « la 
suppliant de lui faire expédier les bulles et particulières 
provisions nécessaires * . y> 

' Recueil des Édits, Reg. de 1652 à 1657, fol. 182. 

Ces lettres sont du 6 septembre 1651 ; elles portent que l'abbaye 
d'Hautecombe est de Vordre de Saint-Bernard, dans le diocèse de 
Grcno6/^. Nouvelle preuve que même les documents officiels ne sont 
pas à Tabri de toute erreur. 

Avant qu'il en fut pourvu par bulles pontificales, la duchesse Chris- 
tine nomma économe à Hautecombe, en remplacement de Claude 
Biset, Fra^^çois Gojon, maître d'hôtel de dom Antoine, par lettre à 
cachet du 12 avril 1652. Le prieur d'Hautecombe se nommait alors 
du Noyer. flhid.J - Vingt ans plus tard, le 16 avril 1672, était prieur 
fïicolas Grarin. 



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— asi- 
les négociations et les formalités à remplir, tant à la 
Cour (le Rome que devant le Sénat, se prolongèrent beau- 
coup. Ce ne fut que près de quatre ans plus tard que Tan- 
cien monastère vit de nouveau un abbé reprendre en mains 
ses destinées et s'asseoir sur le trône abbatial. 

Le 27 avril 4655, dès le matin, les cloches du vieux 
beffroi s'ébranlent. La communauté, réunie, se concerte sur 
la réception du nouveau dignitaire ; tout se met en mou- 
vement pour la solennité du jour. 

Sur la place deTéglise, sont arrivés Son Excellence dom 
Antoine de Savoie ; messire Jean d'Aranthon d'Alex, cha- 
noine de Saint-Pierre de Genève, commandeur de Saint- 
Antoine, délégué spécial pour Tinstallation du nouvel abbé ; 
messire Claude Pré-Dunoier, prieur de Montailleur ; maître 
Guillaume Gojon ; les notaires Biset et Vallet, et toute la 
communauté. Dom Antoine requiert du prieur la lecture 
des bulles de provision et reçoit des religieux les hon- 
neurs d'usage. Le prieur lui présente ensuite, sur un 
bassin , les clefs de l'abbaye , en signe de remise de ses 
biens et revenus. Le nouvel abbé les reçoit étant assis. 
Après cette prise de possession, il est introduit par les 
religieux dans la grande église. Le seigneur commissaire 
d'Alex le conduit vers le maître-autel, que le nouvel abbé 
embrasse ; il lui fait parcourir les différentes parties de la 
basilique et l'installe sur le siège abbatial, où il entendit 
la messe et les offices capitulaires * . 

* Archives du Sénat. — Voir Documents, n* 53. 
Voici les différentes dates des actes relatifs à la nomination de dom 
Antoine à l'abbaye d'Hautecombe : 
1* 6 septembre 1651, nomination parle duc de Savoie ; 
?• 24 septembre 1652, bulles de provision ; 
3* 19 avril 1655, enregistrement de ces bulles par le Sénat : 
4' 27 avril 1655, prise de possession. 



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— 382 — 

Avant d^avoir obtenu la vérification de ses bulles de 
provision par le Sénat, dom Antoine de Savoie crut devoir 
revendiquer la plénitude de ses droits comme abbé com- 
mendataire, à rencontre du chef de Tordre cistercien. 

Claude Vaussin, al)bé de Cîteaux, avait nommé visiteur 
général de tous les couvents de son Ordre, tant en Savoie 
qu'en Piémont, dom Gabriel Durand, abbé du monastère 
cistetcien de Mont-Sainte-Marie. Les lettres de commission 
(du 27 avril 16.')3) ayant été présentées au Sénat pour 
qu'il en permît l'exécution , dom Antoine de Savoie en fut 
informé et s'opposa à leur réception. 

Ensuite de cette opposition, le Sénat ordonna la com- 
munication de ces lettres à l'abbé nommé d'Hautecombe. 
Celui-ci protesta de « ses droit et juridiction , comme 
n'étant point dépendant du général de l'Ordre » et comme 
ayant « la pleine et entière administration du temporel, la 
juridiction sur le prieur claustral et sur les religieux, avec 
pouvoir de les corriger ;" et cependant, comme il veut bien 
que le prieur claustral et les religieux soient corrigés s'il 
y a quelques abus dans le cloître, il déclare qu'il n'empê- 
che que le révérend Durand exécute sa commission pour 
ce chef, sans préjudice des droit et juridiction dont il pro- 
teste même très expressément de ne se départir ; et en 
tant qu'il voudrait exécuter sa commission à son préjudice, 
il empêche ladite permission requise et proteste, en tant 
que de besoin, d'appeler comme d'abus de Toctroy et con- 
cession de laditte commission. » 

L'abbé du Mont-Sainte-Marie adressa une seconde re- 
quête au Sénat, dans laquelle il déclara ne vouloir point 
exécuter sa commission au préjudice des droits de l'abbé 
commendataire, ni lui être hostile. Sur ce, le procureur 
général en permit l'exécution, « sans préjudice des droits 



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— 383 — 

de Son Altesse Royale , des seigneurs abbés et prieurs 
commendataires et de tous autres tiers non ouïs ^ . » 

Deux mois après l'installation de dom Antoine sur le 
siège d'Hautecombe, commencèrent les négociations rela- 
tives à son entrée au Sénat. On se rappelle que les abbés 
d'Hautecombe étaient appelés à en faire partie en vertu de 
l'édit de 1594, pourvu, toutefois, qu'ils fussent gradués et 
qu'ils fussent examinés par le Sénat « sur le faict de la 
justice. » Pour un membre de la famille régnante et un 
chef d'Ordre ^ il était dur de s'assujétir aux préparations et 
aux études nécessaires pour remplir ces deux conditions. 
A cette époque surtout, où le grand roi gouvernait la France 
et étendait sa domination si prés d'Hautecombe, où sa tante, 
Christine de France, dirigeait par son influence la cour de 
Turin, il répugnait aux idées reçues que l'oncle du sou- 
verain subit un examen par-devant « les gens tenant le 
Sénat de Savoie. » Aussi , Madame Royale commença par 
faire demander au Sénat s'il était nécessaire que son beau- 
frère obtînt des lettres particulières de nomination au 
Sénat. 

Cette compagnie , prévoyant les difficultés qui allaient 
naître, lui répondit la lettre suivante, dont les termes obsé- 
quieux et voilés témoignent de son embarras : 

« Madame, 
H Nous rendons très humbles grâces à V. A. R. des 
bontés qu'elle nous a tesmoignéespar la lettre qu'elle nous 
a fait l'honneur de nous escripre touchant la réception au 
Sénat du seigneur dom Antoine, après nous en avoir faict 
parler par M. nostre premier président. Sur quoy nous 

^ Archives du Sénat. 

* Gomme supérieur de la Congrégation bénédictine de Saint-Michel 
de la Cluse. 



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— 384 — 

sommes obligés de dire à V. A. R. que la charge de séna- 
teur n'est pas tellement annexée à la dignité d'abbé d'Hau- 
tecombe, qu'il ne soit autrement nécessaire à celuy qui en 
estpourveu den avoir une patiente de S. A. R., laquelle 
nous estant adressée nous tesmoigneroit Tobéissance 
que nous avons à ses commandements par la réflexion que 
nous ferons sur la naissance dudit seigneur dom Antoine, 
par le zèle et Taffection qu'il a au bien du service de Sadite 
Altesse Royale et pour le debvpir de nos charges, ne souhait- 
tant rien avec plus de passion que de monstrer en ceste occa- 
sion comme en toutes autres le respect que nous avons 
pour les commandements de notre souverain et pour la 
grâce que V. A. nous a faict de nous vouloir l'escripre '. » 
Charles-Emmanuel H n'avait point attendu cette ré- 
ponse. Trois jours avant qu'elle fut libellée, le 15 juin 
1 6oo , il avait nommé dom Antoine membre du Sénat , 
avec cette différence sur les abbés ses prédécesseurs 
« qu'en considération de sa naissance, il tint le rang et la 
séance proportionné à sa qualité » et que, en conséquence, 
il prît place immédiatement après le premier président ou 
tel autre président qui en fera les fonctions, qu'il soit reçu 
sans aucun examen, bien qu'il ne soit pas gradué, déro- 
geant à toutes dispositions contraires et spécialement a 
celle qui porte que « personne ne soit admis à la magistra- 
ture sans estre précédemment gradué aux universités, 
receu advocat et dheuement examiné en nostre dict Sé- 
nat, ...voulant que les présentes servent au Sénat de pre- 
mière , seconde et troisiesme finale et péremptoire jus- 
sion ^ » 

^ Archives du Sénat, Reg. secret» p. 124. 

• Donné à RivoUes (Rivoli), le 13 juin 1653. — Registre basanne, 
p. 268. 



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— 385 — 

La requête d'entérinement de ces patentes ne fut pré- 
sentée au Sénat que le 23 novembre suivant. Malgré ses 
protestations de fidélité et d'obéissance à Madame Royale, 
malgré les ordres formels du souverain, le Sénat ne voulut 
point enregistrer ces lettres suivant leur teneur. Il paraît 
que le silence et l'ajournement furent d'abord les seuls 
indices par lesquels il fit connaître l'opposition qu'elles 
rencontraient. Dom Antoine en informa la cour de Turin, 
et l'ex-régente Christine s'adressa au premier président 
d'Oncieu pour chercher à vaincre la résistance de la com- 
pagnie et éviter un conflit. « C'est l'intention de S. A. R., 
Monsieur mon fils, que la prérogative de marcher à la 
gauche du premier président du Sénat et à la séance dans 
le magistrat immédiatement après luy qui est deue au sei- 
gneur dom Anthoine de Savoye et à ceux ((ui sont pour- 
veuz comme luy de l'abbaye d'Hautecombe aye aussi lieu, 
quant au rang d'opiner et autres fonctions publiques. Nous 
désirons pourtant que vous fassiez scavoir audit Sénat les 
sentiments de Saditte Altesse Royale affîn qu'il n'apporte 
aucune difficulté à l'observation de la déclaration qu'elle 
entend de faire en faveur du seigneur dom Anthoine * . » 

La réponse , on peut le présumer, ne fut point favorable 
aux désirs de Madame Royale. Aussi, par nouvelles lettres 
patentes du 28 mars 1656, modifiant les premières, Char- 
les-Emmanuel II déclare que son intention précise est que 
dom Antoine soit reçu et admis à la charge de sénateur, 
qu'il en jouisse en qualité d'abbé d'Hautecombe, suivant 
les lettres du 4 5 juin dernier, « sauf qu'à cause qu'il n'est 
pas gradué il n'aura voix délibérative jusqu'à nouvel ordre, 
qu'au lieu de siéger immédiatement après le premier 



Voir Documents, n* 54. 

25 



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— 386 — 

président ou celluy qui présidera en sa place, ainsy que 
nous avons exprimé par lesdictes lettres , il prendra place 
(lins les séances qui se feront pour l'administration de la 
justice dans les bureaux en audiences publiques à l'opposite 
(ludit premier président, affin (|u'il ne soit obligé de chan- 
ger de siège venant à être récusé l'un des susdits prési- 
dents, voulant néonlmoins qu'en tous aultres lieux et ren- 
contres où le Sénat sera assemblé il siège immédiatement 
après le premier président ou celluy cjui présidera en son 
absencf et qui! monte toujours et sans distinction de lieu à 
la gau« lie d'icelluy comme la seconde personne du corps, 
enten(i nt et voulant aussy qu'il aye dans son siège et 
au-de'.:.nt de luy dans l'église et autres lieux accouslumés 
le mes:ne carreau que se donne au premier président. » 
En outre, pour le distinguer des autres abbés qui pour- 
raient siéger au Sénat, il portera « le long habit noir d'ec- 
clèsiastiijue, » ce qui était une dérogation au cérémonial, 
car les ecclèsiastiiiues portaient en séance le mémo costume 
(|ue les sénateurs laïques. « Nous vous chargeons, dit le 
souverain en terminant, de faire observer les présentes 
déclarations sans vous arrester à nous donner aultre avi^ 
duquel nous vous avons dispensé et dispensons, devant 
cette déclaration contenir nostre dernière volonté et vous 
servir, pour y consentir et en poursuivre l'exécution, de 
dernier et absolu commandement ^ . » 

La Compagnie, en considération de ces ordres précis et 
de la naissance du candidat, enregistra ces lettres patentes, 
mais en déclarant formellement que le nouveau sénateur 
n'aurait voix délibérative qu'autant qu'il rapporterait des 
lettres de docteur et qu'il aurait été examiné suivant les 
règlements -'. 

' Archives du Sénat. 

* Voir cet arrAt aux Docum^ntfiM'' 55 . 



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— 387 — 

La résislance «lu Sénat avait donc abonti à un com- 
promis honorable ; le prince aurait un rang privilégié au 
milieu de ses collègues, mais il n'administrerait la justice 
qu'après avoir fourni les preuves de sa capacité. C'était 
là le point essentiel et sur lequel la noble Cour de justice 
ne transigeait pas. Voilà comment l'indépendance de la ma- 
gistrature était comprise et défendue dans cette province 
où régnait le respect des lois et des traditions et ou le 
pouvoir central ne pouvait renverser, d'un trait de plume, 
des prérogatives anciennes. Il y a loin de là à Tomnipo- 
tence actuelle d'un chef d'État ou d'une assemblée sou- 
veraine dont la volonté peut arbitrairement f^ire table 
rase des droits et des immunités les mieux fondées. 

Sous la prélature de dom Antoine, l'abbaye d'Haute- 
combe fut menacée de perdre la léproserie de la Guillo- 
tière. Cette maison de charité n'était plus administrée par 
les moines d'Hautecombe depuis de longues années', 
mais par des laïques à qui l'abbé commendataire l'affer- 
mait. Sous le régime de la commende, tout aboutissait à 
des questions de finances, et cet établissement figurait, 
dans l'état des propriétés et des charges de l'abbaye, comme 
un capital produisant 16 livres viennoises. Il avait été 
albergé à ce prix, en IG27, par Adrien de saluces ; et, 
en 1673, c'était un « bouchier de Lyon » nommé Jean 
Chady qui payait cette rente. Voici comment Hautecombe 
faillit en être dépouillée : 

* « La Magdeleine et vigneUes est iiii fonds situ»' à Lion au fauboiir.ir 
de la Guiliotière albergée cy devant par le sieur Delbene abbé d'Hau- 
tecombe, au sieur de Mornieu du dit Lion qui n'en paye aucune censé 
pour avoir este saisie par messieurs du chapitre de Saint-Just pour des 
censés à eux deùbes sur le dit fonds. ^^ [Ealat sommaire au cray des 
revenus de Vabbaye d' Hautecombe, publié dans la Renie aarnis., 1868. 
p. 27.) 



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— 388 — 

En décembre 1672, Louis XIV rendit un édit par lequel 
il fut ordonné que toutes les maladreries et léproseries 
situées dans retendue du royaume seraient unies à Tordre 
de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare, de 
quelque nature, qualité, fondation, présentation et colla- 
tion qu'elles puissent être, nonobstant toutes unions, con- 
cessions et albergements qui pourraient avoir été faits et 
toutes prescription et possession qui pourraient avoir été 
acquises, fussent-elles centenaires. Le 4 mars suivant, la 
Cour royale de Paris, siégeant à TArsenal de cette ville, 
rendit un arrêt pour faire exécuter cet édit. En vertu de cet 
arrêt, publié à la sénéchaussée de Lyon , et à la requête 
de Monseigneur le grand-vicaire général et de messieurs les 
commandeurs et chevaliers de Tordre de Notre-Dame du 
Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem, assignation 
fut donnée, le 4 décembre 1 673, par Thuissier Bonard, che- 
valier, demeurant à Lyon, « aux sieurs abbé, prieur et 
moines de Tabbaye d'Hautecombe, possesseurs et admi- 
nistrateurs de la maladrerie de Saint-Lazare (ou de la 
Magdeleine), au bourg de la Guillotière, diocèse de Lyon » 
en la personne de leur fermier, pour j)araître devant la 
Chambre royale et s y voir condamnés à rendre compte de 
Tadministration et de la jouissance de cette maladrerie aux 
chefs de Tordre du Mont-Carmel ou au sieur d'Autreval qui 
les représente, à s'en dessaisir en leur faveur, à leur payer 
vingt-neuf années d'arrérages, à faire à cet établissement 
les réparations qui seront jugées nécessaires, etc. 

Le sénateur Cholet se trouvait alors à Paris. Peut-être y 
avait-il été envoyé à Toccasion de ce procès, car il adressa 
au sieur Charrot, secrétaire de Tabbé d'Hautecombe, un 
factum assez étendu pour la défense des droits du mo- 
nastère. 



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— 389 — 

Lamaladrerie de laGuillotière, y est-il dit, ne reiilie point 
dans les conditions de l'édit, car i*abbé d'Hantecombe ne 
la possède pas en administration, ni par aucune permission 
du roi de France, mais en vertu d'une donation qui lui a 
été faite par le fondateur Jean de Faverges, le 1 3 mai i 319. 
— Si le fondateur a déclaré, par sa donation, qu'il voulait 
employer les revenus d'une partie de ses biens au soula- 
gement des malades et a donné le titre de maladrerie audit 
hôpital, l'on ne saurait néanmoins en inférer qu'il est 
dépendant de l'ordre de Saint-Lazare, car ni l'usage des 
choses ni leur dénomination ne servent à en procurer la 
propriété, mais l'affectation qui en est faite par les fonda- 
teurs, surtout en ce cas, où Ton croit même que la 
donation a précédé l'établissement dudit Ordre. 

Cette maladrerie a d'autant plus de droits à être con- 
servée, qu'elle est devenue partie du patrimoine de l'abbaye 
d'Hautecombe, qui en a la jouissance paisible depuis trois 
cent cinquante années et même plus ; qu'elle n'a jamais 
dépendu dudit ordre de Saint-Lazare , en faveur duquel 
les seigneurs abbés el les religieux n'ont jamais passé aucune 
reconnaissance ni fait aucun aveu ; et il est aussi impos- 
sible de la leur enlever, qu'il l'est, par les lois civiles et 
canoniques, de ravir le bien des églises et le prix du rachat 
des fidèles. Cette donation est non-seulement inattaquable 
à raison de son ancienneté , mais encore à raison de l'ap- 
probation et de la confirmation qui en a été faite par Pierre 
de Savoie, archevêque de Lyon, l'an 1320, et à cause des 
divers privilèges qui ont été accordés par les papes pour 
les biens dépendant de ladite maladrerie et qui en sont des 
confirmations très expresses , car lesdits religieux y sont 
qualifiés de prieurs de la maladrerie. 

En outre, les religieux d'Hautecombe ont toujours 



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n 



— 390 — 

rempli exactement les charges inposées par le donateur. Ils 
entretiennent actuellement, ainsi qu'ils l'ont toujours fait, 
un prêtre pour desservir Tautel de lamaladrerie et célébrer 
les messes fondées par ledit de Faverges, bien qu'il ne soit 
pas nécessaire de les dire dans cette chapelle et qu'ils puis- 
sent les dire à Hautecombe, ayant la faculté de suppléer de 
cette manière au défaut de service dans cet hôpital. 

< Ainsy manquent les deux motifs de l'édit : l'absence 
de service et l'administration donnée par le roi ou par son 
^Tand aumosnier. 

« A quoy on peut ajouter que, lors de la donation, le 
faubourg de la Guillotière dépendait de la souvemimté 
de> duc^ de Saroiey et si bien il a été reduict sous celle 
(\\[ Roy de France, c'est avec tous les privilèges accordés 
à ladicte abl)aye parce qu'elle est située dans les Estats de 
Savoye , ainsy (jue l'on voit pai* les traictés faicts entre 
l'Altesse desdicts ducs et les Roys de France. » 

i.'alTaire devant être débattue à Paris, le sénateur r.holel, 
par une autre lettre du 12 janvier 1G7A, demandait au 
même ('Jiarrot l'envoi de tous les titres établissant les 
droits de l'abbaye et ses prétentions de se soustraire à 
l'exécution de l'édit. Il ajoutait (juc cela serait difficile, 
car « le mal est que nous sommes dans un siècle dur, on 
l'on donne tout a l'autorité royale, qui est une raison 
souveraine à laquelle il n'y a ni résistance ni réplique '. )> 

iNéanmoins, cette opposition eut un heureux résultat, 
car, près d'un siècle plus lard, la rente de la Madeleine 
ligure encore parmi les biejis de l'abbaye. 

Dom Antoine, pourvu de plusieurs abbayes, ne fixa sa 
demeure dans aucune d'elles. Souvent appelé à prendre 
part aux affaires de l'État, lieutenant-général du duc de 

' Archives de Cour. Ahbazie, mazzo I. — Voir Documents, d' 56. 



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— 391 — 

Savoie dans le comté de Nice et gouverneur de cette ville, 
il y résida de longues années ^ Il s'occupa néanmoins de 
ses bénéfices ; il (it rechercher les titres qui les concer- 
naient et nous a laissé de précieux renseignements pour 
leur histoire. C'est ainsi que furent publiés sous ses aus- 
pices un Recueil des Bulles des Souverains Poutifes, rela- 
tives à P abbaye de Saint- ïïicfiel dr la Cluse, ci un Recueil 
de patentes de S. }L très chrélienne et dWirréfs de ses con- 
seils et cours souveraines, intéressant ce même monas- 
tère -. La même pensée lui fit encore dresser un inven- 
taire des titres de Tabbaye d*Aulps, déposés aujourd'hui 
aux archives du Sénat ^ 

Parmi les actes de son administration , nous devons 
mentionner encore divers accords relatifs aux droits de 
l'abbaye d'Hautecombe sui' les terres de Cessens. Comme 
décimateur dans cette paroisse , l'abbé commandatain» 
devait une pension annuelle au curé de cette localité. D'au- 
tre part, ce dernier revendiquait la dîme des nourellets 
(terres nouvellement défrichées). Il fut convemi amiable- 
ment entre dom Antoine, représenté paj* le sénateur de 
Mérande, et révérend Pierre Despigny, curé de Cessens, 
que Pabbé d'Hautecombe ferait donner annuellement à 

' Il existe aux archiveS|dii Sénat, h Chainbéry, quatre Tolii'nes de 
copies de ses lettres écrites pendant son séjour à Nice, de 1660 .; 1672, 
on 1678, et de 1780 à 1782, uuMôos h (|uelques autres lottresde ( iiarles- 
Emmanuel II, de Jeanne-Baptisto, etc. 

* Bibliothèque de M. le marquis César d'Oncieu. 

Ces deux ouvrages sont dus aux travaux de son secrétaire, 1- 'ançois 
Clerc, conseiller et agent de S. A. K., et furent imprimés à Turin par 
Barthélémy Zappate, en 1670 et 167] . 

^ Manuscrit volumineux ayant pour titre : InvenUiire rai^onnel el 
iimlructif des titres sur parchemin existant aux archives de Vabbaye 
d'Aux en 1678, révisé par les commissaires du Sénat en 1688 



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— d92 — 

ce dernier, outre la pension habituelle, 4 coupes de fro- 
ment, mesure de Rumilly, pour « tous droits prétendus de 
nouvellets*. )> 

L'année qui suivit cette transaction (1678), une autre 
difficulté se présenta sur les droits réciproques de Tabbaye 
et du seigneur de Cessens. Un mémoire fut rédigé, et il en 
résulta que le seigneur de Cessens revendiquait des droits 
non-seulement sur les biens, mais encore sur les domesti- 
ques du monastère. 

Nous ne savons quel fut le résultat de ces prétentions ni 
même si elles étaient réglées, lorsque surgit un différend 
entre les mêmes personnages, le seigneur de Saint-Inno- 
cent et le marquis de La Serraz, relativement à la pêche du 
lac, dans les circonstances suivantes : 

Le 31 mai 1680, Victor-Amédée II avait remis et albergé 
au nouveau seigneur de Cessens, Claude Carron *, le droit 
de pêche dans lac du Bourget et le long de sa terre de 
Cessens, sous le servis annuel de 15 lavarets. Cette con- 
cession souleva des difficultés de la part des seigneurs 
riverains qui prétendaient avoir des droits semblables. 
Divers accords intervinrent : premièrement, le 10 août 
1680, avec le marquis de La Serraz, en faveur de qui le 
comte de Cessens renonça à pêcher au-delà du Jet, soit 
cellier de Poinçon, qui sépare les terres de Chàtillon et de 
Cessens ; ensuite avec le seigneur de Saint-Innocent, et on 
(".onvint que les limites seraient plantées à la Bauffa, pro- 
montoire s'élevant au nord de Brison. Enfin, par un traité 

' Cet acte transactionnel fut reçu par les notaires Vallet Jean et 
VaUet Maxime, à Chambéry, le 12 février 1677. 

* Le 28 novembre 1677, Claude Carron, contrôleur général des 
finances et conseiller d'Etat, acquiert la terre de Cessens. Jeanne- 
Baptiste de Savoie érige cette terre en baronnie, le 11 février 1678, et 
en comté, le 22 janvier 1682. (De Loche, Hist. de Grésy.) 



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— 393 — 

du 16 du même mois, l'abbé d'Hautecombe, par voie d'ac- 
commodement, consentit à borner son droit de pêche à la 
rive du lac s'étendant le long de la vigne du monastère, 
située à Salière *. 

Le nom d'Antoine de Savoie ne ligure point sur les 
registres d'audience du Sénat. Cette compagnie s'hono- 
rait néanmoins de le compter pour un de ses membres ; 
car, en marge de la note d'audience du mardi 24 février 
1'688, on lit ces mots : 

<< Ce mattin sur les dix heures le seigneur dom Anthoine 
de Savoye abé d'Autecombe et sénateur céans est décédé 
au grand regret de tout le public. 

<( Le Sénat a faict faire un service pour le mesme sei- 
gneur a Sainct-Dominique et par une chapelle ardente*. » 

il avait rendu le dernier soupir à Chambéry et son corps 
fut transporté à Hautecombe. Ce fut le dernier prince de 
la famille souveraine dont les restes y furent déposés 
avant la Révolution française, et il esta supposer que sa 
qualité d'abbé plutôt que celle de prince de Savoie motiva 
sa sépulture dans cette nécropole. 

Les regrets exprimés par le Sénat étaient sincères ; 
dom Antoine emportait avec lui l'estime de toutes les 
classes de la société. Les actes officiels ne laissent même 
pas apercevoir l'irrégularité de sa naissance ; il y est 
appelé oncle de Charles-Emmanuel II, beau-frère de la 
duchesse Christine ; le roi de France le traite de très cher 
et très aimé cousin. Compatissant pour toutes les infor- 
tunes, très zélé pour l'honneur de son Dieu, bienfaiteur 
des églises, il s'était attiré le respect et l'amour du clergé 

* De Loche, Hist. de Gré^y. 

* Archives da Sénat, Recueil des registres d* audience. 



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— 394 — 

et du peuple , qui perdirent en lui un protecteur et un 
père * . 

Sa mort laissa vacantes cinq abhayes : 

Celle de Saint-Michel de la Cluse ; 

Celle d'Aulps, dont il était abbé commendataire depuis 
la résignation qu'en fit son frère naturel, dom Gabriel de 
Savoie, en 1645 ; 

Celle d'Hautecomhe ; 

Celle de Saint-Bénigne, dans le diocèse dlvrée ; 

Celle de Caseneuve, dans le diocèse de Saluces. 

La plus importante était, sans contredit, celle de Saint- 
Michel de la Cluse ou de l'Étoile, qui s'élève sur un roc 
escarpé dominant le bourg de Saint- Ambroise, dans la 
vallée de Suse. Fondée au x*^ siècle par un puissant sei- 
gneur d'Auvergne, Hugues de Montboisier dit le Décousu. 
elle subit, avant l'avènement de dom Antoine de Savoie, 
bien des vicissitudes dont la plus grave fut la suppression 
de la communauté de bénédictins qui y résidaient el 
son union à la collégiale de Giaveno, en 1622. Malgré 
cette transformation, il y eut toujours des abbés com- 
mendataires de Saint-Michel de la Cluse * et leur auto- 

^ Besson, Mém. ecclés., p. 318. 

Son portrait, que l'on voit en tôle du Hecueil des buUes concernant 
l'abbaye de Saint-Michel, a été reproduit en réduction, avec ses armoi- 
ries, dans le vol. X des Mém. de IWcad. deSav.. 2^ série. Hist. de la 
Sainte-Chapelle, par M. de Jussieu. 

■ Le dernier abbé avant la Révolution fut le cardinal Gerdil, nommé 
en 1777. Malgré la protection que son talent lui valut, à titre de phi- 
losophe, de la part des révolutionnaires français, les biens de son 
abbaye furent presque tous perdus. En 1817, par suite des libéralités 
de Victor-Emmanuel 1", qui s'en fit 1^ patron . Pie VII y nomma pour 
abbé dom C«'sar Garetti. A sa mort, Joseph Cacherano di Bricherasio 
le remplaça, et, après lui , Charles-Albert y appela les Pères de la 
Charité. (Clarktta, Slaria diplomatica dell'ahbazm di S. Michèle délia 
Chiusa.) 



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— 395 — 

rité coûtinua à s'étendre sur plus de cent cinquante églises 
ou monastères répartis dans trente- sept diocèses d'Italie 
et de France, avec les droits de nomination à ces bénéfices, 
de correction, de visite et autres prérogatives des généraux 
d'ordre*. L'abbé de Saint- Michel ne dépendait d'aucun 
évêque et relevait directement du Saint-Siège. Il avait la 
juridiction épiscopale ordinaire et l'exerçait, à l'aide de 
vicaires généraux, sur tous les bénéfices dépendant de son 
abbaye ; il possédait aussi la juridiction civile et criminelle 
sur un territoire étendu dont le monastère était comme 
le chef-lieu. 

La vaste association bénédictine n'avait point de chef 
unique comme l'institut cistercien. Elle était divisée en 
diverses congrégations, dont (|uelques-unes cherchaient;) 
imiter la règle de cet institut pai* des réunions périodiques 
analogues aux chapitres généraux de Cîteaux. L'abbaye 
de la Cluse était le centie d'une de ces fractions de l'ordre 
bénédictin, et dom Antoine de Savoie avait le titre de 
général, chef d'ordre de Saint-Benoît, supérieur de la con- 
grégation de Saint-Michel de la Cluse. 

Trois ans avant sa mort (1 68.*>\ dom Antoine avait encore 
été nommé doyen de la Sainte-Chapelle de Chambéry ^ 

La plupart des abbay<^s qui le reconnaissaient pour chef 
avaient été possédées av 'it lui par d'autres membres de la 
Maison souveraine : le rdinal Maurice, Eugène-Maurice, 

' Le diocèse de Toulouse .ifermait près de soixante établisseiuents 
religieux dépendant de céttt «bbaye. En Savoie, on en comptait dix, 
repartis dans les (;uatre dio( 'ses de Genève, de Tarentaise, de Mau- 
rien ne et de Grenoble 

■ Besson, p. 318. 

A Ums ces titres ecclésiastiques, il ajoutait ceux de marquis de 
Rive, du nom de sa mère, et comte de Montanar. •Recueil de^ Vulfeu, 
etc.. 1670; Archives du Sénat.) 



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— 396 — 

neveu de ce dernier, et dom Gabriel. Aussi, Victor- 
Amédée II s'efforça de les conserver dans sa famille et 
présenta au Souverain Pontife, pour titulaires de tous ces 
bénéfices, le prince Eugène. Innocent XI répondit avec 
raison que les biens ecclésiastiques n'étaient point la 
récompense de la valeur militaire. Il finit cependant par 
concéder une partie de la demande et conféra les abbayes 
de la Cluse et de Caseneuve à ce jeune prince, qui devint 
ainsi abbé commendataire et presque évêque avant de 
porter Tépée de généralissime, de s'immortaliser par la 
délivrance de Turin et de devenir le premier capitaine de 
son siècle. 

Résidant presque constamment à l'étranger, il aban- 
donna la direction de l'abbaye de Saint-Michel à Ignace 
Carrocio, prévôt de l'église métropolitaine de Turin, qu'il 
revêtit des plus amples pouvoirs. 



(SD 



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CHAPITRE XI 



Marelli, dernier abbé d'Hautecombe avant la Révolution. — Double 
invasion française. — Le Sénat et successivement la Chambre des 
Comptes administrent L'abbaye. 



Aussitôt après le décès de dom Antoine de Savoie, le 
procureur général adressa des réquisitions au Sénat pour 
qu'il chargeât un de ses membres de faire la réduction des 
biens de Tabbaye. 

Jean-Louis Devoley, seigneur de Valfrey, fut désigné. Le 
27 février, accompagné des sieurs Comte, substitut du 
procureur général ; Clerc, commis - greffier criminel, 
« suivis de.leurs scribes et laquais, y^ il partit de Chambéry, 
alla dîner à Aix et, traversant le lac, arriva à cinq heures 
du soir à Hautecombe. 

La délégation procéda à la visite de toutes les propriétés 
et dépendances de Tabbaye, comme nous l'avons vu faire, 
en 1640, à la mort d'Adrien de Saluces. 

Cette opération dura treize jours * . 



' Le procès-verbal en fut dressé à Chambéry, le 22 mars 1688. 

11 y avait alors douze religieux à Hautecombe, dont voici les noms : 
dom Antoine Passier, prieur; dom Catherin Tolombert, sous-prieur; 
dom Claude Drivet, dom Joseph Béart, dom Michel Mon tgellar, dom 
Charles Ârchinon, dom Denis Ârchinon, dom Jean Gojon, dom Louis 
Lalive, dom Danset, dom Bouvier, dom Louis Pegaz. fÂrch. de Cour, 
Àbbazie. ] 



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— 398 — 

Quelques mois après, Jean-Baptiste iMarelli ou Marrelly, 
fils du comte Marelli, conseiller cVÉtat et président général 
des finances de la monarchie, était nommé, quoique jeune 
encore, abbé commendataire d'Hautecombe , par Victor- 
Amédée II. Le premier duc de Savoie avait nommé le pre- 
mier, le dernier des ducs nomma le dernier abbé lom- 
mendataire proprement dit. Heureuse abbaye I si elle 
n*eût suivi, dés lors, une marche inverse de celle delà 
dynastie de Savoie, et si déchue sous la période ducale, 
elle eût pu refleurir avec l'avénenient des rois de Sardai- 
gne. 

La présentation de Jean-Baptisi Marelli fut confirmée 
par les bulles de provision du 7 eptembre 1688, et, le 
8 décembre suivant, le nouvel al é recevait ses patentes 
de sénateur*. 

il était alors étudiant à Turin. Son entrée au Sénat avait 
été subordonnée, par le souverain lui-même, à la condi- 
tion d'être gradué et d'être reconnu capable d'exercer les 
fonctions de magistrat. Aussi, celte compagnie n'éleva 
aucune opposition à l'entérinement de ses patentes de 
sénateur, et la prise de possession du siège ne s'effectua 
que le 3 juin 169"/, le titulaire gardant toutefois le rang 
(jue lui assignait la date de sa nomination. 

L'antique abbaye d'Hautecombe n'avait jeté aucun éclat 
sous la longue prélature de dom Antoine, comme nous 
avons pu le constater. Sous son successeur, elle ne se 
révéla que par les pensions que l'on tira sur elle en faveur 
d'étrangers, par un désarroi intérieur toujours plus grand 
à la suite des guerres et de la double occupation française, 
enfin par les conflits entre la communauté et l'abbé com- 
mendataire. Cette déplorable agonie de cette maison reli- 



* Voir Documents, n* 57. 



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— 399 — 

gieuse amena le Sénat de Savoie à s'en faire l'administra- 
teur, ainsi que nous le verrons. 

Le même jour où Innocent XI signait les bulles de colla- 
tion de Tabbaye , il en octroyait trois autres en faveur de 
divers membres de la, famille Marelli. En vertu de ces 
bulles, une allocation annuelle de 475 ducatons, à prendre 
sur les revenus d'Hautecombe *, leur était assignée. Il est 
probable qu'ils ne les touchèrent pas régulièrement, car, 
moins de deux ans après (fin d'août 1690), Tabbé com- 
mendataire était privé des revenus de son bénéfice. C'était 
la conséquence de l'explosion de la haine de l'Europe 
contre Louis XIV, haine qui avait confédéré à Augsbourg 
un grand nombre de souverains, auxquels se joignit Victor- 
Araédée II. La Savoie fut bientôt envahie ; le 12 août 1690, 
Chambéry ouvrait ses portes au marquis de Saint-Ruth, 
commandant les troupes françaises chargées d'occuper la 
Savoie, et, le 22 décembre, la prise de Montmélian en 
achevait la conquête. Il fallut ensuite régler la question de 
l'impôt prélevé sur la province par l'armée ennemie. La 
répartition s'en fit chez l'ofiicial du décanat ; tous les ordres 
lie l'État durent payer leur quote part : le clergé, malgré 
ses privilèges, s'exécuta sans faire de difficultés'; Haute- 
combe dut y contribuer- pour une certaine quotité. 

Après six années de guerres ruineuses, la paix est signée 
à Turin et, le 28 septembre 1696, la Savoie est rendue a 
son souverain, à l'exception de Montmélian. 

La France s'était épuisée à vaincre. L'accalmie qui suivit 

' Environ 3,350 fr. Ces pensions étaient ainsi réparties : 
1* 125 ducatons en faveur de noble Charles-Barjhélemy Marelli ; 
2' 125 ducatons en faveur de noble Marie-Thomas Marelli ; 
8* Une pension en faveur de noble seigneur Antoine - Philippe 
Marelli. {Recueil des Édits, etc.; registre de 1687 à 1689.) 
' BuRNiERt HisL du Sénat de Savoie, t. II, p. 98* 



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— 400 — 

la paix de Ryswick permit d'observer la misère du peuple, 
les exigences croissantes du budget et l'organisation défec- 
tueuse des revenus publics *. Il fallut veiller plus exacte- 
ment à la perception des impôts, et Tabbaye dut payer les 
décimes affectés aux biens qu'elle possédait en France. 
I/abbé Marelli s'y opposa, adressa diverses lettres au 
comte de Vernon, et, en 1699, un long mémoire fut trans- 
mis au marquis de Ferrero, ambassadeur de Victor- 
Amédée prés du roi de France, pour établir les droits de 
l'abbaye à l'exemption des décimes sur ses biens. 

Cet écrit nous fait connaître les démarches faites plus 
d'uD siècle auparavant pour obtenir une semblable immu- 
nité et contient plusieurs détails intéressants sur l'ensemble 
des propriétés de l'abbaye, situées en France. 

« Pour establir le fondement de cette demande, y est-il 
dit, on représente que Charles IX, roy de France, ayant 
obtenu du pape Grégoire XIII la liberté d'aliéner du tem- 
porel des églises de France, jusqu'à la somme de trente 
mille écus de rente, par bulle du 18 juillet 1560, et 
qu'ayant voulu mettre à exécution le contenu de cette 
bulle, les commissaires nommés à cet effet taxèrent in- 
différemment tous les bénéfices et, en conséquence, les 
biens situés en Dauphiné, dépendant de l'abbaye d'Hau- 
tecombe en Savoye, sur quoy le duc de Savoye pour Tors 
régnant recourut au roy duquel il obtint une patente du 
5 décembre 1563, portant déclaration que le roy ne pré- 
tendrait pas qu'on touchât quoy que ce soit aux biens 
situés dans son royaume, dépendant des bénéfices de la 
collation dudit duc. » 

« Le 26 aoust 1565, messire Alphonse Delbene, abbé 
d'Hautecombe , obtint du même roy Charles IX une 

^ Hsimi Martih , Hisi, de Fromce. 



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— 401 — 

patente portant inhibition de ne point le troubler ny mo- 
lester sur les biens qu'il possédait en Dauphiné et de luy 
restituer ce qu'on aurait exigé de lui. Cette patente fut 
confirmée par une autre, accordée au susdit Delbene, par 
Henri III, le tl juillet i:i78. » 

Aujourd'hui, on demande une nouvelle confirmation de 
ces immunités. On avoue (|ue, depuis lors, les dîmes impo- 
sées sur les biens situés en France, ont été payées; mais 
c'était par erreur et dans l'ignorance du droit d'exemption. 

Delbene était mort (juelque temps après « Tarrêt par 
décret, émané du Parlement de Grenoble, » qui réglait 
cette question ; après lui, l'abbaye fut, pendant vingt an- 
nées, sous un économe qui ne s'avisa pas de recourir au 
roi pour ce sujet, non plus que l'abbé d'aujourd'hui qui, 
n'ayant été pourvu de l'abbaye (fu'un an avant la guerre, n'a 
pu conséquemment en jouir et en recouvrer les titres que 
depuis peu. 

C'est une grâce déjà accordée dont on demande la con- 
firmation « à un monanpie (jui surpasse en vertu tous 
ses prédécesseurs et qui ne voudra pas lévoquer leur 
bienfait. » 

Et cette grâce est fcmdée sur la justice, car : 

1° Une partie des biens situés en France est dans le 
Bugey. Or, dans le traité d'échange du Bugey contre le 
marquisat de Salures, fait à Lyon, il fut stipulé que les 
Savoyards jouiraient de tous les privilèges dont ils avaient 
joui auparavant. On ne peut donc aggraver leur position 
antérieure. 

2^ Aucun décime ne peut être imposé sur les béné- 
fices qui ne sont point en France ; or, le bénéfice d'Haute- 
combe est hors des États du roi et rabl)aye « n'a ni prieuré 
ni bénéfice simple en France, mais seulement des ruraux 

•i6 



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— 402 — 

et des censés, » sur lesquels les décimes ne tombent pas. 

3" Les revenus que Tabbaye possède en France, dans la 
province du Dauphiné et dans celle du Bugey, ne sont pas 
de Tancien domaine de l'Église, mais un bien donné à 
titre onéreux par deux seigneurs de la Serra, qui se firent 
religieux à Hautecombe. Ils imposèrent à Tabbaye, à cause 
de ces biens, de grands services et des fondations qui 
cesseront si Ton est obligé de payer lesdites dîmes qui 
absorbent à peu près le revenu. Si l'on souhaite de voir 
les titres, on offre d'en donner des copies authentiques. 

4^ L'ensemble des revenus que l'abbaye retire aujour- 
d'hui de France ne dépasse pas 1,500 francs, sur lesquels 
les curés des paroisses où se trouvent les biens de l'ab- 
baye demandent leur portion congrue, qui leur a été 
accordée par les dernières ordonnances de S. M. et que 
l'on ne peut leur refuser ; il s'ensuivra que tous les revenus 
des biens de l'abbaye situés en France seront absorbés 
tant par les dîmes que par les portions congrues. Si S. M. 
confirme l'exemption des dîmes , on offrira aux curés les 
100 écus annuels, suivant l'ordonnance, pour leur portion 
congrue ; mais, au cas contraire, on sera contraint de leur 
relâcher les dîmes qu'on perçoit sur leurs paroisses, qui 
n'égalent pas ces 100 écus. 

Enfin, l'abbaye est dans un pitoyable état, la plupart des 
titres se sont égarés dans la guerre passée * . 

Nous ne savons quel fut le résultat de ces réclamations. 
Bientôt la guerre allait de nouveau mettre aux prises la 
France et la Savoie, et il est à croire que, par droit de guerre 
ou par raison d'État, il n'y fut point fait droit. 

L'immense conflit européen, provoijué par la succes- 

' Archives de Cour, Abbazie, nuizzo IL 



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— 40S — 

sion au trône d*Espagae, ouvre le xviir siècle. Victor- 
Amédée, placé sous la tutelle du grand roi depuis le traité 
de Turin (29 août 1696), se décide à secouer le joug et 
embrasse le parti de Tempereur. Louis xrv prend Toffen- 
sive et, en septembre 1703, le maréchal de Tessé en- 
vahit la Savoie. Dégarnie de troupes, cette province ne 
pouvait résister et fut conquise en douze jours. Montmélian 
seul résista jusqu'au 17 décembre 1705 *. Ce fut pendant 
les dix années de luttes et de calamités publiques qui suivi- 
rent qu'eurent lieu rhéroique défense de Turin, la victoire 
du 7 septembre 1706, où Victor-Amédée , aidé du prince 
Eugène, culbuta Tarmée française commandée par La Feuil- 
lade et reconquit en peu de temps la plupart des villes dn 
Piémont. On sait que, la veille de la grande bataille perdue 
par les Français, le duc de Savoie se rendit sur un point 
élevé de la colline qui s'élève près de Turin pour y observer 
la situation respective des armées et qu'il fit vœu de con- 
struire un temple à la mère de Dieu s'il était vainqueur. 
Sur le belvédère de Superga (super erga), qui n'a peut-être 
pas son pareil pour l'étendue et la variété du panorama 
que l'œil peut y découvrir, s'éleva bientôt une basilique qui 
devint la nécropole des rois de Sardaigne, comme Haute- 
combe avait été celle des comtes de Savoie -. Tous nos rois 
y furent ensevelis, à l'exception de Charles-Emmanuel IV, 
mort à Rome et déposé dans l'église des Jésuites sur le mont 
Ouirinal, et de Charles-Félix, inhumé à Hautecombe \ 



' BuRNUER, Histoire du Sénat de Savoie, t. II. 

* L'année suivante, Victor-Amédée ordonna qu'une procession gé- 
nérale aurait lieu tous les ans le 8 septembre , jour anniversaire de la 
délivrance de Turin. Cette cérémonie, à laquelle toute la magistrature 
assistait en robe rouge, n a été abolie en Savoie que depuis l'annt^xion. 

" Les souverains qui reposent à Superga sont : 



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— 404 — 

Malgré les siiccrs de Victor-Amédée, la Savoie ne lui 
fut reîidue qirnprès le traité d'Utrechl (i 1 avril 1713) ; il en 
prit possession oiViciellement le o juin suivant. Cette pro- 
vince avait horriblement soulFert pendant les dix années qui 
venaient de s'écouler. J.es deux armées françaises, com- 
mandées |)ar La Feuillade et d'Angervilliers, répandaient 
partout la terreur, commettaient toutes sortes d'excès par 
voie de ré(]uisition ou [)ar le pillage. Aussi, malgré les 
elVorts du Sénat et de lu Cliambre des Comptes, cette triste 
é[)oque n'a de c()nq)aralde (jue les plus sombres jours de 
1793'. 

La retraite irHautecombe ne fut pas épargnée par ces 
deux invasions. La première eut pour effet de priver Tabbé 
commendataire de ses revenus saisis par les Français, et, 
depuis lors, le désarroi fut tel dans la gestion du bénéfice, 
(pie bientôt le Sénat se crut autorisé, comme gardien des 
biens du patronage de S. A., à prendre en main son admi- 
nistration. 

En effet, le fi avril 1700, le procureur général Pavier 

Victor-Ainédée II , mort le 31 octobre 1732, vers les dix heures du 
soir. (Billets royaux, aux archives du Sénat.) 

Cliarles-Euiinanuel III, luort le 'iO février 1773, porté à Superga le 
:?5 même mois. 

Victor-Amédée III, mort le 16 octobre 1796. 

Victor-Emmanuel I". mort le 10 janvier 1824. 

Charles-Albert, mort le 28 juillet 1849, à trois heures et demie du 
.soir, à Oporto, déposé à Superga le 14 octobre suivant. 

Suivarit une pieuse coutume, le corps du dernier roi défunt resl4î 
placé sur une espèce de mausolée qui s'élève au centre des galeries 
mortuaires, jusqu'à ce que son successeur vienne le remplacer. Son 
corps est alors déposé, pimr y demeurer définitivement, dans une des 
nombreuses niches horizontale.s , véritables locuU des catacombes ro- 
maines, dont sont re\étu8 les murs des souterrains de la basilique. 

' RrRNiER, op. cit. 



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— 405 — 

remontre au Sénat que, vu le mauvais étal des bâtiments de 
Tabbaye , les orages et les pluies violeiiles qui leur ont 
causé récemment de grands dégâts , il est le cas de 
donner commission à un sénateur d'en faire la visite 
avec lui. Le 2i du même mois , siu* semblable remon- 
trance, le procureur général est autorisé à faire saisir les 
revenus entre les mains des fermiers, malgré les droits 
de l'abbé Marelli et du marquis d'Arrooourt ou de Rau- 
court qui se partageaient ces revenus. i>. dernier avait été 
gratitié d'une pension sur Hautecombe, de 20') écus d'or, 
par bulles du 1 8 avril 1 6o5 * . 

En exécution de l'ordonnance sénatoriale du 22 avril, 
le procureur général et le sénateur Dufresney, accompa- 
gnés de spectable Pointet, secrétiiire du Sénat, de révérend 
AIdrat Didier, représentant de l'abbé Marelli et chanoine 
de la Sainte-Chapelle, du fermier général de l'abbaye, 
speclable Vibert, montent à cheval, suivis de deux scribes 
et de deux experts, et tous se dirigent sur Méry, le 'M mai 
1700. Arrivés à la maison de ral)baye, ils constatent l'ur- 
gence de différentes réparations et la ruine totale de latoui* 
depuis une huitaine d'armées. Quant aux revenus, ils con- 
sistent en vignes et rentes féodales, le tout affermé à raison 
de 2,200 florins par année. 

Delà, ils prennent le chemin d'Aix et, après avoir dépassé 
cette ville, ils se transportent au-dessus du village de Saint- 
Simon, où étaient la grange d'Aix, dépendant de l'abbaye 
d'Hautecombe, et une maison « peu distante d'icelle jointe 
à une chapelle sous le vorable de Saint-Barthélémy, dé- 
pendant du prieuré de Saint-Innocent, iceluy annexe d'Hau- 
tecombe. » 

* Recueil des Édiis, 



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— 406 — 

Cette grauge n'était plus qu'une masure. Elle avait été 
détruite en 1689 par un coup de vent qui l'abattit. Sa 
reconstruction est reconnue absolument nécessaire pour 
retirer les récoltes qui sont considérables, car l'exploitation 
comprend plus de 100 journaux de terres en cultures et 
en prés, que le fermier général est obligé de sous-louer 
à des particuliers, faute de bâtiments. Aussi sont-elles 
épuisées. 

Après avoir pris acte de l'état des autres bâtiments, s'être 
informée des matériaux nécessaires pour les reconstruc- 
tions et réparations, avoir reçu du fermier la déclaration 
que les revenus de cette ferme seraient encore de 1 ,600 
florins, sur quoi il faut distraire 9 veissels et un quart de 
froment dus au chapitre d'Aix, la délégation continue son 
excursion et arrive à Saint-Innocent sur le soir. 

Le lendemain 1*^^ juin, elle apprend de deux religieux et 
du sous-fermier Tyrard, qui habitaient le prieuré de Saint- 
Innocent, que cet établissement reçoit du fermier 1 ,600 
florins en argent ; que, de plus, il jouit de 150 veissels de 
froment et de 4 tonneaux de vin, provenant soit du droit 
de dîme sur le blé et le vin à Saint-Innocent et à Montfal- 
con, soit des terres, prés, vignes et fiefs du prieuré. La 
plupart des bâtiments seraient détruits sans les soins et la 
vigilance des religieux qui les habitent. 

Salière, où la délégation se rend dans l'aprés-midi, <(a 
son grand édifice ruiné pour les trois parts » depuis long- 
temps, car on y voit de gros noyers qui ont poussé dans 
les décombres. Les revenus en sont le produit des vignes 
ascencées, 310 florins et 9 douzaines de lavarets par 
année. 

La caravane traverse le lac et rejoint Hautecx)mbe sur le 
soir. Le lendemain, on procède à la visite du monastère. 
De nombreuses réparations y avaient été opérées depuis 



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— 407 — 

la visite de 4640, mais elles n'avaient pas toujours été heu- 
reusement dirigées. Les visiteurs d'aujourd'hui sont tout 
d'abord frappés de la mauvaise installation des chambres du 
dortoir, situées au-dedans du cloître ; elles sont tellement 
petites et mal éclairées que, malgré leur récente construc- 
tion, elles sont inhabitables pour les religieux. 

Quant aux bâtiments séparés du corps principal de l'ab- 
baye, le rapport des experts constate qu'ils sont en général 
dans de si mauvaises conditions, qu'il serait le cas d'en 
abattre de suite plusieurs et de se servir de leurs maté- 
riaux pour réparer ceux qui seraient reconnus indispen- 
sables, car, si Ton tarde encore, il ne sera plus temps. 

La tuilerie de Porthoud a été incendiée, il y a quinze 
ans, et, malgré son utilité, elle est restée en ruines. 

Le revenu des différentes propriétés de l'abbaye à Hau- 
tecombe, à Saint-Gilles, à Pomboz, à Verezin, ferme située 
au-dessus de Lucey et dépendant directement de Pomboz, 
est évalué 1,900 florins, non compris la part destinée à 
l'aumône habituelle qui se fait au monastère *, et il pro- 
vient des vignes, prés, cultures, bois, pêche, dîmes et 
rentes appartenant à l'abbaye. 

Avant le départ de la délégation, le prieur d'Hautecombe, 
dom Devidonne Devilly, h fermier général, le sous-fer- 
mier de Saint-Innocent, et Curtillet, sous-fermier des biens 
d'Hautecombe, de Saint-Gilles et de Pomboz, se présenté- 

* Les aumônes se faisaient depuis la fête de tous les Saints jusqu'à 
celle de saint Jean, tant à Hautecombe qu'à Pomboz, Porthoud et 
Lavours. On donnait à chaque pauvre un pain d'une demi-livre au 
moins, et aux étrangers, du pain et du vin. (Mémoires de Pane Albo.) 

Une porte, qui existe encore à Hautecombe dans l'ancien mur de 
clôture au nord de l'abbaye, a conservé le nom de Porte de l'Aumône. 
On y voit, dans la partie supérieure, les armoiries d'un abbé. 



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— 408 — 

reiit devant le procureur général et le prièrent de donner 
acte au Sénat des réparations qu'ils avaient faites aux divers 
bâtiments qui les concernaient respectivement el dont 
(|uel(|ues-unes n'étaient point encore payées. Le procureur 
général déféra à leur demande. 

Toutes les opérations de la commission étant terminées, 
les religieux firent observer qu'une salle servant autrefois 
de réfectoire avait été transformée en tinage et que, pen- 
dant les vendanges, les vignerons y introduisaient des 
fenmies, contrairement à la clôture du lieu, ce qui peut 
interrompre les religieux dans leurs exercices ; qu'il serait 
fort à propos d'ordonner le changement de cette instal- 
lation. Il leur fut promis que ces représentations seraient 
|K)rtées au Séiiat. 

Après midi, les commissaires remontent à cheval, gra- 
vissent la rampe de la montagne à l'ouest de l'abbaye et 
aboutissent à Bourdeau, où ils recherchent en vain un 
moulin ayant appartenu à Hautecombe. Depuis bien des 
années, les albergataires l'ont laissé périr, il n'en reste 
qu'une masure et une meule*. 

Le soir (4 juin 1700), ils rentrèrent à Chambéry, après 
avoir vaqué cinq jours entiers*. 

Ainsi, la riche et opulente abbaye s'écroulait de toutes 
• parts. Les réparations ordonnées par la régente Christine, 
de 1042 à 1050, les soins de dom Antoine pour maintenir 
les droits de ses bénéfices, n'en avaient point arrêté h dé- 
cadence. L'abbé Marelli, probablement effrayé des dépen- 

' A la suite des recherches faites, en 1789, dans l'intérieur du mo- 
nastère, le grand-père de l'auteur, Claude Blanchard, dont il a déjà 
H6 parlé , retrouva trois titres concernant les moulins de Bourdeau 
et remontant aux années 1271, 1276 et 1315. 

• Archives du Sénat, papiers divers. 



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— 409 — 

ses et des embarras qu'aurait entraînés une restauration 
sérieuse, maltraité du reste par la dernière invasion, ne 
semblait point s'inquiéter de voir tomber une à une les 
murailles du monastère, et, au lieu d'accompagner la dé- 
légation du Sénat, il s'y faisait représenter par un cha- 
noine de la Sainte-Chapelle. 

Du reste, la déplorable situation que nous venons 
d'exposer était pressentie par le procureur général. Avant 
même d'avoir procédé à cette visite, il se faisait autoriser 
par le Sénat à saisir les revenus pour les employer aux 
réparations des bâtiments, comme nous l'avons vu plus 
haut ^ Le 1" juillet suivant, la reconstruction de la grange 
d'Aix est adjugée à révérend AIdrat Didier, pour le prix de 
900 florins, et, un an après, à pareil jour (1" juillet 1701), 
la restauration des appartements de l'abbé, àHautecombe, 
est confiée h Antoine Pesina, de Côme, dans des enchères 
qui eurent Jieu en présence du procureur général, du 
sénateur -commissaire, de l'abbé commendataire et de 
révérend AIdrat Didier, se portant caution de Pesina '. 

I/ingérence du Sénat ne s'arrêta pas là. Se considérant 
comme administrateur de l'abbaye dans les plus larges 
limites, et informé d(* la mauvaise gestion de ses revenus, 
il crut devoir, quatre ans plus tard, autoriser le procureur 
général à affermer, aux enchères publiques, tous les biens 



' Tous les revenus de l'abbaye , tant en France qu'en Savoie, 
avaient été affermés par l'abbé Marelli, en 1697, pour le prix de 
19,00) florins par an et pour une durée de six années. 

Les fermiers furent dessaisis de la sixième année par décret du Sénat, 
et les commissaires de celte compagnie leur firent un rabais de 13,566 
florins sur les cinq autres années. Le fermage avait été probablement 
enflé, car , à la mort de dom Antoine, il n'était que de 16,400 flor. 
(Archives de Cour, Abbazie, mazzo IL) 

' Archives du Sénat, armoire n* 6. 



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— 440 — 

f^t revenus de cette maison religieuse, situés dans son res- 
sort, l/abbé-sénateur Marelli n'y fit point opposition. Par 
son arrêt du 13 juillet 1704, rendu sous la domination 
française*, cette compagnie commit le sénateur Denis 
pour présider les enchères, déclara que les nouveaux fer- 
miers payeraient leurs prix suivant ce qui serait ultérieure- 
ment ordonné et resteraient chargés des aumônes ordi- 
naires et extraordinaires. 

Les enchères eurent lieu le 18 juillet, dans la maison 
du sénateur-commissaire, ta Chambérj', au milieu dun 
grand concours. Toutes les propriétés de l'abbaye, moins 
celles d'Hautecombe, de Pomboz et de Saint-Gilles, furent 
adjugées à de nouveaux fermiers, à des prix quelque peu 
supérieurs aux précédents. 

Cette manière de procéder, bien qu'elle émanât de la 
haute r.our de Justice de Savoie, n'en côtoyait pas moins 
l'illégalité. Les anciens fermiers avaient passé des contrats 
réguliers avec l'abbé commendataire peu d'années aupara- 
vant; ils avaient donné à leur bailleur, à titre d'épingles, 
certaines sommes qui allaient être perdues. Aussi se pour- 
vurent-ils au Sénat pour demander une indemnité , et le 
sénateur Denis fut chargé « d'ouïr et régler les parties, 
sommairement, nonobstant opposition ni appellation quel- 
conque. » Peu de jours après, ces arrangements eurent 
lieu, soit en maintenant les anciens fermiers , ^oit autre- 
ment; de nouvelles conventions furent passées, et toutes 
ces opérations, consacrant de plus en plus l'autorité du 
Sénat sur l'abbaye, furent terminées le 13 août 1704. Il 
n'y eut que la ferme d'Hautecombe, Pomboz et Saint-Gilles 
qui ne furent point adjugés, le procureur général ne l'ayant 

' Cette cinquième occupation française dura de 1703 à 1713. 



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— 4n — 

pas jugé opportun à cause du petit uombre d'enchéris- 
seurs * . 

Depuis lors, le Sénat conserva la haute administration du 
bénéfice d'Hautecombe, dont Tabbé commendataire était 
le principal pensionnaire. Il s'en occupa avec vigilance, 
car, deux ans après, dom Masson, sous-prieur et procu- 
reur du monastère, écrivait au sieur Pointet, secrétaire du 
Sénat : 

« Je vous suis très redevable pour toute la communauté 
et moi en particulier, des soins et des peines que vous 
prenez pour cette auguste abbaye, la plus illustre de notre 
Ordre et la plus abandonnée. Cependant, ce que Saint- 
Denys est en France parmi les Bénédictins , Hautecombe 
Test en Savoie pour Tordre de Citeaux. J'ai vu ces endroits, 
et la différence que j'y découvre me fait gémir qu'on ait 
si peu de désir de i*emettre cette abbaye dans son ancien 
lustre. Cependant, les antiquités se perdent, une ruine en 
appelle une autre, et, dans peu, Hautecombe ne sera 
plus*. » 

En 1714, Etienne Pacoret fut nommé régisseur de l'ab- 
baye, tant pour la récolte des fruits que pour avertir le Sénat 
des besoins du monastère et des réparations à faire aux 
bâtiments. 

Mais, dans les premiers jours de 1717, la Chambre des 
Comptes allait être substituée au Sénat dans cette adminis- 
tration. Victor-Amédée II, d'un esprit centralisateur et au- 
loritaire, s'occupait minutieusement des affaires de son 
gouvernement. Il écrivit au Sénat, le 2 janvier, une longue 
lettre dans laquelle il s'étonne que le Sénat se soit'occupé 

* Archives du Sénat, armoire m 6. 

' Pnd. — BuRNiEB. Hisi. du Sénai de Savoie, t. II, p. 106. 



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— 412 — 

de l'administration des biens d'Hautecombe , ait opéré la 
rédnction des bénéfices vacants, et ordonne que la Cham- 
bre des Comptes fasse prendre un état exact des lépara- 
tions faites à Tabbaye « si fort négligée par Tabbé Marelli, » 
qu'elle fasse dresser un compte de toutes les entreprises 
données à forfait, de tous les revenus de l'abbaye qui ont 
été saisis en divers temps, soit pour la réparer, soit pour 
payer les pensions, et de joindre à ce compte un rapport 
sur sa situation actuelle. 

Le roi de Sicile * déclare agir ainsi pour se conformer aux 
édits de Charles III, du 10 septembre 1522 ; d'Emmanuel- 
Philibert, du 6 octobre 1 560 ; de Madame Royale, sa mère, 
du 7 août 1679; voulant laisser le pouvoir judiciaire seul 
au Sénat et attribuer « le pouvoir économique » à la 
Chambre des Comptes. Quelques jours après, il prescrit 
au Sénat de faire procéder à une recherche exacte, dans les 
archives de l'État, de tous les titres et papiers concernant 
l'abbaye, de les unir méthodiquement, de les remettre en- 
suite à la personne qui sera désignée par la Chambre des 
Comptes et qui en fera l'usage qu'elle appréciera ^ 

C'est à la suite de ces ordres que fut dressé un état som- 
maire des produits du bénéfice d'Hautecombe depuis le 24 
février 1688. Outre les renseignements que nous y avons 
' déjà puisés, il résulte encore que, de 1703 à 1710, les 
revenus de l'abbaye furent réduits, sous la régie de l'abbé 
commendataire, h 10,800 florins par année; qu'en 1711. 
par arrêt du Sénat du 4 août, l'abbé fut dessaisi des 

* On se rappelle qu'avant d'être roi de Sardaigne, Victor-Amédée II 
fut roi de Sicile de 1713 à 1718. 

* BiHetro^al du 23 janvier 1717. (Archives du Sénat, Recueil des 
billets royaux.) 



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— 413 — 

revenus de Savoie et qull ne lui resta que ceux de Laveurs 
et de Màcon, s'élevant annuellement à 1,600 florins *. 

Les titres existant aux archives du Sénat furent trans- 
portés dans celles de la Chambre des Comptes •. L'inven- 
taire qui en fut dressé nous fait connaître les innombra- 
bles procès soutenus par l'abbaye depuis sa longue 
vacance de 1640 à 1655 ; il nous apprend encore que les 
titres existant à Hautecombe, en 1644, avaient été inven- 
toriés à cette époque par François Roche , secrétaire du 
Sénat, et Antoine Bourgeois, clerc-juré en la Chambre des 
Comptes. Malheureusement, cet inventaire n'est qu'indiqué 
et nous n'avons pu le retrouver. 

^ Archives de Cour. 

* La remise de ces titres eut lieu le 25 mars 1717. (Archives du 
Sénat.) 



(^ 



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CHAPITRE XI[ 



Nombreuses discussions entre l'abbé conimendataire et les religieux. 
— Bref d'Alexandre VII. — Extrême abaissement de la commu- 
nauté. — L'abbé de Tamié, vicaire-f?énéral de l'ordre de Cîteaux en 
Savoie. 



Les monastères créés pour faciliter, par la vie en com- 
mun, la pratique des vertus chrétiennes, avaient reçu de la 
commende une atteinte tellement profonde, qu'ils ne purent 
jamais se relever. Nous avons déjà signalé quelques-unes 
dés funestes conséquences de cette institution ; elles se 
multiplièrent avec le cours des siècles et le mal empirait. 
L*une des plus déplorables, qui mettait en lutte, par sa 
nature même, Tabbé commendataire et la communauté 
régulière, consistait dans le règlement des pensions et la 
détermination du nombre des religieux. 

Nous avons vu qu'en 1385, Tabbé de Clairvaux avait 
constaté, dans sa carte de visite, que le nombre de moines 
vivant à Hautecombe était de vingt-quatre, et celui des 
moines de Saint-Innocent, de quatre. Un accord privé, passé 
entre Tabbé commendataire et la communauté, le 5 mai 
1608, modifia cet état de choses et, en même temps, régla 
l'entretien des religieux, les prestations à fournir et les 
charges respectives de l'abbé et de la communauté. Le 
nombre de vingt-quatre fut rarement et peut-être jamais 
atteint depuis cette époque ; et, en 1698, par suite de 



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— 416 — 

de conventions intervenues entre Marelli et les religieux, il 
fut réduit à dix-sept*. En 1706, il n'y avait plus à Haute- 
combe que dix religieux-, et ce nombre continua à se. 
réduire, comme nous le verrons. 

La décadence de la communauté marchait donc d'un pas 
rapide, el l'abbé commendataire n'avait grand souci de la 
voir refleurir. Il habitait Chambéry ou le Piémont et s'in- 
quiétait peu de la vie intérieure du monastère. Au point 
de vue de ses intérêts matériels, il devait même désirer sou 
dépérissement ; moins il y aurait de moines, moins nom- 
breuses seraient les prébendes à fournir. Il est vrai qu'aux 
termes des règlements, les prébendes, une fois lixées, 
devaient être acquittées, indépendamment du nombre réel 
des religieux ; mais, en pratique, elles ne se payaient que 
proportionnellement au nombre de religieux existant effec- 
tivement dans le monastère. 

Les mêmes motifs devaient engager l'abbé commenda- 
taire à ne point réparor ni réédifier les bâtiments en ruines, 
afin d'en éloigner les religieux actuels et de décourager 
les recrues. Ainsi, à ce double point de vue, il y avait 
opposition entre lui et la communauté ; il était directe- 
ment intéressé à la décadence de la vie monastique de son 
abbaye. Telles sont les conséquences aussi étranges que 

^ L'accord de 1608 fut enregistré au Sénat, sur la demande de la 
communauté, en 1646. Celui de 1698 fut passé, à Chambéry, devant 
M* Verdet, notaire, et se trouve au greffe du tribunal , section du 
tabellion, vol. I" de 1698, f* 245. 

• Voici leurs noms : Gratien, prieur; Béard, Lalive, Bouvier, Pegaz. 
Deperès, Masson, Riondet, Mathieu, frère Bourgeois. 

Le procureur Deperès réclamait pour eux treize pensions, en compre- 
nant les pensions doubles du prieur et d'un autre religieux, plus celles 
des étrangers. Quelques-unes étaient contestées par l'abbé. (Archives 
du Sénat, armoire n** 6.) 



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— 417 — 

déplorables de la commende : Tabbé ou père de la commu- 
nauté laissant diminuer le nombre de ses enfants pour ne 
point les nourrir. 

Aussi, des tiraillements à cette occasion surgirent plus 
d'une fois. 

Un conflit d'une autre nature troubla longtemps Tabbaye 
d'Hautecombe et ne fut apaisé pour ainsi dire qu'avec la 
suppression de Tabbé commendataire. Il s'éleva à* propos 
de la réception des novices et de la nomination aux fonc- 
tions de la communauté. Nous avons exposé plus haut ^ la 
différence des règles adoptées en France et en Savoie rela- 
tivement aux pouvoirs de direction et de juridiction de 
l'abbé commendataire. Le prieur claustral d'Hautecombe, à 
l'époque dont nous parlons, était nommé par son supérieur 
'régulier direct, l'abbé de Clairvaux* ; les novices, après 
avoir rempli les conditions requises, étaient reçus dans la 
communauté par le prieur ; et ce dernier avait seul le droit 
de nommer aux divers emplois de la communauté, tant à 
Hautecombe qu'à Saint-Innocent. 

Néanmoins, pendant la vacance de l'abbaye, la duchesse 
Christine avait écrit au prieur, le 13 janvier 1651, pour 
quil reçût un religieux. Son fils Charles-Emmanuel avait 
nommé le prieur de Saint-Innocent « en vertu de son droit 
de patronage et de nomination à toutes les charges et 
fonctions de l'abbaye pendant la vacance, » et cette nomi- 
nation avait été confirmée plus tard par dom Antoine de 
Savoie. 



^ IIP partie, chap. i". 

• On se rappelle que les cinq premières abbayes de l'Ordre, c'est-à- 
dire celles de Gîteaax, Pontigny, Clairvaux, la Ferté et Morimond, ne 
tombèrent point canoniquement en commende et n'eurent quelques 
abbés commendataires que par subterfuge. 

n 



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— 448 — 

Quand ce dernier fut installé à Hautecombe, s'attri- 
buant, comme chef d'ordre, plus d'autorité qu'un simple 
abbé commendataire , il fit divers actes de juridiction et, 
entre autres, il nomma, en 1681 , Guillaume Gojon et Louis 
Lalève*, religieux à Hautecombe. 

L'abbé Marelli crut devoir suivre ces précédents. Après 
avoir fait enregistrer ces nominations par le Sénat, en 
1703, il s'en autorisa pour nommer aux fonctions de 
sacristain, soit à Hautecombe, soit à Saint-Innocent. La 
communauté s'y étant opposé, on transigea, et, le 15 juillet 
1709, il fut convenu que, une place de religieux venant à 
vaquer, l'abbé nommerait , dans les quatre mois qui sui- 
vraient, un autre religieux dont la piété et la capacité 
seraient établies. Si le religieux nommé ne remplissait 
point ces conditions et qu'il fut refusé, l'abbé devrait en* 
présenter un second, et, dans le cas où ils seraient en de- 
meure de le faire , les prieur et religieux pourraient y 
pourvoir. Quant aux sacristains d'Hautecombe et de Saint- 
Innocent, le premier serait nommé par les prieur et reli- 
gieux, le second par Tabbé *. 

En conformité de cette transaction, l'année suivante 
(4 janvier 1710) Tabbé d'Hautecombe nomma sacristain de 
Saint-Innocent le procureur d'Hautecombe, dom Anthelme 
Deperés *, et plus tard dom Gojon, en 1718, et dom Phili- 
bert Guichon, en 1720. 

Yoici comment il s'exprimait dans les lettres de provi- 
sion de ce dernier : 

^ Ce dernier était de Lyon. 

* Transaction passée à Chambéry deyanl M* Chambon, notaire. 
(Tabellion 1709, IV vol., f 132.) 

• Dom Louis Gros était alors prieur d'Hautecombe. En 1713, révé- 
rend Méjat était vicaire perpétuel de Saint-Innocent, et dom Louis 
Pegaz, sous-prieur d'Hautecombe. (Archives du Sénat.) 



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— 449 — 

^ Nous, Jean-Baptiste Marelli, conseiller du Roy, séna- 
teur au souverain Sénat de Savoye et abbé comraendataire 
de Notre-Dame d' Autecombe , étant deûment informé de 
la capacité, bonnes mœurs et vie exemplaire de Révérend 
dom Philibert Guichon, religieux profez de notre abbaye 
d'Autecombe , en vertu du droit de patronage à nous 
confié par le Roy en qualité d'abbé de laditte abbaye, — 
Nous avons nommé, créé et étably comme par les «précé- 
dentes, nous le nommons, créons et établissons au lieu et 
place de Révérend dom Gojon , décédé Tannée dernière, 
pour sacristain, pendant sa vie durant, en notre sacristie de 
Saint-Innocent avec les mêmes honneurs, droits et préro- 
gatives, ainsy et comme en ont joui ou deû jouir les précé- 
dents sacristains, ordonnant à ces fins à nos fermiers d'à 
présent et a venir de Saint-Innocent de luy payer annuel- 
lement du jour que le Révérend dom Guichon nous a fait 
conster l'enregistrement des présentes dans l'archive du 
souverain Sénat de Savoye, étant nécessaire pour la con- 
servation des droits de notre ditte abbaye, la pension et 
prébende accoutumée, sans quoy nous déclarons les pré- 
sentes nulles, de nulle valeur et sans effet. En foi de quoy 
nous avons signé les présentes à Chambéry, ce trente mars 
mille sept cent et vingt. 

« L'abbé d'Autecombe, Marblli*. >> 
La transaction de 1709, passée en dehors de la partici- 
pation de l'abbé de Tamié, vicaire-général de l'ordre de 
Citeaux en Savoie et visiteur ordinaire de l'abbaye d'Haute- 
combe, ne fut point acceptée par ce dernier. Les religieux 
s'unirent à lui pour la faire annuler. Arsène de Jouglas 
écrivit au roi et à un membre du Sénat, en 1716. Il 
rappelait dans ces lettres que l'abbé Marelli invoquait en 

* Registre eceléiiaslique, toI. 111, f 101. 



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— 420 — 

sa faveur les nominations qu'il avait faites. La première 
était celle d'un religieux envoyé à Saint-Innocent pour des- 
servir la sacristie ; or, ce religieux avait été chassé à cause 
de ses scandales, par ordre de la cour. La seconde était celle 
d'un novice reçu dans la communauté d'Hautecombe, qui 
apostasia peu après sa profession et vivait « parmy les 
Suisses , après avoir abandonné la foy et la religion, y^ 
Voila, 'âjoutait-il, à quoi on s'expose quand on ne suit pas 
la voie régulière et que le choix des novices et des offi- 
ciers sera au pouvoir d'un commendataire. 

L'abbé de Tamié agissait ainsi en conformité de senti- 
ment avec son supérieur Tabbé de Clairvaux. La lutte était 
vive ; de part et d'autre on gardait peu de ménagements. 
Marelli, dans un écrit, avait défendu avec opiniâtreté ses 
prétentions, en prêtant à l'abbé de Clairvaux des intentions 
malveillantes et hostiles à l'autorité politique de Victor- 
AmédéelL II lui fut répondu par un mémoire imprimé, in- 
titulé : Observations pour le Très Révérend abbé de Clair- 
vaux, père immédiat de V abbaye d'HoAitecombe, sur le 
factum de Messire Jean-Baptiste Marelli, où les prétentions 
de ce dernier étaient combattues avec une énergie agres- 
sive \ 

De leur côté, les religieux d'Hautecombe prirent des 
lettres-royaux et ^'adressèrent aussi directement au souve- 
rain, lui demandant d'annuler l'acte de 1 709, comme lésif 
de leurs droits et consenti par le prieur Deperès dans 
l'ignorance des prérogatives de la communauté. Victor- 
Amédée renvoya l'affaire au Sénat pour la régler <( sans 
autre que sur la remontrance du procureur général '. ^ 

* Archives de Cour, Ahh., t. II. 

Nous en donnons des extraits aux Notes additionnelles, n* 7. 

' Registre ecclés. du Sénat, t. II, p. 127. 



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— 421 — 

Nous ignorons la décision du Sénat; mais, en 1725, dom 
Guichon occupait encore la sacristie de Saint-Innocent, et, 
dans la visite qu'Arsène de Jouglas fit à Hautecombe, le 
44 mars de cette même année, il ordonna à dom Guichon, 
de la part de Tabbé de Clairvaux, de se retirer de Saint- 
Innocent, et il le remplaça par dom Dorlier. 

L'abbé Marelli n'abandonna pas son protégé. De concert 
avec dom Dadaz, prieur d'Hautecombe , il recourut au 
Sénat qui ordonna, par arrêt du 30 juin, que, provisoire- 
ment, l'office de sacristain et les revenus en dépendant 
seraient séquestrés; que dom Dorlier serait invité à se 
retirer à Hautecombe et que l'abbé commendataire serait 
exhorté à nommer, par provision, un prêtre séculier à Saint- 
Innocent pour y remplir les fonctions de sacristain. Cet 
état transitoire dura deux ans, à l'expiration desquels 
révérend Michel Chapelle, sacristain provisoire, fut rem- 
placé par le même dom Guichon , renommé par l'abbé 
Marelli, avec l'agrément du prieur * . 

Ainsi se termina cette lutte prolongée, dont l'auteur du 
Lutrin eût fait son profit. 

En dehors de ces querelles intérieures, l'ancienne ab- 
baye ne donnait presque plus signe de vie. Elle n'avait 
point été réveillée de sa torpeur morale et n'avait reçu 
aucune impulsion nouvelle par la publication du bref 
d'Alexandre VII, dont nous devons parler ici. 

Cet acte important dans l'histoire de l'ordre cistercien 
vint consacrer et approuver de nombreuses mitigations k 
la règle primitive, introduites peu à peu dans la plus 
grande partie des monastères et dégénérant souvent en un 

* Reg. eccL, t. V. — Le séquestre dura du 30 juin 1725 au 22 mars 
1727. 



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— 422 — 

Yéritabie abandon de la vie monastique. De fervents reli- 
gieux les avaient souvent combattues et s* étaient efforcés, 
par leur exemple et leur conseil, de faire revivre Taustérité 
de saint Robert et de saint Bernard ; mais leurs efforts 
n'avaient abouti qu'à des résultats partiels. Après Jean de 
La Barrière, qui opéra, en 1574, une régénération mer- 
veilleuse dans l'abbaye des Feuillants, en Languedoc, et 
ramena à la règle primitive un grand nombre de monas- 
tères, ce fut Octave Arnolfini, abbé de la Charmoye, 
promoteur de V Étroite-Observance, réforme, qui prit de 
la consistance en 1 61 8, quand Denis de Largentier, abbé de 
Clairvaux, l'eut embrassée ; puis apparut l'abbé de Rancé, 
fondateur des Trappistes, dont les constitutions, intro- 
duites à Tamié en 1677, se rapprochent plus que toutes les 
autres de celles observées originairement à Citeaux^ 

Le retour de la communauté de Clairvaux aux anciennes 
traditions attira après elle un certain nombre de monastè- 
res compris dans sa filiation. Ceux de la Savoie résistè- 
rent ; ils conservèrent , avec la plus grande partie des 
abbayes de l'Ordre, les habitudes commodes que le temps 
avait consacrées et qui , rectifiées et réglées par le bref 
d'Alexandre VII, devinrent la Commune-Observance. 

Par ce bref, les statuts de saint Benoît étaient adoucis 
sur presque tous les points. Au lieu de faire abstinence 
perpétuelle, les religieux de la Commune-Observance man- 
geaient de la viande, à l'un de leurs repas, trois jours de la 

^ Ce fut pendant les luttes entre les religieux de rËtroite-Observance 
et ceux qui la repoussèrent, que de Rancé, trouvant les règles de cette 
réforme encore trop éloignées de celles de Saint-Benoit , se mit avec 
ardeur à la régénération de son abbaye de la Trappe, en 1662, trois 
ans avant que le chef de l'Église eût sanctionné les deux Observances. 
(BuRmBR, Hist. de Tamié. — L'abbé Martin, Les Moineti dans Ufos^é 
etda/M Vavenir.) 



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— 423 — 

semaine , ie dimanche , le mardi et le jeudi ; ils deman- 
daient à voix basse les choses nécessaires que la règle 
primitive ne permettait de demander que par signes ; ils 
se levaient à trois heures du matin, au lieu de se lever à 
minuit ou à deux heures; au lieu de coucher ensemble 
dans un dortoir commun, ils toléraient des cellules privées ; 
ils adoucissaient un peu le jeûne et prenaient quelques 
fruits à la collation du soir *. ' 

Telles furent les principales dérogations apportées à la 
régie primitive et dont Tapprobation par le chef de TÉglise 
amena la grande division de Tordre de Cîteaux en deux 
branches: TÉtroite-Observance et la Commune-Observance. 
Cette approbation eut lieu le U décembre 1665 et ne fut 
publiée en Savoie qu'en 1715. 

On sait combien le Sénat de Savoie était ombrageux 
vis-à-vis des dispositions venant de l'étranger et spéciale- 
ment de la cour de Rome. Cependant, il était urgent d'in- 
troduire une réforme dans les communautés cisterciennes 
de notre province, car les désordres étaient grands, Tamié 
seul excepté. Les religieuses du Betton et celles de Sainte- 
Catherine d'Annecy s'insurgaient contre l'abbé de Tamié 
leur père immédiat ; des dissensions intestines agitaient 
l'abbaye d'Aulps, plus encore que celle d'Hautecombe ; 
Chézery languissait comme presque tous les couvents non 
réformés. Aussi l'abbé de Rancé avait fait tous ses efforts 
pour qu'on admît le bref d'Alexandre VII, quelque indul- 
gent qu'il fût, dans les monastères hostiles à la stricte 
obsen ance de la règle primitive ; mais Je mal était si pro- 
fond, que les dispositions du bref furent regardées 
comme une réforme, et la plupart des maisons religieuses 
imitaient celles de la Savoie dans leur refus d'y souscrire. 

* L'abbé Martin, Les Moines dans le passé et dans Vavenir, p. 254. 



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— 424 — 

L'abbé Arsène de Jouglas fit, en 1714, d'activés démarches 
pour obtenir du Sénat l'entérinement du bref pontifical. 
Cette compagnie, qui avait montré précédemment son désir 
de réformer les monastères par de nombreux arrêts, opposa 
à la publication du bref les maximes d'État ordinaires. 
C'était admettre des supérieurs étrangers à la visite des 
maisons de l'Ordre, en Savoie, sans permission des magis- 
trats; c'était laisser sortir du pays une quantité d'argent par 
les contributions annuelles établies sur chaque monastère 
parles charges communes, etc. 

Victor-Amédée exigea du Sénat de longues explications 
sur les rapports des maisons cisterciennes de Savoie avec 
leurs supérieurs et sur l'administration de ces monastères. 
Enfin, cédant aux instances de l'abbé de Tamié, ce prince 
ordonna Tentérinement du bref sous les modifications pro- 
posées par les magistrats relativement aux visiteurs étran- 
gers, aux contributions à prélever sur chaque abbaye et 
aux appellations comme d'abus. L'enregistrement eut lieu 
le 13 septembre 1715*. 

Cette publication ne réforma point la communauté 
d'Hautecombe. Composée d'une dizaine de religieux, dont 
quelques-uns exerçaient fréquemment des fonctions en 
dehors du monastère, elle paraissait attendre sa dernière 
heure et n'avoir plus l'énergie de résister au mal qui l'em- 
menait. Elle continua de décliner et, dès le 1°*^ janvier 1727, 
elle fut réduite à quatre religieux par ordre de Victor- 
Amédée II, poussé à cette détermination, soit par le 
manque de recrues, soit pour employer une plus grande 
partie des revenus aux réparations. 

Et quel simulacre de communauté vécut à Hautecombe 
pendant les années suivantes I Le prieur écrivait « que 

^ BuRNiER, Hisi. du Sénat de Savoie, t. II, p. 161 et suiv. 



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— 425 — 

ses infirmités augmentent toujours et qu'il est hors d'état 
de faire aucun service en exécution des fondations; — que 
dom Riondel a cessé de célébrer la messe tant par rapport 
à son âge que par les scrupules qui lui sont survenus par 
raflfaiblissement de son esprit ; — que dom Pegaz tombe 
dans un épuisement de force qui Tempêche d'assister au 
chœur ; — si bien qu'il ne reste que dom de Sonnaz Utile 
dans la maison et que, par conséquent, ils ne peuvent plus 
dire les offices ni exécuter les fonctions journalières*. » 

Le sénateur Bonaud fit plus tard augmenter le nombre 
des prébendes, et lorsque Charles-Emmanuel m se rendit 
à Hautecombe, le 4 avril 1737, la communauté était com- 
posée de sept membres *. 

On comprend que les novices ne pouvaient se préparer 
à la vie religieuse dans un semblable monastère. Tl leur 
avait été prescrit de se rendre à Tamié, où le noviciat pour 
toutes les maisons cisterciennes de la Savoie y avait été 
établi en 1713. Mais les religieux d'Aulps et d'Hautecombe 
suivaient la Commune-Observance , et ils avaient élevé de 
telles difficultés à l'égard du noviciat de Tamié, que les 
Savoisiens destinés à ces deux abbayes durent se faire 
recevoir comme novices à l'abbaye de Pontigny. Alors les 
parents firent entendre leurs doléances sur les frais que 
ces déplacements leur causaient ; d'autre part, le Sénat 
voyait avec regret les sujets du roi être élevés à l'étranger. 
L'abbé de Cîteaux décida, par voie d'accommodement, que 
les novices d'Aulps et d'Hautecombe seraient formés à 
l'abbaye d'Aulps et que Tamié garderait les siens •. 

^ Archives de Coar. 

' Voici leurs noms: Dadaz, prieur; Louis Pegaz, sous-prieur; 
Bourgeois, Dorlier, Bally, Marthod, procureur, et Blanc, sacristain. 
* BuRinER, Hist. de Tamié, p. 181.. 



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— 426 — 

L'abbaye de Tamié , première fille de la Trappe par 
l'adoption des constitutions de Rancé, que l'abbé de So- 
mont y introduisit, conserva toujours une autorité morale 
sur les maisons cisterciennes de Savoie. Outre le noviciat, 
elle possédait encore ime autre prérogative importante. 

Depuis fort longtemps, son abbé était le vicaire général 
du chef de l'Ordre en Savoie et visiteur général de tous les 
monastères de cette province. Déjà, en 1627, Charles-Em- 
manuel II , écrivant au Sénat , affirmait que , depuis un 
temps immémorial, l'abbé de Tamié jouissait de ce privi- 
lège. Les souverains, pour le lui faire maintenir, avaient 
uni leurs efforts aux décisions du Sénat. En 1641, l'abbé 
de Cîteaux, ayant nommé Félix Bron, prieur d'Aulps, 
vicaire et visiteur général en Savoie, ne put faire obtenir à 
ce religieux renlérinement des lettres de nomination ; la 
haute Cour de justice s'y refusa, se fondant sur ce que les 
différentes provisions et établissements de vicaires géné- 
raux en faveur des abbés de Tamié justifiaient la posses- 
sion immémoriale dans laquelle ils étaient de cette dignité* . 

Aussi, l'abbaye d'Hautecombe recevait régulièrement sa 
visite ; malheureusement, elle ne suivit point ses conseils 
ni son exemple. Nous devons cependant observer que, 
malgré son relâchement, elle ne donna point lieu à ces 
reproches graves, à ces odieuses traditions que d'autres 
monastères ont laissés après eux. On se départit peu à 
peu de la règle primitive ainsi que la plupart des autres 
communautés ; au lieu de suivre l'austérité des pre- 
miers cisterciens, on vivait comme des séculiers, pieux du 
reste, mais qui ne croient pas devoir garder le silence 
perpétuel, s'abstenir d'aliments gras, se lever la nuit, pour 
gagner le ciel. Combien de personnes, vivant dans le 



Registres ecclés., t. XIX, p. 548. 



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— 427 — 

monde et citées pour leur conduite exemplaire et reli- 
gieuse, ne voudraient point se soumettre au règlement de 
vie de ces moines relâchés. 

« Les imperfections du cloître, que Ton méprise tant, 
disait Fénelon, sont plus innocentes devant Dieu que les 
vertus les plus éclatantes dont le monde se fait honneur. >> 



!5^: 



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CHAPITRE XIII 



Le sénateur Bonaad, délégué pour vider les procès d'Hautecombe. 
— Aliénation de diverses propriétés. 



Tout en conservant le titre et les honneurs d'abbé d'Hau- 
tecombe, Marelli avait vu Tadministration de son bénéfice 
passer des mains du Sénat en celles de la Chambre des 
Comptes. 

Ni l'une ni l'autre de ces deux administrations n'avait 
été avantageuse. Dix ans après que la Chambre des 
Comptes eut inauguré la sienne, le roi fit dresser le bilan 
des recettes et des dépenses, et il en résulta que les reve- 
nus de l'abbaye s'élevaient, bruts, y compris la rente de 
400 livres de Lavours, à 4,930 livres argent, à 175 veîs- 
sels de froment, 18 de seigle et à 164 setiers de vin *. C'est 
alors que Victor-Amédée réduisit à cinq les prébendes de 
la communauté, le prieur en ayant deux, et encore 
furent-elles habituellement mal payées. 

Parmi les dépenses, figurent les « pensions congrues » 
des curés de Saint-Innocent et de Saint-Germain. Outre 
l'entretien d'un prieur ou sacristain à Saint-Innocent, l'ab- 
baye devait encore y rétribuer un curé ou vicaire perpétuel 
exerçant les fonctions paroissiales dans l'église du prieuré. 

* Archives de Cour, Àbbazie, mazzo II, n* 10. 
Voir Note additionnelle, n* 8. 



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— 430 — 

Le désordre dans lequel les titres étaient restés pen- 
dant si longtemps, la négligence de Tabbé qui s'était laissé 
dépouiller de l'administration de son bénéfice, avaient au- 
torisé les débiteurs à ne pas acquitter leurs redevances, 
les propriétaires voisins à s'emparer des terres, et le nom- 
bre des usurpations était tel , que l'abbaye se mourait, 
étreinte sous les procès qu'elle avait dû intenter pour reven- 
diquer la plénitude de ses droits. Voyant ces difficultés, 
Victor-Amédée, par lettres patentes données à la Vénerie, 
le H novembre 1727, délégua le sénateur Bonaud* pour 
« soutenir, en l'assistance de l'avocat général, les droits 
de l'abbaye, connaître et décider sur les procès touchant 
les consignements et révocations, ainsi que de droit, en 
ayant seulement égard à la vérité du fait sommairement » 
et avec pouvoir d'abréger les délais, lui conférant dans ce 
fait toute autorité requise et même sénatoriale jusqu'à la 
fin du mois de juin 1728, passé lequel terme les procès 
devront être terminés et les pouvoirs des délégués cesse- 
ront'. 

La mission confiée au sénateur Bonaud était trop oné- 
reuse pour être accomplie dans quelques mois*. Par au- 
tres patentes du 1 9 juin 1 728, le roi la prorogea et retendit 
à la connaissance et à la solution de toute question rela- 
tive aux fiefs , pacages , péages, dîmes, biens et autres 
droits appartenant à l'abbaye, avec pouvoir d'obliger tes 
fermiers « dlmiers » et autres possesseurs à fournir tous 

' Nous avons, conlormément à la plus grande partie des docuinents 
officiels, adopté l'orthographe française du nom de Bonaudi. 

• Remeil des Édils, registre de 1724 à 1730. f 68. — Voir Docu- 
ments, n* 68. 

* Il y avait cinq cents procès à intenter, parmi lesquels il commença 
les plus importants, espérant terminer les autres par des arrangements. 
(Archives de Cour.) 



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— 431 — 

les éclaircissements nécessaires, d'accorder toutes provi- 
sions utiles, en un mot, d'agir comme il estimera, pour 
réintégrer l'abbaye dans ses droits. Ces pouvoirs prendront • 
fin avec le mois de juin 1 729 * . 

Dès lors, Bonaud devint l'administrateur des biens de 
Tabbaye. Appelé aux fonctions d* <.< intendant général de 
justice, police et finances deçà les monts, » il vit sa déléga- 
tion renouvelée le 1 5 décembre 1 732 et porta le titre de 
4c juge délégué de S. M., pour toutes les affaires de la royale 
abbaye d'Hautecombe. » Il consena ces deux fonctions 
jusqu'en 1749, époque à laquelle elles furent dévolues à 
l'intendant Ferraris ^ 

Dés la confirmation de sa commission, Bonaud comprit 
qu'il fallait opérer la liquidation de ce bénéfice au moyen 
de diverses aliénations. Les usurpations que le temps avait 
consacrées en fait, sinon absolument en droit, la difficulté 
de faire acquitter des arrérages accumulés, de régler les 
indemnités dues à ceux qui avaient amélioré les fonds , 
amenèrent la vente de plusieurs fiefs. 

Ainsi furent abandonnés à messire Charles-François de 
La Launière, marquis d'Yenne, les droits de l'abbaye dans le 
Petit-Bugey, désignés sous les noms de rente d'Yenne et 
d'arrière-fief de Chevelu. La rente d'Yenne provenait de 
biens-fonds donnés anciennement en emphytéose perpé- 
tuelle pour des prestations annuelles et de modiques servis. 
L'arriére-fief noble de Chevelu avait été concédé aux sei- 
gneurs de Chevelu par les abbés d'Hautecombe, moyen- 
nant l'hommage et quelques redevances. Avec le cours des 
temps, ces droits féodaux s'étaient beaucoup réduits et 
arrivaient à peine à 30 florins de Savoie. Pour vérifier les 

' Reçût, ecclés., vol. VI, p. 80. 

• Archives de la Préfecture de Chambéry. 



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*— 432 — 

reconnaissances anciennes, établir les droits de Tabbaye 
aux redevances originaires dont Tévaluation aurait atteint, 
au maximum, 150 livres, le capital de la rente aurait été à 
peu prés absorbé. Du reste, les droits de Tabbaye étaient 
contestés par le marquis d'Yenne, un procès était engagé ; 
on transigea. L'abbé Marelli vendit au marquis d'Yenne 
tous les droits de Tabbaye, moyennant 3,000 livres, et 
cette >iente fut approuvée par bulles du 7 octobre \ 734 , 
adressées par Clément XII à Tévêque de Genève*. 

Deux ans après, fut aliéné le fief de la Serra ou de la 
Bruyère, en Dauphiné. Ce fief comprenait aussi des terres 
situées en Savoie et se trouve souvent indiqué sous le 
nom de membre ou maison-forte de la Serra. Son aliéna- 
tion, motivée pour les mêmes causes que la précédente', 
eut lieu le 25 avril 1733, au château de Chambéry, en pré- 
sence du seigneur Bonaud. Les parties s'intitulent -dans 
l'acte de vente : Révérendissime seigneur Jean-Baptiste 
Marelly, fils à feu messire Jean-Pierre, natif de Turin, 
prêtre turinais, abbé commendataire perpétuel de la 
royale abbaye d'Hautecombe, sénateur au Sénat de Savoie, 
habitant à Chambéry ; l'acheteur : Haut et puissant sei- 
gneur messire Joseph de Barrai , chevalier, marquis de 
Monferra, seigneur d'Allevard et Saint-Pierre, la Perrière, 
Pinssol, la Bastie d'Arvillard, Rochechinard et autres lieux, 
conseiller du roi en ses conseils d'État et privés, président 
à mortier au parlement, aides et finances du Dauphiné. 



* Regist. ecclés,, vol. IX, p. 124. 

* En 1717, les archives du Sénat contenaient plus de soixante dos- 
siers de procès intentés, au nom Tabbaye, depuis la vacance de 1640, à 
l'occasion de ce fief, plus un grand nombre d'assignations, d'obliga- 
tions, etc., y relatives. M* Henri Perrier était fermier de ce membre 
d'Hautecombe, de 1670 à 1686. 



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— 433 — 

Le prix stipulé est de 20,500 livres de France pour 
solde de tous droits et arrérages * . 

Malgré ces aliénations, l'abbaye conservait encore des 
droits sur trente-deux paroisses du duché de Savoie, attes- 
tés par les travaux du cadastre, commencés à cette époque '. 
Leur produit ne s'élevait qu'à 4,780 livres de revenu en 
argent, et à 5,968 livres en dîmes et servis. 

L'étendue des biens-fonds de l'abbaye était de 3,856 
journaux (4,300 hectares), parmi lesquels 1,629 étaient 
situés sur la commune de Jarsy et consistaient en bois, 
pâturages ou rochers. 

Du reste, l'administration du sénateur Bonaud avait été 
très avantageuse. En 1737, après dix ans d'exercice, il fit 
dresser un état complet des revenus et de la situation de 
toutes les propriétés de l'abbaye, comparée celui de 1727. 
Il en résulte que des réparations nombreuses avaient été 
opérées aux bâtiments ruraux , que les moulins de Bour- 
dean, qui n'existaient plus depuis plusieurs siècles, avaient 
été rétablis ; que les droits féodaux de l'abbaye, usurpés 
ou négligés, avaient été récupérés ; et qu'enfin, malgré 

* Cet acte, reçu par Goigaz, notaire, est inséré dans les Registres 
ecclésiastiques du Sénat, vol. XI, p. 128 et soiv. 

Nous verrons plus loin les tentatives de Charles-Emmanuel III pour 
revendiquer ce fief. 

• Voir Note additionnelle, n* 9. 

L'article 1*' de Tédit dif 13 septembre 1738, portant la péréquation 
générale des tributs du^duckéde Savoie, déclarait exempts de la taille 
les biens véritfthlement féodaux et les biens de Vancien patrimoine de 
VÉglise, au sujet desquels Tédit du 27 mars 1584 « sera observé sans 
rien innover. » Or, ce dernier édit de Charles-Emmanuel I" déclarait 
également non soumis à l'impôt les biens de /'ancien patrimoine de 
VÉglise, et non point tous les biens ecclésiastiques de cette époque. 
Il paraît néanmoins qu'en 1738 on s'arrêta, pour déterminer leur 
ancienneté, à la date de 1584. 

28 



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— 434 — 

les grandes dépenses nécessitées par ces opérations, les 
revenus en argent, tant en France qu'en Savoie, qui s'éle- 
vaient, en 1727, à la somme totale de 5,480 livres, attei- 
gnaient, en 1737, à 8,635 livres et devaient monter plus 
tard à près de 10,000 livres. Ces espérances étaient loin 
d'être exagérées, car, en 1753, d'après le calcul fait par le 
chapitre de la Sainte-Chapelle, ils s'élevaient à 1 1 ,823 liv. 
On verra plus loin, aux Notes additionnelles, sous les 
n*** 9 et 10, les noms des communes de l'ancien duché de 
Savoie, où l'abbaye était propriétaire ou décimatrice en 
1732, et l'état comparatif du revenu de ses propriétés, 
tant en France qu'en Savoie, en 1727, 1737 et 4753. 



W) 



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HISTOIHEÎ 

DE 

UABBAYE D'HAUTEGOMBE 

3 6^ 



IV PARTIE 
Dernières vicissitudes du Monastère. 



Stat crux dùm volvitur or bis. 

(Devise des Chartreux.) 

Que m'importe la terre, 6 mon Dieu ! Que 
m'importe ce lieu étranger d'où je sortirai 
dans un moment ! Je vais à la maison de 
mon père; le reste ne m'est rien. 

(DE Lamennais.) 



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CHAPITRE !«• 



Vacance du siège abbatial. — Constructions opérées à Hautecoinbe 
pendant le xvni* siècle. — Union de l'abbaye à la Sainte-Chapelle 
de Chambéry et son existence jusqu'à la Révolution française. 



L'abbé Marelli mourut à Chambéry le 16 septembre 
4738. Les revenus de son bénéfice furent saisis par le 
ministère de l'avocat Perrin , sous-délégué de l'intendance 
générale de Savoie. 

Sa mort passa inaperçue. Dernier abbé commendataire 
d'Hautecombe , il ne sut , pendant sa longue prélature , 
que laisser dépérir de plus en plus son illustre abbaye 
« qui se trouvait presque partout au pillage » , suivant 
l'expression d'un mémoire du siècle dernier. 

On ne pensa point lui donner un successeur. Claude- 
Thérèse Gagnère fut nommé juge des terres dont l'abbé 
avait la juridiction , soit du territoire d'Hautecombe , du 
Val-de-Crenne et de Méry * . 

Par suite de ce décès, une quotité plus forte des revenus 
de l'abbaye étant rendue disponible , on s'empressa de 

* Par patentes du 15 juillet 1741.— Voy. mon travail sur Us Jugea 
seigneuriaux au milieu du xvin* siècle, fMém, de la Soc, sav, d'hist, 
etd'arehéol.,t.\l\,) 

D'après les notes de Pane Albo, l'abbaye avait, en outre, vers 1680, 
la juridiction temporelle et spirituelle sur Lavours et Biosey, et une 
partie de la juridiction de la paroisse de Saint-Innocent, à cause du 
prieuré. (Archives de Cour.) 



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— 438 — 

l'employer aux réparations et reconstructions si nom- 
breuses et si urgentes. Cette question de la restauration de 
l'abbaye était l'objet des préoccupations constantes des 
religieux , du sénateur Bonaud et du souverain. On se 
rappelle que , dans la première période de la prélature de 
l'abbé Marelli, un quartier du monastère avait été amé- 
nagé pour le logement des moines , mais d'après des plans 
si défectueux que les religieux pouvaient à peine l'habiter*. 

Un palais abbatial y fut aussi construit entre 17U et 
1727. 

Malgré cela, l'ensemble des bâtiments se trouvait en si 
mauvais état, que le roi Victor-Amédée II donna des ordres 
pour les réparer pendant l'année 1717. Des plans et devis 
furent dressés et une somme de 70,000 livres fut destinée 
à ces travaux. Ils commencèrent avec beaucoup d'activité. 
L'année suivante , on avait déjà dépensé 27,000 livres , 
lorsque ce qui venait d'être construit s'écroula. L'entre- 
prise fut alors abandonnée. 

La modicité des revenus laissés aux religieux ne leur 
permit pas de la continuer. Néanmoins , plusieurs monu- 
ments étaient tombés de vétusté et avaient disparu. Les 
colonnes et les voûtes de l'église , ainsi que les murs du 
monastère, construits en majeure partie avec de la molasse, 
menaçaient ruine si Ton tardait encore à les réparer. C'est 
alors que le roi fit réduire de dix-sept à cinq les prébendes 
des religieux et diminuer en proportion leur mobilier. 
L'économie ainsi réalisée fut employée aux travaux les 
plus pressants, et les religieux purent dire en réalité que 
l'église fut réparée à leurs frais. Mais le cloître et le reste 
du monastère ne le furent point. 

* Vers la même époque , les voûtes de l'église étaient tellement dé- 
traites, que l'on ne pouvait plus rester dans le chœur. PanbâlboJ 



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— 439 — 

Les dépenses considérables que le comte Bonaud dut 
faire pour les rénovations de fiefs et pour conjurer la ruine 
complète des bâtiments des fermes , ne permirent pas de 
prendre de nouveaux arrangements pour restaurer le mo-. 
nastére pendant la vie du commendataire. Dès que sa mort 
fut arrivée , les religieux ayant fait de nouvelles représen- 
tations à Tadministrateur délégué sur le mauvais état du 
monastère et sur le danger où ils se trouvaient d'être 
écrasés sous ses ruines, ils furent priés de dresser un 
plan et un devis des travaux à opérer. Bien que des plus 
simples et destitué de tout ornement superflu , ce plan 
devait entraîner une dépense d'environ 41 ,000 livres pour 
la reconstruction complète du cloître, qu'il était opportun 
de reprendre par les fondements , sans parler du change- 
ment des pressoirs et des autres bâtiments. Les reli- 
gieux demandèrent au roi qu'une somme de quelques 
milliers de livres leur fût allouée chaque année sur les 
revenus de l'abbaye , pour les employer à son rétablisse- 
ment , « qu'eux-mêmes dirigeraient mieux que tout autres, 
étant les premiers intéressés et pouvant mieux surveiller 
les travaux. On éviterait ainsi la dépense d'un inspecteur 
et l'emploi de sommes considérables qui n'ont servi qu'à 
former des précipices au-dessous de leurs fenêtres, comme 
il est arrivé en 1718, par la chute des voûtes faites pour 
former les terrasses*. » 

Ces réclamations ne furent point infructueuses. L'î^nnée 
suivante, l'ingénieur Castelli , chargé d'examiner les plans 
proposés, se transporta à Hautecombe et, après s'être 
rendu compte sur place de leur exécution , il exposa ses 

^ Cette supplique, adressée à Charles-Emmanuel III vers 1710, 
était signée par Louis de Sonnaz, prieur, et Sigismond Marthod. 
procureur. 



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— 440 — 

observations au comte Bonaud , alors intendant général. 
Elles tendaient à repousser le projet proposé, comme 
devant entraîner de trop grandes dépenses, et, à faire 
dresser un plan d'ensemble pour tous les bâtiments, sauf 
à n'entreprendre d'abord la construction que d'une partie 
d'entre eux pouvant s'édifier moyennant une somme de 
20,000 livres. Ce système devait laisser presque intacte 
l'habitation actuelle des religieux et permettait d'achever 
plus tard, à loisir, toutes les parties du monastère. Le 
rapport se terminait par la constatation de la grande ur- 
gence des réparations. 

On était au milieu de 1 742. Des bruits de guerre se 
faisaient entendre; il fallait prendre des mesures de cir- 
constance. Pour éviter la saisie et la dilapidation des 
revenus de la part des ennemis , le comte Bonaud aban- 
donna aux religieux, le 30 août 1742, par procès-verbal 
antidaté et reporté au 30 avril précédent , tous les revenus 
de l'abbaye pendant les six années à venir , sans autres 
conditions que d'être employés à la reconstruction du 
monastère, suivant les plans Castelli, et à l'acquittement 
des autres charges de l'abbaye, sous l'obligation d'en ren- 
dre compte après le départ des Espagnols * . Une déclaration 
du même jour, signée par les mêmes religieux, nous ap- 
prend qu'ils firent retirer du château de Chambéry, pour 
les sauver de l'invasion ennemie, trente-deux caisses de 
titres, terriers, mappes, etc. , appartenant à l'abbaye, et 
qu'ils les firent transporter à Hautecombe. 

Mais cette convention, pour être obligatoire vis-à-vis des 
fermiers et à l'abri de toute difficulté, devait être approu- 
vée par le roi. A cet effet, le prieur d'Hautecombe adressa 

^ Contre-déclaration du 30 avril 1742, signée de Sonnai et Mar- 
thod. (Archives de Cour, Ahbazie, t. IIJ 



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— 444 — 

au comte de Saint-Laurent, ministre d'État, à Turin, la let- 
tre suiyante , que nous reproduisons littéralement , sans 
aucone correction, comme preuve que tout avait décliné 
à l'unisson dans notre abbaye : 
« Monsieur, 
« J'ay l'honneur de vous prié de vouloir avoir la bonté 
de Jetter les yeux deseu le mémoire que notre procureur 
aura l'honneur de vous présenté; par lequel vous verre, 
Monsieur, les raisons qui ont engagé le Roy de nous ren- 
voier à votre excellence pour le bien, et l'utilité de l'abbaye 
royale d'Hautecombe ; c'est que M. Bonnaud intendant 
général nous ayant remis par un acte, tous les revenus de 
l'abbaye pour la faire rebâtir solidement , en conformité 
de l'intention de Sa Majesté, nous vous supplions très res- 
pectueusement de vouloir sous la main de vôtre protection 
afin que nous puissions avoir de Sa Majesté un acte au- 
thentique, et signé par elle, afin que l'on nous facent pas 
dificulté de payer les revenus que nous possédons tant en 
France qu'en Savoye, disant qu'ils ne reconnoissent point 
la session que M' nôtre intendant général a fait : si elle 
n'est signié par nôtre Roy, j'espère que vôtre excellence, 
juge que ce soit l'avantage du Roy et de l'abbaye : nous au- 
rons le bonheur doptenir nôtre demande n'ayant aucun 
autre désir que de suivres vos ordres. Je vous prie de me 
faire la grâce daccepter les lavarets que dom Marthod est 
chargé davoir l'honneur de vous remettre, et d'estre per- 
suadé du très profond respect avec lequel, j'ay l'honneur 
destïre Monsieur votre très humble et très obéissant servi- 
teur fr. L. de Sonnaz pr. 
A Hautecombe 
cel6 9brel742*. 



Archives de Cour, Àhbazie, t. II. 



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— 44S — 

La guerre ne se fit pas longtemps attendre. Les com- 
pétitions soulevées par la succession au trône d'Allemagne, 
laissé vacant par la mort de Charles VI, mit toute l'Europe 
sous les armes. Le roi de Sardaigne embrassa le parti de 
Marie-Thérèse , et bientôt la Savoie vit succéder à trente 
ans de paix la plus douloureuse invasion qu'elle ait jamais 
subie. Pendant sept années, elle fut foulée sous le pied 
des armées espagnoles, épuisée par leurs exactions, et son 
sol fut rougi par le sang de nombreux combats. Rendue 
à son souverain par le traité d'Aix-la-Chapelle (48 octobre 
4748), elle ne fut évacuée que le 1 1 février suivant, et les 
meurtrissures qu'elle avait reçues furent si profondes, 
qu'elles alimentent encore aujourd'hui les traditions lo- 
cales. 

Le monastère d'Hautecombe avait été forcément délaissé 
pendant cette guerre. Non-seulement il avait vu sa restau- 
ration interrompue, mais, en outre, il avait dû payer des 
impôts extraordinaires prélevés, à raison des nécessités des 
temps, sur les biens de l'ancien patrimoine ecclésiastique, 
malgré l'exemption de toute contribution dont ces biens 
jouissaient par ancien privilège récemment renouvelé *. 

Charles-Emmanuel III n'abandonna point cependant ses 
anciens projets. Les troupes espagnoles ax-aient à peine 
quitté le sol savoisien, qu'il chargeait « son vassal Fer- 
raris, intendant général, delà les monts, )> de veiller à 
la reconnaissance des droits de l'abbaye, en remplace- 
ment du comte Bonaud. Peu de jours après, le 2 juin 1749, 

^ Parmi les actes que nous connaissons de cette époque, nous en 
rapportons un aux Documents, n* 59, du 28 juin 1746. C'est un aban- 
don tait par Prudent PioUet, en Mveur de l'abbaye, de diverses pièces 
de terre chargées d'un grand nombre de redevances et dont Ténuméra- 
lion donne quel<|ue intérêt à cette pièce. 



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— 443 — 

il écrit à Tabbé Palazzi de Selve, économe des bénéfices 
vacants, pour lui faire part de la nomination de Tintendant 
Ferraris aux fonctions de délégué pour le temporel de 
Tabbaye, et lui manifeste ses intentions de voir se relever 
les bâtiments dont la reconstruction et la réparation avaient 
été interrompues depuis 1742, — de faire rendre compte 
aux religieux des receltes et dépenses faites en 1742 et 
depuis lors, — d'exiger que ce compte soit annuellement 
présenté au sous-économe de Tabbé Palazzi, à Chambéryf 
pour l'avenir. 

Les travaux à effectuer étaient encore nombreux et les 
finances ^de TÉtat avaient dû subir les conséquences inévi- 
tables d'une guerre prolongée. D'autre part, le chapitre de 
la Sainte-Chapelle de Chambéry réclamait de nouveaux 
secours du souverain. 

Créé par le pape Paul II, en 1467, à la demande d'Ame- 
déelX, pour desservir la splendide chapelle du Château de 
Chambéry, commencée par Amédée VIII, ce chapitre fut 
doté, à l'origine, de nombreuses fondations. Plus tard, la 
garde du Saint-Suaire lui attira de nombreux pèlerins et de 
riches offrandes. Mais, dès 1578, cette précieuse relique 
ayant été transportée à Turin, la foule n'accourait plus à la 
Sainte-Chapelle * . Avec le cours des temps , ses rentes 
avaient subi le sort des revenus de la plupart des maisons 
religieuses; elles avaient diminué progressivement par la 
difficnl|é de leur administration et par les charges dont 
elles furent grevées. D'accord avec Charles-Emmanuel III, 
la collégiale sollicita auprès de la cour de Rome l'union 
des biens de Tabbaye d'Hautecombe, vacante depuis plu- 

^ Voir La Sainte-Chapelle du Château de Chambéry, par M. A. de 
Jussieu, archiviste de la Savoie. {Mém, de l'Acad, de Sav., 2* série, 

t.X.) 



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— 444 — 

sieurs années, à la mense de la Sainte-Chapelle. En vertu 
de son droit de patronage sur ces deux établissements 
fondés par ses ancêtres, le roi intervint dans les négocia- 
tions par le comte Balbis Siméon de Rivera, son ministre 
plénipotentiaire à Rome ; et, conformément à ses désirs, 
Benoît XIV, par bulles du 3 des ides d'avril (< i avril) 4752, 
unit et incorpora tous les biens et revenus de Tabbaye 
d'Hautecombe à la mense du chapitre de la Sainte-Cha- 
pelle. Les bulles furent adressées à l'évêque de Genève, 
chargé de les mettre à exécution. 

Elles déclarent supprimer la mense abbatiale d'Haute- 
combe; — conférer au doyen de la Sainte-Chapelle le titre 
d'abbé commendataire d'Hautecombe, avec les honneurs, 
prérogatives , prééminences et tous les droits spirituels 
et temporels qui compélaient aux précédents abbés com- 
mendataires. —Elles prescrivent que le chapitre sera obligé 
de supporter toutes les charges auxquelles Tabbé commen- 
dataire était tenu et spécialement d'entretenir quatorze 
religieux profés dans le monastère, aux termes de la trans- 
action du 2 février 1698, passée entre les religieux et 
l'abbé commendataire Marelli ; — que le surplus des reve- 
nus , distraction faite des sommes qui seront , en outre, 
allouées par le roi au chapitre de la Sainte-Chapelle, sera 
appliqué aux réparations nécessaires audit monastère , à 
l'achèvement des bâtiments déjà commencés, aux rénova- 
tions des fiefs, à l'amélioration des biens et à la reven- 
dication de ceux qui pourraient avoir été indûment aliénés. 

Après ces dispositions, relatives aux premières années 
qui suivront l'union des deux bénéfices, viennent les pres- 
criptions pour l'avenir. Quand les réparations et améliora- 
tions prévues seront terminées et que le chapitre aura 
payé toutes les dettes qu'il peut contracter à cet égard; 



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— 445 — 

quand une certaine pension , qui se trouve assignée sur 
les biens de l'abbaye, sera éteinte, alors tous les revenus de 
l'abbaye, distraction faite des charges perpétuelles, reste- 
ront à la mense capitulaire et serviront à augmenter les 
prébendes et distributions journalières ; et si, dans la suite 
des temps, les améliorations des biens de l'abbaye portent 
les revenus annuels au-dessus de 2,400 écus romains, on 
ne pourra disposer de l'excédant que par délibération capi- 
tulaire et pour l'avantage des deux établissements réunis. 
Enfin, ces bulles énoncent et réservent le droit de pa- 
tronage de Charles-Emmanuel III et de ses successeurs 
sur Hautecombe, sur le doyenné et sur tous les bénéfices 
de la Sainte-Chapelle , comme par le passé, et ajoutent que 
la répartition des revenus de la mense abbatiale a été faite 
sur la réquisition et suivant « le bon plaisir y^ du roi. 

Cette répartition, qui n'était qu'indiquée dans la bulle 
d'union, fut adressée au chapitre par la lettre suivante de 
Charles-Emmanuel : 

€ Révérends chers et dévots orateurs , 
« En obtenant du Saint Siège la bulle du 3* des ides 
d'avril dernier d'union perpétuelle de notre Royale abbaye 
vaccante de S** Marie d'Hautecombe au doyenné et cha- 
pitre de notre S^ Chapelle de Savoye, ayant eu principa- 
lement en vue deux objets, l'un de donner sur les revenus 
de cette abbaye une augmentation aux différentes préban- 
des des membres de la même Sainte Chapelle et par ce 
moyen y augmenter aussy et maintenir à perpétuité cette 
splendeur et exactitude du divin culte auxquelles les an- 
ciennes prébandes n'étoient pas suffisantes, et l'autre de 
faciliter par le moyen de votre administration des biens et 
revenus de ladite abbaye, dans l'église de laquelle reposent 
des cendres de plusieurs de nos augustes prédécesseurs , 



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— 446 — 

le rétablissement et la rédification plus prompte do monas- 
tère, et bâtiments civils et rustiques de cette abbaye, et 
la liquidation de ses droits, actions et revenus tant par la 
rénovation des fiefs que par la revindication des fonds et 
droits qui pourroient nen avoir pas été légitimement dis- 
traits et aliénés, nous nous sommes entendus avec Notre 
Saint Père le pape Benoit quatorze sur la manière de com- 
Mner ei^emble ces deux objets, et d'en asseurer l'effet 
premièrement par provision, et ensuite avec stabilité et 
perpétuité. 

« Cette combinaison s'est réduitte à deux répartitions 
des revenus de l'abbaye par nous déterminées et établies 
et authentiquées dans la même bulle d'union, l'une provi- 
sionnelle qui sera par nous exécutée en commençant d'en 
faire jouir pour l'année courante et à la fin d'icelle, après 
que notre œconomat général nous aura donné l'effective 
possession de l'abbaye et de ses dépendances; cette répar- 
tition provisionnelle devra avoir son effet, jusqu'à ce que 
finis les bâtiments tant civils que rustiques du monastère 
de l'abbaye avec le surplus de ses revenus sous la déduc- 
tion des prébandes des religieux et de la pension de 4 ,000 
livres dont l'abbaye est encore chargée, et achevées que 
soyentaussy les rénovations des rentes et fiefs, liquidés 
les droits et raisons de la ditte abbaye, terminés les procès 
qu'à ces fins il pourroit être nécessaire d'intenter, et fina- 
lement acquittées les dettes déjà contractées et celles qui 
pourroient encore être contractées pour causes justes et 
indispensables, il y ait lieu à l'exécution de l'autre répar- 
tition perpétuelle et invariable dans les tems avenir, ainsy 
que la dite bulle le déclare. Vous trouverez cy jointes l'une 
et l'autre de ces répartitions en deux tabelles à part, 
signées de notre ordre par le comte de S^ Laurent notre 



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— U7 — 

ministre et premier secrétaire d'État des affairés internes.)^ 

Cette lettre se termine ainsi : 

4c Notre intention est donc... que notre S^ Chapelle 
ressente dans les siècles avenir ces effets de notre muni- 
ficence, dirigée à mettre dans le plus grand lustre des 
fondations si dignes de la piété de nos Royaux prédéces- 
seurs et à y augmenter autant qu'il peut dépendre de nous 
le culte divin, et sur ce prions Dieu qu'il vous ait en sa 
sainte garde. A Turin le six de may 1752. )> 

Les deux tables de répartition qui suivent, assignent à 
chaque personne composant le chapitre ou lui étant atta- 
chée une augmentation de traitement. Le total de ces 
augmentations s'élève à 4,473 livres dans la répartition 
provisoire, et à 12,000 livres dans la répartition définitive 
et perpétuelle. 

L'excédant, s'il en existe, sera attribué à la masse capi- 
tulaire*. 

Cette réunion eut lieu pendant que Pierre -Louis de 
Montfalcon était doyen de la Sainte-Chapelle. 

Il prit, en conséquence, le titre d'abbé commendataire 
d'Hautecombe, titre que portèrent ses successeurs, Fran- 
çois-Laurent de Saint-Agnès, doyen, du 26 février 1766 au 
13 avril 1768; Charles-Emmanuel de Ville (1768-1773), 
et Joseph-Augustin Portier Dubelair, dernier doyen de la 
Sainte-Chapelle. Le décanat de Savoie ayant été érigé en 
évéché par bulles du 1 8 août 1 779, le chapitre de la Sainte- 

* Reg, eccl,, t. XX, p. âSôetsuiv. 

Ces bulles entraînèrent des frais énormes , qui s'élevèrent à 96^000 
livres environ, soit à 25,516 livres 13 sols 6 deniers. (Archives de Cour. ) 
Nous nous sommes abstenu de les insérer parmi nos Documents, à 
raison de leur récente publication dans les Mémoires de VÀcadémie de 
Savoie, 2' série, t. X, à la suite de la monographie de la Sainte- 
Chapelle de Chambéry, par M. de Jussien. 



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— 448 — 

Chapelle devint celui de la cathédrale ; et M<^ Conseil ajouta 
au titre d'évêque de Chambéry, ceux de doyen de la Sainte- 
Chapelle et d'abbé d'Hautecombe. 

Le gouvernement intérieur de Tabbaye ne fut point 
changé; les religieux vécurent, comme par le passé, sous 
la direction du prieur claustral nonuné par Tabbé de Clair- 
vaux et restèrent soumis à la visite de Tabbé de Tamié *. 
Au moment de l'union du monastère, dom de Sonnaz était 
prieur et dom Marthod, procureur. 

Il était temps que cette mesure fût prise pour que le 
bénéfice d'Hautecombe vît, chaque année, la plus grande 
partie de ses recettes affectées d'une manière régulière et 
fixe à des améliorations de toute nature. L'année qui 
suivit son union à la Sainte-Chapelle , l'abbé de Montfal- 
con fit dresser l'état de ses revenus , charges annuelles, 
dettes et aussi des dépenses nécessaires pour les répara- 
tions et reconstructions de l'ensemble des bâtiments. 

Il en résulte que les revenus de l'abbaye, tant en Savoie 
qu'en France, s'élèvent, bruts, à 14,880 livres ; que les 
charges annuelles sont de 7,326 livres : les principales 
sont les prébendes de cinq religieux vivant à Hautecombe 
et de deux habitant à Saint -Innocent, calculées à 478 
livres chacune ; les intérêts des capitaux empruntés, l'as- 

^ Les rois de Sardaigne tenaient si fortement au maintien de ce pri- 
vilège, qu'ils le confirmèrent jusqu'aux derniers mois de leur souverai- 
neté. L'Assemblée nationale ayant aboli tous les ordres monastiques 
le 13 février 1790, dom Gabet, abbé de Tamié, doutait de la continuité 
de son droit de visite. Alors Victor-Amédêe III, par billet du 9 mars 
1792, le pria de visiter le monastère d'Hautecombe et de supprimer les 
désordres qui menaçaient de s'y produire, bien que l'abbé commen- 
dataire de cette maison ffiit à cette époque l'évèque de Chambéry. Il 
rappelait que l'abbé de Tamié jouissait de ce droit en vertu de sa 
seule dignité, et de temps immémorial. 

{Reg. tccUs., vol. XXXIV, f 114. — Buknier, Tamié, p. 187.) 



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— 449 — 

signaiion provisionnelle du chapitre, la pension viagère de 
<,000 livres du chevalier, Marelli. Quant aux dettes pro- 
prement dites, elles s'élèvent à 70,304 livres, et les dé- 
penses à faire pour achever la mise en état de toutes les 
propriétés de l'abbaye sont calculées à une somme sem- 
blable , soit à 70,316 livres *. 

Le mode de répartition des revenus de l'abbaye ayant 
amené quelques contestations entre les religieux et le cha- 
pitre, trois ans plus tard, l'abbé de Clairvaux députa, auprès 
de Charles-Emmanuel III le prieur de Chassagne, Demotz, 
et le procureur d'Hautecombe, Marthod, pour terminer ces 
conflits et arriver plus rapidement à la reconstruction du 
monastère. Parmi les moyens proposés pour atteindre ce 
but, le roi agréa la division des biens de la mense abbatiale 

* En voici le détail : 

1* Sommes empruntées à divers liv. 37 .500 

2* Dettes laissées par les relif^ieux, arrérages, honoraires 
des commissaires pour la rénovation des fiefe 32.804 

3* Pour finir dans le cloître la portion du monastère com- 
mencée, et suffisante pour loger les religieux qui sont actuel- 
lement à Hautecombe, y compris le logement du portier 10.000 

4* Pour achever l'autre partie du monastère non com- 
mencée 40.000 

6* Pour finir les réparations de Lavours 6.000 

6* Pour remettre en état les autres bâtiments ruraux de 
Tabbaye, savoir : Pomboz, 1,000 liv. ; grange du Val-de- 
Crenne, 1,250; de Saint-Gilles, 600; de Porthoud, 200 ; mou- 
lins de la Fontaine des Merveilles, 300; cellier de Salière, 
383; moulins de Bourdean, 1,200; prieuré de St-Innocent, 
3,600; grange de Mesigny? 200; de Berchoud, 420; d'Aix, 
1,003; d'Hauterive, 160; reliquat des réparations de Cherel, 
1,000 ; total 11.316 

7* Réparations des chœurs de diverses églises paroissiales 
où Vabbaye estdécimatrice 3.000 

Total.... Uv. 129.568 
; Archives de la préfecture de Ghambéry.) 

29 



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— 450 — 

en deui parts, dont Tune, libre de toute charge, appartien- 
drait au chapitre, et l'autre serait abandonnée à la commu- 
nauté d'Hautecombe, avec l'obligation d'acquitter toutes 
les dettes contractées pour les constructions et, en outre, 
d'achever la réparation des bâtiments. 

Le roi fit part de ce projet au comte Astésan, premier 
président du Sénat , et lui insinua dans la même lettre 
qu'il serait à propos de chercher à revendiquer le fief de 
la Serra, aliéné au marquis de Barrai pour 20,000 livres, 
et que Ton suppose produire le revenu de 6,000 livres. 
Mais, ajoutait-il , connue le chapitre de la Sainte-Chapelle 
ne pourrait parvenir, faute de fonds, que très difficilement 
à cette revendication, nous avons pris la détermination 
d'intéresser à cette affaire les religieux de Cîteaux, dont 
l'ordre est riche en France, en leur promettant le tiers du 
revenu qu'elle produira. « Pour moyenner et mieux fa- 
ciliter et éclaircir un arrangement de cette nature, nous 
vous députons avec le sénateur Bourgeois et notre avocat 
fiscal général en Savoye, Maistre*. » 

Deux ans après (1 3 août 1 757), cet arrangement n'avait 
point été accepté ; les réparations n'avançaient point, et 
l'église en avait un besoin urgent. Aussi le roi, s'adressant 
aux commissaires nommés par la lettre précédente, les 
invitait à proposer aux religieux une autre combinaison 
par laquelle on suspendrait provisoirement la reœnstruo- 
tion entière du monastère et l'on se bornerait à procurer 
une habitation décente et commode aux quatorze religieux 
exigés par la bulle d'union, et à faire réparer l'église. 

* Archives du Sénat, Billets royaux; lettre du 7 avril 1755. 

Il s'agit ici de François-Xavier, père de Joseph de Maistre. Nommé 
sénateur le 7 mars 1740, il devint avocat fiscal général le 15 mars 
1759, et président de chambre le 3 décembre 1764. 



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— 454 — 

Le procureur de la communauté était alors domMarthod. 
Son esprit peu conciliant n'était point sans influence dans 
tous ces tiraillements entre les religieux d'Hautecombe et 
le chapitre et dans ce refus constant de toutes les propo- 
sitions émanant du souverain ou de ses délégués. A son 
instigation , la communauté porta ses réclamations à son 
supérieur immédiat, Tabbé de Clairvaux. Celui-ci les ayant 
transmises à Charles-Emmanuel, il en obtint, le 4 janvier 
neo, la réponse suivante : 

« Très révérend Père en Dieu, nous étant fait rendre 
compte du placet qui nous a été présenté au nom des 
religieux d'Hautecombe avec vôtre lettre du 20 septembre 
dernier, nous n'avons pu voir qu'avec surprise, que le 
principal but de ce recours seroit d'impugner des trans- 
actions constamment observées et autorisées par le pape 
et par nous : Et comme notre intention est que ces contrats, 
qui sont la baze de la bulle d'union de l'abbaye d'Haute- 
combe à la Sainte Chapelle de Savoye subsistent, nous 
avons pour le surplus, donné des ordres précis pour qu'on 
prenne des arrangemens qui sans s'écarter de la bulle 
d'union, et des transactions y approuvées, peuvent être les 
plus propres à étouffer tout germe de différends entre le 
chapitre de la Sainte Cliapelle, et lesdits religieux, à quoi 
nous sommes persuadés que vous inviterez efficacement 
ces religieux à concourir de leur côté, en mettant l'admi- 
nistration des affaires, et intérests de leur monastère entre 
les mains d'un procureur plus convenable que le Père 
Marthod^ y^ 

En 1765, rien n'était encore terminé. Les membres de 
la délégation étant, les uns décédés, les autres promue à 



Billets royaux, vol. de 1755 à 1765. 



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— 462 — 

d'antres fonctions, le roi les remplaça, et la délégation fat 
alors composée du comte Salteur, premier président du 
Sénat; de Maistre, président de chambre, et du comte 
Lovère Demarie, avocat fiscal général. Elle fut chargée de 
régler les intérêts du chapitre et des religieux et de prendre 
les dispositions nécessaires pour terminer la restauration 
de l'abbaye, avec obligation d'en rendre compte au souve- 
rain ^ 

Nous n'avons pas à raconter le détail des opérations de 
cette délégation. Disons seulement que le dernier projet 
de Charles-Emmanuel, consistant à diviser les biens de la 
mense abbatiale pour en assigner une part à la commu- 
nauté c[ui resterait chargée des travaux, paraît avoir eu son 
exécution, car, en 1776, nous voyons la communauté affer- 
mer le domaine de Porthoud sans l'intervention du cha- 
pitre de la Sainte-Chapelle •. 

Deux ans auparavant, le chapitre de la Sainte-Chapelle 
avait opéré le consignement de ses fiefs. Dans leur dénom- 
brement, nous trouvons les terre, juridiction et mande- 
ment d'Hautecombe qui comprenait Saint-Pierre de Cur- 
tille, soit le Val-de-Crenne, Pomboz, le monastère et ses 
alentours avec le droit de justice omnimode ; et, en outre, 
la leyde sur les vins et autres denrées vendues le jour de 
la fête du lieu, qui se solennisait le lendemain de la Pente- 
côte. Cette fête, dégénérée en une de ces réunions popu- 

* Billets roycMx, billet du'26 mars 1765. 

' La communauté se composait alors, et déjà le 5 mai 1773, des reli- 
gieux suivants: Dom Louis Martin de Varax, prieur; dom François- 
Dominique Nicod; dom Nicolas Carrier; dom Jean-Claude Poinet, 
cellerier, et dom Marc-Antoine Dégaillon, tous prêtres et proies. Us 
avaient été visités par l'abbé de Tamié le 14 mai 1772. (Extrait d'un 
acte du minutaire Vignet, communiqué par M. Mailland, notaire à Aix- 
les-Bâins.) 



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— 453 — 

laires appelées dans la province vogne et ailleurs pardon, 
se continua à Hautecombe jusqu'en 18*9. 

Le chapitre consigna ensuite la «• rente de la maison forte 
de Pomboz, » s'étendant sur Saint -Pierre de Ciirtillè, 
Conjux, Chanaz, le Mollard-de-Vions, Lucey, Ontex et la 
paroisse du Mont-du-Chat. La commune de Chanaz s'affran- 
chit de ses charges féodales envers l'abbaye par contrat du 
<•' février 1787, passé avec la délégation générale créée 
pour faciliter les affranchissements, et approuvé par lettres 
patentes du 22 janvier 1790 *. 

Parmi les droits féodaux consignés, nous reconnaissons 
encore : 

1** La pêche sur le lac. On se rappelle qu'elle avait été 
concédée à l'abbé Adrien de Saluces sur tout le lac, moyen- 
nant le servis annuel de quinze lavarets. 

En 1774, ce droit, quoique soumis à la même rede- 
vance , se trouvait réduit à l'espace compris entre une 
ligne idéale tracée à une lieue du bord et les propriétés de 
l'abbaye , tant à Hautecombe qu'à Salière et à Saint-In- 
nocent, et, comme conséquence de ce droit, l'abbaye avait 
le pouvoir de procéder contre quiconque pécherait sans 
permission. » 

2^ La rente du prieuré de Saint-Innocent. Elle s'éten- 
dait sur Saint -Innocent, Brison, Saint-Germain, Moye, 
Hassingy, Saint-Maurice d'Alby, Albens, laBiolle, Mognard, 
Épersy et Grésy. 

3^ Celle dépendant de la « sacristie démembrée du 
membre de Chautagne, » à Chindrieux et à Buflieux. 

4*» Celle appelée « fief de la grange d'Aix, » qui se per- 
cevait à Trévignin, Mouxy, Grésy, Aix, Saint-Hippolyte et 
Saint-Simon. 



Voir DocmiêtUi, n* 60. 



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— 454 — 

Quant aux réparations des bâtiments religieux et ruraux 
de l'abbaye, elles furent continuées assez lentement. A 
cette époque, on était convenu de traiter de barbare le plus 
beau des styles chrétiens, et Ton n'eut garde de conserver 
à l'antique basilique son architecture originaire. Les piliers, 
formés de faisceaux de colonnettes, devenus trop fsdbles 
pour supporter la voûte, furent transformés en lourds 
pilastres entourés de maçonnerie ; la voûte dut être refaite 
et rabaissée de nouveau, par motif d'économie. De 44 
métrés 45 centimètres, hauteur primitive, elle fut ramenée 
à 40 métrés 40 centimètres, hauteur qu'elle a encore au- 
jourd'hui. La forme romane remplaça l'arc entiers-point. 
Heureusement, les chapelles étaient encore debout et con- 
servèrent au pourtour de l'édifice la forme gothique *. 

Les monuments étaient réduits au nombre de quatre : 
celui d'Humbert III, à l'entrée de l'église réservée aux re- 
ligieux, tout près du lieu qu'il occupait auparavant sous le 
cloître ; celui de Boniface, archevêque de Cantorbéry, à 
l'extrémité est de l'église ; celui de Louis, sire de Vaud, et 
de sa f^mme , dans la chapelle de Saint-Michel ; et celui 
d'Aymon et de sa femme Yolande, dans la chapelle des 
princes. 

Dans le vestibule de la basilique, se trouvait le tombeau 
de Claude d'Estavayé, abbé d'Hautecombe et évéque de 
Belley». 

Enfin, tous les travaux furent terminés en 1 788, à la veille 
de la grande Révolution française qui allait bientôt chasser 
Dieu de son temple et les religieux de leur retraite. 

* Lettres sur la royale Àhhaye d'Hautecombe; Gènes, 1827. 

* Déposition de François-Nicolas Garbillon, ancien religieux et pro- 
cureur d'Hautecombe, dans la sommaire-apprise de 1825. [Registres de 
rarchevôché.j 



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CHAPITRE II 



Dernière invasion française. — Mise en vigueur des lois révolutionnaires 
en Savoie. — Faïencerie d'Hautecombe. — Ruines de l'abbaye. 



Le samedi 22 septembre 1792, avant le point du jour, les 
troupes françaises entraient en Savoie en remontant la 
vallée de Tlsère. Le lendemain , le général Montesquiou 
campait aux Marches et, le 24, il occupait Chambéry. Une 
ère nouvelle avait commencé pour notre province. 

La Convention nationale envoya bientôt des commissaires 
pour organiser cette nouvelle conquête. Le 6 octobre, une 
proclamation, signée par Dubois - Crancé , Gasparin, 
Lacombe- Saint -Michel et Philibert Simon, déclare au 
peuple savoisien qu'il est libre de se donner un gouverne- 
ment de son choix et invite toutes les communes à nommer 
un député chargé d'exprimer les vœux des populations 
dans une assemblée générale convoquée à Chambéry pour 
le 22 du même mois. 

Cette réunion , préparée sous l'influence des clubs de 
Jacobins, eut lieu dans la cathédrale de Chambéry. Du 
dépouillement des votes, il résulta que, sur les 655 com- 
munes de la Savoie, plus de 600 avaient déclaré leur 
intention de faire partie intégrante de la nation française. 
Le 23, l'assemblée décida qu'elle prendrait le nom d'As- 
semblée nationale des Albbroges. 



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— 456 — 

Empressée d'appliquer à la Savoie les décisions prises 
par la Constituante le il novembre 1789, elle rendit, dés 
le 26 octobre, un décret où Ton remarquait les articles sui- 
vants : 

« Tous les biens du clergé tant séculier que régulier, 
passent en propriété à la nation qui leur en continue la 
jouissance provisoire jusqu'à ce qu'elle ait déterminé le 
meilleur mode pour leur assurer un traitement hono-* 
rable. » (Art. P'.) 

« Il sera procédé, par-devant les officiers municipaux et 
secrétaires des communes, à un inventaire de tous les 
biens ecclésiastiques, tant mobiliers qu'immobiliers, avant 
lequel les administrateurs, receveurs, prieurs, procu- 
reurs et tous préposés quelconques seront assermentés 
et sommés de dire la vérité. » (Art. V.) 

« L'assemblée nationale confie tous les biens ecclésias- 
tiques à la surveillance paternelle des communes. » 
(Art. IX.) 

« L'assemblée nationale défend à toute communauté 
religieuse de l'un et de l'autre sexe d'augmenter le nombre 
de ses individus en recevant des novices et suspend 
l'émission des vœux pour ceux qu'elle aurait déjà dans 
son sein : les communautés religieuses donneront à la 
municipalité la désignation des membres qui les compo- 
sent, de leur âge, du lieu de leur naissance et de celui 
de leur profession (s'ils ont émis des vœux), et la date de , 
leur domicile dans ce pays. » (Art. X.) 

« Tous les biens et capitaux, sous quelque dénomina- 
tion qu'ils soient, donnés au clergé à titre de fondation, 
appartiennent à la nation qui en fera acquitter les char- 
ges. » (Art. XVI.) 

a Les nominations aux bénéfices, qui appartenaient au 



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— 467 — 

ci-deyaDt duc de Savoie, aux ci-devaDts seigneurs, patrons 
laïques ou autres que Tévèque diocésain, sont dévolues à 
la nation. » (Art. XVII.) 

« La commission provisoire d'administration en reste 
seule chargée et ne pourra y procéder qu'en cas d'ur- 
gence*. »(Art. XVIII.) 

Le 89 octobre, après avoir nommé une délégation 
chargée de porter à la Convention le vœu des communes de 
la Savoie et une commission de 21 membres pour admi- 
nistrer provisoirement la chose publique sous sa propre 
responsabilité, l'assemblée nationale des Âllobroges se 
déclara dissoute. Elle avait tenu quatorze séances depuis le 
21 octobre. 

Le gouvernement de notre province passa donc entre les 
mains de la Commission provisoire d'administration des 
AUobroges, qui entra en fonctions le môme jour. 

Dès le lendemain, elle s'occupa de l'exécution du décret 
du 26 octobre. Le 31 , elle arrête que, pour prévenir la 
dilapidation des biens nationaux, chaque citoyen donnera 
connaissance au bureau des maisons religieuses et corpo- 
rations qui exigent des précautions plus urgentes ; elle 
nomme ensuite des commissaires chargés d'exécuter ce 
qui leur serait prescrit pour la conservation des biens des 
religieux et procéder à leur inventaire. Pour la maison des 
4( Bernardins d'Hautecombe, » furent désignés les citoyens 
Belisle et Chamoux, hommes de loi. 

Le 4 novembre, ils se rendent à l'abbaye d'Hautecombe 
et en prennent possession au nom de la nation. 

Ainsi fut déchirée, pour ta première fois, la charte d'A- 
médée III. 

' Dessa» , Histoire de la réunion de ta Savoie ^ la France, p. Î5^ 
et suiv. 



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— 468 — 

Le trésor de l'église abbatiale étsdt encore considérable. 
Les commissaires demandèrent à la commission d'admi- 
nistration de le faire transporter dans le « trésor national , » 
ce qui leur fut accordé dans la séance du 1 1 . Quatre jours 
après (45 nov.), ils font leur rapport sur l'exécution de leur 
commission et offrent de remettre l'inventaire auquel ils 
ont fait procéder. — La commission arrête « que les péti- 
tionnaires feront extrait par partie de l'inventaire par eux 
fait des effets dépendants de ladite maison, situés sur diffé- 
rentes communes, par commune réparée. . . , et que l'inven- 
taire général sera remis sur le bureau, y^ 

Ils offrent , en outre , de déposer entre les mains du 
trésorier national Trépier les effets, or et argent qui con- 
stituaient le trésor d'Hautecombe. La comqûg^ion nomme 
le citoyen Roch, un de ses membres, et le citoyen Curtelin, 
l'un de ses secrétaires, pour les vérification et description 
de tous les effets, en faire la rémission au trésorier et l'en 
faire charger. 

Le lendemain, 16 novembre, rapport est fait sur le trésor 
mis sous la garde du trésorier Trépier, déposé dans un 
coffre de noyer dont la clef sera consignée aux archives 
nationales ^ 

Les événements marchaient rapidement. Le 27 novembre, 
la Convention avait agréé le vœu des Allobroges et proclamé 
la réunion de la Savoie à la République française. Le lende- 
main, elle nommait quatre de ses membres, Simond, Gré- 

' {Procès^erhaux de la Commission provisoire des Allobroges, 
Archives de la préfecture de Ghambéry.) Nous n'avons pu retrouver 
Finventaire d'Hautecombe ni le rapport sur son trésor, qui nous au- 
raient donné de précieux renseignements. 

On trouvera plus loin le résumé d'un inventaire dressé, trois ans 
et demi plus tard, par la régie du département du Mont-Blanc. 



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— 469 — 
goire, Hérault et Jagot, pour organiser le Si^ département 
de la République française, sous le nom de département 
du Mont-Blanc*. 

Au mois de février suivant, fut publiée en Savoie la 
constitution civile du clergé. 

Ce fut le signal d'une persécution générale. Les reli- 
gieux n'ayant pas charge d'âmes, étant moins retenus à 
leurs résidences que les membres du clergé séculier, se 
dispersèrent bientôt. 

La communauté d'Hautecombe se composait alors d'une 
huitaine de religieux'. Ils quittèrent cette demeure sans 
attendre qu'on les expulsa par force, emportant avec eux, 
si l'oD en croit la tradition, tout ce qu'ils pouvaient sous- 
traire aux agents du gouvernement et à la rapacité des 
habitants du voisinage. Ces derniers épiaient leurs démar- 
ches et venaient pendant la nuit enlever les objets cachés 
dans les alentours du monastère. Bientôt même ils ne 
prirent plus ces précautions, ils entraient dans le monas- 
tère et arrachaient, sous les yeux des religieux atterrés, les 
meubles, livres, papiers, etc., etc. 

Un religieux, dom Garbillon, fit alors défection. Il reçut 
de la nation la garde d'Hautecombe, où il demeura deux 

* Ainsi la Savoie fat gouvernée, du 22 septembre au 21 octobre 1792, 
par le général Montesquiou et par les commissaires de la Convention ; 
du 21 au 29 octobre, par l'Assemblée nationale des Allobroges ; du 29 
octobre au 15 décembre, par la Gonmiission provisoire ; du 15 décem* 
bre 1792 au mois d'avril 1793, par les quatre nouveaux commissaires 
de la Convention , chargés d'organiser le département du Mont-Blanc. 

« L'Administration centrale » parait avoir remplacé l'administration 
dite du Mont-Blanc, sur la un de prairial an m (mai 1794). (Registres de 
la préfecture.) 

* Nous avons les noms suivants : Dom Dégaillon, dom Mollot, dom 
Chorot de Maisonneuve, dom GarbiUon, dom Dupuy et dom Mi^ac|d, 



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— 460 — 

ans après le départ de ses confrères ; puis il obtint une 
place du gouvernement à Chambéry où il mourut miséra- 
blement. 

Le 6 juillet 1793, en exécution de l'arrêté du représen- 
tant Albitte, le citoyen Domenget, commis à cette besogne, 
procéda à la descente des cloches. L'une d'elles fut donnée 
à la paroisse de Saint-Innocent, en échange de deux plus 
petites, après approbation de l'administration départemen- 
tale». 

Après avoir fait tomber la tète du « dernier des rois, » 
la Convention décréta * qu'avant le 1 du mois d'août 1 793, 
leurs tombeaux seraient renversés dans toute l'étendue du 
territoire de la République. Hautecombe éprouva le contre- 
coup de ce décret dirigé spécialement contre la nécropole 
de Saint-Denis. Un émissaire sans honte vint ouvrir les mo- 
numents funèbres et fouiller dans les cercueils pour en 
extraire les objets précieux. Mais comme la cupidité était 
son seul mobile, il laissa en place les ossements des 
princes*. 

La vente des biens ecclésiastiques devait suivre leur 
confiscation. Dès que les inventaires, les actes d'État, les 
renseignements nécessaires furent recueillis *, et que les 



' Registre des délibérations de la commune de Bellevue (Saint-Inno- 
cent), I* vol. [Archives de la mairie de Brison-Saiot-Innocent.) 

• Le l** août 1793. 

' Sommaire-apprise du S6 mai 1835. (Registres de rarchevdchô, 
p. 19 et suiv. — Jacqubmodd, Hautecombe, p. 120.) 

* M. Edouard Guillermin a communiqué, en 1874, à la Société 
savoisiekne d'kist et d'archéoL, un « inventaire des meubles, denrées, 
bestiaux, immeubles et autres effets dépendant de « la cy-devant abbaje 
d'Hautecombe , » dressé, le 16 germinal an iv (6 avril 1796) et jours 
suivants, par Pierre Vibert, receveur de la régie nationale au bureau 
dTenne, assisté de deux agents municipaux et du citoyen Gart>iilon, 



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— 46< — 

drconstances parurent favorables , Tadministration du dé- 
partement s'en préoccupa. 

Tous les bâtiments de l'ancienne abbaye, avec 512 jour- 
naux attenants, d'un seul tènement, et 31 journaux du 
domaine de Porthoud, furent vendus, le 25 thermidor an iv 
(13 août 1796), aux citoyens Léger Henry, Louis et 
Joseph Landoz frères, pour le prix de 50,942 livres*. 
Divers particuliers achetèrent le reste des terres, à l'ex- 
ception du domaine de Saint-Gilles et d'une partie de la 
forêt. 

Dans le courant de l'année 1799, les acquéreurs cher- 
chèrent à utiliser pour une faïencerie les vastes édifices qui, 
sans une destination spéciale, « auraient bientôt subi le sort 
des autres bâtiments placés ainsi dans des déserts inha- 

rêgisseur provisoire des biens d'Hautecombe, ensuite de l'ordre qu'il 
en avait reçu du citoyen Girard, directeur de la régie nationale du dé- 
partement. Les 268 numéros de cet inventaire, fait trois ans après le 
départ de la communauté, ne révèlent aucun point de vue nouveau. 
Quelques détails relatifs à l'exploitation agricole des religieux méritent 
seuls d'être relatés. Ainsi, il y avait alors 50 journaux (14 hectares 
74 centiares) de vignes dans la propriété d'Hauteeombe ; 34 cuves, 
3 grands pressoirs à perch^'s et 1 à vis ; 71 fClts de diverses contenan- 
ces, dont les plus grands pouvaient recevoir jusqu'à 2,300 litres. Le 
domaine d'Hauteeombe, proprement dit, comprenait, outre ces 50 
jonmaux de vignes, environ 900 journaux de bois et rocs, plus les jar- 
dins, prés, cours , pâturages et tous les bâtiments de l'abbaye, tenus 
en régie par l'ex-moine Garbillon. 11 ne faut en distraire que la « mai- 
son de la Porte d'Hauteeombe, » comprenant un petit jardin et trois 
moulins affermés au nommé Glaret. La ferme de Saint-Gilles, composée 
d'une maison d'habitation, avec grange et écurie, et de 32 journaux, 
était exploitée par Antoine Rubelin ; celle de Grenne , comprenant 
maison et 28 journaux , était affermée à Alphonse Durutty. Le « ey- 
devant château de Pomboz, » avec 13 journaux environ, était tenu en 
ascensementparles héritiers Roux. 
' Archives de la préfecture de Ghambéiy , n* 862. 



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— 462 — 

bités, et ne présenteraieiitque des ruines*. » Un four fut 
installé sous la coupole de l'église ; la famille du principal 
exploitant se logea dans quelques chambres du monastère. 

Cet établissement n'est point mentionné dans les livres 
sur la céramique ; il n'est pas cep.endant indigne de sou- 
venir. Son importance industrielle a été signalée dans la 
statistique du Mont-Blanc * : « On y a fait avec succès, est-41 
dit, quelques essais d'une faïence imitant celle d'Angle- 
terre. Les artifices pour broyer les matières sont mus 
par les eaux d'une fontaine intermittente, recueillies dans 
un assez grand réservoir qui se trouve situé entre la fon- 
taine et l'établissement. On mêle en diverses proportions, 
suivant les objets que l'on veut fabriquer, les argiles qu'on 
tire des communes voisines, telles que celles de Tresserve, 
de Méry et de Vivier. Il n'y a qu'un fourneau. On y fait 
ordinairement quatre cuites par mois. La fabrication peut 
s'élever à une cinquantaine de mille francs. Les ateliers 
occupent douze ouvriers à l'année, on en emploie au moins 
dix-huit au dehors, ce qui fait en tout trente ouvriers. » 

L'établissement d'Hautecombe représentait, lui seul, le 
tiers des affaires des huit fabriques de poterie ou de faïence 
du département du Mont-Blanc. Il avait des dépôts à Lyon, 
à Grenoble, à Chambéry, ce qui a sans doute fait men- 
tionner par quelques auteurs l'existence d'une faïencerie 
dans cette dernière ville. Indépendamment des localités 

^ Ce désir de préservation et la date de cette création ressortent des 
considérants d'an arrêté da conseil de préfecture, du 6 prairial au vm, 
qui maintient les acquéreurs dans la jouissance de « certaines brous- 
saiUes en voie de reboisement et dans le bénéfice de leur contrat, la 
législation ayant eu pour but principal de favoriser le commerce et les 
établissements utiles. » (Arch. de la préf. de Chambéry, c. 17* rayon.) 

* Description topographiqufi et statistique du département du Mont- 
Blanc, par M. Verneilh, préfet de ce département; Paris, 1806. p. 484. 



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— 463 — 

voisines, Moûtiers, THÔpital-sous-Conflans, Aiguebelle, 
Saint-Jean de Haurienne, s'approvisionnaient habituelle- 
ment à cette faïencerie, et Ton expédiait à Vienne, à 
Saint-Étienne et à Turin ^ 

Néanmoins, cette industrie fut de courte durée et cessa 
vers 4804. Son abandon ne servit qu'à accélérer la des- 
truction de rédifioe qui l'abritait ; les vastes toitures 

> La raison commerciale était : Dimier, Henry et Landoz. 

Quant au mérite artistique des faïences d'Hautecombe, elles étaient 
considérées par les contemporains comme imitant heureusement le 
genre anglais. On peut en juger d'après les échantillons déposés au 
musée de Chambéry par Tauteur de ce travail et par M. le docteur 
Guilland, arrière-neveu de M. Landoz. 

Presque toutes les formes usuelles que la faïence peut revêtir, ont 
été exécutées à Hautecombe, depuis les poêles et les vases décoratifs 
pour terrasses et jardins, jusqu'aux encriers et aux pots à fleurs des- 
tinés à plaquer contre les murs et sur les corniches des boiseries. La 
poterie de table et les plus humbles ustensiles ne manquent pas de 
caractère et offrent constamment une remarquable appropriation à 
leur but. 

L'émail est brillant et généralement stannifère, soit blanc opaque, 
« plein de corps et sur terre brune. » Toutefois, on y faisait aussi la 
Mence jaune commune, que Ton obtient, comme l'on sait, en recou- 
vrant la terre brune d'oxyde de plomb, sans addition de colorant. On 
employait le plomb et l'étain anglais, et leurs saumons venaient de 
Lausanne, de Marseille et de Nancy. La teinte du vernis varie du blanc 
pur au blanc rosé et au blanc bleuâtre. L'ornement est sobre, aune, 
deux ou plusieurs teintes douces : ce sont des points, des fUets, des 
semis de petites fleurs, rarement des fruits, pas d'animaux, ni de paysa- 
ges, ni de personnages. Les ouvriers peintres venaient d'Italie. 

Quant aux formes, elles appartenaient presque toujours au style 
Louis XV, sauf quelques bocaux étrusques et quelques rares fantaisies. 

Les faïences d'Hautecombe sont moins pesantes, moins épaisses que 
ne Tétaient celles de Saint-Jean de Maurienne et d'Italie ; leur légèreté 
rappelait celles d'Angleterre et de Moustiers-Sainte-Marie (Basses- 
Alpes). Certains genres de tasses ressemblaient, par leur peinture et 
leur légèreté, à celles que l'on façonne avec du figuier. 

La marque de fabrique n'était point usitée. (Notes communiquées 
àl' Académie de Savoie par M. le D' Guilland, médecinà Aix-les-Bains.) 



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— 464 — 

D'étant point entretenues s'écroulèrent, la voôte de l'église 
s'effondra, couvrant à la fois les fourneaux éteints et les 
tombeaux profanés ; Ton ne vit plus, dès lors, que des 
débris de monuments et de sculptures gothiques, des 
fragments d'antiques vitraux entassés pêle-mêle sur le sol, 
cachés sous les ronces et les arbustes sauvages et près 
d'être ensevelis sous d'autres ruines. Les restes de la 
chapelle de Romont servaient de cellier, et la chapelle de 
Saint-André était transformée en une forge. 

Cependant, au milieu de cette dévastation, Hautecombe 
n'avait pas perdu toute sa beauté. Sans dire, avec l'auteur 
de Raphaël, qu'il y avait plus de charmes, « plus de saintes 
psalmodies des vents, des eaux, des oiseaux, des échos 
sonores du lac et des forêts sous les piliers croulants, 
dans les nefs démantelées et sous les voûtes déchirées de 
la vieille église vide de l'abbaye, qu'il n'y en avait autrefois 
dans les lueurs de cierges, les vapeurs d'encens, les 
chants monotones et les cérémonies qui les remplissaient 
jour et nuit, » cette solitude, par sa position unique, par 
la merveilleuse fontaine intermittente qui l'avoisine, avait 
conservé sa célébrité. Les hommes de goût et les artistes 
allaient toujours la visiter pendant les jours brillants de 
l'été. 

Hais rien n'égalait sa mélancolique grandeur pendant 
Tarrière-saison ; Ton n'aperçoit alors que des nuages repo- 
sant sur les flots, se confondant avec la couleur sombre du 
ciel et laissant voir un horizon indéfini. Hautecombe, dans 
cette saison de Tannée, était totalement abandonnée ; seu- 
lement, on y voyait quelquefois errer autour des décom- 
bres quelques Savoisiens fidèles, qui pleuraient sur leurs 
rois et leur patrie. Ils venaient apporter le tribut de leur 
profonde douleur aux cendres révérées que recelaient les 



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— 465 — 

souterrains d'Hautecombe et graver sur ces monoments 
renversés leurs noms alors oubliés ou proscrits *. 

Depuis 1804, Hautecombe ne fut que le centre d'une 
exploitation agricole. M. Landoz, devenu principal proprié- 
taire, y avait consacré toute son activité. Il avait été surpris 
de trouver dans les vignobles renommés d'Hautecombe le 
pineau de Bourgogne, importé par les religieux, et commu- 
niquant aux vins du pays cette rare finesse et cette saveur 
framboisée que M. Francis Wey a remarquées dans les vins 
de Talloires, où cet heureux mélange de cépages de Bour- 
gogne et de Savoie avait également été fait par les moines. 
Il s'attacha à cette propriété, en reboisa les sommets, et, 
le 30 Janvier 1824, il obtenait de Charles-Félix la faveur 
spéciale de pouvoir nommer un garde-bois. 

Malgré l'affection qu'il portait à son domaine et aux utiles 
travaux qu'il y avait opérés, il s'empressa de le céder quand 
Charles-Félix lui témoigna le désir de le racheter. Voici 
en quels termes le roi lui faisait écrire, le 6 mars 1825, par 
le marquis d'Oncieu, son intermédiaire pour l'acquisition : 

« J'ai retardé de répondre à votre gracieuse lettre du 22 
février parce que je voulais prendre les ordres du roi et 
vous en rendre compte. Sa Majesté a agréé avec une sen- 
sible reconnaissance l'hommage que vous lui faites de la 
Trompette de Saint-Hubert, qui a appartenu à Philibert P' 
dit le Chasseur, l'un de ses ancêtres, et du groupe sculpté 
représentant la Naissance de notre Sauveur ". Ce don est 

* Lettres sur la royale abbaye d' Hautecombe; Gênes, 1827. 

' Le groupe de la iVa^ti^t^^est au Musée royal à Turin. Son pendant, 
une Présentation, ne fut pas jugé digne d'être envoyé au roi, à cause 
de quelques mutilations. Retrouvé au fond d'un garde-meuble dans la 
maison de M. Landoz, transmis par héritage au docteur Guilland, ce 
dernier l'a foit figurer à l'exposition artistique organisée à Chambéry 
en 1863, et les amateurs ont pu y retrouver l'empreinte naïve et sobre 
des œuvres du xiii* siècle . 30 

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— 466 — 

d'autant plus précieux et fait d'autant plus plaisir à Sa 
Majesté, qu'elle regarde tout ce qui a appartenu à cette 
abbaye comme des reliques qui lui rappellent de glorieux 
souvenirs. 

« Sa Majesté me charge, Monsieur, de vous témoigner 
toute sa gratitude, de même que sa pleine satisfaction pour 
la manière désintéressée que vous avez gardée constam- 
ment dans les traité et conclusion de son acquisition de 
l'abbaye et domaine d'Hautecombe. 

« Je vous en félicite et vous remercie , pour la part qui 
me revient, des facilités et de la manière gracieuse avec 
laquelle vous avez fini cette affaire avec moi*. » 

^ Lettre communiquée par M. le docteur GuLUand. 

Le roi , comme nous le verrons au chapitre suivant , n'avait eu à 
traiter qu'avec M. Landoz, car celui-ci avait acquis le quart apparte- 
nant à M. Léger et le quart appartenant à M. François, par divers actes 
passés entre Tau vi et Tan xiii. Le quart de M. Fleury était parvenu, 
en 1821, aux demoiselles Marie-Anne et Jeanne-Françoise Landor, 
sœurs de Louis Landoz, dont il fut le mandataire pour la vente de 1824. 
— En outre, M. Landoz avait acheté de l'Économat royal, le 10 sep- 
tembre 1821, 1,026 journaux de bois et forêts, situés sur la commune 
de Saint-Pierre de Curtille, moyennant 430 fr. de rente foncière an- 
nuelle, rachetable à 8,600 fr. (Greffe du tribunal de Chambéry. — 
Tabellion.) — Voy . aux Errata les corrections des pages 461 et 4^. 



(®9 



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CHAPITRE III 



La Savoie est rendue à ses anciens souverains. — Charles-Félix rachète 
les bâtiments et la terre d'Hautecombe. — Reconnaissance des osse- 
ments. — La restauration des édifices marche rapidement sous la 
direction de Melano. — Seconde fondation d'Hautecombe. — Fré- 
quents séjours du roi à l'abbaye. — Ses funérailles. 



Par le traité de Vienne du 20 novembre 1815, la Savoie 
tout entière était rendue à son ancienne dynastie. Le <6 
et le < 7 décembre, de magnifiques fêtes signalèrent l'entrée 
des troupes sardes à Chambéry, et, Tannée suivante , la 
cour de Turin cimentait le retour de cette province à la 
Monarchie par un séjour en deçà des monts, qui dura du 
10 juillet au 30 août. 

Le 13 mars 1821 , Victor-Emmanuel P' remettait à son 
frère Charles-Félix cette couronne qu'il avait reçue d'un 
autre frère, Charles-Emmanuel IV, abdicataire en 1802. 

Le nouveau souverain , onzième enfant de Victor- 
Amédée III et de Marie-Antoinette de Bourbon d'Espa- 
gne, paraissait aussi éloigne du trône par sa naissance 
tardive que par ses inclinations. Ce ne fut que pour obéir 
aux pressantes sollicitations de Victor - Emmanuel qu'il 
accepta le pouvoir malgré la gravité des circonstances. 

En 1824, il vint, comme souverain, visiter la Savoie. 
Parti de Turin le 19 juillet, accompagné de la reine Marie- 
Christine de Bourbon, de sa sœur Marie-Anne, duchesse 



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— 468 — 

de Chablais, il arriva à Chambéry au milieu d'un immense 
et enthousiaste concours de populations * . 

A l'exemple de son prédécesseur, il voulut visiter les 
différentes parties du duché et témoigna par une résidence 
prolongée la sympathie qu'il portait à ses habitants. Le 29 
juillet, la cour se rendit à Aix-les-Bains, où le souvenir de 
Victor-Amédée III restait profondément gravé ', et de là elle 
se transporta sur la rive du lac. Arrivées au port de Puer, 
les voitures s'arrêtèrent; le roi et sa suite mirent pied à 
terre et se rendirent sur la berge. Là, sous un ciel qui 
n'avait jamais été plus beau, sondant l'espace d'un regard 
attristé, le roi contempla longtemps une vaste ruine 
s'élevant sur la rive opposée et cachant sous des draperies 
de ronces et de lierres les restes mortels de ses ancêtres. 

Sa résolution était prise. De retour à Chambéry le même 
jour , il appela , dés le lendemain , le marquis d'Oncieu 
et lui confia ses intentions de relever l'abbaje d'Haute- 
combe. Le même jour , le confident de Charles - Félix 
parvint à s'entendre avec le propriétaire d'Hautecombe, et, 
le 28 août, le chevalier Thomas Ferrero de LaMarmora 
achetait, au nom du roi, tout ce que la famille Landoz pos- 
sédait des anciennes propriétés de l'abbaye, pour le prix 
de 80,000 livres. Charles-Félix acquitta, en outre, à l'éco- 
nomat le capital d'une rente dont était grevée la forêt 

^ Voici comment les voyages de nos souverains s'opéraient à cette 
époque : On partait de Turin le matin, on dînait à Rivoli et couchait à 
Suse ; le deuxième jour, dîner à l'hospice du Mont-Cenis , coucher à 
Lanslebourg; le troisième, dîner à Modane, coucher à Saint-Jean de 
Maurienne ; le quatrième, dîner à Aiguebelle et arrivée vers le soir i 
Chambéry. 

* On sait que ce souverain avait fait construire un établissement 
thermal remplacé par celui que Ton remarque aujourd'hui , élevé de 
1859 à 1863. 



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— 469 — 

d'Hautecombe, moyennant une somme de 8,600 livres, de 
telle sorte que cette acquisition lui en coûta 88,600 *. 
Elle comprenait 1 ,570 journaux (500 hectares environ). 

Charles-Félix, en recouvrant cette antique nécropole, 
tint essentiellement à lui donner le caractère de propriété 
privée. Il la sépara complètement du domaine de la 
couronne et à plus forte raison du domaine public ou de 
rÉtat; il se considéra comme un simple particulier accom- 
plissant un acte de piété filiale en faisant relever à ses frais 
les tombeaux de sa famille. 

Les travaux de restauration furent confiés au chevalier 
Ernest Melano, capitaine du génie et ingénieur de la 
province de Savoie. Il procéda en vertu d'instructions 
précises écrites de la main môme du roi. <t Le plan 
que je me suis proposé, disait Charles-Félix, est de faire 
revivre l'ancienne église, et non point d'en bâtir une 
nouvelle ; ainsi l'architecte devra s'en tenir à suivre, soit 
dans les constructions de la voûte, soit dans les réparations 
nécessaires aux murailles, le même dessin et la même ar- 
chitecture gothique qui l'ont jadis rendue, dans son genre, 
un des plus beaux monuments , au lieu qu'une nouvelle 
construction, dans une architecture moderne, serait une 
espèce de monstruosité tout à fait discordante avec les 
monuments que je compte relever, et point analogue aux 
temps des princes défunts qui y ont été enterrés. » Il re- 
commandait à son architecte de conserver tout ce qui restait 
de l'ancienne construction, môme son irrrégularité; de lui 

* L'acte fut passé devant M' Jérôme Nicoud, notaire à Cham- 
béry. 

Il est regrettable qu'on n'ait pas songé à racheter Saint-Gilles, l'an- 
cien Exendilles de la charte d'Amédée III, qui resta attaché au domaine 
d'Hautecombe jusqu'à la Révolution. 



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— 470 — 

présenter un projet de restauration de Tédifice; de ne rien 
construire sans son approbation préalable et de mettre la 
main d'abord aux murs du couvent, afin d'empêcher lamine 
de la partie restée debout *. 

Cinq jours après, Melano, dans un rapport sur l'état de 
l'église abbatiale, s'exprimait ainsi : 

« L'église, placée au nord du monastère, a été construite 
en forme de croix; on reconnaît, parle reste des trois voû- 
tes qu'on y observe, qu'elle a changé trois fois de forme 
et, par quelques vestiges de colonnes, qu'à son origine elle 
était d'un style gothique. 

«... La chute du dôme qui existait au milieu de cette 
église a causé en partie la ruine de la belle chapelle qui 
renfermait les précieuses cendres de nos princes; tous les 
piliers, du côté du nord, se sont également écroulés ; une 
très grande portion des murs, côté du midi, n'existent plus; 
enfin, l'intérieur ne présente plus que des ruines ; quel- 
ques parties de murs et particulièrement ceux de l'aile au 
nord se sont encore conservés ; on y voit aussi quelques 
piliers de la nef également au nord du monastère , mais 
ces piliers ne présentent pas assez de solidité pour recevoir 
une voûte... 

« L'emplacement de cette église est tellement encombré 
de matériaux, qu'ils ne laissent pas apercevoir quelle est 
la forme de sa surface et empêchent de reconnaître si les 
bases des murs sont en bon état. 

« De la belle chapelle des Tombeaux, située à l'angle 
nord-est de Téglise, il ne reste que deux faces latérales, 
celle du nord et celle de l'est, dont l'architecture, d'un 
style gothique et d'un goût parfait, est très peu endom- 



' GiBRARio, Altac., Documenii, n* 13. 
Instructions données le 29 août 1824. 



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— 471 — 

magée. On y voit encore remplacement d'un tombeau 
richement orné ; les couleurs et la dorure, à en juger par 
ce qui reste, y régnaient d'une manière éclatante. 

« La chapelle dite de Belley s'est moins ressentie des 
ravages du temps; sa voûte, de forme gothique, avec cor- 
niche de forme diagonale en pierre calcaire polie, est en 
très bon état*.... » 

On s'occupa d'abord, suivant les conclusions de ce 
rapport, d'enlever les matériaux qui couvraient le sol 
de l'église et, le 12 janvier 1825, ensuite de commis- 
sion spéciale donnée au marquis d'Oncieu de Chaffar- 
don, on procéda à la recherche des ossements des 
princes, sous sa direction et celle du capitaine-ingénieur 
Melano. Ces fouilles, qui durèrentjusqu'au17, amenèrent, 
outre la découverte de débris d'armes, de fragments de vête- 
ments, celle de beaucoup d'ossements qui furent reconnus 
former environ 25 squelettes, et qui, renfermés précieuse- 
ment dans huit caisses, furent déposés dans la sacristie de 
l'église. 

Voici l'emplacement des divers tombeaux où ils furent 
retrouvés : 

1° Près de la porte latérale de l'église, à l'endroit où 
s'élevait le monument d'Humbert III, était un caveau dans 
lequel on reconnut les ossements de quatre corps : celui 
d'Humbert III, celui de son épouse Germaine de Zœrin- 
gen, et ceux d'un petit corps que l'on présuma être celui 
d'Agnès de Savoie. Aucune conjecture probable n'a pu être 
formée sur le quatrième corps ayant appartenu à un prince 
d'une stature élevée. 

2° Derrière le maître-autel, contre le mur, on découvrit 

^ CiBRARio, Altac, Documenti, n" 15. 



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— 472 — 

dans un caveau le squelette complet de Boniface, arche- 
vêque de Cantorbéry. 

3** Dans la chapelle des princes, dont les caveaux étai^t 
creusés dans la molasse, on trouva un grand nombre d'os- 
sements en désordre. 

4® Sous le dôme, on découvrit un caveau taillé également 
dans la molasse et contenant deux squelettes. 

5** De l'emplacement occupé jadis par la chapelle de 
Romont, au milieu de ruines et de décombres, plusieurs 
ossements furent retirés. 

6"^ Dans la chapelle des barons de Vaud , soit de Saint- 
Michel, on ne retrouva d'abord qu'un petit caveau renfer- 
mant un seul squelette. Mais, Tannée suivante (6 août 
1826), on découvrit à côté, dans un nouveau tombeau, 
des restes d'ossements appartenant à un seul squelette. 
D'après les noms conservés de ces tombeaux, ces deux 
personnages étaient Louis P' et Louis II, barons de Vaud. 

T Enfin, dans la chapelle de Belley existait un tombeau 
qui n'avait point été ouvert. C'était celui de Claude d'Es- 
tavayé*. 

Le 25 mai, M»' Bigex, archevêque de Chambéry, chargé 
par le roi de reconnaître l'identité de ces dépouilles, 
ordonna une enquête sur les tristes vicissitudes de la 
nécropole royale pendant les mauvais jours de la Révo- 
lution. Il confia ensuite au docteur Rey, chirurgien, le soin 
d'examiner les ossements retrouvés et de présenter un 
rapport à cet égard. 

Neuf témoins furent entendus '. De l'ensemble de leurs 
dépositions, il résulte qu'en 1 794 un agent national, nommé 

* Registres de l'arohevôché de Chambéry. 
' Le lendemain 26 mai, par M. le vicaire général Martinet, délégaé 
par rarchevèque de Chambéry. 



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■^ 473 — 

Morel, vint à Hautecombe et fit ouvrir le grand ossuaire do 
la chapelle des princes. Il trouva au centre un cercueil de 
plomb, non couvert, de trois pieds de hauteur, contenant 
quelques ossements et une couronne ducale en cuivre doré. 
Les ossements furent laissés dans le caveau ; le cercueil, 
ayant quelque valeur, fut transporté à Chambéry par Tordre 
de ce Morel, dont le nom mérite de passer à la postérité. 

Bien que les grilles fermant cette chapella et celle du 
comte de Romont eussent été emportées, et que l'établis- 
sement de la faïencerie eût nécessité le défoncement d'une 
partie de l'église, aucune autre profanation des tombeaux 
n'avait eu lieu. Les acquéreurs d'Hautecombe avaient 
même recouvert de terre ceux de la chapelle des Princes, 
à la demande de révérend Rolland, missionnaire des can- 
tons d'Aix , de la Biolle et de la Chautagne pendant la 
Révolution. 

Enfin il fut constaté que tous les ossements retrouvés 
appartenaient à des membres de la famille de Savoie, car 
eux seuls étaient ensevelis dans l'église. Le cimetière des 
religieux se trouvait à l'extérieur, derrière le chœur de 
l'église». 

Le rapport du chirurgien Rey, les débris d'inscriptions 
retrouvées, les données des historiens et des chroniqueurs, 
et spécialement celles fournies par Guichenon, qui indi- 
quent l'emplacement de plusieurs tombes, complétèrent 
cette enquête et permirent d'établir l'identité des princi- 
pales et des plus intéressantes dépouilles. 

Le 31 mai suivant, M^' Bigex se rendit à Hautecombe, 
après avoir invité le gouverneur général de Savoie, le pr^ 
mier président du Sénat et un grand nombre de person- 

^ Registres de Tarchevôché de Chambéry. 
Le procès- verbal de cette sommaire-apprise nous apprend qae dom 
Beranld était prieur da monastère en 1791. 

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— 474 — 

nages de distinction à prendre part à l'importante fonction 
qu'il allait remplir. Il visita et reconnut les tombeaux, les 
pierres tumulaires qui les recouvraient, les huit caisses 
d'ossements, fit lire les procès-verbaux dressés précé- 
demment et déclara que les ossements retrouvés étaient 
bien ceux des princes et princesses de Savoie autrefois 
déposés dans l'église d'HautecDmbe. Il fit ensuite trans- 
férer ces précieux restes, des caisses qui les contenaient, 
dans huit cercueils revêtus de velours cramoisi, ornés de 
la croix blanche, qui furent serrés dans une armoire de la 
sacristie, après avoir été scellés et soigneusement fermés * . 

Une messe de Requiem , célébrée par lui-même , fut 
la première continuation des prières qui, pendant tant 
d'années, n'avaient cessé de s'élever vers le Maître de la 
vie et de la mort. 

Le même jour. Monseigneur bénit et posa la première 
pierre de la chapelle de Saint-Félix, que le roi voulut faire 
élever sur les ruines de celle du comte de Romonl. 

Charles-Félix et Marie-Christine firent un second voyage 
en Savoie pendant l'été de 1826. Les travaux avaient été 
conduits avec une si grande activité , que l'église était 
prête à être rendue au culte. En moins de deux ans , elle 
avait été presque entièrement reconstruite , décorée par 
l'art du peintre et du sculpteur. Les anciens monuments 
avaient été relevés ; les bâtiments du monastère, égale- 
ment restaurés, étaient aménagés pour recevoir les reli- 
gieux. Leurs Majestés et leur cour. 

La famille Cacciatori avait été chargée de la partie sculp- 
turale. Les deux frères Benoît et Candide , déjà connus à 
cette époque par le talent dont on voit encore les preuves 



Registres <J<* l'archevêché de Chambéry, 



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— 475 — 

daos la cathédrale de Milan , avaient déjà fait sortir du 
marbre ou de la pierre de Seyssel plus de 80 statues. 

Les peintures furent confiées aux frères Vacca, la char- 
pente et la maçonnerie à l'entrepreneur Yanni. Melano 
consenra la direction générale. 

Leurs Majestés voulurent bientôt voir ces travaux qui 
leur inspiraient un si vif intérêt. Elles se rendirent par Aix 
au port de Puer, s'embarquèrent sur un yacht fort élégant, 
récemment construit, destiné désormais à leur service pour 
la traversée du lac ^ Le roi, très satisfait de la célérité de 
cette restauration, détermina l'époque où elle recevrait son 
complément par les cérémonies religieuses et l'installation 
des nouveaux moines. , 

Charles-Félix séjourna à Hautecombe du 3 au 9 août 
avec sa cour. L'archevêque de Chambéry s'y rendit le 4. 
A son arrivée, il bénit ou consacra les vases et ornements 
donnés par le roi à l'abbaye; le lendemain, il procéda à la 
consécration de l'église en présence de Leurs Majestés 
entourées d'une suite nombreuse. 

Le jour suivant, 6 août, les cercueils entreposés dans 
la sacristie furent solennellement transférés dans les 
tombeaux qui leur étaient destinés. M^ Bijex officiait en 
présence de plusieurs chevaliers de l'Annonciade, des 
seigneurs de la cour, d'un grand nombre de personnages 
invités par le roi, des autorités civiles et militaires et des 
futurs religieux d'Hautecombe. Cet imposant et lugubre 
cortège, terminé par les cercueils, fit le tour de l'église au 
chant des hyipnes funèbres et entra par la porte de la 
chapelle de Belley. Le roi et la reine assistèrent à cette 
cérémonie des fenêtres de l'abbaye , puis de la tribune 

* Notice historique et descriptive sur la royale abbaye (j^*^a^tecomhe, 
parM^Vibert. 



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— 476 — 

intérieure de Téglise *. Le lendemain de cette journée mé- 
morable, Monseigneur célébra, pour le repos des princes 
et princesses ensevelis à Hautecombe , un service solen- 
nel en présence de toute la cour. 

L'œuvre de la restauration matérielle et le retour de la 
divinité dans cette sainte demeure étaient opérés. Il restait 
à assurer cette résurrection du «passé et à préposer à la 
garde des tombeaux de nouveaux fils de la prière. Ce 
même jour , Charles-Félix, avec l'intervention de la reine, 
remit Tabbaye entre les mains de dom Léandre Si£fredi, 
abbé de la Consolata de Turin et procureur général de 
Tordre de Ctteaux près Sa Majesté. La charte de donation, 
datée du 7 août 1826, lue en présence de nombreux per- 
sonnages, déclare qu'il rappelle dans le monastère d'Hau- 
tecombe les moines du même Ordre que ceux qui y furent 
établis originairement. Il leur donne toutes les terres qu'il 
avait acquises par l'acte du 28 août 1 824 et y joint un revenu 
de 10,000 livres. 

Cette dotation est exclusivement destinée aux frais du 
culte, à l'entretien de l'église et du couvent et aux dépenses 
de la communauté. Le nouveau fondateur entend conser- 
ver tous les droits de patronage dont jouissaient ses ancê- 
tres sur cette maison religieuse, et spécialement celui de 
nommer et présenter l'abbé titulaire qui aura le nom et les 
honneurs d'un commendataire, comme autrefois. Le mo- 
nastère devra toujours entretenir douze religieux, dont huit 
au moins seront prêtres. Leurs oblig^ions consistent 
essentiellement dans l'acquittement de nw^reux services 
funèbres pour les princes de la famille de^avoie, et d'au- 
tres messes. Néanmoins, le roi veut encore qu'ils aillent au 

* Registres de Tarchevèché de Chambéry. 



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— 477 — 

secours des personnes qui courraient quelque danger sur 
le lac, et il leur donne à cet effet une embarcation ; il laisse 
à leur piété le soin de faire des aumônes et de subvenir 
aux besoins spirituels des paroisses voisines '. 

Cette fondation fut complétée par le don d'un ensemble 
complet de vases sacrés et d'ornements sacerdotaux. L'or- 
fèvrerie, richement ciselée et ornée de sujets en relief, 
venait de Paris. 

A dater de ce jour, des religieux prient autour de ces 
toml)eaux relevés. 

Il restait encore beaucoup de travaux à accomplir pour 
décorer l'intérieur de l'église; Charles- Félix s'occupait 
de tous ces détails avec une grande sollicitude. Il s'était 
fait construire un appartement dans un angle du mona- 
stère et il venait se reposer dans cette solitude des soucis 
du trône , chaque fois qu'il passait en Savoie l'époque 
des chaleurs. Digne fils d'Humbert le Saint, il aimait à se 
rendre mystérieusement, le soir, dans cette église, à se 
livrer pendant des heures entières à la prière ou à la médi- 
tation sur les tombes de ses aïeux'. Chaque séjour dans 
notre province, qu'il affectionnait particulièrement, était 
marqué par un service solennel célébré dans l'église abba- 
tiale par l'archevêque du diocèse, entouré des principaux 
membres de son chapitre , et auquel assistaient toute la 
cour, un grand nombre de personnages invités par le roi 
et les principaux fonctionnaires du duché. 



^ Voir cette charte de la seconde fondation d'Hautecombe aux Doct^ 

tnmtSt n* 61. 
' Jacquemoud, Description de Vahhaye d'Hautecombe, 
Après lès années 1824 et 1826, pendant lesquelles Charles-Félix fit 

on long séjour en Savoie, il y vint encore passer une partie de Tété 

de 1838 et de 1890. 



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— 478 — 

Le 9 août 1826, Charles-Félix quitta Hautecombe, où il 
était demeuré une semaine. Dix jours après, Leurs Ma- 
jestés assistaient, à Annecy, à la translation solennelle des 
reliques de saint François de Sales et de sainte Jeanne de 
Chantai dans l'église du monastère de la Visitation de cette 
ville, puis elles se rendirent en Tarentaise. 

Le roi de Sardaigne ne voulut point repasser les Alpes 
sans revoir sa chère abbaye. Il y résida de nouveau avec 
la reine et sa petite cour pendant plusieurs jours, du 31 
août au 6 septembre , et reçut, alors une ovation d'un 
caractère tout spécial. 

Dés qu'on apprit à Chambéry le projet de ce départ pour 
Hautecombe, les administrateurs de la ville voulurent 
porter ieurs hommages à leur souverain jusque sous les 
murs de sa retraite, et conçurent Tidée de simuler un 
combat naval en souvenir de Texpédition de Tripoli , où, 
le 47 septembre précédent, la flotte sarde avait glorieu- 
sement vengé l'honneur national. Quarante bateaux pavoi- 
ses, les uns aux couleurs blanches, les autres aux couleurs 
bleues, portant une espèce de fanal à l'avant, furent réu- 
nis au port de Puer et divisés en deux flottilles. Une bat- 
terie de quinze boîtes fut placée sur un roc qui forme une 
presqu'île en regard d'Hautecombe. Les deux escadres, 
parties du port à six heures du soir , montées par 200 
chasseurs de Nice, s'avancèrent en ligne jusque sous les 
murs du monastère. Là, une vive fusillade s'engagea, un 
brûlot préparé prit feu et éclaira de ses vastes flammes 
ce spectacle inconnu sur les eaux paisibles du lac. La batr 
terie joignit alors le bruit de ses détonations à celui des 
tambours, aux sons de la musique militaire et aux acclama- 
tions de la foule qui couvrait la plage. Charles-Félix assista, 
depuis les fenêtres de son appartement, à cette fête magi- 



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— 479 — 

qoe et en témoigna sa vive satisfaction au premier syndic 
de Chambéry, le marquis de Travernay*. 

Peu de jours s^rès (H septembre), la cour reprenait la 
route du Piémont. 

L'abbaye était à peine rétablie, que deux précieuses 
reliques furent ajoutées à celles que la Révolution avait 
laissées dans la nécropole. Nous avons vu ^ que Béatrix, 
comtesse de Provence et fille de Thomas P% avait été 
inhumée aux Échelles dans Téglise de la Commanderie de 
Saint-Jean de Jérusalem. Son tombeau , après avoir été 
détruit pendant les guerres de Charles-Emmanuel P' contre 
Henri IV, le fut une seconde fois en <792. Le chanoine 
Desgeorges put alors sauver de la profanation la tête de 
cette princesse, qui fut apportée à Hautecombe dans le 
courant de 1826. 

Le 29 août de la même année, fut remis à H^ Bijex le 
chef de sainte Érine ou Hérine, donné à Tabbaye par 
Anselme, archevêque de Patras, dans le xm* siècle •. 

Pendant la Révolution , la magnifique châsse qui l'en- 
veloppait fut enlevée ; mais le voleur l'en avait extrait 
et l'avait laissé dans le monastère \ Retrouvé par le sieur 
Alexis Dupuy, ce chef fut donné par ce dernier à sa sœur, 
prieure des Carmélites de Chambéry, qui le présenta elle- 
même à l'archevêque. 

L'identité en fut constatée par dom Antoine Dupuy, 
ancien religieux d'Hautecombe et frère des deux personnes 
dont nous venons de parler. Il déclara reconnaître la tête 

^ Journal de Savoie. 

• Siiprà, p. 154. 

* Sitprà, p. 144. 

^ Noos avons tq que, pendant le xv* siècle, on semblable vol avait 
déjà eu lieu. 



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— 480 — 

de saÎDte Érine, patronne d'Hautecombe et des bateliers 
du lac du Bourget, dont la fête se célébrait solennelle- 
ment, avec octave, le lundi de la Pentecôte, au milieu 
d'un grand concours des populations environnantes. Cette 
relique était alors exposée à la vénération publique ^ 
Charles-Félix fit construire pour la recevoir une diàsse 
d'argent et de vermeil ciselé qu'on voit aujourd'hui dans 
la sacristie. 

La cour revint en Savoie en 1828 et en 1830. Elle était à 
Hautecombe au mois de juillet de cette dernière année, 
Charles-Félix formait le projet de déposer la couronne 
et d'y finir ses jours, quand lui arriva la nouvelle inopinée 
de la chute de Charles X. A cette explosion d'une révolu- 
tion nouvelle , l'Europe tressaillit ; la Pologne et la Bel- 
gique y répondirent par deux autres révolutions. Les 
mécontents de tous les pays commencèrent à s'agiter. 
Charles-Félix, sentant que le trône était menacé, le con- 
serva. Il était presque à la frontière de la France, n'avait 
avec lui que dix-huit hommes de garde et pouvait craindre 
un coup de main de quelques énergumènes français. Néan- 
moins, il resta à Hautecombe, sûr de l'affection et de l'appui 
de ses fidèles Savoisiens. De là, il écrivit à Charles-Albert, 
prince héréditaire; de là, il exposa aux monarques d'Eu- 
rope le véritable état des choses et pourvut à la défense de 
ses propres États •. 

Il résida sur le promontoire solitaire d'Hautecombe du 
25 juillet au 5 août, et repassa le Mont-Cenis le 13 aoât, 
se promettant de revoir bientôt notre province. 

Hélas 1 après un an, fidèle à sa promesse, 

Il revint. . . , mais la mort avait fermé ses yeux ' r 

^ Registres de Tarchevêché de Chambéry. 

* ClBRARIO, il /toc. 

' Le Luth des Alpes, par M*^* Jenny Bernard. 

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— 481 — 

Il avait rendu le dernier soupir à Turin, le 27 avril 1 83< * . 

Ainsi fut terminée la branche aînée de Savoie, qui s'était 
séparée de celle des Carignan avec les fils de Charles- 
Emmanuel I'^. 

Charles-Félix laissa le souvenir d'un prince intelligent 
et pieux, doué d'un caractère ferme, d'uno àme sensible 
et bonne, possédant l'art de gouverner et le secret de 
rendre son peuple heureux*. Ce fut un type de souverain 
paternel, proscrit à notre époque. Il introduisit des amé- 
liorations dans l'administration de la justice, il fit opérer 
ou commencer un grand nombre d'édifices et de travaux 
publics. Nous ne citerons ici, après la restauration 
d'Hautecombe, que l'endiguement de l'Arc et de l'Isère 
et le rétablissement des monuments des premiers comtes 
de Savoie dans la cathédrale de Saint-Jean de Maurienne. 

Peu de souverains ont habité si souvent la Savoie depuis 
le transfert de la capitale à Turin. Aussi cette province 
lui a gardé un tendre souvenir, cimenté par les bienfaits 
qu'il y répandit et par le choix qu'il fit de sa sépulture sur 
les rives d'un de ses lacs. 

Dès le 5 mars 1825, il avait réglé ses dernières disposi- 
tions, dont plusieurs concernaient Hautecombe. Par l'une, 
il léguait à cette abbaye cent messes et en fondait une à 
perpétuité pour le repos de son âme. Dans les autres, il 
s'exprimait ainsi : 

« Comme je n'ai accepté la royauté que pour obéir à la 
volonté de Dieu, je désire que mes obsèques et convoi 
funèbre se fassent avec le moins de pompe possible. Après 
les suffrages ordinaires pour le repos de mon âme, je 
veux que mon corps soit porté à l'abbaye d'Hautecombe, 



Agé de 66 ans ; il était né le 6 avril 1765. 

BoissAT. HisL de Sar. 31 



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— 482 — 

en Savoie, située au bord du lac du Bourget. Ayant été 
destiné par la divine Providence à relever de ses ruines 
cette église et à y replacer les cendres de mes ancêtres dans 
leurs tombeaux, je choisis ce saint lieu pour celui de ma 
sépulture, et mon corps y sera enterré dans la chapelle dite 
des Princes, avec la simple épitaphe qu'on trouvera écrite 
de ma propre main, que je ferai remettre aux religieux de 
cette abbaye, et, au cas que ladite chapelle et Téglise ne 
soient pas encore achevées au moment de mon décès, mon 
corps sera déposé dans la Sainte -Chapelle de Charabéry, 
en attendant qu'il puisse y être transporté. (§ 3.) 

« Mon héritière (la reine Marie-Christine) sera tenue de 
porter à leur terme les réparations et le rétabhssement des 
religieux à Hautecombe et de fournir l'argent néces- 
saire. (§19.) 

« Les trois corps saints de saint Félix, qui est à Turin, 
sainte Christine, qui est à Govon, et saint Victor, qui est 
à Gênes, dont les papes qui me les ont donnés m'ont laissé 
la disponibilité, je les laisse à la reine ma très chère épouse, 
qui pourra les retenir auprès d'elle ou les donner à quelque 
église ou communauté religieuse, comme elle jugera à 
propos ; celui de saint Félix, après son décès, je la prie de 
l'envoyer à l'abbaye d'Hautecombe, ou avant, si elle le 
juge à propos. » (§ 20.) 

Peu de jours avant sa mort, Charles-Félix fit appeler 
le c^mte de Collobiano, un de ses exécuteurs testamen- 
taires, et, lui parlant de sa fin prochaine avec la sérénité 
du juste, il lui déclara ne plus vouloir être inhumé dans la 
chapelle des Princes, ce qui causerait des embarras,. mais 
près de la porte de l'église, dans la chapelle de Belley. 

Ses volontés furent pieusement exécutées. Son corps 
resta quarante -huit heures, exposé sur son lit de mort, 



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— 483 — 

dans le palais Madame, à Turin, puis il fut porté dans une 
chapelle du même édifice, le 30 avril. 

Le 2 mai, le cortège funèbre se mit en marche suivant le 
cérémonial usité pour les obsèques royales ; les évoques 
d'Alexandrie, de Pignerol, de Saluces, dlvrée, de Fossan, 
les hauts fonctionnaires, une foule nombreuse et recueillie, 
accompagnèrent Tauguste dépouille jusqu'à l'extrémité de 
la ville, du côté des Alpes. Là, placée sur un char de 
parade, elle arriva le soir à Saint-Ambroise, le deuxième 
jour à Suze, le troisième à Lanslebourg, le quatrième à 
Modane, le cinquième à Saint-Jean de Maurienne, le sixième 
à Aiguebelle, le septième à Montmélian et le huitième à 
Chambéry. 

A chaque station du voyage, le corps restait déposé dans 
réglise principale de la localité ; des personnes en prière 
veillaient autour de lui pendant la nuit et, le matin, le 
convoi se remettait en marche après qu'un sacrifice d'ex- 
piation eût été offert à Dieu. 

Le mardi, 9 mai, sur les dix heures et demie du matin. 
Monseigneur Martinet, archevêque de Chambéry, avec ses 
suffragants d'Annecy, de Tarentaise, de Maurienne, le cha- 
pitre métropolitain et un clergé nombreux attendaient le 
cortège funèbre au faubourg Montmélian, de même qu'une 
foule de dignitaires, d'employés, de corporations, mêlés à 
des flots de population. Le corps fut porté à la cathédrale 
et, le lendemain, suivi d'une foule toujours croissante, il 
quittait Chambéry à onze heures du matin. A une heure, 
il rejoignait le port de Puer, d'où, sept années auparavant, 
le défunt avait arrêté définitivement sa résolution de relever 
de ses ruines cet antique monastère qui allait recueillir tout 
ce qui restait de lui sur cette terre. 

Le grand canot royal reçut le cercueil et une partie du 
cortège , dont le reste prit place sur d'autres embarcations. 



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— 484 — 

Ainsi était renouée la chaîne des souvenirs ! Une nouvelle 
flottille aux noires couleurs, comme du temps d'Hum- 
bert III, du Comte -Vert et de Philippe II, portait la 
dépouille d'un souverain jusqu'au-delà de ce lac tant de 
fois sillonné par les ombres de la mort, pour la déposer 
dans le religieux et solitaire asile d'Hautecombe. 

La traversée fut accomplie à trois heures et demie. Le 
comte de Collobiano fit prévenir Tabbé Comino, supérieur 
du monastère, de lui remettre le pli cacheté que le roi avait 
déposé dans les archives du monastère, le 6 septembre 
1826, entre les mains de Tabbé de la Consolata, Siffredi. Ce 
pli, ouvert en présence du marquis d'Oncieu, gouverneur 
du duché, et de plusieurs autres personnes, contenait, 
écrite de la main du roi , Tinscription qui est tracée sur 
sa tombe. 

Le lendemain , une messe pontificale , ù laquelle assis- 
taient l'archevêque de Chambéry, les évêques de Maurienne, 
d'Annecy, de Tarentaise et de Belley et tout le cortège, fut 
célébrée dans la basilique abbatiale ; le vicaire général 
Vibert, aujourd'hui évêque de Maurienne, prononça une 
éloquente oraison funèbre. Le cercueil fut ensuite déposé 
dans le caveau qui lui était destiné. 



& 



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CHAPITRE rv^ 



Marie-Christine termine la restauration d'Hautecombe. — Ses restes 
mortels sont déposés dans le tombeau de son époux. — Nombreux 
visiteurs de cette nécropole. 



Marie -Christine restiiit chargée d'achever Tœuvre de 
piété filiale et religieuse qui avait rempli les dernières 
années du second fondateur d'Hautecombe, de Theureux 
sentiment du devoir accompli. Elle s'affectionna de plus 
en plus à cette demeure où reposait la dépouille niortelle 
de son époux, et y résida une partie de l'été des années 
4832 et 1833. 

Les travaux à effectuer étaient encore nombreux et ne 
furent point interrompus. La ftiçade méridionale du monas- 
tère fut prolongée vers Test, la chapelle de Saint-André, 
la tour du Phare, qui lui est annexée, furent terminées dans 
le cours de 4833. M^ Martinet, archevêque de Chambéry, 
fit la bénédiction de cet antique oratoire relevé de ses 
ruines, le 19 juillet de cette année, en présence de la reine 
douairière. 

La partie sculpturale prit fin en 1837 par le rétablisse- 
ment de l'ancien portail de l'église. La façade occidentale 
consistait alors en un grand mur percé de fenêtres ogivales • 
Elle fut revêtue des nombreuses décorations que l'on 
remarque aujourd'hui, et l'entrée fut reportée de ce côté, 



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— 486 — 

comme elle Tavait été jusqu'à la prélalure de Claude d'Es- 
tavayé. La chapelle deBelley fut divisée en deux parties ; on 
érigea, en face du tombeau de Charles-Félix, Tautel de 
Notre-Dame des Anges, et la porte ouvrant au nord, qui 
donnait accès à la basilique depuis le xvi^ siècle, fut murée. 

Vers la même époque, le chœur fut orné des stalles des 
religieux, sculptées par Squirra. 

La statue de Charles-Félix et la Pietà, que Ton remarque 
au-dessus de l'autel de Saint-Liguori, terminèrent digne- 
ment l'œuvre des Cacciatori. 

L'une et Tautre furent exécutées à Milan par Beooît Cac- 
ciatori. La descente de croix, que l'on considère conune le 
chef-d'œuvre des sculptures d'Hautecombe, n'a point été 
commandée pour cette abbaye. Elle est la reproduction en 
marbre d'un groupe en terre composé à l'occasion du con* 
cours des sculpteurs de Milan, ouvert sur l'invitation du 
consul sarde, pour l'adjudication des ouvrages d'art à 
opérer dans l'église d'Hautecombe. En souvenir de cette 
circonstance, Cacciatori, dont le modèle l'avait fait pré- 
férer, reproduisit son groupe en marbre de Carrare et 
en fit hommage à Charles-Félix. ^ 

L'aile orientale du monastère, qui domine le lac, fut con- 
struite en 1 841 et 1 842. On commença, cette dernière année, 
la décoration en plâtre de Tintérieur de l'église et l'élégant 
stuccage de la chapelle de Belley, qui furent confiés aux 
frères Borrioni. En 1843, ces nouveaux travaux, de même 
que le dallage de l'église en schiste de Grenoble étaient 
achevés. 

Grégoire XVI avait contribué lui-même à rendre l'église 
d'Hautecombe plus vénérable que jamais et à en faire un 
sanctuaire où les fidèles viendraient invoquer des enfants 
de la Savoie élevés au rang des bienheureux. Par bref du 



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— 487 — 

<•' septembre 1838, il décerna les honneurs du culte public 
à Humbert III et à Boniface, archevêque de Cantorbéry. 
L'année suivante, on érigea deux autels à leur mémoire. 

La restauration d'Hautecombe était accomplie. Comme 
on a pu le remarquer, c'est une œuvre italienne par le 
prince qui en a conçu la pensée, par les artistes qui l'ont 
exécutée et par le style et les décorations adoptés. L'église 
est un édifice de style gothique fleuri, non point comme 
les cathédrales françaises et allemandes nous en montrent 
des spécimens, mais d'un style gothique italien, où la profu- 
sion des ornements , la vivacité des teintes blanches des 
nombreux stuccages et les revêtements intérieurs ne 
correspondent point au sentiment sombre et recueilli 
qu'inspire une nécropole. Toutefois, œuvre d'art et réu- 
nion d'un ensemble de souvenirs patriotiques, cette basi- 
lique est un monument national dont la Savoie sera à 
jamais reconnaissante à Charles-Félix et à Marie-Christine 
et qui reste la plus intéressante nécropole de leur famille ' . 

La reine douairière passa près de deux mois dans cette 
résidence d'été pendant l'année 1843. Voulant rappeler 
par un acte solennel l'achèvement de l'œuvre de son 
époux bien-aimé, elle réunit à Hautecombe, le 24 juillet, 
jour de sa fête patronale, toute sa cour, plusieurs prélats, 
les principaux personnages du duché de Savoie, et leur dis- 
tribua une médaille commémorative de cette restauration'. 

Elle avait ainsi fidèlement rempli les intentions de 

* Quelques fragments de l'ancienne église se voient aujourd'hui dans 
le cloître. Voir, infrh, Noies additionnelles, n" 11. 

• Elle représente, d'un côté, la façade occidentale de l'église, avec 
l'exergue : Hic jacet Carolus Félix , rex optimus ; et, de l'autre, son 
portrait avec cet exergue : M. Christina Borbonia aug. templum 
Àltœcumbœ perficit. mdcccxli. (Musée départemental.) 



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~ 488 — 

Charles-Félix, et avait été secondée principalement par le 
comté de Collobiano, son chevalier d'honneur, et exécuteur 
testamentaire du roi. Elle y consacra des sommes beaucoup 
plus considérables que le restaurateur lui-même. En 
dehors des dépenses nécessitées par les tmvaux dont nous 
venons de parler, elle en fit pour le mobilier de Téglise et 
de la sacristie où Ton remarque encore, à côté d'une cha- 
suble brodée par la duchesse d'Orléans, sa sœur, qui fut 
reine des Français, une autre, brodée de ses propres 
mains. Elle concéda, en outre, aux religieux le droit de 
pêche sur toute la longueur de leur propriété *, droit dont 
ils jouirent jusqu'en 1855. 

Le M mars 1849, elle rendait le dernier soupir au châ- 
teau de Savone, âgée de 70 ans. 

Diverses dispositions de son testament, rédigé le 24 
novembre 1840, intéressent Hautecombe. Elle léguait an 
monastère une nouvelle rente de 6,000 livres à ajouter aux 
10,000 constituées par Charles-Félix, sous diverses condi- 
tions, entre autres de porter de 8 à 12 le nombre des 
prêtres de la communauté et de célébrer un service funè- 
bre annuellement pour la famille de Bourbon. Mais le 
général de l'Ordre s'étant refusé à présenter ces conces- 
sions à l'approbation du Saint-Siège , elles demeurèrent 
lettre morte pour Tabbaye. La testatrice transmettait 
ensuite, à titre de legs particulier, à son « petit neveu Victor- 
Emmanuel, » aujourd'hui roi d'Italie, « la maison destinée 
à son habitation avec ses dépendances, qui se trouve an- 
nexée au couvent d'Hautecombe. » Elle lui confie, ainsi 
qu'à son auguste père Charles-Albert, le soin d'accomplir 
les travaux projetés par elle et par son époux. — La pro- 

^ Par lettres du 7 novembre 1839. 



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— 489 — 

longation de sa vie lui ayant permis de les terminer, cette 
clause devint sans effet. 

Enfin, elle y élit sa sépulture auprès de la dépouille 
mortelle de celui qui lui fut si cher, et ajoute : « Je ne 
saurais clore cette disposition concernant Tabbaye d'Hau- 
tecombe sans recommander de nouveau au roi, à la reine et 
aux augustes princes ce monument de Tauguste maison, qui 
en rappelle les faits glorieux, qui en conserve encore les 
saintes reliques de familles et qui, en renfermant les restes 
mortels du roi mon époux, de mémoire toujours chère et 
glorieuse, en rappelle en outre la piété et la religion. Ce 
monument, que j'ai toujours tenu en grande considération 
et que je n'oublierai jamais, je l'abandonne, réconforté par 
la certitude qu'il passe sous la tutelle et sous la protection 
du roi, de la reine et de leurs enfants. » 

Le jour même de la grande défaite de Novare (23 mars 
1849), le cercueil de cette reine de Sardaigne, qui avait été 
témoin de si grands changements dans la monarchie, 
traversait le lac du Bourget et était déposé à Hautecombe à 
côté de son époux. On l'avait revêtue du costume des reli- 
gieuses de la Visitation, auxquelles elle portait un vif 
intérêt. 

La cérémonie fut présidée par Monseigneur l'archevêque 
de Chambéry, au milieu d'une assistance peu nombreuse. 
L'existence même de la nation était en jeu à ce moment ; 
la cour et les sujets avaient les yeux tournés ailleurs que 
sur les pompes accompagnant l'inhumation d'une prin- 
cesse. 

Tel fut le dernier convoi funèbre portant un membre 
de la famille souveraine de Savoie vers la nécropole d'Hau- 
tecombe. La première dépouille qui y fut déposée fut 
celle de Germaine ou Anne, de la famille seigneuriale 



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— 490 — 

de Zœringen, femme d'Hurabert III qui, sans avoir signé 
la première charte de fondation de ce monastère, en reçut 
néanmoins le nom de fondateur, à raison des libéralités 
dont il le combla ; la dernière dépouille fut celle de Tin- 
fante des Deux-Siciles , issue de la puissante famille des 
Bourbons , sœur de la reine des Français, reine de Sar- 
daigne, femme du deuxième fondateur d'Hautecombe. 

Sa statue, en marbre de Carrare, fut exécutée à Milan 
par le célèbre Albertoni. Elle est accostée de deux enfants 
symbolisant la foi et la charité , vertus chrétiennes qui 
distinguèrent celte sainte reine, et se trouve placée au 
fond de Téglise, à droite en entrant*. Les deux statues 
monumentales de Charles -Félix et de Marie -Christine 
ornent dès lors l'extrémité de chaque bas-côté. 

Cette princesse de Bourbon, à Texemple de plusieurs 
autres de la même race , ne se borna point à montrer 
un noble zèle pour les monuments élevés par les princes de 
Savoie, mais voulut compléter les annales de leur dynastie. 
Nous avons vu Bonne de Bourbon, femme de rinunortel 
Comte-Vert, fonder une chapelle à Hautecombe ; Yolande 
de France, sœur de Louis XI et épouse d'Amédée le Saint, 
confier à Perrinet Dupin le soin de composer une des Chro- 
niques de Savoie. Deux siècles plus tard , Christine , fille 
d'Henri IV et veuve de Victor-Amédée I", faisait écrire 
par Guichenon l'histoire généalogique de la Maison de 
Savoie ; et Marie-Christine, veuve de Charles-Félix, chargea 
l'illustre historien moderne de la monarchie, Louis Cibrario, 

* L'artiste conduisit lui-môme son œuvre jusqu'à Hautecombe, en 
novembre 1858, et fit transférer à droite de la porte la statue de 
Charles-Félix, due au ciseau de Benoît Cacciatori, et qui se trouvait à 
la place occupée aujourd'hui par le groupe de Mario-Christine. 

Derrière la statue de Charles-FélL\, se voit, encastrée dans le mur, 
une longue inscription rappelant la restauration d'Uautecombe. 



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— 491 — 

de rappeler à la postérité ce que la famille de son époux 
avait fait pour la royale abbaye d'Hautecombe. 

Cette nécropole, relevée de ses ruines, ne cesse de rece- 
voir de nombreux visiteurs. Chaque jour de la belle saison 
y amène des touristes, des grands personnages, des artistes, 
attirés dans cette contrée par les eaux d'Aix, comme du 
temps de Cabias et de Delbene. Mais qu'auraient dit ces 
auteurs du xvi® siècle , s'ils avaient pressenti les flots de 
populations que trois siècles plus tard une embarcation 
poussée par la vapeur transporterait chaque dimanche de 
l'été sur l'antique plage de Charaïa*. 

Déjà, en 1826, le roi et la reine de Sardaigne y condui- 
saient le duc et la duchesse d'Orléans, futurs souverains 
de France. L'auguste cortège y passa une partie de la 
journée du 28 juillet. Ce fut alors que Marie-Amélie laissa 
à l'abbaye, en souvenir de sa visite, un précieux travail 
de ses mains. 

Quatre ans après (12 juillet 1830), Charles-Félix faisait 
les honneurs de sa restauration aux parents de son épouse, 
le roi et la reine des Deux-Siciles. 

Rappelons encore parmi les plus illustres visites, celles 
du roi Charles-Albert, qui se rendit deux fois à Haute- 
combe ; celle du roi Victor-Emmanuel II et de la reine 
Marie-Adélaïde', accompagnés du prince Humbert et de la 
princesse Clotilde, leurs enfants, du duc et de la duchesse 
de Gênes (1850); celles du roi de Wurtemberg, du roi 
don Carlos d'Espagne, du prince Jérôme Bonaparte,- etc., 
etc., et enfin celle du Congrès scientifique de France, le 16 
août 1863. 

^ Otï évalue aujourd'hui à 10,000 les visiteur» annuels, 



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CHAPITRE V 



Nouvelle communauté d'Hautecombe. — Ses tiraillements 
jusqu'en 1855. 



II nous reste à dire quelques mots des cisterciens de 
la Consolata, appelés àHautecombe pour y faire revivre les 
traditions des religieux auxquels Amédée III avait concédé 
la première, charte de fondation de cette abbaye. 

Cette communauté était entièrement composée de sujets 
italiens. Elle eut pour premier abbé Placide Desmaretz- 
Tingault, né à Pignerol, le 7 octobre 1762. Le chapitre 
général de Tordre de Citeaux lui avait conféré le titre 
d'abbé, pour le mettre à la tête du nouveau monastère, où il 
ne resta qu'un an. Il mourut le 30 août 1827, à Vico, en 
Piémont. 

Dans le courant du même mois, les supérieurs généraux 
de rOrdre avaient fait la première visite régulière de Tab- 
baye. Ils reçurent alors la démission de Tabbé Desmaretz et 
installèrent à sa place dom Arcasio *. Après avoir gouverné 
la communauté pendant deux ans et dix mois, il fut appelé 
à Rome en qualité de visiteur de l'Ordre et alla mourir à 
Montcrivel, dans le diocèse de Verceil, le 15 juillet 1834. 

Dom Emile Comino, né à Cherasco, le 1 1 novembre 1 762, 

* Né à Turin le 4 novembre 1763. 



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— 494 — 

père capucin avant la Révolution, très versé dans les 
sciences théologiqnes, prédicateur de mérite et religieux 
édiflant, succéda à dom Arcasio, en avril 1830. Ce fut sous 
sa prélature que prit naissance la délégation apostolique de 
Tarchevêque de Chambéry. 

La nouvelle communauté, toute italienne, se considérait 
comme en exil sur la terre de Savoie. Ses plaintes arrivèrent 
jusqu'au roi qui en informa le Saint-Siège. Grégoire XVI 
ordonna à Monseigneur Martinet de faire une visite à Hau- 
tecombe, et, ensuite du rapport qu'il en reçut, il le nomma, 
par bref du 19 juin 1832, supérieur de cette maison, avec le 
titre de délégué apostolique. De cette époque date, pour 
Tabbaye, une période de transformations qui, malheureu- 
sement, ne purent jamais aboutir à un changement complet 
avant l'arrivée des moines de Sénanque.Le délégué aposto- 
lique y introduisit l'année suivante des novices de langue 
française, modifia le règlement intérieur, donna des lettres 
d'obédience à l'abbé Comino, qui passa le Mont-Cenis en 
octobre 1834, et nomma pour supérieur dom Marquet, 
avec le titre de prieur. 

La communauté fut dès lors composée de Savoisiens et 
d'Italiens ; les uns partisans du régime préconisé par le 
délégué apostolique, les autres attachés aux anciennes 
règles apportées de la Consolata. 

Après dom Marquet, qui ne fit que passer, les fonctions 
de prieur furent remplies par IlarionRonco (1834-1840), 
Jean de La Croix (1840-1 842), puis, par Claude Curtet. 

En 1844, sur le conseil du délégué apostolique, très 
désintéressé de ses prérogatives sur l'abbaye d'Haute- 
combe, le prieur dom Claude et un autre religieux se 
rendirent à Rome pour essayer de mettre fin aux divisions 
qui neutralisaient les forces vives de cette communauté. 



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— 495 — 

A la suite de nombreuses démarches auprès du président 
général des cisterciens, le Père Tassini, et du cardinal 
Ostini, préfet de la congrégation des réguliers, les deux 
voyageurs, vinrent rendre compte à Monseigneur Billiet, 
archevêque de Chambéry et délégué apostolique depuis 
1840, de leurs observations sur le découragement de 
leurs frères d'Italie et sur les luttes qu'ils avaient eu à 
soutenir pour faire agréer leurs projets de réformation. 

Quelques mois après (17 mars 1843), la cour de Rome 
déclarait terminée la délégation apostolique, réunissait de 
nouveau le monastère d'Hautecombe à ceux d'Italie, et le 
président des cisterciens invitait la communauté à choisir 
un de ses membres.pour assister au chapitre général qui 
devait avoir lieu à Rome le 1 3 avril suivant. 

Le prieur, dom Claude Curtet, fut député à cette assem- 
blée et en revint avec le titre d'abbé et de prieur. 

Mais Tabbaye d'Hautecombe était de patronage royal, et 
son deuxième fondateur s'était expressément réservé le 
droit d'en nommer et présenter le titulaire. Aussi, lorsque, 
en novembre 1847, pendant une visite régulière qu'il fit à 
Hautecombe, le vicaire général de l'ordre cistercien, l'abbé 
Marchini, bénit le nouvel abbé, il lui conféra le titre d'abbé 
inpartibus de Luccedio, siège d'une ancienne abbaye du 
Piémont. 

On touchait à une époque mémorable à bien des titres 
dans les annales savoisiennes. Les premiers mois de 1848 
furent pour notre province une succession d'émotions les 
plus vives. La chute de Louis-Philippe, la promulgation du 
statut fondamental de la monarchie sarde, la première 
guerre de l'indépendance italienne, l'arrivée d'une bande 
d'individus partis de Lyon pour imposer la république à la 
Savoie, provoquèrent des perturbations telles, qu'elles fran- 



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— 496 — 

chirent les murs du monastère. Les religieux coururent un 
danger sérieux. Voisins de la frontière française, et plus 
voisins encore d'une population dont les sympathies 
étaient aussi suspectes que du temps d'Amédée d'Haute- 
rive, ils crurent à une invasion de leur demeure dans la 
nuit du 3 au 4 avril. Une vingtaine d'habitants de la com- 
mune de Saint-Pierre de Curtille , passèrent la nuit tout 
armés sous les marronniers de la fontaine intermittente et 
ne se dispersèrent qu'à l'apparition de la dernière brigade 
de gendarmerie restant de ce côté-ci des Alpes, qui avait 
couché à Hautecombë, en allant rejoindre l'armée dans les 
plaines de la Lombardie. 

Le Père abbé, dont les facultés mentales ne pouvaient 
résister à ces émotions, dut quitter l'abbaye, et mourut 
dans sa famille, à Saint-Pierre d'Albigny, vers la fin d'août 
1853. 

Un religieux qui portait dans le monde le nom de Justin 
Gotteland, né à Saint-Baldoph, vers la fin du siècle dernier, 
d'abord militaire sous le premier empire, puis capucin au 
couvent de la Roche , entré au noviciat d'Hautecombe le 
3\ mars 1834, et qui prit en religion le nom de dom 
Charles, fut appelé à diriger le monastère, d'abord en qua- 
lité de prieur claustral, puis en vertu de pouvoirs spé- 
ciaux qui lui furent conférés par le Père Bottine, abbé de 
Mondovi*, communauté à laquelle était rattachée celle 
d'Hautecombe. Dom Charles consena ces prérogatives 
jusqu'en 1851. A cette époque, le nouveau président 
général de l'Ordre, le Père Morsi, successeur de Marchini, 
fit uns visite à Hautecombë et nomma aux fonctions de 

^ Cet abbé, après avoir été procureur général de TOrdre, à Rome, 
devint, à la suite du chapitre général de 1843, vice-président général 
pour les monastères du Piémont et procureur apud regem. 



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— 497 — 

prieur dom Camille Bouvier, qui n'en resta investi que 
quelques mois. 

Enfin, le 18 novembre de la même année (1851), dom 
Félix Prassone, prieur claustral de Mondovi, nommé 
abbé d'Hautecombe douze jours auparavant, prit posses- 
sion de Tabbaye. 

Il en fut le dernier abbé régulier. L'influence italienne 
allait renaître avec lui ; de nouvelles réformes étaient 
projetées, lorsque Forage qui grondait au-delà des Alpes 
paralysa tout mouvement ; Tabbaye attendit dans le calme, 
précurseur de la tempête , le coup de foudre qui devait la 
faire périr, mais qui la rendit seulement agonisante pen- 
dant plusieurs années. 



(SD 



32 



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CHAPITRE VI 



Loi de sappreuion des couvents, da 29 mai 1855. — Procès et vie 
précaire de la communauté jusqa'en 1864. 



Création et destruction, renaissance et transformation, 
telles sont les phases par lesquelles tout passe ici-bas et 
qui se succédèrent rapidement dans notre monastère. 

Avec Charles-Félix s'était éteinte la branche aînée de 
Savoie. Charles-Albert de Savoie-Carignan, son parent le 
moins éloigné*, lui avait succédé le 17 avril 1831. Abdi- 
cataire le 23 mars 1849, sur le -champ de bataille de No- 
vare, il mourait, le 18 juillet suivant , sur la terre lointaine 
de l'exil, à Oporto. 

L'aîné de ses deux fils, Victor-Emmanuel, duc de Savoie, 
recevait cette couronne de laquelle il devait, onze ans 
plus tard, détacher le plus antique fleuron. 

Bientôt commença entre le Gouvernement piémontais 
et rÉglise cette lutte qui aboutit à Tabolition des immu- 
nités du clergé, à la suppression des ordres religieux, à la 
confiscation des biens ecclésiastiques et à la chute du pou- 
voir temporel. 

La loi Siccardi abolit le for ecclésiastique en 1850. 

Cinq ans après, à la suite de longs et vifs débats au par- 
lement de Turin, paraissait la loi du 29 mai sur les commu- 

^ Il lui était parent au treizième degré par leur ancêtre commun 
Char les-Emmanuel V. 



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— 500 — 

nautés religieuses. Entre autres dispositions, on y lisait les 
suivantes : 

1° Cessent d'exister comme êtres moraux reconnus par 
la loi civile , les maisons appartenant aux ordres religieux 
qui ne sont consacrés ni à la prédication, ni à l'éducation, 
ni à l'assistance des infirmes. — Le tableau des maisons 
atteintes par cette disposition sera publié par décret royal, 
^conjointement avec la présente loi. (Art. 13.) 

2" Les biens possédés maintenant par les corps moraux 
susdits seront appliqués à la caisse ecclésiastique qui sera 
établie aux termes de la présente loi. 

Cette caisse aune existence distincte et indépendante des 
finances de l'État. (Art. 4 et 5.) 

3<^ Les membres actuels des maisons dont il est parlé 
dans l'article 1^^ et qui y ont été reçus avant la présenta- 
tion de la présente loi au Parlement, continueront de vivre 
en commun selon la règle de leur institut, dans les édifices 
qu'ils occupent en ce moment ou dans les autres cloîtres 
qui seront désignés à cette fin après avis préalable de l'ad- 
ministration de la caisse ecclésiastique ; ils recevront de 
cette caisse une pension annuelle correspondant au revenu 
net actuel des biens possédés par leurs maisons respec- 
tives, et qui, toutefois, ne pourra jamais dépasser 500 livres 
pour chaque profès et 240 pour chaque laïque ou convers. 
(Art. 9.) 

Suivait le décret royal indiquant parmi les corporations 
supprimées les «moines de Cîteaux. » 

Le couvent d'Hautecombe, à raison de sa destination spé- 
ciale et de la clause de la charte de 1826, qui l'invitait'à 
subvenir aux besoins spirituels des populations voisines, 
semblait mériter un3 exception. Néanmoins, il fut soumis à 
la proscription générale de l'ordre cistercien. 



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— 301 — 

Une pétition couverte d'un grand nombre de signatures* 
fut adressée au Sénat en sa faveur, mais elle n'eut même 
pas rhonneur d'un examen. 

Il n'y avait plus à en douter, la royale abbaye d'Haute- 
combe, l'asile sacré des tombeaux des souverains de 
Savoie, Tantique fondation d'Araédée III, la maison 
célèbre qui avait donné deux papes 3 l'Église et qui venait 
d'être relevée de ses ruines par Charles- Félix, Haute- 
combe, dont le nom éveille tant de souvenirs, allait périr 
de nouveau et, cette fois, sous le régne de l'héritier de ses 
augustes fondateurs, par les agissements du gouvernement 
d'un prince à qui Marie-Christine avait légué ses droits sur 
ce monastère et confié le soin d'accomplir les travaux 
qu'elle avait projetés * I 

Le 28 juillet, dans la matinée, deux barques se déta- 
chaient du port de Puer, cinglant sur le lac du Bourget, 
dans la direction de l'abbaye. La première portait le juge 
du mandement d'Aix, accompagné de deux huissiers et de 
trois serruriers ou tailleurs do pierre, munis des instru- 
ments de leurs professions, de « quelques autres outils 
moins usités, employés seulement pour soulever la porte 
d'autrui sans sa permission. » La seconde barque portait 
l'insinuateur d'Yenne et six carabiniers royaux ou gendar- 
mes. 

* La loi contre les couvents produisit une impression très pénible 
en Savoie. Plusieurs fonctionnaires chargés de l'exécuter s'y refusè- 
rent. 

Hautecombe se trouvait dans le mandementou canton de Ruffieux. 
M. Pavy, juge à ce siège, répondit à l'ordre de prendre possession du 
monastère par ces nobles paroles : « 11 y a vingt-six ans que-j'appar- 
tiens à l'Église, depuis une année seulement j'appartiens à l'État, mou 
choix ne peut donc être douteux. > On dut recourir à un autre ma- 
gistrat. 



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— 608 — 

A huit heureSt au moment où les religieux venaleat de 
terminer un service anniversaire pour le repos de Tàme de 
Charles-Albert, de violents coups de clochette retentirent à 
la porte du monastère, soigneusement fermée depuis quel- 
ques jours. Sur la demande qui lui fut faite, l'agent des 
Domaines répondit qu'il était chargé de prendre posses- 
sion de Tabbaye. L'abbé dom Félix se présenta alors à la 
grille du parloir, formula une protestation énergique et 
déclara qu'il n'ouvrirait pas. De leur côté, MM. les curés 
de Saint-Pierre de Curtille, d'Ontex et de Lucey protestè- 
rent en vertu de la donation de Charles-Félix, qui char- 
geait les Pères d'Hautecombe de faire des aumônes et de 
porter des secours religieux aux paroisses environnantes. 

Quelques instants après, les marteaux et les pics reten- 
tissaient, la porte d'entrée et trois autres portes intérieures 
sautaient, laissant passer à travers des panneaux brisés et 
des serrures broyées les agents de rùicaméra4ion. Us 
parcoururent toutes les pièces du monastère en dressant 
un inventaire minutieux de chaque objet, respectèrent 
néanmoins le lieu saint et ne firent que jeter un coup 
d'œil sur le mobilier de la sacristie. Dans l'après-midi, ils 
prirent possession des fermes annexées à l'abbaye. Leur 
mission était remplie : la caisse ecclésiastique noimna 
ensuite un administrateur des biens d'Hautecombe. 

Avant même de faire procéder à cette formalité, l'admi- 
nistration des Domaines s'était vue assignée par la commu- 
nauté pour faire cesser le trouble qu'elle lui avait causé en 
la prévenant officiellement de la future prise de possession 
du monastère. Sur cette action m jactance, admise par les 
lois de cette époque, fut échafaudé un procès qui, d'excep- 
tions en exceptions, de procédures en procédures, sauva 
l'abbaye. Un arrêt de la Cour^de Chambéry, du 29 joUlat 



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— 503 — 

4856, confirmant la décision des premiers juges, condamna 
la caisse ecclésiastique à remettre les religieux en pos- 
session de tous les biens situés à Hautecombe ; la rente 
de 10,000 francs n'avait pas été comprise dans le procès. 

En recouvrant la jouissance de leur domaine, les reli- 
gieux en prenaient aussi les charges. L'entretien des bâti- 
ments, des impôts excessifs, pesaient lourdement sur leur 
budget. Depuis l'incamération, ils avaient vécu des menus 
produits de leur jardin, des quelques denrées que leurs 
fermiers avaient bien voulu partager secrètement avec eux, 
de quelques ressources que la nécessité leur avait fait in- 
venter et des aumônes particulières. Quant à la pension 
fixée par la loi du 29 mai, ils l'avaient constamment 
refusée. 

Cette remise en possession fit cesser plusieurs de ces 
secours de circonstance , en augmentant considérablement 
leurs dépenses. Aussi la communauté dépérissait rapide- 
ment, sans espoir de se recruter, le noviciat lui étant 
désormais interdit. Deux Pères étaient partis pour la 
Guadeloupe pendant l'automne qui suivit l'incamération ; 
un autre était retourné en Piémont. Le Père abbé présen- 
tait sa démission au chapitre général du mois d'avril 1856. 
Dom Charles Gotteland, procureur du monastère, assuma 
sur lui la responsabilité de sa direction au milieu des 
graves circonstances où Ton se trouvait. 

Le 19 inai 1857, une lettre du préfet de la congréga- 
tion des Réguliers, cardinal de Genga, annonçait à Mon- 
seigneur Billiet qu'il était nommé de nouveau délégué 
apostolique prés l'abbaye d'Hautecombe. 

Cette nouvelle situation du monastère dura jusqu'à l'ar- 
rivée des cisterciens de Sénanque. 

La caisse ecclésiastique, battue dans ses prétentions 



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— 504 — 

vis-à-vis du couvent d'Hautecombe et des autres maisons 
religieuses de la Savoie, laissa la communauté jouir de ses 
biens des rives du lac jusqu'en <859. Une décision de la 
Cour suprême, cassant un arrêt de la Cour de Gênes, vint 
alors consacrer le principe que toutes les maisons reli- 
gieuses contemplées dans le décret royal du 29 mai 
étaient légalement supprimées, quelles que fussent leurs 
raisons pour prétendre le contraire. 

Tout pouvait dès lors être remis en question, et les déci- 
sions les plus explicites rendues jusqu'alors en faveur 
d'Hautecombe tremblaient sur leurs bases. Le procès 
recommença en effet ; mais l'arsenal des défenseurs des 
couvents n'avait point été épuisé par leurs premières 
luttes : ils trouvèrent encore des armes assez bonnes pour 
faire ajourner toute décision définitive jusqu'à des temps 
meilleurs. 

A cette époque, les religieux pouvaient, des terrasses de 
leur monastère, voir défiler sur l'autre rive du lac les 
longs convois portant dans les plaines de la Lombardie les 
soldats de Napoléon III. Une rumeur d'annexion à la France 
courait dans la province ; la meilleure tactique était de 
greffer opposition sur opposition, pour éviter une mesure 
fatale qui eut été sanctionnée comme un fait accompli 
par le nouveau gouvernement. 

Le traité du 24 mars 1860 vint justifier ces pressenti- 
ments. Quelques jours avant sa présentation au Sénat de 
Turin, le comte de Collobiano demanda la parole sur la 
situation qui serait faite aux diverses fondations émanées 
de la famille de Savoie, existant dans les territoires cédés, 
et spécialement sur le sort qui attendait Hautecombe mou- 
rant sous le coup d'un procès des plus regrettables. 

Le comte Alfieri, président du Sénat, lui répondit que 



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— 505 — 

cette question n'avait point été négligée par le gouverne- 
ment qui avait déjà envoyé à Paris une personne chargée de 
la négocier * . 

Une commission internationale fut ensuite nommée dans 
ce but et, le 20 décembre 1860, parut un décret impé- 
rial déclarant abandonnées toutes les poursuites en reven- 
dication de propriétés, intentées, au nom de l'ancienne 
caisse ecclésiastique, contre les différentes communautés 
de Savoie et entre autres contre les cisterciens. 

La communauté d'Hautecombe était donc reconnue com- 
plètement et définitivement propriétaire de l'établissement 
des rives du lac, sauf quelques réserves en faveur du roi 
Victor-Emmanuel au sujet des appartements royaux. 

Restait la rente de 10,000 francs. 

Les propositions de la conamission, tendant au recouvre- 
ment de cette fondation, n'ayant point satisfait le gouverne- 
ment italien, restèrent lettre morte pendant plus d'une 
année. Le procureur dom Charles, dont l'imagination 
s'échauffait en présence de ces négociations si languissantes, 
profita de ses relations avec quelques hauts personnages de 
l'empire * pour faire parvenir à Napoléon III un mémoire 
en faveur de l'abbaye. 

M. Vuitry, de nouveau appelé à terminer cette question, 
réclama le capital de la rente qui serait payée aux religieux 
par le gouvernement français. L'on s'y refusa obstinément. 

L'habile procureur retira l'affaire des mains de la haute 

' Séance da 31 mai 1860. 

* Les maréchaux Canrobert et Randon voulurent bien transmettre 
ce mémoire à Tempereur et Fappuyer de leur recommandation. Dom 
GharleSt mort abbé commendâtaire d*Hautecombe à Chambéry, le 25 
mai 1871, était sergent à Grenoble en 1815, lorsque Napoléon I*' 
revint de l'île d'Elbe. Le jeune Randon y était aussi comme lieutenant. 
C'est là qu'avait en lieu leur première entrevue. 



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— 506 — 

diplomatie et parvint à en charger le receveur général des 
finances en Savoie, qui se rendait à Turin pour traiter 
toutes les questions de même nature restées pendantes 
entre les deux États. 

MM. Budin et Jacquemoud, celui-ci délégué à cette fin 
par le roi, firent des concessions réciproques et aboutirent 
à une convention par laquelle les religieux d'Hautecombe 
étaient rétablis dans tous les droits dont ils jouissaient avant 
la loi du 29 mai <855, à la charge par eux d'exécuter fidè- 
lement les services religieux et les autres conditions impo- 
sées par les patentes royales du 7 août \ 826. Le roi prit à sa 
charge le payement de la rente qui leur serait servie à dater 
de Tannexion de la Savoie à la France et dont le capital res- 
terait dans le patrimoine particulier de S. M. Il se réserva 
aussi le droit de mettre à Hautecombe les religieux qui lui 
plairaient, dans le cas où les religieux actuels cesseraient de 
desservir Tabbaye. L'archevêque de Chambéry conserve- 
rait sur la communauté ses droits de délégué apostolique. 

Cette convention, du 4 août i 862, fut signée à Paris par le 
ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, et 
l'ambassadeur dltalie, M. Nigra, le 19 février <863. Le 28 
mars suivant, elle était annoncée officiellement à la commu- 
nauté, et en même temps Victor-Emmanuel nommait M. le 
baron Du Noyer gouverneur de ses appartements d'Haute- 
combe. Les religieux furent ainsi déchargés de la garde 
de cette dépendance du monastère, qu'ils avaient depuis 
la mort de Marie-Christine. 

.Bientôt après, vinrent à Hautecombe trois commissaires 
royaux qui prirent connaissance de l'état de l'abbaye. Divers 
aménagements réclamés depuis longtemps par ses habitants 
furent décidés et commencés, et la maison royale fut séparée 
plus complètement de la dçmeqre des religieux. 



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— 507 — 

Enfin Victor-Emmanuel II mit le sceau à sa réconcilia- 
tion avec la communauté en choisissant dans son sein Tabbé 
commendataire et titulaire. Dom Charles Gotteland fut 
nommé à cette dignité par décret du 5 novembre 1863. Il 
n*y aTait pas eu de semblable promotion depuis 4688. 



© 



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CHAPITRE VIT 



Projets d'installation de Trappistes à Ilautecombe. — Arrivée des Cis- 
terciens de la Congrégation de Sénanque, le 9 mai 1864. 



Ce retour à une situation normale , si laborieusement 
obtenu, devait servir à une nouvelle communauté qui 
n'avait point eu à lutter et à souffrir pour en voir la réalisa- 
tion. 

Déjà, dans le courant de Tannée 1856, le supérieur 
d'Hautecombe recevait (le 21 juillet) d'un personnage 
retiré avec quelques autres prêtres dans Tancienne abbaye 
de Sénanque, où il songeait à établir une congrégation 
particulière de cisterciens sous le nom de Bernardins de 
rimmaculée-Conception, une lettre par laquelle ce digne 
ecclésiastique, qui devint plus tard leR. P. Barnouin, lui 
demandait d'être affilié à Hautecombe ou d*y venir faire 
quelques mois de noviciat. 

L'abbé dom Félix lui répondit qu'au Saint-Siège seul 
appartenait le droit de répondre à cette double proposi- 
tion, les circonstances au milieu desquelles vivait Tabbaye 
ne lui permettant pas d'y acquiescer de sa propre autorité. 

Cette première demande n'eut pas de suite. 

Néammoins, la communauté d'Hautecombe, sous le 
poids des lois spoliatrices des couvents, n'avait qu'une vie 
d'expédients, et l'idée de la remplacer par d'autres reli- 



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— 640 — 

gieux, spécialement par des Trappistes , préoccupait les 
esprits tant à Tintérieur qu'à l'extérieur du monastère. 

Le 6 juin 1861, le prieur réunit ses moines dans la 
salle capitulaire et leur demanda leur avis. Tous, moins 
un seul, convinrent qu'il était urgent qu'une autre corpo- 
ration occupât le monastère et que les Trappistes seraient, 
plus naturellement que tous les autres, appelés à les rem- 
placer, comme appartenant aussi à Tordre de Ctteaux. 

Cette décision fut communiquée au délégué apostoli- 
que, qui Tapprouva; mais il voulut attendre la solution des 
négociations relatives à la rente de 10,000 fr. avant de 
faire aucune démarche dans ce but. 

Lors des fêtes de la canonisation des martyrs du Japon, 
pendant l'été de 1862, un concours immense de prêtres, 
de religieux et de laïques se trouva réuni dans la métro- 
pole de la catholicité. L'abbé Cesari, président général 
de Tordre cistercien, apprit ce qui se passait à Hautecombe 
et crut le moment favorable pour recouvrer sa juridiction 
sur ce monastère. Sachant que le délégué apostolique, dans 
le but de donner à cette maison une vie nouvelle qu'elle 
ne pouvait reprendre par elle-même, voulait y introduire 
d'autres religieux, il reprit le projet abandonné en 1856, 
travailla à y faire entrer les nouveaux cisterciens de Sénan- 
que, sur qui il avait autorité, et il s'occupa d'une fusion 
des régies de cette communauté avec celles de la congré- 
gation d'Italie. 

Ce projet, communiqué à M^ Billiet quand il se rendit à 
Rome, dans le mois de septembre suivant, pour présenter, 
comme nouveau prince de l'Église, ses hommages au Sou- 
verain Pontife, ne trouva chez lui aucune opposition. L'an- 
née suivante, l'abbé Barnouin visita cette abbaye et s'en- 
tendit avec le délégué apostolique qui resta dmgé d'ob- 



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— 5H — 

tenir le consentement du Saint-Siège et da patron de 
Tabbaye, S. H. Victor-Emmanuel U. 

Ce fut à cette occasion que le roi dltalie manifesta son 
adhésion par la collation gracieusement décernée du titre 
d'abbé commendataire au supérieur de la communauté, 
qui avait personnellement lutté si longtemps contre les 
prétentions du gouvernement royal. 

Fort heureusement, le nouvel abbé n'avait de la com- 
mande que le nom*. 

Enfin, par lettre du 16 janvier 1864, le cardinal-préfet 
de la congrégation des évêques et des réguliers répondit 
au délégué apostolique que le Saint-Père autorisait ce 
dernier à appeler à Hautecombe des religieux du monas- 
tère de Sénanque. 

Le 9 mai 1864 commençait pour notre abbaye une nou- 
velle transformation. Des religieux, se rapprochant beau- 
coup plus de la règle de saint Benoit que leurs devanciers, 
arrivaient dans cette solitude pour y ramener la vie sainte 
et mortifiée des disciples de saint Amédée. Leur installa- 
tion ressembla quelque peu à celle des moines qiii for- 
mèrent Tancienne communauté de Charaïa. Les premiers 
de ceux-ci étaient descendus de Cessens et se trouvaient 
ét^lis à Hautecombe quand saint Bernard leur en adjoi- 
gnit d'autres, sortis deClairvaux, afin d'atteindre le nombre 
prescrit par les règles de Giteaux. La nouvelle commu- 
nauté se forma également de quelques religieux qui res- 
tèrent à Hautecombe et qui s'unirent aux nouveaux fils de 
saint Bernard, que leur envoyait l'abbé de Sénanque. Ils 
arrivèrent par petits groupes de quatre ou de cinq, s'ad- 

^ A ce titre était unie une pension assex forte qui fut rédoite par 
les ordres de Son Éminence Billiet, en vertu de son droit de délégué. 



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— 512 — 

joignirent les anciens religieux qui voulurent se soumettre 
à leur règle *, et, Tannée suivante, la nouvelle commu- 
nauté se composait de quatorze Pères. En comptant les 
frères convers et les domestiques, le monastère renfer- 
mait environ trente personnes ayant à leur tète le Père 
Marie-Archange Dumont, avec le titre de prieur, qu'il con- 
serve encore aujourd'hui. 

Toute trace de Tancien régime et toute confusion avaient 
dès lors disparu pour ne laisser à Hautecombe qu'une 
communauté homogène dont aucun vieux levain ne devait 
énerver l'essor. 

Voici quelles sont les principales prescriptions de son 
règlement : les religieux se lèvent à trois heures, sauf les 
jours de Pâques, de Pentecôte, de la fête du Saint-Sacre- 
ment, de la fête de Saint-Bernard et de l'Immaculée-Con- 
ception, où le lever a lieu à deux heures. 

Ils font toujours maigre, excepté les dimanches et fêtes 
chômées, en dehors du temps du Carême et de l'Avent. 
Outre les jours de jeûne imposés par l'Église à tous les 
fidèles, ils en ont un certain nombre indiqués par leurs 
statuts. 

Ils gardent le silence constamment, excepté le dimanche 
pendant une demi-heure après le dîner, et cela, en dehors 
de l'Avent et du Carême, où le silence est absolu. 

Le travail des mains n'est pas rigoureusement prescrit; 
cependant, ils vaquent aux travaux manuels tous les soirs, 
les matinées étant en général employées aux offices, à 
l'étude et à la lecture spirituelle. 

Ils sont soumis à la juridiction et à la visite du cardinal 

' Us furent au nombre de quatre: Dom Félix Prassone, l'ancien 
abbé ; dom Alphonse Angleys , dom Maurice Usannaz et an frère 
convers. 



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— 543 — 

archevêque de Chambéry *. Ils ont pour Père immédiat le 
Révérendissime dom Bernard, autrefois abbé de Sénan- 
que et maintenant abbé de Saint -Honorât en l'île de 
Lérins, vicaire général de toute la congrégation de Notre; 
Dame de Sénanque*. 

Le prieur et le procureur de chaque maison se réunis- 
sent chaque année, pour le chapitre général, au monas- 
tère désigné par le vicaire général de la Congrégation. 

Le président général des Cisterciens, qui réside à Rome, 
peut présider le chapitre général ou déléguer un repré- 
sentant, faire en chaque monastère la visite régulière; 
c'est lui qui confirme les élections des premiers supérieurs 
de chaque maison de la congrégation ». 

^ Peu de jours après que nous écrivions ces lignes, nous assistions 
aux magnifiques obsèques de ce vénérable prélat aussi savant que 
modeste» décédé le 30 avril 1873. — Nous nous rappellerons toujours 
les conseils qu'il nous donna relativement à cette histoire. 

' Cette congrégation comprend aujourd'hui six monastères : 

Celui de Sénanque, maison-mère, fondé en 1854, et qui a pour 
filles: 

Notre-Dame de Fontfroide, au diocèse de Garcassonne, fondée en 
1858; 

Notre-Dame d'Hautecombe ; 

Notre-Dame de Seysière» au diocèse de Digne, fondée en 1861; 

Notre-Dame de Saint-Honorat, fondée en 1869 ; 

Notre-Dame des Prés, fondée en 1868 dans le diocèse de Digne. 

• Il a ce môme droit sur toutes les congrégations cisterciennes, qui 
forment trois grandes divisions : 

Primitive-Observance; Constitutions de VabbédeRancé; Observance- 
Commune. Chacune des sections de l'Ordre a ses assemblées spéciales 
appelées chapitres généraux , car il n'existe plus comme autrefois un 
grand Chapitre général unique, auquel étaient appelés tous les abbés 
de l'ordre cistercien Mais le président général représente encore 
aujourd'hui le principe d'unité ; c'est actuellement dom Théobalde 
Cesari , abbé du monastère de Saint-Bernard de Rome , supérieur de 
tout l'ordre de Cîteaux. 

33 



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— 514 — 

Ici, notre tâche est accomplie. Nous nous abstenons de 
parler de nos nouveaux compatriotes qui s'efforcent de 
nous faire admirer les vertus de la vie claustrale. Qu'il 
nous soit permis seulement d'émettre un vœu, c'est que 
le titre d'aJ)bé repose bientôt sur le front de leur supé- 
rieur vénéré et que ce titre reste pur à jamais de tout 
alliage avec la commende. 



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NOTES ADDITIONNELLES 



N« I (Page 18.) 



Motifs de douiev que les moines de Cessens dépendissent 
de Vàbhaye d'AïUps, 

Nous avons dit que l'opinion qui regarde la communauté 
de Cessens comme une filiation de celle d'Aulps laissait sub- 
sister des doutes. Voici, en effet, les principales objections 
que l'on peut adresser à cette thèse : 

40 Les moines de Cessens sont appelés ermites dans l'an- 
cien récit de leur établissement, conservé à Turin, tandis 
que les moines d'Aulps ont toujours été désignés sous le nom 
de cénobites. L'auteur de ce document, probablement un 
moine, n'aurait pas dit heremite quidam vitam herebotigam 
ducere cupientes, si ces religieux eussent été bénédictins. Le 
bénédictin est essentiellement cénobite ; sa règle a pour élé- 
ments essentiels la vie en commun : repas, prière, coucher, 
travail habituel, tout a lieu en commun. Aussi saint Bernard, 
parlant des synagogues de Satan j existant dans la vallée de 
la Dranse, dit qu'elles étaient en dehors du cloître, maison 
commune et fondamentale de toute réunion d'hommes, sui- 
vant, au moins en principe, la règle de saint Benoît. Tandis 
qu'à Cessens, les moines non simul commorabantur ut ceno^ 
hitœ sed domunculas sparsim per montes et saltus hahébant, 
nous dit Delbene, confirmant l'ancien récit anonyme. Les 
deux plus anciens écrits relatifs aux moines de Cessens dis- 



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— 546 — 

tinguent donc radicalement ces moines des cénobites d'Aulps 
et rejettent par conséquent l'idée de filiation entre Haute- 
combe et Aulps. 

2® Delbene, abbé d*Hautecombe dans la seconde moitié du 
xvi« siècle, très versé dans les sciences historiques, après 
avoir consulté, pour retracer les origines d'Hautecombe, bien 
des documents perdus depuis lors , affirme , dans sa lettre à 
Edmond de La Croix, que, d'après un ancien écrit, les moines 
de Cessens étaient des moines grecs de la règle de saint 
Basile, ou que tout au moins ils ne suivaient pas la règle de 
saint Benoît. Or, à Aulps, ou observait, au moins en prin- 
cipe, cette dernière règle. L'une était la base de la vie érémi- 
tique, l'autre, de la vie cénobitique. 

3<> Des titres existant à Hautecombe en 4593, il résulte, 
ajoute le même auteur, qu'en 1135, Vivian, sixième abbé de 
l'ancienne Hautecombe, gouvernait ce monastère. Or, à cette 
date, Guérin était à la tête de l'abbaye d'Aulps et en était 
seulement le deuxième abbé. — L'on pourrait supposer que 
le monastère de Cessens eût ses abbés distincts de ceux 
d'Aulps, tout en étant sous leur suzeraineté, mais cette hypo- 
thèse n'est point établie. 

4p Enfin, ni la date de la séparation des deux abbayes ni 
aucun document rappelant cette séparation ne peuvent être 
cités, malgré les nombreux actes résumés dans l'inventaire 
de l'abbaye d'Aulps, dressé en 1678, et ceux publiés plus 
récemment. 
5^ Reste la donation de 1121. 

Cette donation ne détruit nullement notre thèse. Nous 
savons en effet que le troisième abbé de l'ancienne Haute^ 
combe portait le nom de Varrimis ; et, d'autre part , les 
lettres de saint Bernard nous démontrent que les moines de 
cette communauté étaient désignés sous le nom iHAlpenses. 
« Sintpietati vestrœ commendati pauperes fratres nostri qui 
circà vos sunt alpenses, iUi de Bono-Monté et illi de Alia- 
cumha. » (Lettre 28«, que l'on croit écrite en 4135.) Cette 



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— sn — 

donation d'une terre située à Cessens aurait donc été faite 
non pas à Guérin, abbé d'Aulps en Chablais, mais à Varrin, 
abbé de Sainte-Marie, dans les Alpes, soit du monastère de 
Cessens, comme l'explique Delbene. — Voir néanmoins, à ce 
sujet, la note additionnelle n® 2, ci-après. 

Cette interprétation serait encore corroborée par la notice 
que nous publions au n^ 2 de nos Documents, où il est dit 
que les familles d'Aix, de Savoie et de Faucigny approuvent 
la donation de divers biens que Gauteiin d'Aix avait faite 
précédemment aux frè^'es d*HatUecomhc. Il n'est nullement 
question, dans ce titre, de l'abbaye ni de l'abbé d'Aulps. 



fjo 2 (Pages 20 et suiv.) 
i* Orthographe au moyenne. 

L'orthographe n'était point fixée à cette époque. On retran- 
chait, augmentait, transformait les lettres d'un même nom, 
suivant l'idée du copiste, qui écrivait, du reste, avec un 
grand nombre de signes abréviatifs. Ajoutons à cela les alté- 
rations résultant de l'ignorance ou de l'inadvertance des 
écrivains, et nous comprendrons combien la langue latine, 
chargée d'une multitude de mots étrangers plus ou moins 
barbares, acheva de se corrompre par une orthographe 
vicieuse ou plutôt par l'absence d'orthographe. 

Une des transformations les plus fréquentes était celle du 
G en V ou W. Ainsi on écrivait : Garinus^ Varinus, Wuar^ 
rmtw, etc., ce qui peut se traduire par Garin, Guérin, Varrin 
ou Vuarin ; — WiUielmus, Wuillelmua, Villelmus, pour Guil- 
laume ; — Wuy^ Wuido, Guido, pour Gui ou Guy. 

Souvent aussi le B se changeait en V : Bivianus ou Vïtno- 
nusy que nous traduisons par Biv^an, Vivian ou Vivien. — 
Etc., etc. 



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— 318 — 

Nous avons éprouvé une difficulté analogue , à cause de 
l'orthographe ancienne , quand nous devions suivre la série 
des faits se rapportant à un même personnage du nom de 
Godefroi ou Geoffroi. Ce nom, très fréquent parmi les moines 
du moyen-âge, s'écrivait Godefridu^, Gofredus, Gaufridus, 
etc., et les copistes ne se faisaient nul scrupule d'adopter 
tantôt une manière, tantôt une autre. 

L'a remplaçait ordinairement Vœ et Vœ dans les anciens 
titres concernant la Savoie. 

Etc., etc. 

Consulter, à ce sujet, les glossaires de Ducange, de Maigne 
d'Amis, etc. , et les ouvrages de paléographie , entre autres 
ceux de Chassant. 

2® Des diverses époques où commençait Vannée au 
moyen-âge. 

De même que d'une terre à l'autre les poids, les mesures, 
les monnaies, l'organisation politique , variaient au moyen- 
âge, de même aussi était différente l'époque où l'on faisait 
commencer Tannée : les uns adoptant la fête de Nbël (25 
décembre) ; les autres, le fête de la Circoncision (le*- jour de 
janvier) ; ou la fête de l'Annonciation (25 mars) ; ou la fête 
de Pâques ; ou encore le samedi après la bénédiction des 
cierges. 

Souvent, dans la même ville, à la cour de l'évêque, Tannée 
commençait à une époque, et aux tribunaux laïques, à une 
autre. 

A la Cour de Savoie, dans les xiii« et xiv^ siècles, il paraît 
que Tannée commençait indifféremment tantôt à Noël, tantôt 
à Pâques. Toutefois, Tusage généralement suivi dans la pro- 
vince de Savoie était de faire commencer Tannée à Noël. 

DansleChablais, le Bas-Valais, le pays de Vaud, elle com- 
mençait ordinairement à Pâques ; — dans les vallées de Suse 
etd'Aoste, à Noël, et c'était aussi le système suivi communé- 
ment eu Piémont. 



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— 519 — 

Malgré cette diversité de systèmes, le l*"" janvier, adopté 
du temps des Romains pour le premier jour de l'année civile, 
était encore assez universellement considéré comme tel au 
moyen-âge, bien que les chrétiens, en souvenir des augustes 
mystères de leur foi, reportassent souvent le début de Tannée 
à Noël ou à Pâques. La Cour de Rome la faisait le plus ordi- 
nairement commencer à Noël. 

En France, on avait adopté, au contraire, la fôte de Pâques. 
L'Église de Genève avait suivi le même système jusqu'en 
1305, où Aymon du Quart ordonna qu'elle commencerait 
dorénavant à Noël. 

(Voir CiBRARio, Storia di Savoia, t. II, in fine. — Blavi- 
GNAC, Études sur Genève,) 



N«3 (Page 27.) 
Excursion à Clairvaux en 1867. 

Au mois de juin 1867, il nous a été donné d'explorer 
l'ancienne vallée d'absinthe. Une station de la ligne de 
Troyes à Chaumont , distante de 28 kilomètres de cette der- 
nière ville, porte le nom de Clairvaux. Elle est située presque 
au fond d'une vallée marécageuse, se prolongeant vers 
Ville-sous-Ferté et Montigny, dans une direction perpendicu- 
laire à la voie ferrée. A vingt minutes de la station, adroite 
du voyageur qui regarde cette vallée sillonnée par l'Aube, 
une autre vallée plus resserrée vient se souder à la première ; 
c'est celle qu'a immortalisée saint Bernard. Son entrée est 
gardée par le hameau de Clairvaux et par dé vastes construc- 
tions témoignant encore aujourd'hui de l'ancienne splendeur 
de l'abbaye. Elles se composent de deux principaux corps de 
bâtiment, carrés, ayant chacun une cour intérieure, et de 
quelques autres édifices moins importants qui en dépendent. 



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— 520 — 

Des cours ou promenades spacieuses, des jardins éten- 
dus, les entourent, et un long mur, s'élevant jusque sur le 
sommet d'an des versants de la gorge, limite cet enclos dont 
le pourtour est de 4,950 mètres. Outre les bâtiments actuels, 
on voyait encore, dans les premières années de ce siècle, une 
magnifique église dont la destruction eut lieu en 4803 par 
Tordre d'un architecte qui encourut pour cela les colères de 
Napoléon I«^ Elle était couverte en plomb, ainsi que tous les 
autres bâtiments. 

A la Révolution française, il n*y avait h Clairvaux que 
quarante moines et vingt frères convers; l'abbé jouissait de 
420,000 livres de rente, et la communauté avait encore sous 
sa dépendance, tant en France qu'à l'étranger, quatre-vingt- 
six abbayes, soit d'hommes, soit de filles, et deux prieurés 
titulaires. 

Aujourd'hui, Clairv-aux est converti en une maison cen- 
trale de détention , où plus de 4,000 condamnés fabriquent 
des étoffes. (Bachelet, Dictionnaire de biographie et d'his- 
toire.) 

Cet établissement a été, ainsi que nous avons dit, la troi- 
sième transformation du monastère. Dans le même enclos, 
mais plus enfoncéexdans le vallon, avait été construite, du 
vivant môme de saint Bernard, une seconde maison appelée 
le PetU-Clairvattx. Il n'en reste que la chapelle et quelques 
fragments noyés dans des constructions postérieures qui 
servent au logement des employés. 

On ne devra point quitter cette localité sans remonter plus 
haut dans lavallée d'absinthe et faire une excursion à la fon- 
taine de Saint-Bernard. Une route courant au pied des deux 
collines vous y conduit dans quinze minutes. C'est sur 
l'emplacement qui entoure cette source qu'en 4445, Ber- 
nard et ses douze pieux compagnons vinrent bâtir leurs 
humbles cellules. Cette partie du sol, à peu près plane, est 
fermée par une troisième colline coupant h angle droit les 
deux versants du vallon. Du fond de ce triangle de collines. 



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— 521 — 

Ton n'aperçoit encore aujourd'hui que des chênes et des 
hêtres, et l'on n'entend que le bruit de la cognée du bûche- 
ron. C'est bien la véritable solitude monastique, l'asile du 
recueillement et de la prière. Rien n'est demeuré des tra- 
vaux sortis des mains de saint Bernard et de sa pieuse 
colonie ; ils travaillaient pour le Ciel et necherchaiept point 
à laisser sur le sol les traces matérielles de leur passage. 
De ce sol, néanmoins, jaillit toujours la source qui servait à 
la communauté ; elle a été recouverte, il y a peu d'années, 
d'une maçonnerie en forme d'oratoire, et une croix la 
domine. Deux bancs de bois, permettent à l'explorateur de 
s'arrêter pour mieux recueillir ses souvenirs, et, s'il sait voir 
dans le dévouement et le sacrifice le secret de toute œuvre 
grande et durable, et dans la vie religieuse, telle que l'a com- 
prise et pratiquée saint Bernard, la plus grande transfigura- 
tion morale que puisse subir l'homme ici-bas, il quittera ces 
lieux l'âme exaltée et ravie. 

Les religieux de Clairvaux avaient l'habitude d'aller tous 
les ans, après Pâques, à la fontaine de Saint-Bernard. Arrivés 
là, ils chantaient un répons de saint Bernard, le Regina cœli, 
et mettaient chacun au pied de la grande croix, plantée 
auprès de la fontaine, une petite croix de bois fabriquée par 
eux ; çnsuite, ils buvaient avec la main de l'eau de celte 
source, qui passait pour avoir été obtenue miraculeusement 
du ciel par saint Bernard. 



N« 4 (Page 67.) 
ImpoHance du poivre au moyen- âge. 

« De toutes les épiceries, le poivre est celle qui, de tous 
temps, a été le plus répandue dans le commerce, parce que 
c'est elle qui, de tous temps, a été le plus employée dans 



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— 522 ^ 

nos cuisines. Il y en a même eu un où toutes portèrent le 
nom commun (Je poivre, et où les épiciers n'étaient connus 
que sous le nom de poivriers. 

€ Au reste, cette grande consommation ne faisait qu'aug- 
menter son prix , et ce haut prix est attesté par l'ancien pro- 
verbe, cher comme poivrCy qui est parvenu jusqu'à nous. 
On ne sera point surpris, après cela, quand nous dirons que 
c'était un présent d'importance et l'un des tributs que les sei- 
gneurs ecclésiastiques ou séculiers exigeaient quelquefois de 
leurs vassaux ou de leurs serfs. Godefroy, prieur du Vigeois, 
voulant exalter la magnificence d'un certain Guillaume, 
comte de Limoges, raconte qull en avait chez lui des tas énar» 
mesj amoncelés sans prix, comme si c'eût été du gland pour 
les porcs. 

€ Quand Glotaire m fonda le monastère de Gorbie, parmi 
les différentes denrées qu'il assujétit ses domaines à payer 
annuellement aux religieux, il y avait trente livres de poivre. 
— Roger, vicomte de Béziers, ayant été assassiné dans une 
sédition par les bourgeois de cette ville, en 1107, une des 
punitions que son fils imposa aux bourgeois, lorsqu'il les eut 
soumis par les armes, fut un tribut de trois livres de poivre, 
à prendre annuellement sur chaque famille. — Enfin, dans 
Aix, les juiÊs étaient obligés d'en payer de même deux livres 
par an à l'archevêque. Gette obligation leur avait été imposée, 
en 1143 et 1283, par Bertrand et Rostang, archevêques de 
cette ville. » (Histoire de la vie privée des Français , par Le 
Grand d'Aussy, annotée par Roquefort. — Paris, 1815.) 



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523 — 



N«5 (Page 174.) 

Analyse d'un procès entre les communiers de Giez et 
l'abbaye d'Hautecombe pendant le xvi« siècle. 

A la suite de concessions de droits de pâturage sur le groupe 
des montagnes de Chérel, faites aux habitants de la commune 
de Giez en Genevois, par le vice-châtelain de Duingt, agissant 
au nom d'Humbert, comte de Genevois, par le seigneur de 
Dingy et par celui de Beauviviers ', co-seign^ur de Duingt, le 
28 septembre 4399, les droits de l'abbaye sur ces* mêmes 
montagnes eurent besoin d'être délimités. 

Les parties s'en rapportèrent à la décision d'arbitres 
choisis. Par transaction du 3 septembre 4405, il fut convenu, 
en conformité du rapport des arbitres, que les terres possé- 
dées par l'abbaye à titre d'albergement seraient séparées de 
celles que tenait au même titre la commune de Giez, par un 
roc s'élevant entre le plateau CuriiUis ttrsi et le plateau du 
Mollard de France. 

Cette transaction ne fut point acceptée par l'abbaye. Elle 
s'adressa à Amédée VIII, souverain du Genevois depuis 4404, 
pour la faire réformer comme portant atteinte à ses droits. 
Le conseil du comte de Savoie, saisi de l'affaire, ordonne à 
la noble dame de Duingt Jeanne-Alamande, au seigneur de 
Beauviviers, à leurs juges et officiers, de pourvoir sur la de- 
mande de l'abbaye, alléguant que, tant en vertu d'un contrat 
passé autrefois avec Pierre, seigneur de Duingt, qu'en vertu 
d'une longue possession et de justes titres, elle avait seule le 
droit de pâturage sur toute la montagne de Chérel, dontl'or- 
donnance indique les confins. Aussi, après informations prises 
par les châtelains de Duingt et de Beauviviers, il fut fait inhi- 

^ La Tour, à Textrémité sud du lac d'Annecy. [Rég, gen,, n* 1561.) 



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— 524 — 

bition à Jean Dumoulin, procureur des habitants de Giez, d'y 
conduire le bétail, sous peine de 25 livres pour chaque habi- 
tant. Malgré cette défense, quelques hommes de Faverges y 
font paître leurs bestiaux parce que, disent-ils, ils tiennent 
ce droit du comte qui, à cause du château de Duingt, paie un 
servis annuel à l'abbaye. 

Telles étaient leurs allégations. Sur ce, une çnquôte est 
ordonnée par Pierre Bovet, juge de Duingt et de Beauviviers, 
et confiée aux notaires Guillaume d'Aillon et Aymon Pistons, 
suivant commission donnée h Annecy, le 27 juillet 1406. 

Après avoir examiné les dépositions des témoins, le juge 
de Duingt confirme tous les droits revendiqués par l'abbaye. 
(19 octobre 1406.) 

Appel de ce jugement par la commune de Giez devant 
François Marchand, juge des appels et des nullités pour le 
comte de Genevois. — Opposition de l'abbaye, disant que 
l'appel avait été interjeté plus de neuf mois après la sentence. 

— Confirmation du premier jugement, le 10 décembre 1407. 

— Transaction nouvelle, faits nouveaux, recours au Conseil 
résident de Chambéry et au Conseil particulier du prince, 
renvoi au juge des appels. Enfin, le 17 janvier 1418, acquies- 
cement définitif des deux parties h la dernière sentence ^ 

Soixante-six ans plus tard, un procès semblable recom- 
mence. 

Hélène de Luxembourg, comtesse de Genevois et dame de 
Duingt, avait succédé aux anciens seigneurs de Duingt. Les 
religieux d'Hautecombe réclament sa protection et lui expo- 
sent que les seigneurs de Duingt leur avaient concédé le 
droit de pâturage sur la montagne de Chérel et que, néan- 
moins, quelques personnes y coupent les bois, y construi- 
sent des maisons et y conduisent leurs bestiaux. Ils lui 
demandent de faire cesser ces méfaits, et d'en punir les 
auteurs. 

^ Bibliothèque de l'auteur. — Voir, à la fin de cet ouvrage, divers 
documents relatifis à ces procès, sous n*' 29 et 30. 



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— o2o — 

Une enquête a lieu devant nobles Hugues Croset et Magni- 
net, vice-châtelains de Duingt. Comme d'habitude, un arran- 
gement intervient entre les religieux et leurs adversaires. 
Néanmoins, l'année suivante, de nouvelles usurpations ayant 
été commises, l'abbaye s'adresse à la cour de Rome pour 
que ses droits soient protégés par les armes spirituelles. A la 
suite de cette démarche, l'official de l'évéque de Belley lance 
l'excommunication contre ceux qui empiéteront sur les 
droits de l'abbaye, et les fait citer devant lui. 

Les religieux appuient leurs prétentions sur les donations 
d'Aymon de Aula et de Raymond de Duingt, qui leur avaient 
concédé tous leurs droits sur Chérel. Le 14iuinl487j leurs 
adversaires demandèrent pardon, promirent de ne plus 
reconduire leurs troupeaux sur la niontagne de Chérel, de 
n'y plus construire leurs chalets, et ils furent relevés de Tex- 
communication ^ 

Les religieux d'Hautecombe recoururent-ils à la Cour de 
Rome parce que la noble dame de Duingt ne défendait pas 
assez bien leurs droits? C'est possible; car, peu après, une 
nouvelle discussion s'éleva sur leur nature et leur étendue. 
On parvint néanmoins à s'entendre, et, le 17 septembre 1493, 
une transaction intervint entre l'abbaye, Louise de Savoie, 
les habitants du plateau de Ruange,la communauté de Giez 
et les seigneurs de Beauviviers. Louise de Savoie, qui était 
aux droits des seigneurs de Duingt, reconnut que l'abbaye en 
avait reçu le domaine utile, le fonds et la propriété de la 
montagne de Chérel dans les confins indiqués dans l'acte, et 
qu'à elle et au seigneur de Beauviviers appartenaient la sou- 
veraineté [jus supcnoritatisj, la j aridiclion, le mère et le 
mixte empire*. 

Cette transaction fut ratifiée par l'abbé et les religieux, le 
9 octobre suivant. 

* Voir Documents^ n'*35. 

* yoiT Documents, n* 36. 



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— 526 — 

N'^e (Page 315.) 
Fragments de procédure crirnineUe; — enqiAète en i5iS. 

€ Derrière l'abbaye d'Haulecombe s'étendait un bois con- 
sidérable qui servait souvent de repaire aux voleurs. On 
peut en voir un exeffiple dans les détails qui suivent et qui 
sont extraits d'un procès criminel existant aux archives de 
Turin. La procédure est en latin , mais les paroles soulignées 
sont en français. 

a Le 17 avril 1512, sur la poursuite du sire de La Ravoire, 
secrétaire ducal, Claude Pollier se rendit, en qualité de com- 
missaire, à Hautecombe, pour procéder à une enquête ; on 
entendit un assez grand nombre de témoins. Je n'en rappor- 
terai que ce qui peut offrir quelque intérêt. 

c Claude Mamerii ? se rendant, un jour de carême, de 
l'abbaye à sa maison située au-dessus, traversait le bois eu 
suivant le grand chemin. Arrivé au lieu dit au Châtaignier de 
laz pesse, près de la Charbonnière, il rencontra quatre hom- 
mes qui descendaient dans le bois, mais hors du chemin. Il 
voulut s'enfuir ; l'un d'eux lui cria : demeuraz rihau ; tous les 
quatre le poursuivirent ; l'ayant atteint, l'un des quatre lui 
dit : Vien ça, attit rien à manger en ceste maysan qu'est là 
auprès du lac. U répondit que non ; mais l'un des autres, blas* 
phémant horriblement, lui répondit : A I pour la mordieu 
tu vas mentir, car je suys bien informer qu'il y a des vivres 
tout cuys pour vint gendarmes et plus. Puis, à la grande 
satisfaction du témoin, ils s'en allèrent. Deux d'entre eux 
portaient une javeline et une grande épée ; les deux autres 
avaient une rapière ; deux portaient un hoqueton. On lui a 
dit que c'étaient des voleurs. Un autre étant à pêcher sur le 
lac, dans un bateau, avec Jean Rubellin, celui-ci lui dit : A / 
tu as heu belle peur des larrons que tu trovis loutre jour ai$ 



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— 527 — 

hoy$, mes il ne toy feront point de mal, car il nec te dier* 
chent point. — Jehan Rubellin , répondit-il , je ne sais qui 
feront toutefois, ils ont déjà démorés pour icy pour le hoys 
plus de quinze jours, sed mauvais signe. Ils en demeureront 
bien encore plus icy advatit qu'ils sen allent. Etc. 

Furent encore entendus : l® Jean Borré, notaire, citoyen de 
Belley. Venant, il y a trois semaines, de Valence, de tenir la 
cour au dieu des amours j arrivé à l'endroit dit aux Embarrges, 
il rencontra Pierre Pignère, de Champagneu, lequel lui 
présenta un chien qu'il conduisait ; il le refusa, en ayant 
déjà d'autres. Il était armé d'une javeline, d'une hallebarde, 
d'une pique, d'une grande épée, etc., et il a entendu dire que 
c'était un des voleurs dont il s'agit. 

2^ Pemette, fille de Jacques Clenet, d'Ontex, et autres. 
(Extrait des Mss de Chapperon.) 



n^ 7 (Page 420.) 



Nous avons cru devoir donner ici quelques développements 
du mémoire de l'abbé de Clairvaux, dont il est question à la 
page 420: 

« Il est incontestable, y est-il dit, que le choix et l'institu- 
tion du prieur claustral appartiennent à M. l'abbé de Clair* 
vaux dans tous les monastères de sa filiation qui sont tenus 
en commande dans les Estats de Savoye aussi bien qu'ail- 
leurs, tant par la disposition du droit commun et les règle- 
ments généraux du concile de Trente, que par les bulles 
spéciales des Papes et par l'usage. 

« M. Marelly le sait bien, car il l'a personnellement reconnu 
par écrit. 

€ Et c'est par un effet de sa propre persuasion de cette 
vérité, qu'il cherche artificieusement à intéresser S. A. R. 



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-^ 528 — 

dans la querelle qu'il fait mal à-propos là-dessus à M. l'abbé 
de Clairvaux. 

€ Il n'entend point établir dans l'abbaye d'Hautecombe et 
dans les autres de sa filiation des prieurs claustraux qui ne 
soient agréables à S. A. R., ni exercer ses droits autrement 
qu'en France. 

<L II ne s'agit donc point ici d'une question d'État, mais 
d'une prétention inouïe d'un commendataire qui veut usurper 
la juridiction du supérieur régulier, contre toutes sortes de 
droit et de raison. » 

Invoquant ensuite l'usage et la reconnaissance personnelle 
que l'abbé a faite de cette prérogative, l'auteur du mémoire 
s'écrie : 

« M. Marelly ne fera point voir que, dans toute l'étendue 
de la domination de S. A. R. de Savoye, aucun commenda- 
taire institue et destitue les prieurs claustraux, particulière- 
ment dans les abbayes de l'ordre de Cisteaux et de la filiation 
de Clairvaux. 

« Au contraire, M. l'abbé de Clairvaux prouve qu'il a insti- 
tué les prieurs de Chézery suivants : dom Gabriel Moret, le 15 
juin 1665 ; dom Gros, le 15 novembre 1687, et dom Lorette, 
le 6 septembre 1692. 

« Les prieurs d'Aulps: dom Nicolas Thoui7, le 26 octobre 
1667 ; dom Jean Chappier, le 1®»" février 1669 ; dom Dominique 
de Villy, le 3 octobre 1677 ; dom Gros, le 6 septembre 1692. 

« Et les prieurs d'Hautecombe même, desquels il s'agit : 
dom Lorette, le 2 mars 1687 ; dom de Villy, le 6 septembre 
1692. 

« Ce pouvoir de l'abbé régulier a été formellement sanc- 
tionné par un arrêt rendu par le roy de France, dans son 
conseil d'État, le 19 avril 1675. M. Marelly lui-môme l'a 
approuvé par plusieurs lettres écrites au prieur d'Haute- 
combe. » 

Réfutant ensuite ces allégations malveillantes du factum, 
que l'abbé de Clairvaux pourrait ainsi nommer un prieur 



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_ 529 ~ 

étranger qui ne penserait qu'à piller la maison pour en enrichir 
une autre de France, et que les religieux originaires de Savoie 
seraient exclus des charges, Fauteur des Observatiom répond 
que, loin de vouloir appauvrir la Savoie, Tabbé de Clairvaux 
a lui-même entretenu au noviciat de Clairvaux plusieurs 
religieux savoisiens, et qu'il ne veut point déroger aux préro- 
gatives des souverains de Savoie ni nommer des sujets qui 
ne leur soient agréables, bien que dans les induits de Nico- 
las V et des autres papes il ne s'agisse que des nominations 
à des bénéfices et non aux offices de prieurs claustraux. 

Du reste , les Savoisiens sont si peu exclus des charges 
claustrales qu'actuellement, dans les monastères de la filia- 
tion de Clairvaux, dom Domenget, religieux d'Hautecombe, 
est prieur claustral de Tabbaye de Beaulieu en Bourgogne, 
au même titre que d'autres religieux liégeois et espagnols 
sont prieurs de trois abbayes en Champagne. Il y a donc 
réciprocité ou plutôt indifférence au point de vue des natio- 
nalités. 

Ainsi , nulle raison d'exclure les religieux français des 
couvents de Savoie, où l'abbé de Clairvaux n'en a envoyé 
que pour l'avantage et le bien spirituel desdites maisons. 
(Archives de Cour, Ahhazie, mazzo 11^ m 8.) 



NO 8 (Page 429») 



Bilan de la recette et dépense annuelle des Revenus de 
VAbaye Royalle d'Hautecomhe a forme des ascensemenis 
présents et sur le pieds de la Réduction des prehandes des 
Moines ensuitte des Ordres de Sa Majesté à deuoir com- 
mencer au premier janvier dix sept cent vingt sept. 

* Nous avons cra devoir publier en entier cette pièce, extraite des 
archives de Cour. [Àbbazie, II, 10), bien que plusieurs articles des en- 
trées soient reproduits dans la note additionnelle n* 10. 

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— 530 — 

RECETTE EN FROMENT. 

Ferme de Saint Innocent Vaisseaux. 435 > » 

Celle de Pombeau 40 > » 

475 » » 

La dépense n'est que de 86 » » 

Reste a vendre 89 » » 

RECETTE EN SEIGLE. 

Ferme de Pombeau 48 » » 

Dépense cy contre 45 » » 

Reste a vendre . 3 » » 

RECETTE EN VIN. 

La ferme de Pombeau rend Seytiers. 464 » » 

Dépense cy contre 87 » » 

Reste a vendre 77 > » 

RECETTE EN ARGENT. 

Censé de la ferme de Pombeau L. 4260 * » 

Celle de Saint Innocent 645 » » 

Aix et Givry 4575 » » 

Meiry- 900 » » 

Mollie Soulaz 450 » » 

Vente de quatre vingt neuf vaisseaux froment 

restant en fond chaque année a huit livres. 742 » » 
Soixante dix sept seytiers vin a calcul à six 

livres 462 » » 

Trois vaisseaux seigle a quatre livres 42 j» » 

5746 » » 

La dépense est de 4097 43 4 

L. 4648 6 8 

DEPENSE EN FROMENT. 

Cinq prebandes des moynes a huit vaisseaux 

chacune Vaisseaux. 40 » » 

Pour les domestiqués et rendus 24 » > 

Le valet de Saint Innocent 6 » :» 

La prebande du procureur 8 » > 

Celle de l'économe et solliciteur 8 > » 

Total . . . Vaisseaux . 86 » » 



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— 531 — 

DEPENSE EN SEIGLE. 

Aux religieux pour les valets et rendus. 
Au valet de Saint Innocent 



12 
3 


» » 
» » 


15 


» » 



DEPENSE EN VIN. 

Cinq prebandes des moynes a sept seytiers. 35 » » 

Pour les valets et rendus 24 » » 

Pour la sacristie 6 » x> 

Prebande du procureur 7 » » 

Celle de Teconome et solliciteur 7 » » 

Valet de Saint Innocent 6 » r» 

Aumône aux Révérends de Sainte Claire et 

aux Capucins 2 » » 

87 » » 

DEPENSE EN ARGENT. 

Cinq prebandes pour les moynes a livres 

soixante une, treize sous, quatre deniers. L. 308 » » 
Aux mômes pour les ûtencilles, sels, chirur- 
giens, tailleurs, gages des domestiques et 

rendus 450 » j> 

Une prebande au procureur des procès de 

rabaye (3113 4 

Une a l'économe et solliciteur fri 13 4 

Portion congriie du curé de Saint Innocent. 53 6 8 

Celle du curé de Saint Germain 40 » » 

Gages du valet de Saint Innocent 23 » y> 

Droit de recette a calcul 100 » » 

L. 1097 13 4 



N« 9 (Page 433.; 



Tableau des paroisses de Vancien duché de Savoie où Vabbaye 
d'Hautecombx^ était propriétaire ou décimatrice au mo^ 
ment de la confection du cadastre (i73S), (Extrait des ai»- 
chives de la préfecture de Chambé^*y,) 

Voir ci-après.'' 



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GoQ^k 



— 532 



PAROISSES DANS LESQUELLES l'aBBATE 
d'hAUTECOMBB POSSÉDAIT DES BIENS 
DE l'ancien patrimoine, DES BIENS 
SUJETS A LA TAILLE, DES BIENS ACQUIS 
DEPUIS LA MENSURATION, DES SERVIS 
ET DES DÎMES. 

(On a omis les noms des tt paroisses porWes snr 
le tabl««u des biens dMUotecombe. vol. XXX. 

n'est inscrite (1). 


BIE 

BE L'AMCIEI 

CONTENANCE 
ENIBSURES 
DE8AV0B 


NS 
PATMMIiE 

REVENU 

EN 
ARCeXT 


BIENS 

SUJETS 

AUTAlUi 

CœtTENANCB 
ENWSURES 
DB SAVOIE 




1 


i 


1 


1 


i 


1 


1 


J 


1 


Province de Savoie. 

Chambéry 

Aix. . .^ 


» 

77 

65 

i 

20 

» 

31 

» 

» 

17 

1629 

140 

» 
» 

125 

» 

29 
1677 

» 

11 

» 
» 

30 

» 

» 
» 


» 

5 

132 
96 
69 

» 
» 

346 
172 
138 

» 

180 

50 
32 

182 

» 
» 

53 

» 


» 
5 
6 
6 
j> 
1 
» 

» 
1 
6 
2 
» 
» 
4 
» 
A 
6 

î 

» 
6 

» 

» 

» 
» 


» 

320 

313 

4 

148 

» 

» 

» 

120 
508 
378 

» 

528 

» 

136 

1944 

» 
137 

» 

167 

» 
» 

» 


» 
1 

13 
4 

» 

» 

36 

» 

15 
17 
15 

» 

» 

6 

» 

5 

10 

» 

12 

» 
» 

4 

» 


» 
1 
2 
» 
6 
» 
4 

» 
1 
2 
6 

: 

7 
» 
5 

5 

» 

3 

» 

» 

» 


» 

4 

» 

» 
1 

12 

1 

» 

> 

» 


152 
» 

137 

179 
322 

» 

122 

» 


4 

» 
4 

6 
2 

» 

1 

» 




Albens • ... 




La Biolle 


Bloye et Salagine 


Brison 


Chindrieux 


Conjiix 


Cusy 


Drumettaz-Clarafond 


Saint-Germain 


Jarsy 


Saint-Innocent 


Jongieux 




Lucey 




Saint-Marcel 




Massinflry 


Méry..^ ::::;:::::::::::::: 


Saint-Pierre de Curtille 


Pugnet et la Croix-Rouge 


Ruffieux 


Rumilly 


Sales 


Serrières 


Vions-le-Mollard 




Le Vivier 




Province dn Genevois. 
Cessons 




Grésy 




Marignier 




Mesigny 




Saint-Sylvestre 




Trévignin 




TOTAUX... 


3836 


243 


48 


4744 


9 


2 


20 


119 


17 





(1) Yoici les noms de ces paroisses dans lesquelles, probablement, Tabbaye 
avait possédé précédemment quelque droit : 

Saint-Alban, Ansigny, Bassens, le Bourget près Chambéry, Chambéry-le- 
Vieux, Cognin, Saint-Girod, Marcellaz, Montcel, Mouxy, Moye, Saint-Offenge- 
Dessus, Saint-Offenge-Dessous, Saint-Ours, la Ravoire, Sonnaz, Vallières, 
Chainaz, Chavanoz, Étersy, la Frasse et Poisy. 

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— 533 — 



^ 


BIENS 


BIENS ACQUIS 








SUJETS 


DEPUIS 


SERVIS 






A U TAlUi 

REVENU 
EN 


U ■ENSUIATION 


EN 

ARGENT 


DIMES 

EN 




CONTENANCE 
EN MESURES 


REVENU 
EN 




ARCENT 


DE SAVOIE 


ARGENT 




NATURE 










g* 










. 










|_ 


i 


1 


1 


i 


1 


!_ 


i 


1 


1 


i 


1 






4 


6 


11 


» 


» 


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» 


» 




288 


11 


6 






» 


» 


:> 


» 


» 


» 


» 


» 




1152 


15 


4 


Une portion. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 




» 


» 


» 






» 


» 


» 


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» 


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Toute. 




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» 


» 


» 


» 


» 


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» 


» 


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» 


» 


» 


» 


» 


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» 




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» 


Toute. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


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» 




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» 


» 






41 


13 


11 


» 


» 


» 


» 


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2 


11 


10 


Les deux tiers. 




» 


» 


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» 


D 


:» 


» 


» 




» 


» 


» 


Une portion. 




3 


» 


» 


3> 


:> 


» 


» 


» 




27 


6 


6 






» 


» 


;» 


» 


» 


» 


» 


» 




9 


D 


» 


Celle du vin et des terres que 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 




» 


7 


10 


l'on sème toujours. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 




373 


5 


8 


Toute. 




2 


16 


7 


» 


» 


» 


ï> 


» 




T> 


9 


» 






8 


i 


3 


» 


» 


» 


> 


]i> 




310 


4 


8 


Une portion. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


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7> 




9 


» 


» 


V» des terres et V^ des vignes. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


i> 


» 




» 


» 


» 


Celle des terres nobles et une 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


i, 


7> 




2062 


7 


9 


partie du village de Perraz. 




» 


3 


16 


» 


» 


» 


» 


» 




1289 


6 


10 


Une portion. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


7> 




30 


6 


9 






» 


» 


» 


)> 


» 


» 


» 


» 




i> 


» 


» 






» 


» 


» 


1 


126 


7 


4 


15 


lÔ 


» 


:» 


» 


Ui6 pwtÎM aiMi et ItrteMteléi Mûm. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 




» 


» 


» 


Une portion des terres. 




» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 




» 


» 


» 






» 


» 


» 


» 


» 


» 


% 


» 




13 


12 


11 


• 




» 


» 


3> 


» 


» 


j» 


jp 


» 




168 


6 


6 






» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


]» 


» 


Toute sous charge. 






» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


140 


6 


6 








» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


:» 


» 


Le sixième. 






:» 


* 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


j» 


» 


Une portion. 






» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


9 


» 


Les 73 du quart. 






» 


:& 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


102 


5 


J 






30 


4 


6 


1 


126 


7 


4 


15 


10 


5968 


18 


4 



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— 534 — 

N^' 10 fPage 434.) 

État comparatif des revenus de l'abbaye d'Hautecombe, 
de i727 à il 53, 




DÉSIGNATION 

DBS 
PROPRIÉTÉS 



Pomboz (MmpniaBt flutecMilM 

6t lei envimu) ^ 

Grange d'Aix et Givry . . 

Méry 

Saint-Innocent* 

Montagne de Cherel . . . 
Molliesulla en Cbutigie* . . 

Rente d'Yenne 

Maison Sainte-Barbe.. 
Bourdeau (moulins de) * 

Laveurs 

Porteau 

Rente de la Serraz en 

Dauphiné 

Rente des Vignettes 

près Lyon 

Rente de la Magdeleine 

à Lyon 

Rente de Mâcon 



Nais DES FERIIERS 

ou DES 

DÉBITEURS DE RENTE 
««1737 



Louis Gojon 

Jean Gaillard 

Jean Gaillard 

Jean-Jacq. Blanchard. 

Jean Armenjon 

Pierre Michaud 

Marquis d'Yenne . . . 



Georges Bimet 

François Bourdalet. 
Jean Bimet 



Président de Barrai. 

De Saint-Romain 

Palerne 

Les fermiers du Roi . 

Total... 



Livra de Piémont. 



i.260 


1.373 


1.575 


2.500 


900 


1.500 


645 


525 


6 


400 


450 


100 


30 


150 


"V 


"4Ô 


350 


400 


150 


250 


337 


854 




250 


I 


208 


83 


83 


5.480 


8.635 



1.630 

3.600 

1.700 

1.030 

300 

180 

150 

300 

\.m 

550 

896 

262 

218 
83 



14.823 



• En 1727, outre les 1,260 livres argent, cette ferme rendait 40 veissels de fro- 
ment, 18 veissels de seigle et 164 setiers de vin. 

• Dans la colonne des observations ciui accompagnent la partie de ce tableau, 
dressé en 1737 par le sénateur Bonaua, administrateur d'Hautecombe, on lit: 
< On a déjà fait réparer les granges et on a mis les bâtiments du prieuré en état, 
mais il sera difficile d'augmenter les revenus, attendu lescrandes charges en 
denrées ; étant obligé de donner, outre la censé en argent, ISOvaisseaux filament 
et 5 tonneaux vin. Par le passé, on donnait 135 vaisseaux et pas de vin. t> 

• Ces biens ne rendaient, en 1737, que 100 livres, grâce aux dégâts causés par 
le Rhône et aux dépenses faites pour la réparation des bâtiments. 

^ Ces moulins avaient été reoâtis entièrement sous Tadministiation Bonaud. 
Du reste, dans toutes les propriétés, il avait été fait, par les soins du comte Bo- 
naud, de grandes réparations aux bâtiments. 

^ Rendement presque nul, de 1716 à 1727. 

" Id.,id. 

' 14 ans d'arrérages. 

Extrait des archives de Cour et des archives de la préfecture de Chatii- 
béry.) 

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— 535 — 

N'» I I (Page 487.; 

Inscriptions et débris d'anciens monuments, retrouvés 
à HaïUecomhe pendant les travaux de restauration. 

Nous avons fait mention, dans le cours de notre récit, d'un 
certain nombre d'épitaphes anciennes , reproduites sur les 
nouveaux monuments funèbres , et indiqué quelles parties 
de l'ancienne basilique avaient été conservées dans la nou- 
velle construction. Beaucoup de fragments précieux de la 
sculpture et de l'ornementation an moyen-âge, tirés des dé- 
combres ou détachés des murailles qui menaçaient ruine, 
n'ont pu être utilisés et forment aujourd'hui une espèce de 
musée dans le côté du cloître adossé au mur méridional de 
l'église. Là se voient des statues mutilées, en marbre blanc 
ou en pierre peinte , des têtes d'anges , des arceaux gothi- 
ques, des piédestaux dorés ou peints de vives couleurs rou- 
ges ou bleues, des bas-reliefs, des écussons de Savoie, des 
baldaquins , des rosaces , etc. 

En fait de statues, nous indiquerons : 

1» Une statuette de saint Jacques majeur , portant des 
coquilles à son chapeau, la besace et le bourdon. 

2o Une statue, approchant de la grandeur naturelle, vêtue 
d'une dalmatique ancienne, avec un livre à la main. 

3» Deux figurines de marbre blanc, représentant des pleu- 
reuses, placées autrefois dans de petites niches autour d'un 
tombeau. Elles portent toutes deux une aumônière pendue 
à la ceinture et paraissent remonter au xv® siècle. Deux au- 
tres fragments de statuettes bien frustes devaient orner le 
môme moniflnent. 

¥ Un fragment de statue, de la ceinture en bas , portant 
sur le socle s. andreas, et une autre, vêtue à la juive, ayant 
le visage rouge, les cheveux et la barbe dorée : toutes deux 
faisaient pai*tie des douze apôtres qui ornaient la chai>elle 
des Princes. 



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— 536 — 

5fi Une statue mutilée, revêtue d'une peau d'animal , pro- 
bablement d'un tigre , dont la tête est figurée dans un pli 
du vêtement à la hauteur du genou. 

6^ Deux autres statues mutilées devaient représenter saint 
Jean-Baptiste et saint Etienne, premier martyr. 

On y retrouve aussi deux restes de monuments des princes 
de Savoie. L'un est le torse d'Humbert, comte de Romont. 
La statue , comme on le voit dans Guichenon , a les mains 
jointes sur la poitrine. La cotte d'armes porte la croix de 
Savoie, chargée de cinq demi-lunes qui lui servaient en mê- 
me temps de brisure et de souvenir de ses sept années de 
captivité chez les Turcs après la bataille de Nicopolis. Sur la 
poitrine, à gauche, se voit une autre croix à plusieurs bran- 
ches , qui serait , d'après Cibrario , celle de l'ordre du Porc- 
Épic, fondé, en 1393, par Louis, duc d'Orléans. Sur son an- 
tique collier de l'Ordre de Savoie se lisent encore les mots 
ALA HAC, que de Comnène avait remarqués en 1657. (Voy. 
suprà^ p. 272.) 

Au même monument ou au moîns à la même chapelle du 
Bâtard de Savoie appartenaient probablement un petit ange 
ailé portant ses armoiries, et un socle sur lequel elles étaient 
sculptées. 

L'autre monument représente la statue couchée de Jeanne 
de Montfort , femme de Louis I^f de Savoie, baron de Vaud. 
La tête, ornée d'un voile, repose sur un oreiller. Elle est vêtue 
d'une tunique sans ceinture , à manches étroites , et d'un 
manteau. 

Ces vestiges et les dessins de Guichenon servirent de guide 
aux artistes pour relever les nouveaux monuments. 

Citons, parmi les autres fragments conservés, un aigle noir 
et un lion avec la bible, symbole des évangélistes , qui se 
plaçaient ou sur la façade de l'église ou sur le maître-autel. 
Entre les serres de l'aigle et les jambes dupion se lisent ses 
mots : s. JOHES (Johannes), s. marcus. 
Plusieurs pierres tombales ont également été réunies daiis 



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— 537 — 

ce local : sur l'une d'elles, de grande dimension et deux fois 
aussi longue que large , on remarque une croix pâtée , en 
relief, analogue à celles que l'on voit dans le cimetière de 
Brïson , de l'autre côté du lac. 
Une deuxième porte une inscription ainsi conçue : 

ANNO. DNI. MO.CC OC 

TOG. IIP. yo. KL*. AV 

GUSTI, OBIIT. MA 

GISTER. I. UALO 

DE. BELL'. ET. HIC. 

lACET. CUI» AXA 
REQIESCAT. I. PAGE. 

Cette inscription se lit comme suit : 

Anno Domini millesimo ducentesimo octogesimo tertio, 
quinto kalendas aitgiMsti, ohiit magister J, Valo de Bellicio et 
hicjacet. Cujus anima requiescat inpace. 

Sur une troisième pierre, on lit l'inscription suivante qui 
parait remonter, suivant Cibrario, au xjii« siècle : 

f CI GIST. FRERE 

MARTIS. LITIELE 
RS. PRIEZ. POR U 
QVE. DIEX. ENAIT 

MERCI. SIENDFT 

ES. LA PATS N 
OTRE. 

C'est-à-dirjB : 

Ci git frère Martin le tielers (le teilleur?). Priez pour lui. 
Que Dieu lui fasse miséricorde. Ici on dit le Pater noster. 
Une quatrième porte cette inscription : 

f HIC lACET 
FRATER : lACE 
RMUS DE IREMO 

NT MAGISTER 

SUTOR (une semelle). 
Hicjacet : frater Jacermus de Iremont magis 



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— 538 — 

Cette inscription serait aussi du xin« siècle d'après Cibrario. 

Une cinquième pierre rectangulaire rappelle un sembla- 
ble artisan. Elle est ornée d'une croix et, au-dessous, de deux 
formes de pied humain et d'une hache. Le nom seul de 
PETRECUs y est inscrit. 

Une sixième, du xv« siècle, dont on n'a qu'une partie et qui 
a dû appartenir à la chapelle de Romont , vous montre la 
figure d'un squelette taillé dans la pierre. Dans le pourtour, 
se trouvent les fragments d'une inscription latine accompa- 
gnée de la traduction française et qui ne renferme pas le 
nom du défunt. Mais , entre autres mots, on lit encore cette 
curieuse sentence morale : 

TALI IN DOMO CLAUDITVR OMNIS HOMO. 

En dehors du cloître , dans le mur extérieur du chevet de 
l'église, qui se trouve actuellement former la paroi occiden- 
tale de l'ancien choeur, sur une pierre de petite dimension, 
on lit : 

HIC lACENT GVILLELMVS ET 
lOIANNES DE BRESY. 

Terminons cette note sur les bribes archéologiques du 
musée d'Hautecombe par la mention de l'inscription sui- 
vante, retracée sur une corniche en bois, qui devait se trou- 
ver autrefois dans* la chapelle de Belley : 

FVNDE PRECES PRO PRESVLE 
AVCTORI CLAVDIO DE STAVIACO. 1518, 



(329 



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HISTOrRB ' 

DK 

UABBAYE D'HAUTEGOMBE 
DOCUMENTS 



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DOOUMBlSrTS 



N« 1. 

Donation par Gauterin à Vuarin, abhé de Sainte^Marie des 
Alpes, d'une terre située en Albanais, sur la montagne où 
est le château de Cessens, 

(Sans date. — Avant 1136, et d'après Ménabréa, en 1121.) 

In nomine Domini Ego Galterims dono Deo et Béate Marie 
Âlpensi, ac domino Vuarino ejusdem ecclesie abbati, terram 
quamdam que vulgô quondam Fumai us vocabatur, et nunc 
Ck>mba vocatur sitam in pago albanense in monte castri illius 
quod vul(;o sexenc nuncupatur pro anima mea et omnium 
antecessorum meorum, et filii Galterini. Rodulfus de Castro 
fulciniaco cum uxore et patri et fratribus et flliis laudavit. 

(Extrait da TahUau généalogique de la Maison de Faueigny^ par 
dom Hilaire Leyat, p. 177. — Bibliothèque du Roi, à Turin. — Sec- 
tion des manuscrits.) 



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— o42 — 



No 2. 

Notice de la confirmation, par les familles d'Aix, de Savoie ai 
de Faudgny , de la donation de plusieurs biens, entre 
autres d'une terre sitxAée en Albanais, daiis la confie dB 
Vandéberty qu'avait faite aux moines d'HauJtecomhe GmM^ 
terin d'Aix, 

,1126. 

Gauterinus de Aquis multa bona dédit fratribus Altse- 
combse , inter alla terram quam habebat in pago albanense, 
inloco qui Comba Vandeberti vocatas, modo Alla Gomba 
dicitur, hœc omnia laudaverunt uxor ipsius Guillelma et filii 
ejus, Albertus, Amedeus, Guillelmus, Aimo et Galterinus et 
soror ejus Ermangarda, et cornes Amedeus, et Guillelmus de 
Fulciniaco et Rodulphus filius ejus cum filiis suis etLudovi- 
eus filius Amedei de Fulciniaco. Testis Hugo de Lescherenna 
et alii anno Domini 1126. 

(Extrait du Tableau généalogique de la Maison de Faueigny, par 
dom Hilaire Leyat, qui avait tiré cette notice des archives de Tabbaye 
d'Hautecombe. — Bibliothèque du Roit à Turin. — Section des ma- 
nuscrits.) 



No 3. 



Charte de fondation de Vdbhaye d'Hautecomhe , 
d'après Delbene, 

(Sans date ; — entre 1139 et 1144.) 

Ego Amedeus Comes de Savoja, laudante uxore mea, dono 
Dec et Beatse Mariée, et Amedeo Abbati Altœcumbse, et fra- 



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— 543 — 

tribus ejusdem loci, tam praesentibus quam futuris, de allô- 
dio meo, illam scilicet terrain , quam habeo, vel habere de- 
beo , super ripam laci de Castellione, in pratis, in campis, 
in arboribus fructiferis vel infructiferis , vel alio quolibet 
modo , quae olim Charaia et Exendilles nunc autem Alta- 
cumba nuncupatur, exclusa prorsus omni dolosa retentione ; 
hoc quoque donum caeteri qui ibi aliquam partem habebant, 
vel habere videbantur, quorum nomina subscripta sunt, fir- 
miter et sine dolo supradictis fratribus fecerunt, atque con- 
firmaverunt. Si quis forte de haeredibus nostris, vel alia 
quselibet persona con..'a donationem istam venerit , et eam 
violare quoquomodo voluerit, maledictioni subiaceat. Et 
sicjit Adam contra voluntatem Domini faciens de Paradiso 
expulsus est : sic et ipse ab omnium consortio fidelium se- 
paretur, aditusque ei regni cœlestis perpétue claudatur, et 
portas inferi ei aperientur, atque illic cum Diabolo sine fine 
crucietur : et i)ostea donatio ista immobilis in aeternum 
perseveret. 

Testes Bernardus de Capillutio etTorestanus filius, Viller- 
mus Sofîredi, Arbussa et filii ejus , Solîredus Cibons et uxor 
ejus, Joannes Ruffus, etc. 

Multa sunt alia nomina quae minime legi possunt quia 
vetustate sunt obliterata. 

(Extrait de : Âlphonsi Delbenei.., ahhatis Allœcombœ, de familxœ 
eistercianœ, necnon Altœcomhœ,.. origine. Camberii, apud Cl. Poma- 
rium, M .D.xciui ; petit in-4* de 19 feuillets non chi£Firé8. — Bibliothèque 
de Grenoble.) 



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— 544 — 



N« 4. 



ConfirmcUion de la fondation d'Hauiecombe par Ardudus, 
évêque de Genève. 

(Sans date ; — pas avant 1139.) 

In nomine Sanctse et individuse Trinitatis, Ego Arduitius 
Dei Gratia Gebennensis Episcopus ea , qua subscripta sunt, 
fidelibus omnibus nota volo fieri praesentibus et futuris ad 
hoc nos Dei gratiam in Episcopali dignitatis cathedra credi- 
mus sublevasse, ut Ecclesiis Dei et rébus Ecclesiasticis cura 
pastorali super intendendo quieti et paci fidelium et maxime 
religiosorum omni modis attedamus. Et quoniam Monaste- 
rium sanctae Dei genitricis Mariœ, quod Altacomba dicitur, 
magnifica largitione Principum, ahorumque pia devotione 
fidelium, in terris et nemoribus , et pascuis , et cseteris ad 
usum Deo inibi servientium necessariis nostris temporibus 
fundatum esse dignoscitur , ne ab aliquibus malefactoribus 
fratres ibi domino mancipati, servitio inquerentur, prohibe- 
mus, et eis authoritate riobis à Deo commissa quascumque 
terras, quaecumque bona in presentiarum possident confir- 
mamus, et ne mahgna successorum ambitio recidere, vel 
adnuUare praesumat, quod pia praedecessorum liberalitate 
noscitur confecisse : dignum duximus quasdam donationes 
praefato coUatas Monasterio, nominatim ad memoriam pre- 
senti mandare paginée et ad confirmationem , sigilli nostri 
appositione, muniri. 

(Extrait des feuillets 9 verso et 10 recto de : Alpkonsi Deïbenei... 
ahbatiê Àliœcombœt de familÛB cisterciancBy necnon Àltœcombœ,., ori- 
gine, Gamberii, apud Cl. Pomarium, M.D.xaiii.) 



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545 — 



No 5. 

Lettre de saint Bernard à ArYt4dée d'Hauterive, abbé 
d'Hautecombe. 

(Sansdate;— vers 1139.) 

Dilecto fratri in Domino abbati Altœ-Cumbae Amedeo, 
frater Bernardus Clarae-Vallis vocatus abbas, salutem et 
dilectionem. 

Rogamus ut patrem vestrum vel aliquem alium nuntium 
rationabilem et discretum mittatis pro nobis apud Montera- 
Pessulanum, ita ut ibi sit in Octavis Assumptionis beatae 
Marise : in ipsa enim die et in ipso loco debent esse nuntii 
régis Sicilise , qui descendunt mare in navibus , ut portent 
filiam comitis Theobaldi filio domini sui. Si forte ad opus 
fratrum nostrorum naves adduxerint, et requieserint abba- 
tiam quam missuri eramus, nuntius vester habeat nos excu- 
sâtes in hsec verba : « Fratres quidem parati erant, et abba- 
tia ordinata ; sed dominus Alfanus nuntius domini régis 
Sicilise dixit, quia rex non requirebat nisi duos fratres qui 
praecederent alios ad videndum locum ; cum autem placuerit 
domino régi, significabit nobis voluntatem suam de tota 
abbatia simul mittenda : nam periculum est religionis et or- 
dinis, sicut nostra providentia novit, fratres sine disciplina, 
sine custodia vel abbatis vel aliorum fratrum suorum versari 
in terra aliéna. » 

(Extrait de la Patrologie de VabbéMigne, vol. 182, col. 640.) 



35 



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546 — 



NO e. 

Lettre de Pierre, évêque élu d'Arras, et de Pierre, abbé 
de Clairvaux, à Vahhé Gaufred. 

(Vers 1182.) 

Venerabili Amico suo Gaufrido, Altœ-Cumbae abbali, 
Petrus hurailis Atrebatensis electus, et Petrus Clarse-Vallen- 
sis abbas, salutem et uberem sincerse dilectionis affectum. 
Sicut ex litteris Apostolicae Majestatis licet agnoscere, idem 
Dominus noster nobis injunxit, ut de actibus et conversatione 
felicis memoriae Domini Pétri, Tarentasiensis Archiepiscopi, 
diligenter inquiri, et ea in scriptis redigi faciamus. 

Quod mandatum tanto magis duximus amplectendum, 
quanto certiùs de eodem Pâtre sancto ore et spiritu profite- 
mur, quodEcclesiaquoque fidelium protestatur, dilectumDeo 
et /lominibtes tnrwm, dùm adhùc viveret, meritis pariter et mi- 
raculis eflfulsisse; cujus virtutum signis nec vitae finis finem 
imposuisse certissimèperhibetur. Invenimus etiamscriptum, 
à venerabili quodam abbate de ejus vitâ et actibus compost- 
tum et collectum : conversatus enim cum eo idem abbas 
multisdiebus, et obsequiis ejus fîdeliterserviens, quod vidit 
et audivit tune memoriae, postmodum litteris commendavit. 
NonnuUa quoque Bèliae-Vallenses Fratres in schedulis anno- 
tasse noscuntur, ex his quae post felicissimum ejus transitum 
mirabiliter per eum gesta certis indiciis probaverunt. Quia 
vero decetet expedit ut Apostolicis ac RomanseEcclesise ocu- 
lis exhibenda, ad normam et formam congruam redigantur, 
elegimus ad hoc opus commendabilem sollicitudinem ves- 
tram : rogantes attentiùs et bénigne mandantes , quatenùs 
manum sedulam adhibere curetis, sicut commodiùs ad bono- 
rem Dei et multorum aedificationem noveritis expedire. 

(Extrait de la Vie de saint Pierre II, archevêque de Tarentaise, par 
M. l'abbé Chevray.) 



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— 547 — 



NO 7. 

Rèpome de Gaufred à Pierre, éfoèque élu d*Arra8, et 
à Pierre y abbé de Clairvaux. 

(Vers 1182.) 

Reverendis in Christo Patribus Domino Petro, ex Cister- 
ciensi abbate Ecclesiae Atrebatensis electo, et Domino Petro 
sacrse matris nostrae Clarai-Vallis abbati, Frater Gaufridus 
de Altâ-Cumbâ, minimus id quod est. Utinam cordibus ves- 
tris arbiter aspirasset intemus , validioribus humeris onus 
grave, et reverendum opus imponere digniori ! Sanctissimi 
patris nostri Benedicti vitam beati papae Gregorii mérita si- 
mul et eloquia satis illustrant : Magnum illum Martinum 
severus Sulpitius et nostri temporis gloria, sanctus Bemar- 
dus , Mafechiam suum dignis extulere praeconiis : sic in 
sanctorum actibus lectitandis , auctorum sanctitas et facun- 
dia apud homines addit plurimum gratiaî et favoris ; quorum 
mihi neutrum supputare ipsi scitis. Angariam tamen passus 
a vobis ; necesse habeo de virtute obedientiae, praesertim de 
beati viri, cujus vitam scribere jussus adorior , opitulatione 
praesumere. Nam et sua ipsius dignatio, quam indigne mihi 
pluribus annis exhibent, specialem exigit ut redhibeam, si 
non dignam tantis meritis eloquentiam , vel simplicem et 
vulgarem qualemcumque loquelam. Nec sine eâ conditione 
scabrosam vobis paginam credidi suggerendam ; ut si forte 
dignam correctione vel discretio vestra, et eorum quibus pla- 
cebit hoc examen communicare , censuerit , vestro perindè 
studio corrigatur. Alioqui vestrum in me judicium errasse 
experti non dissimuietis ; nec committere alteri pigeât quod 
commisisse pœnitebit inerti. 

(Extrait de la Vie de saint Pierre II, archevêqtte de Tareniaise, par 
M. rabbé Chevray.) 



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548 



N» a 

Confirmation par CruiUaume et Aymon de Gré9y des inves- 
titures par eux faites au monastère d'Hautecombe. 

(1190.; 

Noverint présentes et futuri quod WuUielmus Grasicus et 
WuUielmus filius eiu